1Pour qui s’intéresse à l’étude d’une interaction orale, il s’avère indispensable de prendre en compte la dimension multimodale des discours, étant aujourd’hui communément admis combien « la communication langagière déborde largement le seul système verbal » (Calbris, 2003 : 10). Et de fait, les composantes para-verbales (soit « les mouvements de la voix, tels que les changements de rythme, d’intensité, de hauteur, qui caractérisent l’intonation » ; Constantin de Chanay, 2005 : 231), tout comme les composantes non verbales (donc les gestes, mais aussi les postures et mimiques du locuteur) possèdent des propriétés sémiotiques particulières, dont la conjonction permet à un locuteur « d’augmenter les possibilités de signifier » (Morel & Bouvet, 2002 : 8).
- 1 Nous recourrons ici sans distinction aux étiquettes « discours rapporté » et « discours représenté (...)
2Si tout discours oral doit ainsi être envisagé comme un « tout intégré » (Winkin, 1981), multicanal et pluricodique, donc engageant des unités sémiotiques hétérogènes, les composantes mimo-posturo-gestuelles du discours sont tout particulièrement intéressantes à étudier dans le cadre de la double énonciation telle que, de façon emblématique, le discours rapporté1 (désormais DR), du fait que l’on peut s’attendre à ce que des phénomènes discursifs comme le dialogisme et la polyphonie ne se cantonnent pas au seul système verbal (Constantin de Chanay, 2005).
3Il s’agira donc dans cette contribution d’observer les types de configurations multimodales spontanément déployées par les locuteurs lors de DR et de déterminer sur quel plan énonciatif s’inscrivent les différents éléments engagés, à savoir sur le plan représenté ou sur le plan qu’on dira représentant. En d’autres termes, il s’agira donc d’établir comment se manifeste multimodalement l’hétérogénéité énonciative lors de DR à l’oral et de déterminer comment ces configurations multimodales prennent sens dans le cadre dialogal de l’échange en cours avec l’interlocuteur.
4Cette étude s’inscrit dans le champ de l’analyse des interactions verbales, plus précisément dans le champ de l’« analyse du discours-en-interaction » (Kerbrat-Orecchioni, 2005), approche dont l’éclectisme méthodologique, qui combine des acquis provenant de l’analyse conversationnelle (Sacks, Schegloff & Jefferson, 1974), de l’analyse du discours de l’École de Genève (Roulet et al., 1985), de la linguistique de l’énonciation (Benveniste, 1966 et 1974), de la sociologie et de la pragmatique (Goffman, 1973a et b ; Austin, 1962 ; Searle, 1969 et 1979), se trouve être particulièrement adaptée pour aborder pleinement les interactions orales authentiques sous leurs multiples facettes.
5Le corpus de travail se compose des 7 débats de l’entre-deux-tours des présidentielles françaises ayant eu lieu à ce jour (1974-2017), confrontations filmées opposant les deux candidats finalistes des premiers tours des élections et présentant le grand intérêt de constituer un ensemble homogène et clos — tout du moins jusqu’à la prochaine confrontation du genre, a priori en 2022. « Sous-genre unique en son genre », pour reprendre l’expression de Roitman (2013), ces débats combinent plusieurs traits spécifiques dont il s’agit de tenir compte pour analyser les discours : relevant du genre politique, ces échanges s’inscrivent dans le registre de la conviction et de la persuasion (il s’agit pour les candidats-débatteurs de rassembler les foules autour de positions et d’idéologies) ; relevant du genre débat, ces confrontations consistent en des discussions argumentées autour de différents problèmes, touchant en l’occurrence ici à la politique française. Mais nulle recherche de consensus dans ces débats pour autant : il s’agit avant tout pour les candidats d’exposer et de défendre des positions auxquelles ils cherchent à faire adhérer leur auditoire, lequel dépasse largement le cadre de l’interlocuteur sur le plateau (ou celui des journalistes animant l’échange) du fait de la nature médiatique de ces confrontations.
6En ce contexte interactionnel si particulier, les objectifs discursifs des candidats le sont tout autant : il n’est pas question de trouver un terrain d’entente avec le partenaire d’interaction, mais de prendre le dessus sur lui, de s’imposer dans une position dominante, en d’autres termes, de vaincre l’adversaire pour, en toute fin, convaincre les destinataires ultimes des échanges : les téléspectateurs-électeurs. Ces objectifs se réalisent alors par deux entreprises menées en parallèle par les débatteurs : une entreprise d’auto-légitimation consistant à valoriser sa propre personne, ses idées et son programme politique en se construisant un éthos de « bon débatteur » (habileté argumentative, clarté et pédagogie, vivacité dans la répartie, pugnacité, courtoisie et fair-play, éventuellement humour…) et un éthos de « présidentiable » (efficacité, honnêteté, crédibilité, objectivité, capacité à « rassembler » et à être à l’écoute du peuple…), et une entreprise d’hétéro-délégitimation de la personne, des idées et du programme politique de l’adversaire passant par l’attribution à l’autre d’un éthos de « mauvais débatteur » et de « non présidentiable » (Kerbrat-Orecchioni, 2017) – chacune de ces entreprises ayant des retombées indirectes sur l’autre.
- 2 Pour une étude du marquage prosodique de l’hétérogénéité énonciative, voir Dodane, Hirsch & Nowakow (...)
7C’est donc en tenant compte des enjeux stratégiques particuliers sous-tendant ces échanges que nous envisagerons les gestes, postures et mimiques spontanément déployés par les débatteurs lors de DR, dont il s’agira d’expliquer le fonctionnement énonciatif et le rôle sur le plan dialogal2. Quatre configurations multimodales emblématiques observées au sein de l’ensemble du corpus seront ainsi présentées : les configurations de balisage méta-énonciatif (point 2), les configurations inscrites sur le plan représenté (point 3), les configurations inscrites sur le plan représentant (point 4), et les configurations « caricaturantes » (point 5).
- 3 Pour une étude de la coordination des ressources verbales et mimo-gestuelles dans la désignation de (...)
8Parmi les différents éléments mimo-posturo-gestuels spontanément déployés par les débatteurs lors de DR à l’oral, certains concourent (directement ou indirectement) à signaler et à délimiter le changement de plan énonciatif. Leur rôle est donc d’ordre méta, puisqu’il s’agit, par leur biais, de signaler la présence d’un décrochement énonciatif au sein des propos. On pourra ainsi mentionner le rôle méta de certains gestes déictiques (gestes désignant un référent du discours), dont le recours permet parfois aux locuteurs de rattacher visuellement les propos qu’ils énoncent à leur source effective3. On les observe en différentes positions.
9Intervenant au sein de l’annonce métadiscursive introduisant la représentation (« X dit [que] ») comme au sein des propos rapportés eux-mêmes, ces gestes servent au locuteur à « déléguer » visuellement la parole à une source autre que lui-même, en désignant formellement cette source — quand elle peut être située dans l’entourage immédiat — comme étant à l’origine du discours rapporté.
- 4 La transcription des extraits est basée sur les normes ICOR, dont nous rappellerons les principaux (...)
10C’est ce que l’on peut observer dans l’extrait ci-dessous, tiré du débat de 2007, où lors de l’introduction méta-discursive « vous dites », Sarkozy pointe furtivement son adversaire de sa main droite, indiquant visuellement le rapprochement à faire entre son interlocutrice et le pronom d’adresse directe « vous », sujet du verbe de parole introduisant le DR4 :
[1] (2007) Sarkozy : alors vous dites/ oh c’est formidable/ j’ai visité une entreprise/ où ils travaillent/ trente-deux heures\
11Il en va de même dans l’extrait suivant, lorsque Mitterrand, s’apprêtant à rappeler un passage de la Constitution, se penche furtivement en avant pour toucher à trois reprises (en gras ci-dessous) un exemplaire de l’ouvrage en question, posé sur le bureau devant lui, en même temps qu’il nomme la source des propos :
[2] (1974) Mitterrand : je me permets de vous indiquer\ que/ (.) la (.) la (.) euh (.) Constitution/ (.) de mille-neuf-cent-cinquante-huit\ reprenant le préambule de la Constitution de mille-neuf-cent-quarante-six/ j’ai là les fiches/ (.) je vous/ le je vais vous le passer/ vous pourrez/ (.) euh contrôler/ en même temps de l’apprendre/ (.) il est écrit cela/ (.) TOUT bien\ (.) toute entreprise\ (.) dont l’exploitation (.) a\ (.) ou acquiert les caractères\ (.) d’un service public national\ (.) ou d’un monopole de faits/ (.) DOIT devenir la propriété/ (.) de la collectivité nationale\
12Sur le même principe, les gestes déictiques peuvent permettre au locuteur de signaler le décrochement énonciatif en cours ; ainsi dans l’extrait ci-dessous, c’est cette fois lors de la représentation des propos — et non plus lors de leur annonce — que Hollande, qui rapporte les propos de son adversaire, tend ostensiblement les deux mains vers celui-ci lorsqu’il prononce le pronom « je », manifestant ainsi visuellement qu’en dépit des apparences, celui qui dit « je », ce n’est pas lui, mais son interlocuteur au travers lui :
[3] (2012) Hollande : avec vous/ (.) c’est très simple/ (.) ce n’est JAMAIS/ (.) de votre faute\ (.) vous avez toujours/ euh (.) un bouc émissaire\ là vous nous avez dit/ (.) ce sont les régions/ ce n’est pas moi/ la formation/ je n’y peux rien/
13De la même façon, enfin, lorsqu’ils interviennent à la suite de propos rapportés, les gestes déictiques concourent parfois à marquer la fin du décrochement énonciatif en réattribuant visuellement la paternité du discours au locuteur principal. C’est ce que l’on observe dans l’extrait suivant où, dès la fin des propos rapportés, Sarkozy rétablit un regard frontal avec son adversaire et réalise un geste d’auto-désignation en même temps qu’il prononce le pronom « moi » par lequel débute son énoncé :
[4] (2007) Sarkozy : ya des millions de retraités/ (.) qui se disent\ et des millions de salariés/ (.) qui se disent\ moi/ j’ai trimé\ toute ma vie/ (.) j'entends qu'on équilibre/ (.) mon régime de retraite/ et avoir/ ma pension\ (.) avec moi\ comme président: de la République/ (.) les choses/ sont PARfaitement (.) claires/ (.) elles seront\ en ordre/
14Quel que soit alors le lieu d’apparition de ce type de geste lors de DR (au moment de l’annonce, pendant la représentation ou à sa suite), cette gestuelle méta est toujours ancrée sur le plan représentant, où elle sert alors à prévenir une éventuelle incompréhension du récepteur : c’est bien en effet par rapport au système énonciatif du locuteur rapportant qu’est gestuellement désigné l’autre (source du DR) et le soi (responsable du discours rapportant) — et ce même si au niveau verbal, lors de discours rapporté au style direct comme en (3), les repères de personnes sont, eux, reliés au système énonciatif du locuteur cité.
15Bien sûr, on ne saurait pas considérer ces gestes déictiques comme étant propres au balisage d’un décrochement énonciatif ; on les observe en d’autres lieux pour désigner les référents de tous types d’éléments évoqués au niveau verbal. Mais mis en relation avec les données verbales (et particulièrement avec le système pronominal), ils permettent, lors de DR, de véhiculer des informations d’ordre méta-communicatif dans la mesure où ils contribuent à souligner le statut de représentation du discours qu’ils encadrent ou accompagnent.
16Du fait qu’il est admis qu’à l’oral les niveaux para et non verbaux participent à la construction de l’expressivité recherchée, on peut légitimement s’attendre à ce que, lors de DR, le locuteur représente non seulement les mots de l’autre, mais aussi les gestes qui leur seraient liés — et ce d’autant plus lors de DR de style direct, reconnu pour être davantage mimétique que son pendant indirect, où le locuteur y semble « endosser » le rôle du locuteur cité en rapportant ses propos « tels quels ».
- 5 Pour une étude du fonctionnement dialogique de l’imitation, voir dans ce numéro la contribution de (...)
17Cette potentielle restitution « globale » des matériaux de référence trouve toutefois nécessairement certaines limites ; impossible par exemple de reproduire (à moins d’être très bon imitateur) l’accent ou le timbre de voix du locuteur cité, ou même ses tics nerveux, ces composantes étant propres à chaque locuteur — le locuteur citant ne pouvant d’ailleurs lui-même que très difficilement se défaire de ses propres caractéristiques vocales ou comportementales naturelles. Sans compter que cette représentation pourrait être jugée stigmatisante dans ce cadre interactionnel où il s’agit moins pour les débatteurs d’imiter un personnage dont ils rapporteraient les propos, que d’imiter, plus ou moins fidèlement bien sûr, son discours5.
18Certains gestes déployés lors de DR semblent toutefois bel et bien s’inscrire sur le plan représenté, en ce qu’ils paraissent illustrer de différentes manières les propos rapportés. C’est ce que l’on peut observer dans le dernier extrait cité, où Sarkozy représente des pensées qu’il attribue aux Français ; dès l’attaque du DR en effet (« moi j’ai »), Sarkozy, le regard « dans le vague » (il semble réfléchir), ferme ses deux poings en les ramenant près de son buste, puis, sur le segment « j’ai trimé toute ma vie », tient ses deux poings serrés en les secouant légèrement contre lui. Relativement conventionnel, ce geste des poings fermés est très éloquent : c’est la manifestation de la force (ou de l’effort, plus précisément, pour Calbris, 2003 :127), qui ici connote donc de manière métaphorique le verbe « trimer » qu’il accompagne.
19Puis, sur la suite du DR (« j'entends qu'on équilibre mon régime de retraite et avoir ma pension »), Sarkozy rouvre tout d’abord ses poings, pour ensuite marquer deux temps à l’aide de ses mains qu’il abaisse devant lui et qu’il accompagne du regard : paumes ouvertes et extrémités des mains superposées, le geste marque un premier temps sur la fin du terme « entends », puis, paumes ouvertes toujours, les deux mains sont tendues sur le côté et marquent un second temps en semblant désigner un objet « posé » sur la table lorsqu’est prononcé le terme « équilibre » (vraisemblablement, le régime de retraite dont il est question ensuite). Le geste est maintenu sur tout le segment « mon régime de retraite », avant que Sarkozy le déplace devant lui et se penche sur ce qu’il désigne de la sorte (cette fois, la « pension »). Ces gestes consistent cette fois en une gestuelle d’« énumération par répartition des éléments sur une surface » (Calbris, 2003 : 42), laquelle permet de différencier visuellement, en les désignant, différents « objets définis » (ibid : 42 et 88), en l’occurrence ici abstraits, à savoir le régime de retraite (désigné à droite du locuteur) et la pension (désignée devant lui). Parfaitement concordante avec les propos qu’elle accompagne, la gestuelle déployée dans cet extrait se situe effectivement sur le plan représenté, au même titre que le matériel verbal utilisé : ainsi de la même façon que Sarkozy prononce des mots qu’il dit ne pas être les siens, il montre des gestes qu’il ne ferait que « répéter ».
20Et ce traitement n’est en fait pas réservé aux seuls discours rapportés au style direct : on retrouve ce même type de gestuelle figurative lors de DR ayant fait l’objet d’une transposition au système énonciatif du locuteur citant. Il en va ainsi dans l’extrait ci-dessous, où Sarkozy, à nouveau, représente au style indirect des propos que lui aurait personnellement tenus Zapatero :
[5] (2007) Sarkozy : monsieur Zapatero\ qui est venu dans le meeting de Toulouse\ que vous avez tenu/ (.) m’a dit/ (.) à Madrid/ (.) que JAMAIS il ne ferait/ les trente-cinq heures/ (.) en Espagne/ (.) qu’il ne VOUlait pas/ porter atteinte/ à la compétitivité des entreprises/
21Dans cette séquence en effet, on peut voir que Sarkozy figure ce qui est rapporté au niveau verbal en accompagnant tout d’abord le terme négatif rapporté « jamais » d’un grand geste de refus catégorique (le geste est en partie hors cadre, mais on devine toutefois la main à plat traçant vivement une ligne horizontale), geste qu’il réitère lors du deuxième énoncé de DR, en étant tourné vers les journalistes, pour souligner cette fois l’opposition exprimée par le groupe verbal « ne voulait pas » — l’adverbe « jamais » comme le verbe étant en outre tous deux accentués au niveau paraverbal.
22Si la part de gestuelle observée dans ces deux derniers extraits intègre donc bien la (prétendue) restitution globale de l’énonciation représentée, on lui reconnaîtra toutefois d’être polyfonctionnelle en ce qu’elle détient un rôle autre que simplement figuratif sur le plan interactionnel. En choisissant de « théâtraliser » de la sorte les propos qu’il rapporte, en effet, le locuteur s’efforce de conférer au discours représenté une expressivité qui en renforce l’efficacité, donc le rendement argumentatif, en lien avec les visées stratégiques de son discours. Ainsi lorsque Sarkozy rapporte les propos des Français ou de Zapatero, c’est avant tout dans le but de valoriser une de ses positions que ces discours viennent justement entériner : aussi dans le premier extrait, le renforcement de l’expressivité des propos des Français concourt à rendre plus intense ce discours légitimant sa propre proposition de réformer le financement des retraites — et ce d’autant mieux qu’en « prêtant » de la sorte son corps à ces personnes dont il dit connaître les pensées, Sarkozy donne à voir une empathie émotionnelle manifeste et s’impose ainsi en défenseur incarné des Français — ; quant aux gestes de refus déployés dans le deuxième extrait, ils permettent à Sarkozy de mettre l’accent sur la fermeté et l’aspect catégorique de cette affirmation rapportée qui vient directement corroborer sa position (contre la mise en place des 35 h) et contrecarrer celle de son adversaire.
23En somme, si lors de certains DR, la gestualité semble inscrite sur le plan représenté au même titre que les propos qu’elle accompagne, ce type de configuration non verbale n’est pas « gratuite » et génère des retombées sur le plan dialogal, du fait qu’elle contribue manifestement aux entreprises d’auto-légitimation et d’hétéro-déligitimation menées par les débatteurs.
24À l’opposé des cas précédents, il arrive qu’aucun des éléments non verbaux déployés lors du DR ne semble ancré sur le plan représenté, n’entretenant aucun rapport direct avec les propos rapportés. C’est alors sur le plan représentant que s’inscrivent cette fois les gestes, mimiques et postures des locuteurs, où ils témoignent alors de la position du locuteur citant vis-à-vis du discours rapporté et renseignent la nature de l’acte de langage sous-jacent à la mention des propos.
25C’est ainsi que lorsque Giscard d’Estaing reprend les propos de son adversaire dans l’extrait suivant, il choisit non pas de les accompagner d’une gestuelle figurative, mais adopte une posture résolument ancrée sur le plan représentant :
[6] (1974) Giscard d’Estaing : les grands changements\ (.) que vous proposez d’introduire/ vous n’en parlez pas\ (.) et simplement/ vous vous contentez de dire/ que vous auriez fait un peu plus de SMIC que nous/ ou un peu plus de/ (.) développement/ de telle ou telle prestation/ ou allocation sociale\ alors moi je vais vous dire ce que/ je voudrais faire\
26Sur la majeure part du DR en effet (« un peu plus de SMIC que nous ou un peu plus de développement »), Giscard d’Estaing, le regard rivé sur son adversaire, se penche vers celui-ci, buste en avant et visage tendu en sa direction, adoptant une posture soulignant ostensiblement le défi (Goffman, 1998 [1974] : 211), et ce de la même façon qu’il l’avait fait juste avant lors du reproche formulé explicitement (« vous n’en parlez pas »). Par cette posture incontestablement accusatrice, il n’est plus question ici pour Giscard d’Estaing de reproduire la posture « d’origine », mais de manifester sa désapprobation du discours qu’il représente et de figurer l’acte discursif réalisé par le biais de cette représentation ; en usant de cette posture « menaçante » et en défiant son adversaire du regard en effet, c’est l’accusation que constitue le rappel de ces propos, ici jugés simplistes (ce que concourt à marquer sur le plan verbal l’introduction « vous vous contentez de dire »), que marque visuellement Giscard d’Estaing, adoptant ainsi une posture dominante de sur-énonciation (Rabatel, 2003).
27Comme pour la configuration observée au point précédent, cette configuration n’est pas réservée à un style de représentation particulier ; on aurait pourtant pu penser que ce type d’attitude « surplombante » soit corrélé au style indirect où, par définition, le locuteur semble davantage « présent » dans le discours du fait de la transposition des propos rapportés dans son propre système énonciatif. Bien qu’étant effectivement plus rare lors de discours rapportés directs, la mimo-posturo-gestualité ancrée sur le plan du discours représentant s’observe bel et bien dans les deux styles de représentation.
- 6 Pour plus de lisibilité, les chevauchements de parole (Mitterrand proteste à deux reprises en riant (...)
28On la retrouve par exemple dans la séquence de discours rapporté au style direct suivante6 :
[7] (1981) Giscard d’Estaing : alors maintenant vous dites/ j’empoche votre nucléaire/ si je comprends bien/ (.) et je ne décide rien/ moi-même\ et vous présentez/ si/ c’est ce que vous dites\ vous dites/ je continuerai ce que vous avez décidé/ et je ne décide/ rien\
29Dans cet extrait en effet, on peut voir que suite à l’incise « si je comprends bien » Giscard d’Estaing adopte la même posture accusatrice que celle précédemment observée, buste en avant et regard frontal soutenu, qu’il maintient sur toute la durée du deuxième segment de DR (« et je ne décide rien moi-même ») et qu’il reprend lors de la deuxième mention du discours rapporté, quelque peu remanié pour l’occasion (le segment « j’empoche votre nucléaire » est remplacé par le segment « je continuerai ce que vous avez décidé »).
30Dans ce deuxième extrait, en somme, et de façon plus manifeste encore que dans l’extrait précédent du fait qu’il s’agit cette fois de DR de style direct, on constate que les propos et les gestes du locuteur ne sont pas ancrés sur les mêmes plans énonciatifs : alors qu’au niveau verbal le locuteur « cède » totalement la place à un autre locuteur dont il rapporte les propos dans leur système énonciatif d’origine (tout le matériel verbal est alors ancré sur le plan représenté), au niveau non verbal en revanche, le locuteur principal occupe toute la place en donnant à voir une attitude témoignant de sa propre position et soulignant la visée critique de la mention des propos (le matériel non verbal est alors ancré sur le plan représentant).
31On notera toutefois que, si la configuration non verbale surplombe de la sorte l’énonciation rapportée qu’elle contribue à mettre en cause, c’est aussi en ce qu’elle accompagne ici des propos qui ont manifestement été remaniés de façon dépréciative sur le plan verbal. Et en effet, s’il est établi qu’aucun style syntaxico-énonciatif de DR n’est garant d’une reproduction « fidèle » des propos d’origine (si tant est que les propos aient existé), ce pour des raisons mémorielles comme pour des raisons d’efficacité communicative (il est moins utile et économique de reprendre l’intégralité d’un discours que d’en reproduire les seuls traits saillants), dans certains cas, comme ici, les représentations présentent de tels remaniements manifestes qu’on ne peut qu’y reconnaitre des traces de la subjectivité du candidat citant.
32Ainsi, lors de certaines représentations de discours ayant préexisté, les locuteurs procèdent à des reformulations verbales qui, sans changer totalement la teneur propositionnelle des propos qu’ils rapportent, la modifient toutefois sensiblement ; si le plus souvent le matériel lexical essentiel de l’énoncé de référence est alors conservé, d’importantes variations de sens sont introduites, au point que les locuteurs semblent moins représenter un discours qu’ils en proposent en réalité une réinterprétation par définition subjective (Amossy, 1994 : 42). Le procédé n’est évidemment pas « gratuit », surtout en ce contexte confrontationnel : il s’agit de présenter des propos de façon à ce qu’ils prêtent le flanc à la critique (Gauthier, 1995 : 178), d’en « exhiber les faiblesses » en vue de mieux le rendre « accessible à la réfutation » (Plantin 1996 : 75), stratégie permettant ici aux débatteurs de préparer leur contre-argumentation tout en influençant la perception qu’ont les téléspectateurs de ce discours — les reformulations verbales ayant ainsi une « dimension argumentative » au sens d’Amossy (2000).
33Dans les deux derniers extraits étudiés, les discours représentés prêtés à l’adversaire ont vraisemblablement fait l’objet de ce type de reformulation : il semble de fait improbable que Mitterrand ait tenu un discours en des termes aussi approximatifs que ceux que lui prête Giscard en [6] ou aussi familiers que ceux qui lui sont prêtés en [7]. Aussi, si la posture non verbale adoptée dans ces extraits figure l’accusation portée à l’adversaire par le rappel des propos qu’il aurait (prétendument) tenus de la sorte, c’est en parfait accord avec l’aspect caricatural conféré à ces propos au plan verbal ; c’est alors toute la mise en scène (verbale et non verbale) orchestrée ici qui tend vers la délégitimation globale du discours de l’adversaire, depuis la ridiculisation résultant de la reformulation opérée jusqu’à l’attitude ostensiblement accusatrice simultanément adoptée par Giscard d’Estaing, pour, en toute fin, tâcher de rallier les téléspectateurs-électeurs au jugement dépréciatif porté sur les propos représentés.
34Là encore, on reconnaîtra à ce type de gestuelle manifestement inscrite sur le plan représentant d’être polyfonctionnelle, bien que de façon différente de précédemment. En effet, si en adoptant ce type de configuration non verbale le locuteur privilégie de donner à voir sa propre position sur le discours qu’il rapporte, il tronque ce faisant le DR d’une part de son expressivité (en l’occurrence sa part non verbale), donc de son efficacité, ce qui contribue alors également, dans les extraits envisagés ici, à délégitimer les propos représentés.
35Un dernier type de configuration non verbale, qu’on pourrait dire à la croisée des deux précédentes configurations présentées aux points 3 et 4, peut être observé dans le corpus : il s’agit des cas de gestuelle « caricaturante », dont l’ancrage énonciatif s’avère quelque peu plus complexe que ce qui a pu être considéré jusqu’ici.
36On observe cette dernière configuration dans l’extrait ci-dessous, alors que Chirac représente dans les termes suivants les propos précédemment tenus par son adversaire :
[8] (1988) Chirac : votre appréciation/ euh monsieur Mitterrand/ c’est/ (.) je vais nommer quelqu’un/ aussi largement que possible/ je vais essayer d’attirer quelques-uns ici/ quelques-uns là/ pour/ (bon\) ça c’était la conception/ ça c’était la conception de la quatrième république\
37Comme pour deux derniers extraits cités, on reconnaîtra tout d’abord là encore combien les propos rapportés ont été manifestement reformulés de façon dépréciative, tant il paraît peu probable que l’adversaire se soit exprimé en des termes aussi approximatifs — cette représentation prend effectivement de grandes libertés par rapport aux propos d’origine qui se présentaient de la façon suivante :
[9] (1988) Mitterrand : quand j’aurai la possibilité de nommer un Premier ministre/ (.) j- je le nommerai/ (…) et/ je le chargerai/ de former un gouvernement\ (…) ce premier m ministre/ aura pour euh directive/ (.) de euh présenter une équipe de gouvernement/ capable de représenter/ une LARge/ une large majorité des Français/ (.) de façon à se retrouver à l’AIse/ (.) devant les électeurs qui\ se seront prononcés en ma faveur/
38Mais contrairement aux extraits précédents cette fois, en (8), le locuteur n’adopte pas une attitude témoignant de sa posture vis-à-vis des propos qu’il rapporte, mais déploie différentes mimiques, postures et gestuelles contribuant directement au rendu caricatural des propos rapportés et participant ainsi, au même titre que les reformulations verbales qu’elles accompagnent le plus souvent, à ridiculiser les propos et à les rendre perméables à la critique.
39Et de fait, toute la gestuelle déployée par Chirac lorsqu’il reprend les propos de Mitterrand concourt à renforcer l’aspect approximatif prêté à son discours sur le plan verbal. Ainsi, alors qu’il énonce le segment (remanié) « aussi largement que possible », Chirac réalise tout d’abord, empreint d’un air très concentré (sourcils froncés, et le regard ne quittant pas ce qu’il dessine virtuellement), un grand geste par lequel il balaie tout son côté droit en un ample arc de cercle — geste réalisé hors cadre, mais dont la progression et l’ampleur restent clairement observables grâce à l’orientation progressive du regard qui l’accompagne —, et délimite ensuite sur sa droite, à l’aide de ses deux mains, la circonférence d’un objet de taille importante qu’il déplace devant lui en le faisant comme légèrement tournoyer sur lui-même, en suivant les contours circulaires d’un cadre ainsi défini (Calbris, 2003 : 86). Puis lors du deuxième énoncé (« je vais essayer d’attirer quelques-uns ici quelques-uns là »), Chirac, sans cesser les petits mouvements circulaires soulignant les contours du cadre qu’il figurait précédemment, déplace tout d’abord son geste vers la droite, puis le porte vers la gauche à la suite du mouvement de son regard, avant de, sur le segment « quelques-uns là », le ramener devant lui en réinstaurant un regard frontal avec son interlocuteur, et de survoler ce dernier emplacement en de petits cercles par ses deux mains à plat. Enfin, sur l’unique terme du segment final de DR « pour » (qui constitue une amorce tronquée de la part de discours où Mitterrand évoquait ses motivations), Chirac dessine en partant du haut les versants d’un monticule, figurant ainsi le « tout » (à savoir le résultat de l’amalgame des différents éléments figurés précédemment) sur lequel portent les raisons ici non rapportées.
40Si Chirac semble alors sur le premier segment de DR dessiner virtuellement une grande étendue, c’est en toute vraisemblance pour figurer la portée du terme « largement » utilisé au niveau verbal, matérialisant ainsi de façon métaphorique la teneur des propos rapportés. De la même façon, en déplaçant son geste en différentes localisations, Chirac illustre visuellement la pluralité des lieux évoqués (« ici » et « là ») et accompagne, par cette nouvelle gestuelle d’énumération par répartition des éléments sur une surface, la structure syntagmatique de l’énoncé. Mais le fonctionnement énonciatif de ces gestes est alors particulier : (prétendument) figuratifs, ils semblent s’inscrire, au même titre que les propos rapportés, sur le plan représenté ; mais ils consistent pourtant (tout comme les propos tels qu’ils sont rapportés) en une caricature à visée dépréciative du fait du locuteur citant, étant destinés ici à grossir visuellement l’imprécision du spectre de nomination prêtée à Mitterrand. Ainsi, bien que semblant de prime abord relever de la restitution du matériel d’origine (du fait qu’elle connote les propos qu’elle accompagne), la mise en scène non verbale du DR résulte pourtant ici, tout comme la mise en scène verbale, d’une opération de ridiculisation qui s’inscrit, elle, sur le plan représentant.
41La gestuelle est donc là encore polyfonctionnelle : si sur le plan représenté, elle semble de prime abord participer à la construction de l’expressivité des propos rapportés, sa nature outrancière contribue en réalité à saper cette expressivité, en tant qu’elle est ici rendue ridicule. Dès lors, et en un même temps, cette gestuelle témoigne indirectement sur le plan représentant du point de vue dépréciatif du locuteur citant à l’égard de ces propos qu’il rapporte, et de la visée accusatrice dans laquelle s’inscrit la mention même de ces propos. En somme, ici, toute la mise en scène (verbale et non verbale) des propos rapportés est destinée à « singer » l’adversaire, en tant que « singer montre clairement une mise en scène théâtrale, ostentatoire, du “trop”, de l’exagération, qui mêle mots et gestes » (Rosier, 2009 : 56).
42On remarquera enfin que les éléments « rapportés » au niveau verbal et ceux « rapportés » au niveau non verbal présentent différents degrés de caricature. Sur le plan du discours, Chirac donne certes à voir un résumé approximatif des propos de son adversaire, mais on y reconnaît toutefois dans les grandes lignes les propos de référence ; au niveau non verbal, en revanche, Chirac introduit une distorsion radicale entre la gestualité qu’il déploie et celle qui avait réellement été utilisée (toute l’attitude de Mitterrand était posée et affirmée). Ainsi la gestuelle déployée lors de ce DR ne fait-elle pas que contribuer à la caricature opérée au niveau verbal : elle amplifie cette caricature, renforçant d’autant, sur le plan interactionnel, la critique sous-jacente à cette représentation, en même temps qu’elle contribue à influencer la perception qu’ont les téléspectateurs de ce discours.
43Il arrive enfin, dans le cadre de propos remaniés de façon caricaturale, que le locuteur combine ce type de gestuelle « caricaturante » à la gestuelle vue au point précédent, témoignant directement de la position du locuteur sur le discours qu’il rapporte. C’est ce qu’on observe dans le premier extrait cité, reproduit ci-dessous dans une version plus longue, alors que Sarkozy représente les propos de son adversaire en leur prêtant un aspect naïvement enthousiaste :
[10] (2007) Sarkozy : il y a/ (.) un problème/ (.) de pouvoir d’achat\ (.) alors vous dites/ oh c’est formidable/ j’ai visité une entreprise/ où ils travaillent/ trente-deux heures\ (.) oui/ euh hein\ vous dites/ ils travaillent de façon FORmidable/ mais si c’est des petits salaires/ (.) c’est pas si formidable que ça/
44Dans cette séquence, Sarkozy réalise tout d’abord, en prononçant le terme « formidable » que Royal n’a jamais employé, un grand geste expansif (il lève simultanément les deux mains pour dessiner un arrondi) qui semble figurer l’exclamation exprimée au niveau verbal. Repris sous une forme quelque peu retenue lors de la deuxième occurrence du terme « formidable », ce geste se montre tout aussi polyfonctionnel que la gestuelle de Chirac dans l’extrait précédent : connotant la teneur des propos rapportés, il semble de prime abord inscrit sur le plan représenté, au même titre que les propos qu’il accompagne (bien que ne figurant pas dans l’énonciation d’origine, où Royal adopte en réalité une attitude très posée et affirmée) ; mais, en accord avec le remaniement opéré au niveau verbal, ce geste contribue en réalité à caricaturer ce discours que Sarkozy, en lui conférant un aspect naïf, critique implicitement.
45Si ces gestes sont donc là encore destinés à ridiculiser les propos rapportés en tant qu’ils soulignent l’enthousiasme excessif prêté à l’adversaire au niveau verbal, d’autres éléments non verbaux contribuent également, mais de façon différente, à cette délégitimation du discours de Royal. En parallèle de ces gestes d’emphase prétendument figuratifs, en effet, Sarkozy arbore une expression faciale totalement discordante des propos en cours : il montre une mimique lasse (haussement de sourcils conjoint à un haussement d’épaules et paupières tombantes) qui ne corrobore en rien la teneur (excessivement) enthousiaste du discours rapporté. Aussi, contrairement aux gestes figurant prétendument l’enthousiasme de Royal, la mimique de Sarkozy ne peut, elle, être considérée comme relevant du plan représenté ; elle témoigne en revanche directement du point de vue dépréciatif de Sarkozy concernant les propos qu’il rapporte, et s’inscrit donc à ce titre sur le plan représentant, comme les éléments non verbaux observés au point précédent.
46La conjonction de ces gestes et mimiques combinée au remaniement opéré au niveau verbal est alors ici délétère pour le discours de l’adversaire : non seulement la gestuelle prétendument figurative tout comme la reformulation en termes excessivement enthousiastes le donnent à voir sous une forme caricaturale prêtant le flanc à la critique, mais encore la mimique dépréciative arborée en parallèle par le locuteur citant, qui ne corrobore en rien les propos rapportés, témoigne ouvertement du peu de crédit à lui accorder.
47Comme on pouvait s’y attendre en ce contexte d’interactions orales, lors de séquences énonciativement complexes telles que les séquences de discours rapportés, tous les matériaux employés par les locuteurs détiennent des rôles importants, que ces matériaux soient de nature verbale, para verbale, mais aussi, donc – et c’était là notre préoccupation principale – de nature non verbale. Loin d’être redondants ou superflus, en effet, les éléments mimo-posturo-gestuels déployés par les locuteurs lors de ce type de double énonciation délivrent à l’interlocuteur différentes informations précieuses à l’interprétation globale du discours, et ce à différents égards.
48Sur un plan méta, tout d’abord, on a vu que certains gestes déictiques contribuent, en lien avec les données verbales, à souligner la présence d’un décrochement énonciatif et à en baliser les frontières, en tant qu’ils permettent de raccrocher visuellement à leur source effective les différents discours engagés dans la double énonciation – qu’il s’agisse de déléguer gestuellement la parole à une autre source en introduction ou au cours de la représentation de propos, ou qu’il s’agisse de se réattribuer la parole par un geste d’auto-désignation à l’issue de la représentation.
49Lors de la représentation même des propos, ensuite, on a vu, comme c’était notre hypothèse, que le dédoublement énonciatif opérant au niveau verbal se répercute sur les éléments déployés au niveau multimodal, étant donné que les différents gestes, mimiques et postures des locuteurs trouvent eux aussi leur ancrage dans l’un ou l’autre (si ce n’est les deux) des différents plans énonciatifs engagés : plans représentant et représenté. Si l’on pouvait alors intuitivement penser que le type d’ancrage énonciatif des éléments non verbaux dépendrait du style syntaxico-énonciatif de la représentation – on pouvait ainsi s’attendre à observer une mimo-posturo-gestualité plutôt inscrite sur le plan représenté lors de DR de style direct et plutôt inscrite sur le plan représentant lors de DR de style indirect –, on a pu constater que cet ancrage semble dépendre davantage en réalité de la visée globale du discours principal.
50Au style direct comme au style indirect en effet, les gestes, mimiques et postures des locuteurs semblent s’accorder avant tout au rôle conféré aux propos rapportés dans le cadre de l’échange en cours : ancrés sur le plan représenté où ils figurent différents aspects du DR, les gestes concourent à renforcer l’expressivité, donc l’efficacité, de propos qui se révèlent dans le corpus systématiquement corroborer une position du locuteur ; à l’inverse, ancrés sur le plan représentant en tant qu’ils ne montrent aucun lien de forme ou de contenu avec le DR, les gestes délaissent la figuration des propos pour directement souligner la visée – en l’occurrence systématiquement polémique dans le corpus – de la mention de propos auxquels n’adhère pas le locuteur. À la croisée de ces deux principes, certains gestes, mimiques et postures des locuteurs se présentent comme étant inscrits sur les deux plans énonciatifs à la fois, et contribuent alors, sous couvert de pseudo-figuration des propos rapportés, à donner à voir une version caricaturale, de visée ridiculisante, de propos qui ne sont là encore rappelés par le locuteur que pour être critiqués.
51S’il a donc été possible d’établir que l’hétérogénéité énonciative se manifeste multimodalement lors de DR à l’oral et que les différentes configurations non verbales observées prennent sens dans le cadre dialogal étudié, on gardera bien sûr à l’esprit qu’il ne s’agit là que d’indices, et non de marqueurs : les gestes, mimiques et postures sont par définition toujours polyfonctionnels et ont un caractère fondamentalement situé : ils ne prennent sens que dans leur corrélation aux données verbales (et para-verbales) auxquelles ils ne peuvent pas se substituer, mais qu’ils peuvent modifier, enrichir ou affaiblir, bref, réorienter selon les besoins du discours.