Jacques Bres, Aleksandra Nowakowska, Jean-Marc Sarale, Petite grammaire alphabétique du dialogisme
Bres Jacques, Nowakowska Aleksandra, Sarale Jean-Marc, Petite grammaire alphabétique du dialogisme, Paris, Classiques Garnier, 2019.
Texte intégral
- 1 Bres J, 2012, « Énonciation et dialogisme : un couple improbable ? » dans L. Dufaye & L. Gournay, L (...)
- 2 Bres J., Nowakowska A., Sarale J.-M. & Sarrazin S. (éds), 2012, Dialogisme : langue et discours, Br (...)
1Co-écrite par Jacques Bres, Aleksandra Nowakowska et Jean-Marc Sarale, cette Petite grammaire alphabétique du dialogisme, parue aux éditions Classiques Garnier dans la collection « Domaines linguistiques », constitue l’aboutissement d’une réflexion de longue haleine, ainsi que la réalisation d’une aspiration théorique exprimée dès 2012 par l’un de ses auteurs. Dans un article programmatique intitulé « Énonciation et dialogisme : un couple improbable ? », Jacques Bres plaidait en effet pour la possibilité de faire interagir positivement, de faire « travailler l’un au contact de l’autre1 », deux systèmes que les spécialistes les plus orthodoxes ont coutume de cloisonner : l’énonciation benvenistienne, d’une part, et le dialogisme bakhtinien d’autre part. Même si Bakhtine pense le dialogisme comme un phénomène essentiellement discursif, et en faisant abstraction de l’articulation matricielle entre la langue et le sujet qui fonde l’énonciation, cette contribution de Bres, ainsi qu’un autre ouvrage collectif des auteurs suscités, Dialogisme : langue et discours2, mettaient en évidence quelques points de rencontre entre les deux notions – l’un des plus évidents étant la place de choix accordée à l’interaction verbale et la centralité du discours rapporté en tant que lieu de manifestation de l’hétérogénéité énonciative. Cette tentative de conciliation épistémologique se traduisait en outre par une hypothèse de travail peut-être audacieuse, mais au demeurant très stimulante, dont le présent ouvrage s’avère le prolongement, à savoir de fournir un répertoire des marques linguistiques dans et par lesquelles se fait jour le dialogisme qui affecte tout discours. Aussi, la dimension dialogique que Bakhtine prête à toute interaction verbale, traversée et “contaminée” par les discours d’autrui, serait-elle observable déjà en tant que donnée constitutive de la plupart des ressources langagières – que ce soit au niveau même de la langue, ou au niveau des potentialités activées par sa mise en fonctionnement.
2Dans leur riche introduction (pp. 9-35), les auteurs définissent les mots-vedettes du titre et posent ainsi les jalons de leur approche novatrice du dialogisme, un outil conceptuel certes canonique, aussi bien en analyse du discours qu’en littérature, et pourtant déficitaire jusqu’à présent d’un regard purement linguistique. Si le terme « dialogisme » amène un rappel de la définition bakhtinienne, développée ultérieurement dans la suite de l’introduction, le syntagme nominal « petite grammaire » illustre, d’une part, l’enjeu primordial de l’ouvrage – décrire et analyser les éléments de la langue qui ont, ou peuvent avoir, « en discours un fonctionnement dialogique » (p. 10) – et, d’autre part, le caractère nécessairement non exhaustif des entrées sélectionnées, ainsi que la volonté de privilégier, pour les 42 sections retenues, les phénomènes qui présentent « un fort coefficient de dialogisme » (p. 10). Par ailleurs, la présentation alphabétique et agile des entrées s’avère tout à fait appréciable, en ceci qu’elle facilite une lecture hypertextuelle et une consultation ponctuelle de tel ou tel point de détail.
3Une fois ces préalables méthodologiques exposés, l’introduction développe une présentation synthétique et bien informée des principaux aspects liés à la problématique dialogique. « Orientation de tout discours vers d’autres discours » (p. 12), l’interaction dialogique connaît trois configurations principales, qui se superposent ou s’amalgament en discours : le dialogisme « interdiscursif », soit les croisements d’un discours avec d’autres discours produits antérieurement sur le même objet, le dialogisme « interlocutif », soit l’interaction d’un énoncé avec l’énoncé de l’allocutaire, et enfin le dialogisme « intralocutif », consistant en « les rapports de dialogue entre le sujet parlant et leur propre parole » (p. 14) et intégrant par conséquent les dispositifs d’autocorrection intervenant lors de la production d’énoncés. Chaque catégorie est illustrée dans des rubriques dédiées, à l’aide d’un exposé théorique et d’exemples, afin de fournir une entrée en matière claire et concise aux lecteurs qui seraient moins familiers de ces notions. De même, on appréciera les mises au point effectuées dans les sections « dialogisme de l’énoncé » et « dialogisme de la nomination », dans lesquelles les auteurs précisent les paramètres constitutifs de l’hétérogénéité énonciative en discours, à savoir l’interaction, explicite ou implicite, d’une énonciation enchâssante E et d’une énonciation enchâssée e. Le rappel de ces définitions est aussi l’occasion pour introduire quelques concepts importants de l’ouvrage (le discours rapporté, la reformulation, la confirmation, le détournement) et, de la sorte, pour donner un premier aperçu de leur fonctionnement aussi bien syntaxique (niveau méso-linguistique) que sémantique (niveau microlinguistique).
4De telles précisions théorico-méthodologiques et terminologiques s’avèrent d’autant plus nécessaires pour les lecteurs qu’elles dissipent d’éventuels malentendus au sujet de concepts-clés tels que le couple locuteur/énonciateur – que les auteurs distinguent, à la différence des travaux s’appuyant sur la théorie énonciative de Benveniste – ou le couple voix/discours (la première, entendue dans son sens purement physique, étant remplacé par le second, puisque les énoncés analysés sont appréhendés dans leur dimension non pas locutoire mais énonciative).
5La place nous manquant pour retracer de façon approfondie les analyses développées dans chaque entrée, nous nous limiterons à une présentation de l’architecture générale de l’ouvrage et de la structuration des différentes rubriques. Celles-ci illustrent d’abord les caractéristiques grammaticales du phénomène considéré, et entrent ensuite dans le détail de son fonctionnement dialogique, en veillant toujours à bien articuler le palier de la langue au palier du discours. En outre, dans chaque entrée les auteurs précisent dans quelle mesure l’élément grammatical examiné peut relever des trois types de dialogisme (interdiscursif, interlocutif et intralocutif), ou d’un seul des trois. Au vu de leur complexité, et de la variété des manifestations qu’ils peuvent assumer en discours, certains phénomènes, tels que le « dialogisme de la nomination », bénéficient d’un traitement en deux temps et de deux entrées, l’une illustrant de façon plus générale son fonctionnement discursif (« dialogisme de la nomination 1 », pp. 150-162), l’autre certains de ses marqueurs grammaticaux explicites (« dialogisme de la nomination 2 », pp. 163-177). Il convient de préciser que les éléments linguistiques examinés dans les différentes sections de cette Petite grammaire n’affichent pas tous le même statut et le même coefficient dialogique. Si certains faits grammaticaux s’avèrent le siège de l’émergence du dialogisme en discours en raison de leur valeur dialogique en langue – c’est par exemple le cas des structures clivées, des complétives disloquées en position thématique, des structures concessives, du conditionnel, du discours rapporté, de la reformulation, ou encore du détournement, opération voisine de l’intertextualité, qui sollicite la mémoire discursive des énonciateurs en mettant en relation deux fragments d’énoncé – pour beaucoup d’autres phénomènes l’interprétation dialogique apparaît de prime abord moins évidente. Pour des structures telles que l’article défini, les connecteurs car, parce que, le futur, les déterminants démonstratifs ou possessifs, l’imparfait ou l’opposition singulier/pluriel, les auteurs parlent en effet d’une « potentialité dialogique » ou de « résonances dialogiques » (p. 164), qui s’actualisent dans des contextes discursifs particuliers, grâce aussi à la coprésence d’autres éléments grammaticaux. À ce propos, la distinction opérée entre les signaux dialogiques – à savoir les phénomènes grammaticaux susceptibles de fonctionner dialogiquement en discours – et les marqueurs dialogiques – ayant, pour leur part, une valeur dialogique en langue – permet aux auteurs de conjurer le risque de « voir du dialogisme partout » (p. 57) et d’affiner considérablement leur analyse, notamment dans les cas où la valeur dialogique apparaît plus ténue. Une certaine prudence théorique est en effet d’autant plus recommandable que, dans certains cas, une interprétation des faits de langue à l’aune du prisme dialogique pourrait sembler contre-intuitive (c’est en particulier le cas pour l’imparfait) et demande par conséquent un certain effort herméneutique, l’affleurement du dialogisme étant en effet lié à la convergence d’un ensemble de marqueurs plus visibles qui catalysent les potentialités dialogiques de l’item observé.
6La lecture de cette Petite grammaire alphabétique du dialogisme nous invite donc à constater que le parti pris d’une conciliation théorique entre les perspectives énonciative et dialogique s’avère tout à fait porteur, et ce dans les deux sens. Si le regard dialogique aide à prendre conscience du caractère non figé d’unités grammaticales que l’on considère d’ordinaire comme statiques, car appréhendées dans leur seul fonctionnement en langue, la dimension énonciative ajoute à la théorie de Bakhtine un complément inédit et fécond. Grâce à la rigueur des analyses, à la cohérence de son cadre global et des développements menés dans chaque entrée, ainsi qu’à la clarté des explications, cet ouvrage satisfait aux préalables posés en introduction et s’avère en outre accessible à un public de non-linguistes, lesquels pourront y puiser des outils descriptifs opératoires et des notions susceptibles d’être mobilisées dans des domaines autres que les sciences du langage.
Notes
1 Bres J, 2012, « Énonciation et dialogisme : un couple improbable ? » dans L. Dufaye & L. Gournay, Les théories énonciatives aujourd’hui : un demi-siècle après Benveniste, Paris, Ophrys, 3-24.
2 Bres J., Nowakowska A., Sarale J.-M. & Sarrazin S. (éds), 2012, Dialogisme : langue et discours, Bruxelles, Peter Lang.
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Référence électronique
Ilaria Vidotto, « Jacques Bres, Aleksandra Nowakowska, Jean-Marc Sarale, Petite grammaire alphabétique du dialogisme », Cahiers de praxématique [En ligne], 75 | 2021, mis en ligne le 14 mars 2022, consulté le 05 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/praxematique/7609 ; DOI : https://doi.org/10.4000/praxematique.7609
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