1Le 15 juin 1983, un groupe de linguistes se réunit au bâtiment A de l’université Paul-Valéry : prenant acte des « résultats acquis dans le cadre de la réflexion appelée praxématique », des « points de rencontre – ou de rupture avec des analyses conduites selon d’autres problématiques » et du « surgissement dans certains travaux d’interrogations théoriques communes », ils désirent élargir cette recherche et décident la publication semestrielle d’un « bulletin », visant à diffuser des travaux de praxématique (Gardès-Madray & Siblot, 1983 : 8). Tapé à la machine en police Courier, le premier numéro compte quatre articles qui posent les principes et questionnements théoriques des fondateurs, Robert Lafont, Françoise Gardès-Madray et Paul Siblot. Très vite, le « bulletin » prend de l’ampleur. Il consolide ses fondations en définissant les termes de la praxématique : dans un article de 100 pages, Jeanne-Marie Barberis, Robert Lafont, Françoise Gardès-Madray et Paul Siblot définissent quelque 140 termes, parmi lesquels des mots-bannières comme le praxème, « unité concrète inscrite par sa réalisation phonique dans le temps du dire », qui produit son sens « dans le discours seulement » (Lafont dans Barberis et al., 1984 : 72), mais aussi des termes courants des sciences du langage et de la cognition : ainsi les définitions de temps, texte, théorie valent à cet article des Cahiers d’être cité dans le Trésor de la langue française. Les premiers numéros doivent beaucoup à ces fondateurs, rejoints, dès ce numéro 3, par Jacques Bres. Mais les Cahiers de praxématique ont aussi voulu explorer les « points de rencontre – ou de rupture » (1983 : 8) avec d’autres courants linguistiques : au fil des numéros écriront dans les Cahiers, i. a., Antoine Auchlin, Sylvain Auroux, Jean-Paul Bronckart, Michel Charolles, Michel de Fornel, Catherine Fuchs, Bernard Gardin, Charles Goodwin, Catherine Kerbrat-Orecchioni, Georges Kleiber, Sophie Moirand, Bernard Pottier, François Rastier, Léonard Talmy, Michel Tournier, Teun A. Van Dijk, Marc Wilmet, et leurs contributions figurent parmi les articles les plus cités de la revue.
2Si l’on ne peut que se féliciter de cette ouverture, on remarque aussi que, au fil des ans, la dimension proprement praxématique s’est amoindrie, voire n’est plus présente dans certains numéros. À cela, plusieurs raisons dont, dans le désordre et sans souci d’exhaustivité : le fait que la praxématique n’a pas réponse à tous les thèmes autour desquels est construit chaque numéro, le souci des premiers praxématiciens de publier leurs recherches dans d’autres supports que les Cahiers de praxématique – nous pensons par exemple au numéro 93 (1989) ou 127 (1997) de Langages –, la difficulté, pour de jeunes chercheurs, à s’approprier le métalangage bien trop idiolectal de la théorie, l’image négative d’une linguistique peut-être trop ambitieuse, qui pouvait facilement être jugée un peu provinciale, etc.
3Comment s’interprète aujourd’hui la « Position de la praxématique », revendiquée dans le premier numéro, qui déclare pour premier principe « un rapport dialectique et pratique du langage au réel », une « praxis linguistique » ? Comment l’analyse des productions discursives et sa théorisation se sont-elles inspirées, ou démarquées, des travaux publiés dans les Cahiers de praxématique ? À l’occasion de ce quarantième anniversaire, les Cahiers de praxématique ont proposé aux membres des différents comités (de rédaction, de lecture, du conseil scientifique) de faire retour sur le parcours de la revue, que ce soit en réexaminant les positionnements affichés dans la revue, leurs évolutions, leurs éventuelles contradictions, en interrogeant la productivité des hypothèses avancées, ou encore en confrontant telle ou telle étude publiée dans les Cahiers à l’état actuel de la question. Nous avons sollicité, à côté d’articles qui dialoguent avec la praxématique, des textes qui, plus largement et très librement – notamment dans la forme : critique, humoristique, narrative – et dans des formats qui ne relèvent pas forcément du genre du discours article de linguistique –, reviennent sur la période 1983-2023 en sciences du langage, sur certaines des thématiques développées dans la revue, sur des rencontres qu’elle a permises. La réponse à cet appel a dépassé nos attentes : qu’il nous soit permis de remercier ici les membres des différents comités, non seulement pour leur travail d’expertise, mais aussi pour les témoignages de sympathie adressés aux continuateurs montpelliérains des premiers Cahiers et pour les écrits, personnels et hautement métapraxématiques qu’ils offrent à la revue. Si le calendrier un peu contraint par la date anniversaire n’a pas permis à tous de transformer en article l’évocation de sa rencontre avec les Cahiers, ce sont tout de même deux numéros qui célèbreront ces 40 ans.
4Ce premier numéro anniversaire est composé de trois ensembles.
5Le premier – articles de Sophie Moirand et de Jean-Paul Bronckart – fait appel à la forme narrative qui permet à ces auteurs – l’une analyste du discours, l’autre psycholinguiste et didacticien des langues – de revenir sur leur relation à la praxématique.
6Sophie Moirand propose un « bref récit » de sa rencontre, intellectuelle et amicale, avec la praxématique à travers les colloques, la préparation de numéros de revue, et tout particulièrement dans les échanges qui se sont développés entre les équipes de doctorants parisiens et montpelliérains sur la question de la nomination et ont abouti à la co-organisation des premiers colloques Jeunes Chercheurs. L’autrice montre comment sa réflexion sur l’énonciation, la référenciation, le dialogisme croise la problématique praxématique de la production du sens en discours.
7Jean-Paul Bronckart met en récit sa proximité avec la praxématique qu’il découvre dans la lecture de l’ouvrage fondateur de Robert Lafont (1978), comme la distance qu’il est amené à prendre avec certains points de la théorie. Proximité : en tant que linguistique matérialiste qui tâche de rendre compte du fonctionnement réel du langage, la praxématique recoupe l’engagement scientifique et politique de l’auteur. Distance : la praxématique propose une critique du signe saussurien – réification-essentialisation du sens en langue qui oblitère sa production en discours – dénoncée comme infondée par l’auteur, au regard du fonctionnement processuel et social du signe tel que le conçoit Saussure, bien plus riche que ce que la vulgate du Cours de linguistique générale a transmis, vulgate sur laquelle s’est fondée la critique praxématique.
8Un deuxième ensemble est composé des articles de Valérie Bonnet, Sonia Branca, Michèle Monte et Bernard Combettes qui, partant d’une relecture d’un ou plusieurs numéro(s) des Cahiers, sélectionnent un angle d’attaque – les corpus, la saisie et le façonnement du monde, la production du dire – et nous offrent à la fois une synthèse et un état de la question.
9Pour Valérie Bonnet et Sonia Branca, c’est le choix des corpus qui sert de fil directeur dans la relecture des Cahiers. Valérie Bonnet remarque la place grandissante qu’y ont pris les corpus médiatiques. Arène discursive de l’espace public, ils mettent les discours en interaction, et en tension. Plus que jamais avec les réseaux sociaux contemporains, ils se font caisse de résonnance des émotions, « puisque les algorithmes facilitent leur expression, à l’instar de certains formats audiovisuels », raidissent les positionnements, aiguisent les désaccords, et, du même coup, « exacerbent les phénomènes linguistiques », dont ils se trouvent ainsi des postes d’observation privilégiés.
10Loin de la scène médiatique, Sonia Branca signale un autre type de corpus qui a attiré l’attention des Cahiers : les corpus des scripteurs dits peu lettrés, nomination dont Sonia Branca retrace la genèse et souligne les limites. Sans doute faut-il y voir une « pré-notion », qui permet de repérer « des données intéressantes sur la base commode de la densité de traits non standards présents ». Sur cette base imparfaite, une vaste communauté de chercheurs collecte à travers le monde « un matériau fascinant par la nature hybride de textes sur lesquels s’exercent la pression des parlers locaux, l’intériorisation de normes prescriptives, la mémorisation de tours appartenant à la norme de prestige, les habitudes individuelles, la possibilité d’une dimension partagée ». Les corpus peu-lettrés mettent à jour les modèles langagiers qui informent les discours produits dans l’espace privé et parfois y entrent en collision, les compromis qui s’y jouent et les porosités qu’ils dévoilent.
11Michèle Monte quant à elle se livre à une relecture approfondie du numéro 35 des Cahiers, intitulé Sens figuré et figuration du monde. À l’orée du 21e siècle, ce numéro saisissait un fil présent dès les origines de la revue, mais finalement assez pu tiré par la suite, comme le souligne Michèle Monte en parcourant les mots-clés de la revue : la seule figure mentionnée est l’ironie, présente dans les numéros sur « l’hétérogénéité énonciative et les conflits en discours, thèmes chers à la théorie praxématique ». D’où sa question : « Cela veut-il dire que, pour traiter des figures, la praxématique récuse la notion d’écart ou de déviance et du coup évacue la question même de la figuralité ? » Michèle Monte y apporte une réponse nuancée, soulignant que la praxématique a abordé la figuralité par la production du sens en discours plutôt que par son interprétation. Elle appelle à « prendre au sérieux les catégorisations non conventionnelles opérées par la métaphore », en intégrant leur réception, et à « concevoir le sens lexical comme une alliance complexe entre stabilité et flexibilité », suggérant une dialectique, ici très bienvenue, de la production du sens.
12C’est à la production du discours, envisagé à l’échelle de l’unité « phrase », qu’est consacré l’article de Bernard Combettes. Comment, dans l’espace-temps du discours, le locuteur amène-t-il son propos ? Comment gère-t-il la linéarité du discours ? Bernard Combettes avait apporté sa contribution à ces questionnements, menés dans les numéros 30 et 48 des Cahiers, en se focalisant sur les à-côtés de la prédication première, et en étudiant successivement la périphérie gauche et la périphérie droite. Envisageant ici globalement ces deux côtés, il retrace l’évolution des habitudes discursives des locuteurs, depuis l’ancien français. Il montre comment la périphérie droite est de plus en plus fortement intégrée à la prédication première, notamment par des liens cataphoriques, alors que la périphérie gauche tend à s’autonomiser. Menée à partir de corpus écrits du français standard, seuls disponibles pour les périodes les plus anciennes, l’enquête laisse ouverte la question de savoir s’il s’agit là d’une évolution dans les pratiques du français écrit ou bien d’un changement distributionnel plus profond.
13Enfin, dans un troisième ensemble, les articles de Hans Kronning et Catherine Schnedecker prolongent leur recherche personnelle : qui sur les quantifieurs, qui sur les indéfinis.
14Hans Kronning étudie les quantifieurs de proximité factuelle, du type un pas de plus, dans les constructions conditionnelles, tant potentielles (un pas de plus (et) je te tue) que contrefactuelles (un pas de plus (et) je le tuais). Repartant des travaux de Guillaume sur l’imparfait dans le tour Un instant après, le train déraillait (1970 [1929] : 68-69), l’auteur prend pour objet le SN initial quantifieur dans les langues romanes. Son étude le conduit à en distinguer deux types : les quantifieurs processuels (un pas de plus/de moins) et les quantifieurs intervallaires (une heure/un centimètre de plus/de moins) ; et fait apparaître que le verbe de l’apodose de ces constructions est axiologiquement marqué négativement.
15Catherine Schnedecker analyse la distribution d’une locution pronominale indéfinie qui a fait l’objet de peu d’études : Dieu sait qui. Après avoir positionné la locution pronominale dans le paradigme des indéfinis, l’autrice étudie, en s’appuyant sur un corpus constitué de toutes les occurrences relevées dans Frantext et SketchEngine, ses caractéristiques syntaxico-discursives : ancienneté, fort figement, faible fréquence. Elle en dégage la valeur sémantique spécifique en ces termes : « l’identité du référent est donnée comme connue de lui (seul) ce qui a pour effet de la soustraire totalement à la connaissance du locuteur ». En s’en remettant à l’indéfini Dieu sait qui, le locuteur signifie « qu’aucune instance humaine, donc personne, ne connaît l’identité du référent ».
16Nous aimerions pour finir cette présentation dédier ce numéro à Robert Lafont, mort en 2009, ainsi qu’à Françoise Gardès-Madray et Paul Siblot, actuellement éloignés du terrain de la réflexion praxématique, et plus largement linguistique, par des problèmes de santé : ils furent les maîtres d’œuvre de la réflexion praxématique.