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Recension

Sergio Almécija (Ed.). Humans: perspectives on our evolution from world experts. Columbia University Press.

New York (2023), 520 pages, ISBN 978-0231201209
François Druelle
Référence(s) :

Sergio Almécija (Ed.). Humans: perspectives on our evolution from world experts. Columbia University Press, New York (2023), 520 pages, ISBN 9780231201209

Notes de la rédaction

Ce texte est une recension de l’ouvrage édité par Sergio Almécija.

Texte intégral

1Les questions autour de l’origine et de l’évolution de notre espèce, humaine, continuent de faire couler beaucoup d’encre. Cet ouvrage dirigé par Sergio Almécija, chercheur au département d’anthropologie de l’American Museum of Natural History de New York, aborde certaines de ces grandes questions de manière originale et ingénieuse. Originale car l’ouvrage se construit assez simplement autour de 11 questions clefs, développées par Sergio Almécija, et qu’il a adressées à 103 experts de l’évolution humaine. Ingénieuse car c’est un recueil encadré de témoignages scientifiques fournissant ainsi un état de l’art pertinent où personne n’a complétement raison, ni complètement tort. Par sa grande diversité, c’est certainement l’ouvrage dans son ensemble qui fournit l’image la plus juste de l’état des connaissances actuelles en anthropologie biologique. Comme l’annonce Sergio Almécija dès l’introduction, Humans consiste en une encyclopédie d’histoire (et de théories) sur nous, les humains.

2L’ouvrage se divise en cinq grandes parties qui permettent de regrouper des experts dont les objets d’étude sont similaires, ou au contraire très différents (comme dans la dernière grande partie où l’on rencontre des experts en médecine, en psychologie et en mathématique). Chaque chapitre est la voix d’un expert. Cette construction inédite permet de donner la parole à chacun à partir de la même base de questions, néanmoins, chaque expert est libre de choisir les questions et la tonalité de ses réponses. On ressent ainsi rapidement que tous ne se sont pas pris au jeu de la même manière. D’aucuns nous emmènent dans leur monde, parfois avec humour comme lorsque Jack Stern nous interpelle sur l’existence d’un dieu bienveillant : « The only firm conclusion I have come to is that the existence of Donald Trump as president is incompatible with the existence of a benevolent God » (p. 397), ou lorsque Richard Leakey répète à plusieurs reprises à quel point l’espèce humaine est une créature stupide (p. 234 et p. 236). Cependant, d’autres ont été plus synthétiques et laconiques. De ce fait, le développement des réponses est assez hétérogène. On notera par exemple l’ensemble des réponses, très synthétiques, de Tim White, Katerina Harvati, Mary Marzke ou encore Dean Falk qui tiennent sur deux pages, alors que Robert « Bob » Martin nous tient en éveil sur 12 pages. C’était donc un projet ambitieux et le livre qui en résulte fera date, notamment par son caractère singulier et le melting pot d’idées qui s’y trouvent.

3Concrètement, Humans se construit autour de questions qui doivent permettre 1) de « briser la glace » et de présenter l’expert (trois questions), 2) d’obtenir son avis sur le grand sujet des origines et de l’évolution humaine (quatre questions), 3) d’aborder un aspect plus philosophique de l’humanité et de sa spécificité (trois questions), et enfin 4) de citer la personne à qui l’expert interrogé aimerait poser ces questions (question bonus). L’ouvrage est préfacé par Sergio Almécija qui revient sur la raison de ce projet littéraire. Celui-ci a émergé lorsqu’il est devenu assistant professor et devait enseigner l’évolution humaine à l’université. Mais son idée va plus loin, car il souhaitait également faire de cet ouvrage un recueil d’idées accessibles au grand public, et donc pas seulement destiné aux autres experts et universitaires. La préface est informative et permet de se faire une idée rapide de la philosophie de Sergio Almécija dans la réalisation de ce projet. On sait qu’on ne sait pas grand-chose, mais on sait aussi qu’on connaitra mieux les choses si on arrive à mettre les cerveaux ensemble, à les faire dialoguer, échanger et se confronter.

4L’introduction se présente comme un manuel d’utilisation rappelant les clefs de lecture, la mission du livre, et chacune des questions et ce qui les a motivées est clairement explicité. Ensuite, Sergio Almécija nous fournit six figures, reprenant des notions importantes : phylogénie, diversité actuelle et passée, distribution géographique des grands singes, quelques éléments d’anatomie (pronogradie versus orthogradie), les principes et la temporalité de notre évolution culturelle. Si certains concepts échappent au lecteur pendant la lecture de l’ouvrage, ces figures pourront les éclairer.

5C’est donc un document stimulant qui donne envie d’écrire un nouveau projet de recherche, de partir sur le terrain, ou simplement d’aller regarder la nature. Il donne aussi le vertige de la tâche à accomplir car l’inconnu est infini comme l’écrit Carles Lalueza-Fox (p. 231), nous rappelant régulièrement à la modestie. Ne restons pas non plus campés sur nos positions trop longtemps, et J. Michael “Mike” Plavcan écrit élégamment (p. 175) : « Don’t cherish your ideas to the point where you are not willing to let go of them », faisant ainsi écho à Daniel Gebo quand il parle des fossiles de l’île de Flores en Indonésie (p. 67): « …no matter how much you think you know, you always find something that does not fit the known pattern ». La bonne science est prônée, ainsi que la science modeste et humble. On lira également quelques « coups de gueule », révélant les aspects questionnables du système de recherche actuel avec lesquels certains experts sont évidemment en fort désaccord. L’opinion de Martin Pickford est courageuse sur ce point lorsqu’il nous interpelle sur la qualité des articles : « A good article is good, no matter where it is published, whereas a poor paper is poor even if it is published in the journal with the highest impact and is accompanied by intense press coverage and internet exposure” (p. 96). En suivant la même idée et à contre-courant de la course à la science sexy et vendeuse, David Pilbeam nous rappelle que la recherche scientifique prend du temps, et particulièrement la paléontologie (p. 98) : “Paleontology reveals its secrets slowly; even apparent mega finds often turn out to be not so mega, so I see it as an accretionary process, with few saltations”. C’est l’accumulation des découvertes et des faits qui rendent la science fascinante. Le même concept pourrait qualifier cet ouvrage : c’est l’accumulation des témoignages qui le rendent passionnant.

6A la lecture de Humans, chacun découvrira de nouvelles perspectives et approches, et de nouveaux faits scientifiques car la pluralité des chercheurs interrogés crée, de manière inhérente, un savoir encyclopédique. Le lecteur se fera aussi une opinion personnelle et trouvera certainement, dans les différentes réponses des experts, des échos à sa propre expérience. Pour ma part, voici les éléments qui m’incitent à recommander cette lecture.

7Proposer d’aborder les facteurs déterminants de l’évolution humaine était un pari risqué, et on sent généralement que les experts marchent sur des œufs, prenant toutes les précautions nécessaires pour aborder ces aspects néanmoins moteurs de notre évolution. Si je ne devais en citer que trois, je retiendrais David Alba (p. 17-18), Dan Gebo (p. 67-69) et Laura Maclatchy (p. 80-81) qui présentent en quelques lignes des éléments clefs, essentiels pour commencer à comprendre la transition qui s’est opérée au sein de notre lignée. Tout d’abord nos adaptations d’Homo sapiens sont multiples et comprennent la bipédie, un gros cerveau, une histoire de vie relativement lente, une dextérité manuelle accrue et la réduction de nos canines. Ensuite, notre évolution est mosaïque. Il est donc très difficile, voire impossible, d’isoler une seule pression de sélection à l’origine de tous ces caractères. Néanmoins, la bipédie est généralement reconnue comme étant la première caractéristique à apparaître chez les premiers hominines (membres de la lignée humaine). Alba et Gebo proposent que l’origine de la bipédie précède les premiers hominines car il y a un prérequis anatomique indispensable à la bipédie : l’orthogradie. Il s’agit d’un remodelage de la partie supérieure du corps pour assurer des postures plus verticales et notamment la suspension et la brachiation (voir l’illustration 4, p.10). Comme David Alba le rappelle si bien, l’orthogradie ne mène pas forcément à la bipédie puisque tous les grands singes sont orthogrades mais pas bipèdes ; en revanche, elle est un prérequis nécessaire à la bipédie. Alors que Leroi-Gourhan écrivait en 1964 dans Le Geste et la parole que l’évolution humaine a commencé par les pieds, c’est-à-dire par la bipédie, on pourrait maintenant lui rétorquer que tout a en fait commencé par l’épaule, car il a fallu d’abord se suspendre dans les arbres avant de pouvoir marcher sur nos deux pieds au sol. La deuxième étape du processus de « bipédalisation » est directement liée à l’environnement. D’importants changements environnementaux se sont produits au cours du Miocène (période allant de 23 à 5,3 millions d’années), et notamment un refroidissement graduel du climat qui a fragmenté les forêts africaines, faisant émerger des environnements plus ouverts soumis aux saisons. Cet environnement aurait favorisé l’adoption d’une vie semi-terrestre chez certains grands singes africains qui devaient se déplacer au sol sur de plus longues distances du fait de la dispersion des ressources alimentaires. C’est dans cette période de changements, et dans ce contexte anatomique optimal (l’orthogradie) que la bipédie a pu émerger.

8Sur le grand sujet des leçons apportées par l’étude de l’évolution, Salvador Moyà-Solà nous amène à considérer la terre comme une grande île qui flotte dans l’espace et ainsi à réfléchir sur l’écosystème-terre, limité par définition. La terre pourrait ainsi être étudiée et appréhendée, dans une certaine mesure, comme un écosystème insulaire dont on connaît aujourd’hui de nombreux mécanismes, et notamment ceux impliquant l’impact de la surpopulation d’une espèce. David Strait, quant à lui, nous propose un résumé clair et précis en trois points succincts (p.191). Je peux le résumer ainsi : premièrement, l’être humain est un animal et donc, de ce fait irrévocable, il est soumis aux mêmes forces évolutionnaires que les autres animaux. Deuxièmement, c’est un animal particulièrement homogène d’un point de vue génétique ; il faut donc être clair sur la notion de race qui n’est qu’une construction sociale, mais nullement biologique. Enfin, l’être humain est le seul animal à avoir été capable de modifier son environnement au point de perturber le cycle naturel du climat. Cet aspect revient aussi régulièrement dans la question sur le futur de l’humanité. Beaucoup, si ce n’est tous les experts, sont conscients de ces changements majeurs. Le futur reste donc la période la plus imprévisible qui soit et loin des experts l’idée de prédire quelque futur qui soit. Mais beaucoup se prêtent au jeu de cette question et font des propositions, toujours avec prudence. Pour les extrêmes on pourra retenir Ralph Holloway qui nous prédit une fin prochaine dans une centaine d’années environ (p.143) et Marc Furiò qui annonce : “As a species, we humans are closer to becoming extinct than to taking a next step in evolution” (p.61), alors que d’autres imaginent la prise de commande de notre propre biologie en contrôlant notre génome notamment, et en associant à nos corps diverses prothèses (Kevin Hunt p.149, Kevin Kelly p. 421, ou encore Geoffrey Miller p. 437). Cependant, sur les bases des mécanismes évolutionnaires connus, notre espèce devrait avoir disparu, s’éteindre ou être remplacée par une nouvelle espèce dans 1 million d’années. Sur ce point, à peu près tous les experts sont d’accord et je le suis avec eux. En résumé, si on intègre profondément en nous et dans nos sociétés ces trois grandes idées, je crois que l’anthropologie biologique nous aura enrichis.

9La question de la machine à voyager dans le temps fait rêver et alors que chacun y va de son ou ses choix spatio-temporels, il me paraît intéressant de relever que beaucoup d’experts aimeraient être témoins des interactions entre les hominines du passé. En effet, nous sommes aujourd’hui une et même espèce d’humains sur terre, Homo sapiens, mais notre évolution a été mosaïque et plurielle, et a connu au même moment et dans les mêmes lieux différentes espèces humaines, différentes humanités, qui ont dû interagir d’une manière ou d’une autre. Etaient-elles prédatrices, en compétition pour les mêmes ressources, ou au contraire vivaient-elles paisiblement les unes à côté des autres en exploitant des niches écologiques différentes ? La récurrence du désir de voir ces interactions chez les experts souligne notre ignorance sur ces questions.

10Enfin, je ne conclurai pas en disant que c’est un ouvrage incroyable car je me souviens d’une phrase de Mark Pagel : « The word amazed is perhaps used too much in modern discourse » (p. 368), donc je resterai sobre. Humans est un très bon ouvrage qui permet d’appréhender les multiples facettes de l’évolution humaine. Au fur et à mesure de sa lecture, on s’approprie les questions de Sergio Almécija, donnant ainsi l’impression que l’on mène l’entretien. Le lecteur devient petit à petit le journaliste interviewant les experts. Alors munissez-vous d’un carnet, d’un calepin ou d’une tablette, car il y a pléthore de phrases et d’idées pertinentes dans Humans et ce serait dommage de s’en priver et de ne pas les noter. Par conséquent, le lecteur devra être acteur de sa lecture car aucune réponse claire et arrêtée ne lui sera donnée. Au contraire, ce sera à lui de construire son opinion à partir des diverses idées et théories avancées par les 103 experts. Alors que les initiés auront plaisir à découvrir qui dit et pense quoi, c’est peut-être cette multiplicité des idées et l’absence de synthèse qui, au contraire, rebutera le plus les non-initiés. Les idées ne se confrontent pas dans Humans, au contraire, elles occupent toutes la même place. C’est peut-être aussi le message subliminal de cet ouvrage, la science est complexe, elle avance à tâtons et la vérité qui en émerge est dynamique.

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Pour citer cet article

Référence électronique

François Druelle, « Sergio Almécija (Ed.). Humans: perspectives on our evolution from world experts. Columbia University Press. »Revue de primatologie [En ligne], 15 | 2024, mis en ligne le 31 janvier 2025, consulté le 22 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/primatologie/23514 ; DOI : https://doi.org/10.4000/137uv

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Auteur

François Druelle

UMR 7268 ADES, Aix-Marseille Université, CNRS, EFS, Marseille, France
Courriel : francois.druelle@univ-amu.fr

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Droits d’auteur

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