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Dossier thématique : « Conservation » et « coexistence » en primatologie : antagonismes et recoupements

“Conservation” et “coexistence” en primatologie : antagonismes et recoupements

“Conservation” and “Coexistence” in Primatology: Antagonisms and Overlaps
Vincent Leblan, Papa Ibnou Ndiaye et Victor Narat

Résumés

Cette introduction au dossier « Conservation » et « coexistence » en primatologie : antagonismes et recoupements examine le recouvrement et l’opposition sémantiques et politiques de ces deux notions clés dès lors qu’il s’agit d’aborder les relations entre humains et autres primates. En tenant compte de la gradation de situations de coexistence dont témoignent les articles de ce dossier, nous considérons que le degré d’ouverture des sites de recherche primatologiques, de l’aire protégée intégrale au milieu partagé avec les humains, correspond à des valeurs qui sont rarement explicitées par les chercheurs eux-mêmes. Nous conjecturons que l’adhésion à ces valeurs de fermeture ou d’ouverture tient aussi bien à une dimension générationnelle qu’à l’expérience d’un terrain fondateur dans nos parcours scientifiques, les enjeux politico-économiques propres à chaque contexte de recherche façonnant durablement nos visions politiques de la conservation et de la coexistence. D’une part, nous illustrons ce principe à partir de la diversité des positions et valeurs exprimées en primatologie à propos de la conservation des chimpanzés en Afrique de l’Ouest. D’autre part, nous examinons la façon dont les rapports de pouvoirs internes à cette communauté de chercheurs sont susceptibles d’infléchir les politiques globales de la conservation des chimpanzés ouest-africains vers plus ou moins de coexistence avec les humains. Ce dossier reflète les « choix de société », rarement explicités, qu’implique chaque manière de s’engager en conservation en primatologie.

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Notes de la rédaction

Une version, traduite en anglais, est disponible en ligne en annexe.
A translated version, in English, is available online in the “Attachments” section.

Texte intégral

1En réponse à la sensibilité des primates non humains (ci-après primates) à l’anthropisation de leur habitat, nombre de primatologues au cours du XXe siècle ont mené leurs recherches au sein de parcs et réserves naturelles ou d’espaces faiblement peuplés. Il s’agissait alors d’étudier des animaux vivant entre eux, dans un milieu qui leur serait « rendu ». Ce type d’aires était notamment appréhendé par les biologistes et les écologues en tant que zones de conservation mais elles correspondaient aussi à des dispositifs de production de connaissance particuliers. En effet, cet isolement par rapport aux populations résidant sur place, souvent jugées perturbatrices des écosystèmes, permettait de concevoir ces espaces comme des sortes de laboratoires grandeur nature, recréant les conditions de l’évolution biologique des primates qui était alors au centre des programmes de recherche en primatologie (Leblan, 2017). L’évolution était donc étudiée comme un phénomène indépendant de tout rapport avec les humains et les autres hominines (Riley, 2020).

2Cependant, l’élargissement généralisé des politiques et actions de conservation au-delà des aires protégées depuis le début de ce siècle a conduit une part croissante de primatologues à choisir des sites d’observations et d’enquêtes impliquant une forme ou une autre de coexistence entre humains et primates, en dehors de toute forme de protection institutionnelle (Diallo et al., 2024 ; Dore, 2018 ; Fuentes, 2012 ; Leblan, 2017 ; Ndiaye et al., 2018 ; Riley, 2013, 2020). Les premiers furent donc intégrés aux recherches, mais souvent au moyen des méthodes mises en œuvre pour étudier les seconds (Dore et al., 2018). Cette ouverture à de nouveaux terrains a néanmoins eu pour corollaire le développement, à bas bruit dans les années 2000 puis de façon plus visible récemment, de relations plus approfondies et réflexives entre approches naturalistes des primates et sciences sociales dans le domaine de la conservation (Leblan, 2013, 2017 ; McKinney & Dore, 2018). Plusieurs primatologues convergent aujourd’hui vers l’idée d’une ouverture à l’ethnologie et aux autres sciences sociales, tout en proposant chacun.e des modalités différentes pour ce faire.

3Pour illustrer cette diversité d’approches, on peut se référer aux deux premiers ouvrages de primatologie de la collection New biological anthropology dirigée par Agustín Fuentes chez Routledge. Ce dernier est sans doute le primatologue s’étant le plus régulièrement engagé dans un dialogue avec les sciences sociales durant ces deux dernières décennies. Le premier volume de la collection relève d’un pluralisme épistémologique articulant biologie et sciences sociales dans l’étude des relations entre primates et humains, visant à élaborer une « primatologie anthropologique » (Riley, 2020), tandis que l’autre consiste en une approche antiréductionniste assumée concernant l’ensemble des êtres considérés, humains ou non, appelant à réviser les approches par trop mécanistes et réductionnistes de l’explication biologique des comportements en primatologie (Malone, 2022). Notons aussi la publication de deux dossiers à la fin des années 2010 par des revues de primatologie, témoignant de l’émergence d’une place significative donnée aux sciences sociales dans certains travaux (Dore et al., 2018 ; Riley & Radhakrishna, 2018).

4Les questions situées aux frontières des espèces et des disciplines sont donc devenues bien plus courantes, par le biais d’approches promouvant une coexistence entre humains et non humains, ceci afin de penser et d’agir en faveur de la conservation. Cependant, les rapports entre « coexistence » et « conservation » ne sont pas si évidents qu’il paraît de prime abord. Plutôt que de se focaliser sur l’ouverture de la primatologie aux sciences sociales, aujourd’hui traitée par un nombre croissant de publications, nous avons choisi d’introduire ce dossier en examinant le recouvrement et l’opposition sémantiques et politiques de ces deux notions clés en primatologie dès lors qu’il s’agit d’aborder les relations entre humains et primates. La motivation de ce questionnement tient aussi à la diversité des rapports entre ces deux notions abordées par les auteurs de ce dossier. Les contributions vont de l’approche gestionnaire d’une aire protégée intégrale en Ouganda traversée par une route bitumée propice aux rencontres avec des babouins (Nabuule et al., 2024) à la political ecology de la coexistence sur une île des Caraïbes (Dore, 2024) et en Côte d’Ivoire (Pruvost & Leblan, 2024). La situation de coexistence caribéenne est dénuée d’enjeu de conservation, la question étant plutôt celle du caractère « invasif » d’une population de singes verts et de la pertinence de ce qualificatif dans une telle situation. La situation ivoirienne consiste en une coexistence humains/chimpanzés doublement paradoxale, car s’étant développée dans une zone de conservation censée être intégrale et que certains de ses riverains, par ailleurs, assimilent à une réserve foncière plutôt qu’à une réserve de biodiversité. Enfin, Claire Harpet et collègues ont élaboré une approche ethnographique et écologique d’espaces communs aux humains et aux makis de Mayotte, démontrant que coexistence et conservation sont devenus de plus en plus antithétiques depuis le début de leurs recherches il y a 20 ans (Harpet et al., 2024).

5C’est donc la conservation qui soulève la question de la coexistence en primatologie, qui traite alors de milieux communs (e.g. Bryson-Morrison et al., 2017) ou de ressources végétales consommées par des humains et des primates, qu’elles soient cultivées (Hockings et al., 2015) ou spontanées (e.g. Pruetz, 2013). Pour autant, tous les modèles de conservation n’impliquent pas nécessairement une forme de coexistence, loin s’en faut, à moins de considérer les aires protégées intégrales comme une forme de coexistence… de part et d’autre d’une limite, plus ou moins souvent franchie par les humains et les primates. Réciproquement, nombre de situations de coexistence interspécifique n’impliquent pas de problématique de conservation : c’est très souvent le cas des recherches relatives au genre Macaca, ces animaux pouvant habiter des sites créés par et pour des humains, y compris des zones urbaines, et être fréquemment associés à des sites religieux en Asie du Sud par exemple (Howells et al., 2022). C’est aussi le cas des singes verts ici étudiés sur une île des Caraïbes par Kerry Dore, qui se sont invités de façon non désirée dans le cadre d’existences humaines au gré des changements politico-économiques et de leurs conséquences environnementales, comme remarqué dès ses premières recherches sur place (Dore, 2018).

6L’aire protégée intégrale et le milieu partagé peuvent finalement être considérés comme deux extrémités d’un continuum caractérisé par une gradation de situations de coexistence. Ces situations vont de l’aire protégée stricte (e.g. Nabuule et al., 2024, ce dossier) à des formes nouvelles de zonage sans aires protégées initiées par des communautés, tel que dans le Territoire de Bolobo en République Démocratique du Congo (Narat et al., 2015b), en passant par des aires protégées légalement habitées tel que le Parc national du Cantanhez en Guinée-Bissau (Bersacola & Hockings, 2023) ou illégalement habitées telle que la Réserve naturelle de Mabi-Yaya en Côte d’Ivoire (Pruvost & Leblan, 2024, ce dossier), ou encore des situations de coexistence indépendantes de toute forme de protection institutionnelle (ce dossier : Dore, 2024; Harpet et al., 2024).

7Comment les chercheurs choisissent-ils de travailler dans tel ou tel contexte ? Comme souligné au début de cette introduction, la sélection d’un site correspond à des cadres épistémiques, qui restent souvent implicites. Mais les formes d’intégration ou de ségrégation des espaces habités par les humains et les primates sont également significatifs de valeurs qui ne sont pas toujours exprimées de façon formelle non plus. La récente autobiographie du primatologue William McGrew (2021), par exemple, donne à voir le maintien d’un dualisme fort entre humains et primates à partir de l’appréciation contrastée de deux sites de recherche voisins au Sénégal : le plus valorisé par l’auteur est celui situé au sein d’un parc national (Mont Assirik), car disposant d’une faune mammalienne plus diversifiée que celui situé à l’extérieur, où les chimpanzés habitent un milieu bien plus anthropisé (Fongoli). Un autre indicateur de mise à distance entre chimpanzés et humains dans ce livre tient au fait que ces derniers sont presque exclusivement abordés au prisme du braconnage. Finalement, la teneur normative de cet ouvrage consiste en une représentation implicite du continent africain comme une vaste contrée devant être habitée d’animaux, valeur portée par de nombreux programmes de conservation en Afrique subsaharienne de l’époque coloniale à nos jours (Duda, 2022 ; Leblan, 2007 ; MacKenzie, 1988 ; Neumann, 1998 ; Oates, 1999). Le caractère autobiographique du propos a ceci d’intéressant qu’il laisse entrevoir à quel point de telles dispositions résultent en partie, dans ce cas de figure, d’un contexte éducatif caractérisé par de précoces opportunités d’excursions naturalistes ainsi que par des parties de pêches familiales, en « pleine nature », fortement valorisées ainsi dans la région des Etats-Unis où l’auteur passa son enfance (Leblan, 2022).

8Sans rien nier des fortes diminutions de nombreuses espèces et populations de primates depuis plusieurs décennies, des valeurs d’ouverture aux relations entre humains et primates se sont au contraire affirmées en primatologie depuis une vingtaine d’années, débouchant sur une critique des approches classiques de la conservation. Des primatologues ayant fait leurs études universitaires durant cette période affirment désormais que « Importantly, practitioners must avoid colonial or ‘fortress’ conservation approaches, i.e. exclusionary and often violent conservation approaches based on the human-nature dichotomy view, which have been (and are sometimes still) prevalent across Africa and Asia » (Bersacola et al., 2023). Parmi les primatologues ayant tôt intégré les sciences sociales à leur cursus, même le paradigme de la political ecology a fait quelques émules, faisant évoluer notre attention vers de telles inégalités spatiales. Ce paradigme a aussi mis en évidence une hiérarchie entre différentes formes de savoirs primatologiques, la connaissance scientifique restant dominante dans les programmes de recherche et de conservation (e.g. Setchell et al., 2017 ; Dore, 2018 ; Giles-Vernick, 2019 ; Leblan & Soiret, 2021 ; Wade & Malone, 2021). Ces travaux montrent que l’inégalité de reconnaissance des savoirs a pour corollaire la relégation à l’arrière-plan d’une constellation de facteurs économiques, historiques, politiques, spatiaux et environnementaux qui organisent les relations entre humains et primates. Finalement, de telles politiques de recherche conduisent à des hypothèses réductrices et simplificatrices, occultant la diversité et la complexité des interactions entre primates et humains (e.g. Narat et al., 2017 sur les causes de la circulation interspécifique d’agents pathogènes).

9Certes, nous ne disposons pas encore d’éléments biographiques précis pour éclairer le contexte d’émergence de ces valeurs d’ouverture chez les jeunes primatologues, mais elle participe à l’évidence d’un renouvellement conceptuel selon lequel les aires protégées et les programmes de conservation en général ne peuvent désormais se forger une légitimité qu’en se reliant à toutes les dimensions de l’existence humaine (Rodary, 2019). Autrement dit, là où prévalait une mise à distance entre la nature et le pôle de l’humanité – celle qui caractérisait les approches sanctuaristes de la conservation –, les sciences et les politiques environnementales contemporaines se sont quelque peu décloisonnées en déplaçant leur regard des interfaces entre humains et non humains, présupposant ainsi une zone de contact entre deux univers bien distincts, vers leurs interdépendances sociales, économiques, sanitaires, etc. (Leblan & Kouamé, 2025). Pour un nombre croissant de primatologues, et comme on l’observe désormais dans maints secteurs de la connaissance écologique (Godet & Devictor, 2018), il ne s’agit plus d’ériger des barrières protectrices autour des primates mais de laisser place à des approches fondées sur la promotion d’une utilisation durable des ressources naturelles, à la quête d’alternatives économiques et sociales au productivisme ambiant, sans se limiter à l’idée d’une nature à conserver en elle-même et pour elle-même.

10Néanmoins, il serait sans doute erroné de réduire ces différences de perspective sur la coexistence et la conservation à une dimension générationnelle. On peut conjecturer que nos visions politiques de la conservation et de la coexistence sont tout autant façonnées par les enjeux politico-économiques propres à chaque contexte de recherche. A un primatologue qui aura mené l’essentiel de sa carrière en Côte d’Ivoire, par exemple, la notion de coexistence des chimpanzés avec les humains paraîtra des plus incongrues étant donné que les monocultures d’exportation, notamment le cacao, y ont détruit la quasi-totalité des forêts habitables par les premiers ainsi que par la plupart des autres primates et grands mammifères. Les fronts pionniers de la cacaoculture ont si extensivement traversé la zone forestière de Côte d’Ivoire ces dernières décennies qu’on n’y trouve tout simplement plus de chimpanzés en dehors des aires protégées, qu’il s’agisse de parcs nationaux ou de forêts classées, quand ils n’y ont pas disparu aussi (Leblan & Soiret, 2021). Comme le rappellent dans ce dossier Pruvost et Leblan (2024), les situations de coexistence entre humains et chimpanzés en Côte d’Ivoire ne se rencontrent plus, de façon paradoxale et non durable, qu’au sein des aires protégées elles-mêmes. Face à l’inertie d’un modèle agroéconomique aussi dévastateur, peut-on penser la conservation autrement que sous la forme d’aires protégées à défendre comme des forteresses ? Une erreur à ne pas commettre à nos yeux cependant serait de considérer les habitants de la zone forestière de Côte d’Ivoire comme les principaux responsables d’une telle situation, vision endossée par certains primatologues travaillant dans cette région (Langlitz, 2020), alors qu’à notre sens c’est un modèle de développement économique qui est en cause. Ne pas distinguer les humains responsables d’une situation comme celle-ci revient à dépolitiser les questions de coexistence et de conservation et par conséquent à oublier que les communautés locales ont elles aussi, le plus souvent, subi ces politiques économiques plutôt qu’elles ne les ont choisies.

11Poursuivant avec l’idée selon laquelle les différences de perspective entre chercheurs sur la coexistence et la conservation tiennent en partie à l’expérience d’un terrain donné, notons que les auteurs cités précédemment pour leur opposition à l’idéologie des forteresses conservationnistes ont pour leur part forgé leurs conjectures de recherche et pressenti leurs hypothèses de base au sein de « shared landscapes » (Bersacola et al., 2023). Reprenant l’exemple des chimpanzés ouest-africains, on trouve fréquemment cette configuration en dehors de la Côte d’Ivoire, où leur habitat est souvent caractérisé par un modèle agricole fondé non sur des monocultures commerciales mais sur des brûlis auxquels succèdent des jachères et/ou d’autres types de formations secondaires. Dans ces contextes, où cette fois la majorité des chimpanzés vivent en dehors de toute aire protégée (Leblan & Soiret, 2021), il est bien entendu plus évident de concevoir la conservation en termes de coexistence. En tant que coordinateurs de ce dossier, nous souscrivons à ce type d’approche et à la dénonciation du caractère néocolonial des approches conservationnistes reposant sur des emprises à défendre contre leurs riverains. Nous soulignons néanmoins, à supposer que la conservation fasse sens de la même façon pour tous les acteurs scientifiques et politiques, que l’édification de telles « forteresses » est un corollaire inévitable des modèles de développement « à l’ivoirienne » associés aux monocultures commerciales, pour ne citer que cet exemple. En fin de compte, chaque configuration sur le terrain résulte d’une donne locale mais aussi de rapports de pouvoirs économiques et politiques qui se déploient bien au-delà des localités où habitent les primates. De façon significative, trois des contributions à ce dossier montrent le poids des politiques agricoles nationales et l’importance de les envisager à large échelle pour penser les possibilités et formes de la coexistence entre primates et humains dans telle ou telle localité (Dore, 2024 ; Harpet et al., 2024 ; Pruvost & Leblan, 2024).

12Il convient dès lors d’envisager des stratégies de coexistence et de conservation adaptées à chacune de ces grandes configurations socio-politiques et environnementales. Pourtant, c’est loin d’être toujours le cas. Par exemple, le dernier plan d’action de l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature) pour la conservation des chimpanzés en Afrique de l’Ouest fait fi de la diversité des pratiques agricoles de cette région et de leurs conséquences en termes de conservation. Les primatologues et conservateurs ayant rédigé cette expertise considèrent la situation ivoirienne comme étant représentative des relations entre humains et chimpanzés à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest entière : les aires protégées y seraient « souvent les derniers vestiges de présence de chimpanzés compte tenu de la perte de l’habitat environnant » (IUCN SSC Primates Specialist Group, 2020). Dès lors, la conservation n’est pensée qu’en termes de création et d’extension d’aires protégées, susceptibles d’entrer en tension avec des agricultures qui autorisent pourtant une forme de coexistence avec les chimpanzés (Leblan & Soiret, 2021).

  • 1 Papa Ibnou Ndiaye, coauteur de ce manuscrit, est également signataire de ce plan d’action.
  • 2 Victor Narat et Papa Ibnou Ndiaye, coauteurs de ce manuscrit, ont contribué à la base de donnée A.P (...)

13Comment une expertise aussi peu compatible avec la diversité des configurations ouest-africaines a-t-elle pu être validée, y compris par quelques-uns des auteurs1 précédemment cités pour leur expérience de « shared landscapes » et leur prise de distance avec les aires protégées (Bersacola et al., 2023) ? Une hypothèse en rapport avec l’idée selon laquelle l’expérience d’un terrain fondateur forge durablement l’intuition des chercheurs en matière de conservation, articulée au pouvoir de ces scientifiques à collecter et centraliser des données d’observation des chimpanzés, peut être avancée. La sociologie des sciences de Bruno Latour nous a en effet de longue date habitué à considérer la dimension politique et le caractère non désintéressé de la centralisation de données scientifiques au sein d’institutions précisément qualifiées de « centres de calcul », en général localisées au sein de métropoles occidentales (Latour, 1989). Notre hypothèse est que des chercheurs ayant forgé leur expérience de la conservation en Côte d’Ivoire ont réussi à imposer leur vision infléchie vers l’impossibilité de toute coexistence interspécifique en raison de leur capacité à collecter auprès de la communauté scientifique des données démographiques importantes pour les travaux de ce groupe d’experts en primatologie, puis à les exploiter. Notons a minima que les données de présence et d’abondance des chimpanzés ayant servi à réaliser cette expertise UICN (IUCN SSC Primates Specialist Group, 2020) ont été centralisées et traitées par les concepteurs de la base de données A.P.E.S. établie par le Max Planck Institute for Evolutionary Anthropology en Allemagne, dont les recherches fondatrices concernant les chimpanzés se sont déroulées, précisément, en Côte d’Ivoire forestière. Or la philosophie de A.P.E.S., d’après les enquêtes ethnographiques menées auprès de primatologues par Nicolas Langlitz en Côte d’Ivoire et en Allemagne, est bel et bien de rassembler des données démographiques fournies par la communauté scientifique afin de délimiter des zones de conservation à soustraire, au moins partiellement, de l’exploitation économique à l’échelle panafricaine (Langlitz, 2020). Finalement, cette démarche revient à exporter hors de la Côte d’Ivoire une vision de la conservation inspirée par des enjeux politico-économiques propres à ce pays, indépendamment des autres contextes nationaux et locaux. Mais jusqu’à quel point tous les contributeurs à cette base de données souscrivent-ils à cet objectif2 ?

14En somme, un groupe de chercheurs ayant expérimenté l’impossibilité de la coexistence entre humains et chimpanzés, détenant le pouvoir de centraliser des ressources cognitives importantes pour tous, a pu conduire des chercheurs qui ont expérimenté cette coexistence à endosser un modèle de conservation fondé exclusivement sur la création et l’extension d’aires protégées. En tout état de cause, pas un seul élément relatif à la dénonciation des forteresses conservationnistes n’a été exprimé dans le plan d’action de l’UICN. Rappelons encore que certaines aires protégées telles que le Parc national du Cantanhez en Guinée-Bissau, où travaillent certains auteurs favorables à la coexistence, sont bel et bien légalement habitées par des villageois. Cependant ce modèle de parc est très éloigné de la coupure entre nature et société véhiculée par ce plan d’action de l’UICN en raison de l’absence de prise en compte rigoureuse des savoirs naturalistes locaux et de l’appréciation fortement dépréciative portée sur les pratiques agricoles sur brûlis à révolution qui permettent pourtant, dans divers contextes, une coexistence humains-chimpanzés (Leblan & Soiret, 2021). Si certains primatologues recommandent désormais de prendre en compte les inégalités sociales et économiques entre acteurs de la conservation et autres parties prenantes (Bersacola et al., 2023), il convient selon nous de ne pas négliger non plus les oppositions entre différentes visions de la conservation et de la coexistence au sein de la primatologie elle-même, ainsi que les rapports de pouvoir internes à la communauté scientifique dans lesquels ces visions s’inscrivent. En d’autres termes, l’approche political ecology en primatologie peut et doit à notre sens être étendue à l’analyse des relations entre primatologues aussi pour comprendre comment certaines visions de la conservation et de la coexistence viennent à dominer le champ.

15Face aux approches promouvant la coexistence, la conservation fondée sur les aires protégées garde donc une importance certaine auprès d’institutions internationales telles que l’UICN. L’engagement multilatéral dit « 30 x 30 » n’est à l’évidence pas étranger à de telles dynamiques. Entériné en 2022 à l’occasion d’une Conférence des Parties de la Convention sur la diversité biologique, il vise à placer 30 % de la surface terrestre dans les limites d’aires protégées avant la fin de cette décennie. Cet objectif laisse cependant entièrement ouverte la question de savoir dans quelles directions les nouvelles aires protégées vont s’étendre, sur quels types de terres, impliquant quels transferts de ressources et de droits entre administrations et populations, etc.

16Enfin, même si les aires protégées sont à juste titre un modèle critiquable aux yeux de certains scientifiques et décideurs, la notion de « coexistence » elle-même soulève des questions, dont celle des valeurs que l’on tente d’implanter dans telle ou telle localité dès lors qu’on en fait la promotion, aussi ouvertes et inclusives soient-elles. La coexistence, nonobstant les formes qu’elle peut prendre, n’est pas nécessairement un préalable reconnu par toutes et tous pour envisager un futur entre humains et primates. En tant que chercheurs de terrain, nous-mêmes, coordinateurs de ce dossier, avons aussi eu tendance à développer des biais, ici en faveur de la coexistence, également liés aux contextes dans lesquels nous avons élaboré notre grammaire initiale des enjeux de conservation. VL a d’abord mené ses recherches en Guinée, dans un contexte d’utilisation des jachères agricoles par les chimpanzés, sans que cela n’entraine de conflit avec les agriculteurs quand bien même ces animaux sont chargés d’une connotation morale négative (Leblan, 2017). PIN conduit également la plus grande partie de ses travaux sur la coexistence humains-chimpanzés au Sénégal où ils sont entachés de la même réputation auprès de certaines catégories de la population. VN mène des recherches de long terme sur les interactions entre humains, habitats et bonobos dans un espace de foresterie communautaire en République Démocratique du Congo où ces derniers étaient considérés comme porteurs de malchance avant que cette signification ne se modifie en rapport avec la politisation locale des questions de développement (Narat et al., 2015a). Autrement dit, la coexistence n’est pas forcément et de tout temps positive ou vertueuse pour tous, car pas forcément pacifique.

17Nombre de travaux s’attachant à documenter des situations d’interdépendance entre humains et primates s’efforcent de définir un champ de connaissances porteur de valeurs intégratives et promoteur d’associations symbiotiques entre les disciplines tout comme entre les êtres vivants étudiés. Les notions de « conflit » et de « compétition » sont ainsi rejetées en tant que catégories dominantes pour conceptualiser tant les relations interspécifiques que les relations entre primatologie et sciences sociales (Fuentes et al., 2016). Au vu des divergences entre primatologues de terrain esquissées dans cette introduction à la problématique du nexus conservation/coexistence, force est de constater que de telles approches sont loin de faire consensus, tant avec les populations concernées qu’entre scientifiques. Ce dossier peut se lire comme une invitation à adopter une posture réflexive sur les « choix de société », rarement explicités, qu’implique chaque manière de s’engager en conservation en primatologie.

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Document annexe

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Notes

1 Papa Ibnou Ndiaye, coauteur de ce manuscrit, est également signataire de ce plan d’action.

2 Victor Narat et Papa Ibnou Ndiaye, coauteurs de ce manuscrit, ont contribué à la base de donnée A.P.E.S, mais ne souscrivent pas à l’objectif annoncé ici et veillent à l’utilisation faite des données qu’ils ont déposées. Vincent Leblan, co-auteur de ce manuscrit, n’a pas souhaité alimenter la base de données A.P.E.S en données GPS produites sous sa supervision scientifique en 2022 (Pruvost & Leblan, 2024, ce dossier) et 2024 (Jamonneau, 2024) pour les raisons énoncées ici ainsi que dans Leblan et Soiret (2021).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Vincent Leblan, Papa Ibnou Ndiaye et Victor Narat, « “Conservation” et “coexistence” en primatologie : antagonismes et recoupements »Revue de primatologie [En ligne], 15 | 2024, mis en ligne le 16 mai 2025, consulté le 12 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/primatologie/24329 ; DOI : https://doi.org/10.4000/13y04

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Auteurs

Vincent Leblan

UMR 208 Patrimoines locaux, environnement et globalisation, IRD/MNHN/CNRS, Paris, France.
Auteur correspondant : vincent.leblan@ird.fr

Articles du même auteur

Papa Ibnou Ndiaye

Laboratoire d’Ecologie, Département de Biologie Animale, Faculté des Sciences et Techniques, Université Cheikh Anta Diop, Dakar, Sénégal.

Articles du même auteur

Victor Narat

UMR Eco-anthropologie, MNHN/CNRS/Univ. Paris Cité, Paris, France.

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Droits d’auteur

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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