1L’élection présidentielle du 5 novembre 2024 signe un retour au pouvoir fracassant du candidat républicain Donald J. Trump à la tête des États-Unis. Cerné par les affaires et les conséquences de l’assaut lancé contre le Capitole par ses partisans le 6 janvier 2021, le milliardaire parvient, quatre ans plus tard, à réaliser un exploit politique retentissant. Au terme d’une campagne riche en provocations et en rebondissements, il rencontre un incontestable succès dans les urnes – ce dont témoigne sa victoire dans les sept États-pivots (les fameux Swing States) – qui vient confirmer une dynamique au long cours d’adhésion populaire à un projet politique néo-réactionnaire placé sous le signe MAGA (Make America Great Again), acronyme devenu emblème de ralliement et témoin des mutations contemporaines de la droite états-unienne.
2Résolument opposées au progressisme en matière de droits humains et aux contre-pouvoirs médiatiques et institutionnels, les premières mesures présidentielles mises en scène de manière ostentatoire face aux caméras du monde entier interrogent en profondeur les définitions communément admises de la démocratie libérale, mais également son devenir, tant ses fondements et ses valeurs ont été et restent vilipendés par l’actuel locataire de la Maison Blanche. Si son arrivée au pouvoir en 2016 avait alors pu être perçue comme « une fièvre passagère, une parenthèse dans l’histoire américaine » (Smolar, 08/01/2025), son retour aux affaires et les succès rencontrés partout dans le monde par des mouvements idéologiquement comparables ont changé la donne.
3L’essor de « régimes hybrides » depuis la dernière décennie du XXe siècle émerge comme une menace significative pour le modèle démocratique libéral (Braud, 2019). Néanmoins, les grilles de lecture traditionnellement mobilisées pour rendre compte des dynamiques politiques à l’œuvre dans les démocraties contemporaines se révèlent lacunaires pour caractériser précisément les transformations qui les affectent de l’intérieur. Sans doute le recours aux spectres du passé – celui de l’Europe des années 1930 et de la faillite des démocraties d’entre-deux-guerres face à la montée des totalitarismes – ne suffit-il pas à rendre aujourd’hui pleinement intelligible la crise d’un modèle politique directement hérité de l’après-Seconde Guerre mondiale. Sans doute également l’équivalence communément admise entre le demos – soit la communauté du peuple, dans l’ordre politique ancien, comme le rappelle Didier Mineur (2026) – et la démocratie libérale, qui en constitue une forme d’organisation spécifique, ne permet-elle pas non plus de saisir avec justesse les dynamiques politiques dont nous sommes témoins.
4C’est autour de cette difficulté à appréhender et qualifier ce processus de « subversion autoritaire de la démocratie » (Châton, 2026) que s’articule ce dossier de Quaderni, coordonné par Paul Zawadzki et consacré au concept d’illibéralisme. Introduit en 1997 dans le débat public par le journaliste Fareed Zakaria (1997), il connaît une fortune nouvelle dans les années 2010 avec l’arrivée au pouvoir de dirigeants qui, tout en observant les procédures démocratiques usuelles – et en particulier le respect de l’alternance – procèdent à une restriction remarquée des libertés individuelles, de l’indépendance de la justice et de la presse. À cet égard, la Hongrie de Victor Orbán fait figure de cas d’école. Les atteintes multiples et systémiques contre l’État de droit ont bien entendu contribué à alimenter la controverse autour de la nature du régime hongrois depuis 2010. Toutefois, en reconnaissant une « défaite lourde mais sans ambiguïté » (Chastand, 13/04/2026) lors des élections législatives du 12 avril 2026 face à son adversaire conservateur pro-européen Péter Magyar, l’ancien Premier ministre hongrois accrédite la thèse d’une voie tierce, certes distincte du parangon de la démocratie libérale mais également des régimes autoritaires et totalitaires.
5L’abondante circulation du concept d’illibéralisme dans le débat public a sans conteste permis de prêter une attention spécifique à la variété des situations politiques susceptibles de relever de cette catégorie, mais elle a également participé d’un effet de « formule » (Krieg-Planque, 2009) contribuant paradoxalement à troubler l’effort de caractérisation empirique des régimes considérés sous cet angle – à quoi fait-on in fine référence lorsque l’on parle de démocratie illibérale ? – et à placer l’analyse sous les auspices d’une « obscure clarté », pour reprendre les mots de Gwendal Châton (2026). Qu’il se réfère aux « fausses démocraties » ou aux « démocraties anti-libérales », pour reprendre les deux définitions de Philippe Braud (2019), le syntagme « démocratie illibérale » tend à figer les réalités politiques qu’il désigne, là où ces mêmes réalités sont précisément travaillées de l’intérieur par des dynamiques plurielles – idéologiques, institutionnelles, médiatiques ou encore culturelles – qui inscrivent la démocratie sur une dangereuse ligne de crête.
6Le présent dossier déploie un ensemble de propositions théoriques visant à mieux appréhender les contours d’un concept fécond en prenant appui sur l’analyse de cas d’études tout à fait différenciés – de la Russie de Poutine aux États-Unis de Trump, de l’Italie de Meloni à la Hongrie d’Orbán. S’il s’inscrit au croisement de la philosophie et de la science politique, il entre également en résonance avec les maîtres-mots de la revue Quaderni – Communication, Technologies, Pouvoir.
7D’abord la communication, parce que les situations politiques auxquelles renvoie spontanément le concept d’illibéralisme imposent le constat d’une prise de parole publique placée sous le signe de la virulence et de la subversion. À ceci près que l’esprit protestataire des mantras du passé – « Il est interdit d’interdire » – s’est mué en énergie vindicative attachée à combattre toute forme d’émancipation progressiste (dénonciation du « wokisme », stigmatisation des minorités, mise au pas des médias, dénigrement de l’opposition, etc.), ou, du moins, tout système de valeurs dérogeant à la vision du monde et de la communauté portée par le pouvoir en place.
8Ensuite les technologies, parce que le déploiement de politiques et de régimes dit « illibéraux » s’est inscrit dans un environnement médiatique en profonde recomposition, au sein duquel – à contre-courant des promesses pionnières du numérique – se sont accentuées la polarisation et la « brutalisation » du débat public (Badouard, 2017). C’est ainsi toute une « éthique de la discussion », pour reprendre les mots d’Habermas (1992), qui tend à se dissoudre sous l’effet conjoint de la démagogie politique, du sensationnalisme médiatique et d’une déstabilisation des régimes de véridiction de l’information pourtant indispensables au bon fonctionnement de la démocratie.
9Enfin le pouvoir, parce que le concept même de « démocratie illibérale » impose, sinon une contradiction dans les termes, la perspective d’une redéfinition en profondeur des structures et des valeurs communément associées à l’expérience démocratique, a fortiori occidentale, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les attaques en règle contre l’État de droit et la restriction des libertés individuelles et des médias d’information questionnent tout autant les conceptions du demos qui ont œuvré à la stabilité des démocraties contemporaines que le devenir même de la démocratie, si cette dernière est pensée comme accessoire, et non plus comme une fin en soi.