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La place des femmes dans le duel judiciaire : la formation des bretteuses à travers les Fechtbücher des maîtres d’armes de la tradition germanique (fin xiiiexve siècle)

Mathilde Berthier
p. 19-34

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Mots-clés :

femmes, justice, arme, duel

Keywords:

women, justice, weapons, duel
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Texte intégral

  • 1 Philippe de Beaumanoir, Coutumes de Beauvaisis, éd. Amédée Salmon, Paris, Picart et fils, 1899, t.  (...)
  • 2 Bernard Ribémont, « Feme mariee ne puet home apeler de bataille sans son seignor. Les femmes et le (...)
  • 3 Ibid, p. 98–99.

1« Feme mariee ne puet home apeler de bataille sans son seignor1 » : si tout au long du Moyen Âge la femme peut être l’enjeu du combat singulier, c’est-à-dire jouer le rôle de déclencheur du duel entre deux hommes, elle ne peut pas, en théorie, en être l’actrice2. Comme le rappelle Bernard Ribémont, une femme atteinte dans son honneur ou sa vertu peut recourir au duel judiciaire pour obtenir réparation, à condition toutefois de faire appel aux services d’un champion qui ira se battre en son nom3.

  • 4 Tower Fechtbuch, Leeds, Royal Armouries, ms. I.33 (ca. 1270–1320), fol. 32 ; Hans Talhoffer, Alte (...)
  • 5 Der Schweizerische Geschichtforscher, Berne, Jenni, 1817, p. 23.

2La femme médiévale fait partie de la catégorie des inermes, ceux qui ne peuvent pas se battre et à qui on interdit le port de l’épée. Elle ne peut ni ne doit donc jouer un rôle actif dans le duel judiciaire. Ainsi, en dépit des figures présentes dans la mythologie médiévale et la fantasy moderne, les femmes duellistes sont à la fin du Moyen Âge extrêmement rares et bien différentes de l’idée que l’on pourrait s’en faire. Pourtant, lorsqu’on étudie avec attention les manuels de combat des maîtres d’armes de la tradition germanique, il est possible de voir apparaître au fil des pages des scènes de duel très étonnantes opposant un homme et une femme4. Il faut également mentionner que l’on trouve la trace de femmes participant activement à des duels judiciaires dans des sources bien antérieures à la parution de ces manuels de combat. C’est le cas par exemple à Berne, en 1288, où la victoire d’une femme contre son mari au cours d’un duel judiciaire est évoquée dans les sources5.

  • 6 Voir Monique Chabas, Le Duel judiciaire en France (xiiiexvie siècles), Saint-Sulpice de Favières, (...)

3Le duel judiciaire est un combat singulier opposant un accusé et un accusateur, ou parfois leurs représentants, que l’historiographie a qualifié par la suite de champions, dans le cadre d’une procédure judiciaire. En dehors du seul contexte de la guerre, le combat à mort est admis au Moyen Âge comme une preuve juridique : son issue est considérée comme relevant du jugement de Dieu6. Ces combats sont soumis à un cadre juridique très précis qui précise les conditions pouvant mener au duel, l’ordre de succession des armes au cours du combat, le temps de préparation accordé aux combattants, etc. Le droit germanique autorise la tenue d’un duel judiciaire entre un homme et une femme, c’est-à-dire que la femme est exceptionnellement autorisée à se battre dans le champ clos du duel, mais elle n’est pas pour autant autorisée à porter l’épée.

4Les manuels de combat retranscrivent par écrit une tradition jusqu’ici jusqu’ici transmise uniquement à l’oral d’une génération de combattants à l’autre, à savoir l’ars dimicatoria – » art de combattre » – qui au Moyen Âge comprend à la fois le combat armé et celui à mains nues. Ces ouvrages se définissent comme des aide-mémoires qui facilitent l’apprentissage de l’escrime par les élèves du maître d’armes. Ils permettent également à ce dernier d’exposer par écrit les codes du duel judiciaire au xve siècle, ainsi que les meilleurs moyens pour le remporter.

  • 7 Didier Lett, Hommes et femmes au Moyen Âge : histoire du genre, xiiiexve siècle, Paris, Armand Col (...)

5Bien que les femmes soient en théorie autorisées à combattre lors d’un duel judiciaire, le corps féminin tel que perçu et décrit à la fin du Moyen Âge ne semble pas être propice au combat ni à l’effort physique en général7. Comment, dès lors, expliquer et justifier la présence de femmes dans les manuels de combat de la fin du Moyen Âge ? Considéré comme mou et faible, le corps féminin fait pourtant l’objet d’une attention toute particulière de la part des maîtres d’armes de la tradition germanique qui s’efforcent de le préparer aux affres du combat au corps-à-corps.

Le duel judiciaire mixte

6De multiples raisons poussent un homme et une femme à recourir au duel judiciaire. Il peut s’agir de questions de propriété ou d’héritage, d’une querelle entre époux ou bien encore d’accusations relevant de sujets plus ordinaires. Le recours au duel judiciaire a lieu lorsque les deux parties ne parviennent pas à se mettre d’accord sur la manière de résoudre le litige qui les oppose, et que la mort de l’un des opposants apparaît comme la seule issue possible.

7Le combat entre les deux adversaires prend alors la forme d’un rituel, avec une forte dimension religieuse se traduisant par de nombreux temps de prières au cours des semaines, et en particulier des derniers jours, précédant le duel. En effet, comme lors d’un duel judiciaire classique opposant deux hommes, les adversaires s’en remettent au jugement de Dieu. Il s’agit bien d’un combat à mort où aucun traitement de faveur n’est accordé à la femme en raison de son statut au sein de la société ou de sa faiblesse physique prétendue.

Un combat adapté

  • 8 Rachel Kellet, « Royal Armouries MS I.33: The Judicial Combat and the Art of Fencing in Thirteenth- (...)

8Le duel judiciaire opposant un homme et une femme adopte une configuration particulière censée compenser l’infériorité physique de la femme vis-à-vis de son adversaire masculin, ainsi que son incompétence et son inexpérience en ce qui concerne l’art du combat. Cette forme de combat adapté est reprise par les maîtres d’armes de la tradition germanique, et en particulier dans les manuels de combat du xve siècle. Il s’agit de la configuration nommée de façon concise et efficace par Rachel Kellet « the man in the pit8 », soit « l’homme dans le trou ».

  • 9 Paulus Kal, Fechtbuch, fol. 49v.
  • 10 Ibid.
  • 11 Hans Talhoffer, Alte Armatur und Ringkunst, fol. 80r.

9L’homme se voit imposer un handicap, dès le début du combat, par rapport à son adversaire féminine puisque ses mouvements sont entravés par le fait qu’il se retrouve semi-enterré dans une petite fosse préalablement creusée. Les coups qu’il peut porter ne peuvent donc pas dépasser l’allongement de son bras9. De plus, il ne dispose en guise d’arme que d’une masse, voire seulement d’un bâton, pour se défendre et éventuellement riposter. Toutefois, la femme n’est guère avantagée pour autant, car elle ne possède pour se battre que d’une sorte de fronde, formée d’une ou plusieurs pierres enserrées dans un linge10. Une arme qui se placerait en quelque sorte entre l’arme de trait et la masse d’armes, d’autant plus qu’elle s’avère finalement peu efficace à elle seule, puisque sa faible portée contraint la combattante à s’approcher au plus près de son adversaire pour le frapper, ce qui donne rapidement à ce dernier l’occasion de l’atteindre au niveau des jambes ou du buste et donc de la déséquilibrer11.

10Si le combat est adapté afin de pallier l’infériorité physique de la femme, celle-ci doit s’initier à l’art du duel pour espérer en sortir vivante sinon victorieuse. Les Fechtbücher de la fin du Moyen Âge sont ainsi les témoins de la possibilité pour les femmes d’avoir recours aux services d’un maître d’armes pour se préparer au combat.

Un combat codifié

11La codification de l’affrontement entre un homme et une femme s’apprécie surtout à travers les vêtements qui sont imposés à chacun des deux adversaires pour se battre.

  • 12 Paulus Kal, Fechtbuch, fol. 49v; Solothurner Fechtbuch, fol. 57.

12Dans les manuscrits de Paulus Kal, la femme n’est vêtue que d’une simple tunique qui est cousue à l’entre-jambes et ses cheveux sont détachés12. Elle est par ailleurs pieds nus : est-ce là une tenue de pénitente que revêt la femme ? Est-ce parce qu’elle se bat contre son mari et que cela contrevient au serment d’obéissance qu’elle a juré au moment de son mariage ? Ou bien est-elle habillée ainsi parce qu’elle se bat alors qu’elle n’est pas censée manier d’armes ni verser le sang en tant qu’inerma ?

  • 13 Hans Talhoffer, Alte Armatur und Ringkunst, fol. 80r; Hans Talhoffer, Talhoffer Fechtbuch, fol. 122 (...)

13On trouve davantage de détails sur les vêtements imposés aux combattants dans les manuels de combat de Hans Talhoffer. Contrairement aux manuscrits de Paulus Kal, dans lesquels la femme est vêtue d’une simple tunique et porte ses cheveux détachés en signe d’humilité tandis que l’homme arbore un vêtement civil ordinaire, l’homme et la femme sont ici habillés exactement de la même manière, dans un vêtement près du corps les recouvrant de la tête aux chevilles et ne couvrant que d’une bande leurs pieds qui restent nus13. Nous pouvons y voir la volonté de faire des deux combattants des égaux dans le cadre du duel judiciaire. Les formes féminines sont toutefois soulignées, probablement dans un souci de clarté de la part de l’artiste, afin de bien différencier les deux combattants.

  • 14 Hans Talhoffer, Alte Armatur und Ringkunst, fol. 107r; Hans Talhoffer, Königsegg Fechtbuch, Königse (...)
  • 15 1459. Le manuscrit secret du Moyen Âge, réal. Stuart Clarke, Wild Dream Films, National Geographic (...)

14Par-dessus leur chemise, les combattants revêtent un surcot, serré à la taille par un cordon, qui se termine en bas par un pantalon pour les deux sexes et en haut par une cagoule leur couvrant entièrement les cheveux et les oreilles14. Les habits sont cousus directement sur les deux adversaires pour les empêcher de cacher dans les plis de leurs vêtements tout objet pouvant servir au combat. Les maîtres d’armes et chercheurs actuels supposent d’ailleurs que ces vêtements sont en cuir et enduits d’huile juste avant le combat afin de rendre tout accrochage non mortel sans effet15. Tout est fait pour que seul un coup fatal mette un terme au combat ritualisé.

Une réappropriation du duel judiciaire classique

15Les manuels de combat de la fin du Moyen Âge donnent une nouvelle définition à la guerre des sexes : le duel judiciaire mixte y est présenté comme une reprise, certes adaptée, des thèmes et des codes du combat opposant deux hommes.

  • 16 Selon la définition donnée par Sergio Boffa dans Les manuels de combat (Fechtbücher et Ringbücher) (...)

16C’est notamment le cas pour l’apprentissage des techniques de lutte à mains nues qui tient une place prépondérante dans les enseignements dispensés par le maître d’armes à son élève, qu’il soit masculin ou féminin. L’escrime est un terme qui, dans sa définition médiévale, comprend autant le combat armé que celui à mains nues, et un combattant se doit de maîtriser le maniement de chacune des armes utilisées dans le champ clos du duel, y compris son propre corps16.

  • 17 Hans Talhoffer, Alte Armatur und Ringkunst, fol. 82v.

17Comme nous l’avons vu, l’homme enterré dans son trou est bien mal armé pour se défendre contre les assauts répétés de la femme. Il ne doit donc son salut, et parfois la victoire, qu’à sa force physique et à sa maîtrise du combat à mains nues. Cette idée est présente dans l’ensemble des manuels de combat de Hans Talhoffer qui met toujours l’accent dans ses ouvrages sur le fait que le combattant doit, au cours de son entraînement, consacrer autant de temps au maniement des armes et à l’escrime qu’à l’apprentissage des techniques de lutte, avec ou sans poignard. On peut voir l’exemple du duel entre un homme et une femme comme une illustration des bienfaits de l’apprentissage de la lutte : ces techniques permettent à l’homme de se sortir de n’importe quelle situation, y compris celle où il est enterré jusqu’à la taille et armé d’un seul bâton17.

  • 18 Ibid., fol. 80r.
  • 19 Hans Talhoffer, Talhoffer Fechtbuch, fol. 124r.

18L’apprentissage de la lutte permet ainsi à la femme de se réapproprier le duel judiciaire puisqu’il lui est possible de venir à bout de son adversaire sans verser le sang, interdiction qui rappelons-le pèse sur les inermes. Si elle peut tenter de fracasser le crâne de son adversaire au moyen de sa fronde18, l’asphyxie paraît être le moyen le plus rapide et le plus sûr de mettre un terme au duel19. De plus, le fait que l’homme soit entravé dans un trou rend plus facile son immobilisation au sol, et pallie donc l’infériorité supposée du corps féminin et de ses capacités physiques dans le cadre d’un combat à mort. Cela permet de rééquilibrer en quelque sorte les forces en présence au cours du duel judiciaire.

Le duel judiciaire mixte : égalité des chances ou égalité des sexes ?

19Si l’on compare les techniques représentées dans les différents manuels de combat, on peut dès lors considérer que le combat entre un homme et une femme à la fin du xve siècle n’est pas d’emblée favorable au combattant masculin. En outre, il ressort de ce constat que les maîtres d’armes s’adressent aussi bien à l’homme qu’à la femme dans leurs manuscrits qu’ils vendent de toute manière au plus offrant, sans distinction entre les sexes.

Une uniformisation dans l’enseignement des techniques

  • 20 Expression employée par Olivier Gaurin dans Hans Talhoffer, Le combat médiéval à travers le duel ju (...)
  • 21 Hans Talhoffer, Talhoffer Fechtbuch, dit « manuscrit du Gotha » ; ce manuscrit de Talhoffer, antéri (...)

20Dans les Fechtbücher de la fin du Moyen Âge, la technique de combat est enseignée de deux façons différentes. Le traité peut se diviser en séquences de combat se succédant selon la logique du story-board20 : elles présentent une scène de combat dans laquelle le combattant enchaîne les mouvements afin de maîtriser, sinon tuer, son adversaire21. Le traité peut également présenter des séquences plus ou moins longues où le maître d’armes ne représente pas une scène de combat en plusieurs vignettes, mais des techniques précises que son élève peut travailler indépendamment les unes des autres : ce choix dans la représentation contribue à faire des manuels de combat de véritables aide-mémoires.

  • 22 Hans Talhoffer, Alte Armatur und Ringkunst, fol. 81r.
  • 23 Ibid, fol. 80r.
  • 24 Ibid., fol. 83r ; Hans Talhoffer, Talhoffer Fechtbuch, fol. 125v.

21Ainsi, Hans Talhoffer, dans sa représentation du combat opposant un homme et une femme, choisit de ne pas donner de cohérence à l’ensemble de la séquence. Il opte pour la deuxième solution et fait de ces séquences de véritables catalogues de techniques, tantôt favorables à l’homme22, tantôt à la femme23. Cette idée est renforcée par le fait que l’enchaînement des techniques développées dans le manuscrit de 1459 se retrouve à l’identique ou presque dans le manuscrit de 146724 : l’efficacité des techniques enseignées dans le premier ouvrage justifie ainsi leur remploi dans le second et donc leur plus grande diffusion.

22Par conséquent, l’absence de suite logique d’une illustration à une autre dans les manuels de combat confirme l’idée selon laquelle les maîtres d’armes de la tradition germanique ne cherchent pas à représenter le déroulement chronologique et factuel du duel judiciaire opposant un homme et une femme. À l’inverse, c’est un ensemble de techniques soigneusement consignées qui y sont laissées à l’usage de son élève, quel que soit son sexe, s’il devait être contraint à combattre.

Un rééquilibrage des forces

23On peut se demander si le rééquilibrage des forces voulu dans le duel opposant un homme et une femme donne réellement l’avantage à la femme et lui offre ainsi une chance de remporter le duel. En effet, la manière dont est traité l’enseignement de l’escrime aux femmes dans les manuels de combat de la fin du Moyen Âge tend à montrer que celle-ci n’est pas incompétente en ce qui concerne le maniement des armes. Les maîtres d’armes apprennent à leurs élèves féminines à faire preuve d’une grande intelligence technique et à développer un esprit stratégique.

  • 25 Hans Talhoffer, Alte Armatur und Ringkunst, fol. 81v ; Hans Talhoffer, Talhoffer Fechtbuch, fol. 12 (...)
  • 26 Hans Talhoffer, Alte Armatur und Ringkunst, fol. 81v.

24Dans le manuscrit d’Ambras de 1459, Hans Talhoffer démontre un certain nombre de techniques qui requièrent, afin d’être correctement exécutées, que la femme soit bien entraînée. En effet, un enchaînement d’illustrations représente une femme en position de force alors même qu’un homme voulait l’étrangler après l’avoir fait tomber25. La femme est parvenue à se retourner sur le ventre et à se coucher sur la main droite de l’homme et la massue que celui-ci tient, l’empêchant ainsi de la frapper. Elle s’est ensuite approchée du trou et a effectué une prise avec son bras gauche, un étranglement, autant pour immobiliser que pour asphyxier son adversaire. De plus, elle appuie son bras droit au niveau de l’omoplate gauche de l’homme, prise qui, en plus d’être douloureuse pour celui qui la subit, vise à immobiliser l’adversaire au sol. La violence du combat est accentuée par le fait que la femme tire suffisamment fort sur la cagoule de son adversaire pour découvrir une partie de ses cheveux26.

25Ainsi, la femme représentée dans les manuscrits de Talhoffer est forte à la fois physiquement et stratégiquement, ce qui prouve ici encore que le rééquilibrage des forces entre les deux parties en présence ne peut être atteint que si la femme reçoit les enseignements du maître d’armes. Plus que la configuration du duel et le fait que l’homme soit dans un trou, c’est sa capacité à tirer parti de la situation qui va lui donner une chance de l’emporter.

  • 27 Ibid., fol. 123r-123v.

26Dans le duel judiciaire tel que représenté et décrit par Hans Talhoffer, les combattants, hommes et femmes, se rendent coup sur coup avec une grande violence. Les techniques représentées dans ses manuscrits s’accompagnent de nombreux membres tranchés, de grimaces de douleur et surtout de beaucoup de sang27. Cette extrême violence participe à la remise en cause des préjugés concernant les capacités physiques de la femme. Toutefois, il faut également voir que les maîtres d’armes de la fin du Moyen Âge ne mettent pas l’accent sur l’entraînement physique de la femme. Ils la préparent au combat en lui inculquant une certaine intelligence technique et stratégique qui elle seule, selon eux, permettra de lui éviter la mort au combat. Ainsi, bien que les femmes ne bénéficient que de façon ponctuelle des enseignements du maître d’armes, elles n’en sont pas moins des clientes à part entière.

Une nouvelle clientèle pour les maîtres d’armes

Un programme éducatif spécifiquement conçu pour les femmes

27Le programme présenté par le maître d’armes anonyme auteur du manuscrit conservé aux Royal Armouries de Leeds, montre bien que les femmes bénéficient d’un programme d’entraînement adapté à leur corps et à leurs capacités, ou incapacités, physiques.

  • 28 Tower Fechtbuch, fol. 32.
  • 29 Rachel Kellet, « Royal Armouries Ms I.33… », Art. cit., p. 47.

28Considéré comme le premier fechtbuch de l’histoire de l’escrime à nous être parvenu, le manuscrit des Royal Armouries intéresse les historiens car il représente dans ses illustrations des personnages singuliers28 : parmi le groupe de trois personnes pratiquant l’escrime dans les pages du manuscrit se trouvent un prêtre tonsuré, le sacerdos, et une femme, qui est nommée dans les commentaires Walpurgis. Ces deux personnages constituent un cas particulier car nous les voyons pratiquer l’escrime, art guerrier par essence, alors que tous deux appartiennent à la catégorie des inermes, à savoir ceux qui ne sont pas censés exercer le métier des armes et encore moins verser le sang, à l’inverse des bellatores29. Pour les maîtres d’armes, cette distinction entre ceux qui peuvent combattre et ceux qui n’en n’ont pas le droit n’existe donc pas dans le cadre d’un duel judiciaire : tout le monde, quel que soit son sexe ou son statut social, peut être amené à avoir besoin de leurs enseignements.

  • 30 Ibid., p. 48.
  • 31 Royal Armouries, fol. 32r.
  • 32 Rachel Kellet, « Royal Armouries Ms I.33… », Art. cit., p. 48.

29Toutefois, comme le souligne Rachel Kellet, cette représentation d’une femme dans le manuscrit Ms I.33 pourrait être purement allégorique30. En effet, compte tenu de la place de la femme dans la société médiévale, nous pouvons douter que celles de la fin du Moyen Âge soient autorisées à suivre un entraînement régulier aux arts de la guerre, et en particulier à l’escrime. Les illustrations du manuscrit manuscrit témoignent de cette réalité. Walpurgis n’y tient qu’une seule garde (custodia) qui ne figure pas dans les sept gardes présentées au début du traité, et qui est une garde particulièrement adaptée pour les femmes, car plus facile et plus confortable à tenir pour l’escrimeuse31. À l’inverse, dans les illustrations précédentes, son homologue masculin, le scolaris, reçoit un enseignement technique beaucoup plus élaboré, tant dans les gardes que dans les techniques d’attaque et de défense. Rachel Kellet interprète la restriction de Walpurgis à la première garde comme étant l’illustration du manque de force supposé des femmes dans le haut du corps, qui les empêcherait de soulever leur épée et leur bouclier de façon efficace32. Cela montre que le manuel d’escrime est novateur. D’une part il intègre une femme dans ses illustrations, d’autre part il montre des techniques adaptées et par conséquent plus accessibles pour une escrimeuse.

30La présence de Walpurgis demeure très brève dans le manuscrit : elle ne fait l’objet que de quatre illustrations, présentées à la fin du traité d’escrime. Ces quatre mises en situation nous permettent néanmoins de voir que l’entraînement dispensé par le sacerdos à la jeune femme est complet : les deux premières illustrations nous montrent une Walpurgis en position de garde, les jambes fléchies et écartées, le buste un peu penché vers l’avant. Elle tient son épée en tierce, la pointe orientée vers le ciel, et la bocle, petit bouclier circulaire dont le diamètre varie de 15 à 45 cm environ, fermement tenue contre sa poitrine. Dans cette position, Walpurgis paraît attendre de pied ferme que son adversaire porte le premier coup pour tenter d’esquiver ou de parer l’attaque. Le prêtre, quant à lui, présente la première garde, celle « sous le bras », avant d’adopter la septième garde, la « longue pointe », sur la deuxième illustration, position qu’il ne quitte pas sur les deux dernières. Il semble d’ailleurs l’avoir choisie délibérément afin de faire pratiquer à son élève un exercice technique précis, qu’on appelle gamme en escrime moderne.

Un entraînement exigeant réalisé en un temps record

  • 33 Voir ce qu’expliquent Pia Bach et Aaron Pynenberg dans 1459. Le manuscrit secret du Moyen Âge, réal (...)

31Dans le combat l’opposant à un homme, bien que celui-ci soit à moitié enterré dans son trou, il est difficile pour la femme de trop s’approcher de sa cible sans risquer d’entrer dans une lutte au corps-à-corps avec son adversaire. La femme doit faire preuve au combat d’une grande rapidité, afin de frapper son adversaire à la tête tout en évitant la masse de celui-ci. Pia Bach, chercheuse à l’Archeological Open-Air Museum, s’est prêtée à l’exercice de reconstitution du duel judiciaire entre un homme et une femme tel qu’il est décrit dans le manuscrit d’Ambras de 1459 de Talhoffer : selon elle, il est possible pour une femme de remporter le combat à condition qu’elle se soit entraînée auparavant33. Pour la femme, le combat est éprouvant physiquement puisqu’elle doit à la fois être rapide et endurante. Tout comme dans un assaut d’escrime aujourd’hui, l’effort fourni par la femme dans un duel judiciaire est fractionné. Elle doit sans cesse alterner entre une position de garde statique et des mouvements très rapides autour du trou dans lequel se tient l’homme, avec des changements d’appuis très réguliers, ce qui physiquement est extrêmement éprouvant.

  • 34 Hans Talhoffer, Le combat médiéval…, op. cit., p. 344.
  • 35 Ibid.
  • 36 Hans Talhoffer, Königsegg Fechtbuch, fol. 1.

32Comme dans un duel judiciaire classique, l’homme et la femme qui vont s’affronter en duel connaissent plusieurs semaines à l’avance, en général six34, la date, la nature du combat et le nom de leur adversaire35. Cela a un effet sur leur état psychologique, surtout s’ils connaissent l’adversaire en question, notamment dans le cas où il s’agit de deux époux qui s’affrontent, mais aussi sur leur condition physique, puisque dès lors que la date leur est connue, les deux combattants s’astreignent chacun de leur côté à un entraînement tout aussi soigné qu’exigeant36.

33La notion de temporalité s’exprime en particulier dans les traités de Hans Talhoffer. Chacune des images consacrées à ce combat bien particulier représente des prises spécifiques que le combattant pourrait travailler afin de mettre toutes les chances de son côté lors du duel. Il n’est pas évident dans ces traités de savoir si le maître d’armes favorise l’entraînement de l’homme ou bien celui de la femme dans ce genre de situation. Il est alors possible de comprendre qu’il vend ses services au plus offrant.

Un enseignement soigné et efficace

  • 37 Hans Talhoffer, Talhoffer Fechtbuch, fol. 126v.

34On pourrait résumer l’efficacité et la pertinence des enseignements dispensés par les maîtres d’armes aux femmes duellistes par une seule image tirée du dernier manuscrit de Hans Talhoffer37. On y voit représentée une prise pour le moins originale qui termine d’ailleurs la séquence consacrée au duel judiciaire mixte. Elle montre à quel point le duel judiciaire tel que vu et enseigné par Hans Talhoffer est un combat d’une extraordinaire violence.

35La femme y est figurée en position de force : l’expression qu’elle affiche montre sa détermination à remporter le duel par tous les moyens ainsi que sa satisfaction face à la douleur infligée à son adversaire. Douleur pour le moins légitime puisqu’il s’agit de saisir fermement les parties génitales de l’homme et de le tirer hors de son trou par cette partie de son anatomie. Cela montre que dans le duel judiciaire, y compris celui opposant un homme et une femme, tous les coups sont permis. Le maître d’armes enseigne ici à son élève féminine qu’il est possible et même fortement conseillé de profiter de chacune des faiblesses de son adversaire. Un coup ou une prise ciblés vers les testicules de l’adversaire peuvent le mettre, pour un temps ou définitivement, hors d’état de nuire.

36Cette illustration, semblant annoncer la victoire de la femme à l’issue du combat, montre qu’il est totalement admis à la fin du Moyen Âge qu’une femme puisse remporter un duel judiciaire contre un homme, en partie grâce à un rééquilibrage des forces entre les deux combattants. Le traité d’escrime, cet aide-mémoire du combattant que le maître d’armes conseille de consulter à tout moment au cours de l’entraînement au duel judiciaire afin d’en assimiler rapidement le contenu, est accessible autant à l’homme qu’à la femme, à partir du moment où l’élève est en mesure de rémunérer son maître et de contribuer à sa bonne réputation.

37L’escrime au féminin a longtemps eu la vie dure. L’exercice physique est refusé au corps féminin, jugé trop faible et trop mou. Il faut attendre la fin du xixe siècle, avec la naissance des Jeux olympiques modernes et le renouveau des théories hygiénistes, pour que l’adage mens sana in corpore sano commence à gagner le deuxième sexe. Alexandre Bergès écrit dans ces années au sujet des femmes et de l’escrime :

  • 38 Alexandre Bergès, L’escrime et la femme, Paris, Hachette, 1896, p. 28–30, p. 53.

L’Escrime […] développe l’intelligence, rend l’à-propos plus facile ; et par la vitesse de réflexion qu’elle exige, la sûreté de jugement qu’elle demande, prépare le cerveau aux rapides compréhensions. […] Appliquer l’escrime à la jeune femme, c’est lui rendre la conscience de sa force et de sa valeur38.

  • 39 Pascal Brioist, Hervé Drévillon et Pierre Serna, Croiser le fer. Violences et culture de l’épée dan (...)

38Alors considérée comme un sport dans lequel les qualités intellectuelles sont aussi importantes que les capacités physiques – où le combat est d’autant plus ritualisé que la mort est désormais symbolique – l’escrime fait partie, au début du xxe siècle, des rares disciplines olympiques à s’ouvrir aux femmes, faisant ainsi figure de précurseur dans le domaine du sport féminin. En effet, dès le xve siècle, qui précède l’époque du développement de l’escrime comme discipline sportive puis comme loisir, les femmes peuvent participer à un combat39.

  • 40 Théophile Gauthier, Mademoiselle de Maupin, Paris, Gallimard, 1973.

39Après le xve siècle, les femmes pouvant combattre dans un cadre légal sont bien peu nombreuses. On compte certes quelques figures féminines connues dans le monde du duel à l’époque moderne, telle la cantatrice Julie d’Aubigny, dite la Maupin (1670–1707), qui aurait inspiré par ses prouesses de nombreux écrivains, comme Théophile Gauthier40. La cantatrice et duelliste a appris l’escrime auprès d’un prévôt d’armes, ce qui la rapproche de la figure de Walpurgis et des illustrations qui la montrent faisant ses armes auprès du sacerdos dans le manuscrit des Royal Armouries. Néanmoins, il faut bien admettre que dans l’enseignement de l’escrime, le maître d’armes applique une méthode pédagogique qui est la même pour tous. Entre transmission d’un savoir et quête de la performance, l’escrime enseignée aux femmes dans les manuels de combat de la fin du Moyen Âge annonce l’émergence d’une nouvelle escrime, désormais sportive plus que guerrière.

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Notes

1 Philippe de Beaumanoir, Coutumes de Beauvaisis, éd. Amédée Salmon, Paris, Picart et fils, 1899, t. 1, p. 469.

2 Bernard Ribémont, « Feme mariee ne puet home apeler de bataille sans son seignor. Les femmes et le duel judiciaire », dans Le Duel entre justice des hommes et justice de Dieu du Moyen Âge au xviie siècle, dir. Denis Bjaï et Myriam White-Le Goff, Paris, Classiques Garnier, 2013, p. 81–101.

3 Ibid, p. 98–99.

4 Tower Fechtbuch, Leeds, Royal Armouries, ms. I.33 (ca. 1270–1320), fol. 32 ; Hans Talhoffer, Alte Armatur und Ringkunst, Bibliothèque royale du Danemark, ms. Thott 290.2°, dit « manuscrit d’Ambras » (1459), ff. 80–84r ; Hans Talhoffer, Talhoffer Fechtbuch, Bayerische Staatsbibliothek, cod. Icon 394a (1467), ff. 122v–126 ; Paulus Kal, Fechtbuch, Bayerische Staatsbibliothek, Cgm 1507 (ca. 1470), ff. 49v–51 ; Paulus Kal, Solothurner Fechtbuch, Suisse, Zentralbibliothek Solothurn, Cod.S.554 (ca. 1506–1514), ff. 57–58 (copie plus ou moins exacte du précédent).

5 Der Schweizerische Geschichtforscher, Berne, Jenni, 1817, p. 23.

6 Voir Monique Chabas, Le Duel judiciaire en France (xiiiexvie siècles), Saint-Sulpice de Favières, Favard, 1978.

7 Didier Lett, Hommes et femmes au Moyen Âge : histoire du genre, xiiiexve siècle, Paris, Armand Colin, 2013.

8 Rachel Kellet, « Royal Armouries MS I.33: The Judicial Combat and the Art of Fencing in Thirteenth-and-Fourteenth Century German Literature », Oxford German Studies, vol. 41, n° 1, 2012, p. 47.

9 Paulus Kal, Fechtbuch, fol. 49v.

10 Ibid.

11 Hans Talhoffer, Alte Armatur und Ringkunst, fol. 80r.

12 Paulus Kal, Fechtbuch, fol. 49v; Solothurner Fechtbuch, fol. 57.

13 Hans Talhoffer, Alte Armatur und Ringkunst, fol. 80r; Hans Talhoffer, Talhoffer Fechtbuch, fol. 122v.

14 Hans Talhoffer, Alte Armatur und Ringkunst, fol. 107r; Hans Talhoffer, Königsegg Fechtbuch, Königseggwald, collection privée de la famille Königsegg-Aulendorf, MS.XIX.17-3 (ca. 1446–1459), fol. 37v.

15 1459. Le manuscrit secret du Moyen Âge, réal. Stuart Clarke, Wild Dream Films, National Geographic Channel, 2010.

16 Selon la définition donnée par Sergio Boffa dans Les manuels de combat (Fechtbücher et Ringbücher), Turnhout, Brepols, 2014.

17 Hans Talhoffer, Alte Armatur und Ringkunst, fol. 82v.

18 Ibid., fol. 80r.

19 Hans Talhoffer, Talhoffer Fechtbuch, fol. 124r.

20 Expression employée par Olivier Gaurin dans Hans Talhoffer, Le combat médiéval à travers le duel judiciaire (1443–1467), trad. de Gustave Hergsell et Olivier Gaurin, Noisy-sur-École, Budo Édition, 2006, p. 344.

21 Hans Talhoffer, Talhoffer Fechtbuch, dit « manuscrit du Gotha » ; ce manuscrit de Talhoffer, antérieur à celui cité précédemment, montre la reprise, et donc l’efficacité, des techniques enseignées par le maître d’armes dès les années 1440.

22 Hans Talhoffer, Alte Armatur und Ringkunst, fol. 81r.

23 Ibid, fol. 80r.

24 Ibid., fol. 83r ; Hans Talhoffer, Talhoffer Fechtbuch, fol. 125v.

25 Hans Talhoffer, Alte Armatur und Ringkunst, fol. 81v ; Hans Talhoffer, Talhoffer Fechtbuch, fol. 124r.

26 Hans Talhoffer, Alte Armatur und Ringkunst, fol. 81v.

27 Ibid., fol. 123r-123v.

28 Tower Fechtbuch, fol. 32.

29 Rachel Kellet, « Royal Armouries Ms I.33… », Art. cit., p. 47.

30 Ibid., p. 48.

31 Royal Armouries, fol. 32r.

32 Rachel Kellet, « Royal Armouries Ms I.33… », Art. cit., p. 48.

33 Voir ce qu’expliquent Pia Bach et Aaron Pynenberg dans 1459. Le manuscrit secret du Moyen Âge, réal. Stuart Clarke, Wild Dream Films, National Geographic Channel, 2010.

34 Hans Talhoffer, Le combat médiéval…, op. cit., p. 344.

35 Ibid.

36 Hans Talhoffer, Königsegg Fechtbuch, fol. 1.

37 Hans Talhoffer, Talhoffer Fechtbuch, fol. 126v.

38 Alexandre Bergès, L’escrime et la femme, Paris, Hachette, 1896, p. 28–30, p. 53.

39 Pascal Brioist, Hervé Drévillon et Pierre Serna, Croiser le fer. Violences et culture de l’épée dans la France moderne (xviexviie siècle), Seyssel, Champs Vallon, 2002.

40 Théophile Gauthier, Mademoiselle de Maupin, Paris, Gallimard, 1973.

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Pour citer cet article

Référence papier

Mathilde Berthier, « La place des femmes dans le duel judiciaire : la formation des bretteuses à travers les Fechtbücher des maîtres d’armes de la tradition germanique (fin xiiiexve siècle) »Questes, 45 | 2023, 19-34.

Référence électronique

Mathilde Berthier, « La place des femmes dans le duel judiciaire : la formation des bretteuses à travers les Fechtbücher des maîtres d’armes de la tradition germanique (fin xiiiexve siècle) »Questes [En ligne], 45 | 2023, mis en ligne le 30 juin 2023, consulté le 12 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questes/6290 ; DOI : https://doi.org/10.4000/questes.6290

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Auteur

Mathilde Berthier

Sorbonne Université

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Droits d’auteur

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