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Échanges

Savoirs et objets : découper, nommer, historiciser

Knowledge and Objects: Cutting, Naming, Historicising
Béatrice Fleury et Jacques Walter
p. 239-256

Résumés

Wolf Feuerhahn (CNRS, EHESS) a présenté dans la 37e livraison de Questions de communication une réflexion sur « Le chercheur et le discours de ses objets ». Il y a développé un propos sur la nomination des savoirs par les acteurs, sur l’historiographie que ceux-ci sont susceptibles d’élaborer, sur l’acte d’historicisation en tant que tel. Quatre chercheur·ses reviennent sur ses propositions. Fernando J. Devoto (Université de Buenos Aires) le fait notamment à l’aune de l’influence de Benedetto Croce sur la sphère culturelle argentine et sur sa propre pratique. Jérôme Lamy (CNRS, Université de Toulouse) insiste sur l’expérience, sur l’impact des gestes et corps. Stéphane Zékian (CNRS, Université Lumière Lyon 2) montre comment, à la différence d’autres secteurs, le discours des objets est une source de premier plan pour l’histoire de la littérature. Quant à Catherine König-Pralong (EHESS, CNRS), elle requalifie l’historicisme défendu par W. Feuerhahn en un « historicisme radical », ce qui conduit à des interrogations sur les positionnements temporels. L’ensemble constitue un capital d’expériences critiques applicable à des enquêtes sur les différentes disciplines des sciences humaines et sociales, dont les sciences de l’information et de la communication.

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Texte intégral

  • 1 Nous remercions Philippe Nabonnand (Archives Henri-Poincaré-Philosophie et recherches sur les scie (...)

1Dans « Le chercheur et le discours de ses objets », Wolf Feuerhahn (2020), philosophe, chercheur au CNRS (Centre Alexandre Koyré, École des hautes études en sciences sociales – EHESS) et spécialiste de l’histoire des sciences et des savoirs, part de l’idée selon laquelle le chercheur ou la chercheuse en sciences humaines et sociales (SHS) « n’arrive jamais en terrain vierge »1. L’assertion est connue et vaut pour tous les secteurs disciplinaires. Pour autant, envisagée dans le cadre des SHS, de surcroît par un chercheur du domaine, elle permet d’approfondir et de mettre en discussion les formes, motifs et modalités de ce terrain qui « a toujours été arpenté, strié, découpé, nommé, discuté, voire disputé » (ibid. : 217). D’ailleurs, si cette propriété est partagée par l’ensemble des disciplines, les arguments développés ici par quatre chercheur·ses (un historien, une historienne, un sociologue, un littéraire) aux parcours différents montrent qu’il ne suffit pas de pointer des similitudes pour décrire des phénomènes identiques. Et si ces chercheur·ses adhèrent à la position « historiciste » de W. Feuerhahn, chacun·e défend néanmoins une approche spécifique de celle-ci qui, sans surprise, est propre à sa sphère d’expertise.

2Par exemple, Fernando J. Devoto, qui enseigne la théorie et l’histoire de l’historiographie à l’Université de Buenos Aires, situe son propos dans une sphère culturelle et intellectuelle influencée notamment par la pensée de l’homme de lettres et de conviction qu’était Benedetto Croce, tandis que l’historien et sociologue des sciences Jérôme Lamy, chercheur au CNRS (Centre d’étude et de recherche travail, organisation, pouvoir – Certop –, Université de Toulouse), s’attache non seulement à historiciser les concepts mais aussi à étudier l’impact des gestes et corps dans la démarche scientifique. Pour sa part, Stéphane Zékian, historien de la littérature, chercheur au CNRS (Institut d’histoire des représentations et des idées dans les modernités – Ihrim –, Université Lumière Lyon 2), montre comment, à la différence d’autres secteurs disciplinaires, le discours des objets est une source de premier plan pour l’histoire de la littérature. Quant à la philosophe Catherine König-Pralong, directrice d’étude à l’EHESS (Centre Alexandre Koyré), spécialiste de l’histoire des sciences, elle requalifie l’historicisme défendu par W. Feuerhahn en un « historicisme radical » et se concentre sur deux aspects du texte de ce dernier pour les discuter.

3Manifestement, la spécificité des trajectoires des quatre chercheur·ses est tempérée par la proximité de leurs sujets de recherche au cœur desquels l’histoire des sciences occupe une place importante. Toutefois, elle reste prégnante dans la façon dont chacun·e se positionne dans le débat ou celle par laquelle il ou elle argumente et exemplifie les scansions de son raisonnement. Entre autres exemples, pour F. J. Devoto, la singularité consiste dans le traitement qu’il fait des penseurs qui jouent et ont joué un rôle de modèle dans le champ scientifique qu’il représente ; pour J. Lamy, elle a trait aux concepts et expérimentations dont l’analyse joue un rôle central dans la démonstration ; en ce qui concerne S. Zékian, elle réside dans une tension entre la prégnance d’un corpus de sources canoniques et la mise au jour de voix quelque peu oubliées ; enfin, pour C. König-Pralong, elle se retrouve dans la posture adoptée, soit celle d’une discussion critique.

4Dans ces « Échanges », si la discussion est vigoureuse, elle ne relève aucunement de la remise en cause ou de la controverse. En revanche, elle se donne pour objectif de consolider le socle épistémologique et contextuel qui lie les SHS. Avec cette visée, on a l’écho de celle qui est au fondement d’une contribution en trois volets publiés dans Questions de communication par Robert Boure (2006, 2007, 2008), dans lesquels le chercheur en sciences de l’information et de la communication (SIC) mettait à jour des éléments d’histoire de cette discipline. Dans la première contribution, il s’intéressait à la démarche historique « entre gratuité et réflexivité » ; dans la deuxième, il abordait « le cas des origines littéraires des SIC » ; dans la troisième, il traitait des « postures, concepts et méthodes et débat ».

5Peu ou prou et selon des modalités distinctes, les thématiques abordées par R. Boure se retrouvent dans celles explorées dans les présents « Échanges ». Par exemple, quand W. Feuerhahn (2020 : 219) enquête sur les noms de savoirs et qu’il récuse l’existence d’un substrat atemporel des objets étudiés par les chercheur·ses, il étudie « les dénominations d’époque et leurs sémantiques historiques » et suspend « au moins, temporairement, la question de l’existence d’une chose derrière le mot ». C’est précisément ce que proposait R. Boure qui, en revenant par le menu sur des moments réputés fondateurs des SIC, prouvait, si besoin était, la contextualisation des choix opérés et leur impossible immanence. Autre exemple, en s’efforçant d’« historiographier des acteurs », W. Feuerhahn s’intéresse au récit que des scientifiques font de leur propre domaine. S’interrogeant sur la dénomination de ce type de production, il distingue les points de vue emic – où la perspective de l’auteur est centrale – et etic – renvoyant à celle de l’observateur (Olivier de Sardan, 1998). Dans sa contribution de 2006, R. Boure use pour sa part d’une autre terminologie en différenciant l’« histoire spontanée » des acteurs qui livrent repères et anecdotes, et l’« histoire officielle » qui met en exergue les pères fondateurs et leurs « bonnes œuvres »… À titre de comparaison, on pourrait aussi se reporter à la traduction française de « La communication en tant que champ d’études » de Robert T. Craig (2009) ou à une présentation de la situation canadienne par Oumar Kane (2010). Dans ces différents cas et au-delà du vocabulaire utilisé, les distinctions posées attestent du poids des constructions discursives sur le sens donné aux histoires disciplinaires. Ici, nous rendrons compte des tenants et aboutissants des discussions, tout en esquissant de possibles échos ou prolongements pour des questions de communication et pour la discipline qui en traite frontalement.

« Je suis Argentin, un Argentin cosmopolite… »

6D’emblée, l’historien F. J. Devoto cadre son propos en précisant que chacune des sections de celui-ci dialogue avec plusieurs mots clés de la démonstration de W. Feuerhahn. C’est donc à une lecture chronologique qu’il invite, historicisant sa propre histoire pour éclairer le lecteur, avant d’aborder l’historicisme dans sa dimension plurielle. Traitant du chevauchement des passés, il aborde ensuite la question de l’étiquetage et du classement, du couple emic-etic pour, en dernier ressort, discuter de la proposition de son confrère qui est d’historiciser l’historicisation.

7Prenant au mot l’historicisme défendu par W. Feuerhahn et tenant à rappeler qu’il « ne [se] considère pas hors du jeu », il commence donc par décliner son identité et quelques-unes de ses références : « Je suis Argentin, un Argentin cosmopolite, si vous voulez, ou un vagabond, mais un Argentin ». Il ne s’agit pas pour lui de revendiquer une appartenance nationale, mais plutôt de clarifier « un itinéraire de formation, des lectures, des vocabulaires et des institutions spécifiques d’appartenance, des points de référence et de controverse, visibles ou pas ». Justement, il a occupé pendant 30 ans une chaire dont l’intitulé « Théorie et histoire de l’historiographie » est le titre d’un ouvrage de Benedetto Croce et qui, pour F. J. Devoto, est « une curiosité argentine ». Paru en 1917 en Italie, cet ouvrage – ainsi que d’autres travaux de l’historien italien – défend une approche relativiste du passé. Si l’étiquette crocienne de cette chaire explique la dimension temporelle qui en caractérise le contenu, selon F. J. Devoto, un autre facteur est à prendre en compte : moins visible dans les analyses des historiens ou philosophes des sciences, elle a trait aux relations amicales que des personnalités – chercheur·ses ou non – peuvent entretenir et qui infléchissent des projets scientifiques. Tel est le cas pour cet exemple.

8Ceci posé, F. J. Devoto revient sur l’historicisme qui, selon lui, désigne des positions très différentes les unes des autres. Pour en attester, l’historien les met en regard avec plusieurs traditions scientifiques. Ce qui le conduit à poser la question de savoir s’il y a « une manière particulièrement française » de s’emparer de l’historicisme. Ainsi se demande-t-il s’il faut « commencer par son voyage en Allemagne en 1930, […] considéré comme une sorte de point zéro sur la route de la réception des réflexions des philosophes critiques et des historicistes en France ». Quelques mots sur cette référence. Souvent commenté, le séjour de Raymond Aron outre-Rhin a placé le philosophe en contact avec une nation qui connaissait de profondes transformations. Pour reprendre le titre d’un recueil d’entretiens avec Jean-Louis Missika et Dominique Wolton (Aron, 1981), « spectateur engagé » de ce monde chamboulé, le philosophe aurait alors aiguisé et conceptualisé un sens critique… Du moins, est-ce ce qu’il relate – et qui est largement repris – dans ses Mémoires (id., 1983 : 53) et qui, justement, va dans le sens de la démonstration de F. J. Devoto :

Un jour, sur les bords du Rhin, je décidai de moi-même. Je me suis si souvent remémoré cette méditation que je crains finalement d’avoir confondu avec mon authentique expérience la reconstruction que j’en ai faite. Il me souvient pourtant que j’écrivis à mon frère Robert, soulevé par la joie de la découverte, une lettre enthousiaste et peu intelligible. En gros, ce que j’avais l’illusion ou la naïveté de découvrir, c’était la condition historique du citoyen ou de l’homme lui-même. Comment français, juif, situé à un moment du devenir, puis-je connaître l’ensemble dont je suis un atome, entre des centaines de millions ? Comment puis-je saisir l’ensemble autrement que d’un point de vue, un entre d’autres innombrables ?

9Ce moment, qui est considéré comme fondateur du transfert en France des théories critiques, est situé dans un cheminement où se combinent dimensions biographique, culturelle, politique, intellectuelle (pour une synthèse, voir Mouric, 2018 ; notons au passage que la fortune de R. Aron en SIC est plutôt limitée, alors que plusieurs aspects de son œuvre y seraient fort utiles). Si cette mise en situation, posée par W. Feuerhahn comme un préalable aux travaux de l’historien des sciences, est confirmée par son discutant, elle a pour caractéristique de participer d’un processus narratif qui invite les deux chercheurs à identifier les marques relevant du récit dans tout type de documents, dont les archives ou les témoignages. Pour autant, dans le commentaire de F. J. Devoto, une question est évoquée et mérite qu’on s’y arrête. Revenant sur l’historicisme défendu par W. Feuerhahn, l’historien constate que son collègue ne remet pas en question « les activités spécifiques du sujet cognitif », quand bien même les lectures d’un objet par un·e chercheur·se sont-elles conditionnées par une situation particulière. Ainsi se demande-t-il si, dans ce cas, on a affaire à de l’historicisme ou si cela ne serait pas une mise en contexte. La question reste ouverte, l’historien suggérant que cela dépend… de la définition de l’historicisme. Une précaution qui rejoint sa position au sujet de la pluralité de ce dernier.

10Quoi qu’il en soit, l’interrogation garde tout son sens dans la discussion que F. J. Devoto fait par la suite de l’étiquetage et du classement des disciplines. À ce sujet, il revient sur la recherche bibliométrique réalisée par W. Feuerhahn sur l’usage des mots sociologie et Soziologie en Allemagne, précisément dans les titres des livres publiés entre 1875 et 1908. Si le chercheur du Centre Alexandre Koyré met au jour des relations entre les orientations scientifiques et la situation géographique des chercheur·ses, son collègue argentin se demande quels auraient été les résultats si la focale avait été élargie à l’espace européen.

11Sur ce même sujet mais en déplaçant le regard, F. J. Devoto évoque le problème de la communicabilité/incommunicabilité, traductibilité/intraductabilité de notions, de pensées mais aussi d’étiquettes. Stimulante, cette proposition fait précisément écho à la situation des SIC. En associant information et communication, l’étiquette de cette discipline renvoie à l’histoire de rapprochements entre des intellectuels engagés dans des orientations scientifiques différentes. Nous ne retracerons pas ici cette histoire, mais les échanges entre Robert Escarpit, Jean Meyriat, Roland Barthes et bien d’autres ont contribué à la dimension bicéphale de la discipline (Boure, 2002). Or, si cette histoire est connue des chercheur·ses français, voire francophones, elle est peu lisible hors de cette langue et de cette sphère scientifique et géographique. Preuve s’il en est que les étiquettes ont une histoire qui ne prend sens que dans un contexte spécifique. En définitive, pour cet aspect comme pour l’historicisme ou pour la dualité emic/etic, F. J. Devoto se montre plus nuancé que son confrère. C’est d’ailleurs ce que laisse entendre sa conclusion qui suggère l’existence d’une historicisation compatible avec une connaissance vérifiable, dans le cadre d’un équilibre entre empirisme et réflexivité.

Objectiver les pratiques scientifiques

12L’historien et sociologue J. Lamy traite lui aussi de l’historicisation des pratiques historiennes, mais il inscrit cette démarche dans un travail réflexif qui a commencé il y a un peu moins d’une centaine d’années, à partir du moment où les historiens – « notamment au sein de l’école des Annales » – ont remplacé « la chronologie pour la problématisation des rapports sociaux, politiques, culturels… ». Si l’on peut craindre, comme l’énonce W. Feuerhahn, que cette démarche ne relativise des « faits positifs établis par la science », elle est pour J. Lamy « indispensable à la compréhension des modalités successives d’administration de la preuve, de déploiement d’arguments, de justification des énoncés ». Aussi ce dernier considère-t-il que les propositions de W. Feuerhahn s’inscrivent dans un débat sur l’objectivation dont l’historicisation serait une stylisation propre aux historien·nes. Il lui semble donc que « la démarche historique, toujours renouvelée, est la seule voie pour atteindre une certaine forme d’objectivité ».

13Partant de là, le chercheur poursuit et déplace tout à la fois les propositions de W. Feuerhahn qui sont ancrées dans une perspective discursive. C’est donc, d’une part, aux méta-concepts qu’il s’attache – ici, la raison et l’objectivité – et, d’autre part, au corps savant, par exemple à travers les gestes des chercheur·ses, dans le cadre d’une observation ou d’une expérience. L’ensemble prend place dans une extension des « interrogations de W. Feuerhahn sur l’historicité au plus grand nombre d’objets possible ».

14Selon J. Lamy, historiciser des méta-concepts ne signifie pas seulement que le chercheur procède à leur contextualisation, mais qu’il recourt à une enquête « sur des pratiques, des désignations, des enjeux qui renvoient à une configuration spécifique de justification d’un savoir et de ses fondements assurés ». Ainsi, pour historiciser le méta-concept de raison, convoque-t-il entre autres travaux ceux de Pierre Bourdieu, Marcel Detienne, Claude Lévi-Strauss, Jean-Pierre Vernant ou Pierre Vidal-Naquet pour mettre au jour différentes formes de rationalité dans l’histoire. La dimension historique sort renforcée de ces lectures, mais à partir d’une articulation entre dimensions diachronique et synchronique. L’approche diachronique fait par exemple émerger des formes de rationalité différentes au fil des périodes, tandis que l’approche synchronique décrit le contexte d’émergence de celles-ci ainsi que la coprésence de diverses acceptions. Il en est ainsi de la raison grecque, au sujet de laquelle J. Lamy explique qu’elle est plurielle et non réductible à la nôtre et que, à l’instar de J.-P. Vernant (1962, 1987), les formes qui la constituent « émergent dans un ensemble de tensions comprenant également des éléments de “croyances traditionnelles” ».

15Pour ce qui est du méta-concept d’objectivité, le chercheur rappelle sa centralité en même temps que la difficulté à « caractériser les différentes appréhensions » de ce qu’il désigne comme étant une configuration épistémique qui se donne « rarement comme telle dans les archives et les publications ». Pour cet exemple aussi, J. Lamy remonte le temps, cette fois en partant du xviiie siècle pour aboutir au xxie siècle. Il s’appuie pour cela sur l’ouvrage de deux historien·nes des sciences américains, Lorraine Daston et Peter Galison, Objectivity (2007) dont l’analyse et la mise en forme des contenus mêlent art et sciences. Au sujet de l’historicisation des méta-concepts, J. Lamy explique travailler sur les écarts et distances. Il reconduit cette démarche dans l’analyse de la matérialité savante, relative à l’implication corporelle des chercheur·ses, à leur maîtrise des gestes ou à la composition anatomique. En France, c’est dans les années 1970 qu’on a commencé à s’intéresser à ces questions à l’instar des travaux de Georges Vigarello (1978, 1985) « sur le dressage pédagogique des corps, sur l’hygiène » et d’Alain Corbin (1983) sur diverses formes de sensibilités.

16Deux exemples sont au cœur de sa démonstration : « la place des femmes dans la recherche et le rapport au terrain » ; « les reproductions d’expériences par les historien·nes ». Pour le premier, le chercheur pointe la dimension héroïque qui caractérise certains récits scientifiques dans lesquels les figures masculines incarnent la force, le courage, l’abnégation. Quant au pendant de ce corps masculin « promu selon un schéma patriarcal de domination », il est celui, moins visible, des chercheuses, exclues de la sorte des références du champ genré de la science (voir aussi Heinich, 2020). Ce n’est donc que dans les années 1970, à la faveur de recherches sur les questions de genre, que l’histoire des sciences a pu s’enrichir d’une perspective ignorée jusque-là. Ce qui conduit J. Lamy à commenter :

Une nouvelle fois, c’est l’écart entre des catégories contemporaines, parfois issues d’autres secteurs que celui du monde savant, et la recomposition empirique de comportements pouvant les illustrer, qui permet de construire un savoir positif. La maîtrise de cette distance, la découpe fine des entités et leur reconstitution historique offrent une perspective analytique neuve.

17Pour démontrer l’importance des matérialités savantes par rapport à la reproduction des expériences scientifiques, J. Lamy reprend les recherches conduites par Heinz Otto Sibum sur un physicien britannique du xixe siècle, James Prescott Joule. Si ce dernier était spécialiste des phénomènes relatifs à la chaleur, il était par ailleurs familier de l’univers des brasseurs de bière (son père était brasseur). En recomposant le dispositif expérimental du physicien à partir des notes de celui-ci, H. O. Sibum s’est efforcé de reconstituer les pratiques du scientifique mais aussi, à travers lui, celles de l’époque. Ainsi H. O. Sibum met-il en évidence « une connaissance gestuelle » de l’expérience qui est propre à ce chercheur. Au-delà, il met aussi au jour une transition propre au xixe siècle où la technique constitue « l’horizon d’attente de la production ». Avec cette particularité : la démarche de J. P. Joule se distingue par sa connaissance de l’univers de la brasserie : il « s’était constitué un ensemble de repères sensitifs et somatiques particulièrement performants, quoique difficilement duplicables ». Pour des raisons qui tiennent, entre autres motifs, à son héritage personnel, ce scientifique s’adapte très bien au changement technique qui s’opère alors dans le domaine de l’expérimentation.

18Sans surprise, la question du corps sensible dans la science est présente en SIC, particulièrement dans des travaux de chercheur·ses spécialistes de la médiation scientifique et, plus largement, des pratiques de communication dans les sciences et techniques. Parmi ceux-ci, une contribution de Philippe Hert (2012) interroge le rapport au corps dans des termes proches de ceux de J. Lamy. Il suffit d’en lire le titre : « Pour une prise en compte du corps sensible dans la recherche de terrain : un savoir communicationnel ». Cette contribution fait le point de travaux que le chercheur avait précédemment publiés (Hert, 1999, 2005, 2008) et dans lesquels il étudiait la manière dont le corps impacte la recherche. Si la prise en compte de cette dimension sensible est pour lui un élément déterminant de la compréhension de la recherche en train de se faire, elle prend également forme et sens dans une problématique communicationnelle. Ainsi P. Hert (2012 : 252) appréhende-t-il « le terrain de recherche en sciences sociales en tant qu’expérience communicationnelle au sens fort, c’est-à-dire une expérience de vie, sensible et affective, largement imprévisible ». À partir d’une thématique différente, on pourrait également se reporter à l’expérience de Béatrice Damian-Gaillard sur l’omniprésence du corps, retracée dans son Enquêter sur la presse pornographique hétérosexuelle masculine en France. Fortunes et infortunes d’une chercheure au pays du Hard Core (2015). Elle y montre comment le corps de la chercheuse est affecté par l’objet sur lequel l’enquête est menée, comment, à certains égards, les enquêtés s’emparent de ce corps, avec ce que cela comporte d’assignation, de projection ou encore de pouvoir. Enfin, elle explique la façon dont on est conduit à s’interroger sur le rapport à son propre corps, qui est aussi un « outil » de la recherche.

19Aux propositions de J. Lamy, nous pouvons donc ajouter celles déjà explorées en SIC qui, au demeurant, insistent sur la lecture relationnelle du terrain qu’incarne la présence des chercheur·ses. L’ensemble forme une recherche interdisciplinaire, à même de nourrir des travaux sur l’historicisation de la science et de ses méta-concepts.

Des histoires plutôt qu’une histoire ?

20Dans le cadre d’une réflexion épistémologique, une histoire peut inviter à penser à une autre, à en penser une autre. Il en va ainsi pour S. Zékian, dont le terrain est l’histoire littéraire et l’histoire des lettres modernes. Il en va ainsi pour nous en ce qui concerne les SIC, tant à partir de la contribution de ce dernier que, bien sûr, de celle de W. Feuerhahn. D’autant que, travaillant sur les relations au passé, les témoignages historiques et les médiations mémorielles, les références initiales de S. Zékian à Carlo Ginzburg font signe quand on s’intéresse, par exemple, aux traces et aux anonymes (Fleury, 2014), tandis que celles de Marc Bloch sont intéressantes pour étudier par exemple les rumeurs (Walter, 2019). En outre, lorsqu’il est question du langage de l’historien et de celui du témoin, comment ne pas avoir en partage le souci de ne pas « tomber dans deux sortes de pièges : l’empathie et la ventriloquie » (Ginzburg, 2013 : 202). Ce qui, en revenant à l’histoire institutionnelle des disciplines, conduit également à souligner que la tension entre la dépendance à l’égard de sources dominantes et la volonté d’émancipation à l’égard de celles-ci – en prenant en compte des voies dominées – est toujours à l’œuvre.

21D’emblée, il faut signaler une certaine proximité des SIC avec les études littéraires. Il suffit de se reporter aux analyses de Jean-François Tétu (2002) relatives aux « origines littéraires des SIC », de R. Boure (2007) sur « le cas des origines littéraires des SIC » et de Bernard Miège (2007) au sujet du « positionnement de la recherche en histoire des SIC ». Elles se répondent et montrent à l’envi comment, en la matière, une doxa se construit et que l’exploitation d’une « littérature grise » nuance cette dernière. Sans compter le fait que des acteurs « pionniers » de ladite histoire sont encore en mesure d’apporter leur pierre à l’édifice (voir par exemple Bautier, 2007). En effet, la reconnaissance institutionnelle des SIC en France date des années 1970, donc de la fin de ce que l’on nomme souvent les Trente Glorieuses (voir Ory, 2020), période dont l’exploration est à poursuivre pour établir une généalogie des SIC (Berkas, 2014). Là, rien de comparable avec la situation de la littérature qui bénéficie d’une longue antériorité. Cependant, des processus mis en évidence par W. Feuerhahn et S. Zékian se retrouvent. Ainsi des pratiques info-communicationnelles deviennent des objets d’étude, sachant que des promoteur·rices ou des professionnel·les de ces pratiques les rationnalisent, tiennent un discours sur celles-ci et s’érigent parfois en fondateur·rices d’une « discipline » (par exemple, les relations publiques, le journalisme…). Pour autant, si on ne saurait confondre l’histoire d’une discipline académique et l’histoire des pratiques, elles sont néanmoins tributaires l’une de l’autre.

22Comme l’observe avec justesse S. Zékian, qui se penche sur ce qui se passe dans son domaine à la charnière entre le xixe siècle et le xxe siècle, on est confronté à une « fragmentation de l’activité scientifique en ramifiant […] ses domaines d’expertise ». « De cette parcellisation des compétences procède la répartition d’une matière qui, bien que subsumée sous une appellation disciplinaire unifiée, se vit pliée aux lois d’un découpage » pas tant spatial ou temporel comme en littérature (la littérature comparée, les spécialités par siècle, etc.) que domanial. Les enjeux n’en sont pas minces. Sans entrer dans le détail, on rappellera que, à rebours du sens commun, dans l’appellation sciences de l’information et de la communication, information recouvre non le journalisme, mais l’activité de documentation et que communication recouvre le « reste ». D’où la constitution d’ensembles sous-disciplinaires, corrélés à des métiers ou à des secteurs d’activité, dont le moment d’émergence n’est pas identique. Pour un exemple de classification, on peut se reporter à l’ouvrage Dynamiques des recherches en sciences de l’information et de la communication (collectif, 2019). On y décèle les traces d’une tension entre une volonté de prendre de la distance à l’égard des objets d’étude et une prégnance du « discours des objets ». L’autonomisation, qui serait constitutive d’une forme d’idéal scientifique, est donc relative. D’où la nécessité d’examiner de près les sources mobilisées pour estampiller de telles classifications et, bien entendu, d’en repérer diachroniquement les variations ou transformations plus radicales. Tâche difficile puisque, comme l’écrit S. Zékian, nous sommes les « héritiers d’une histoire composée de strates plus imbriquées que superposées ». Ce qui fait que « nous devenons les légataires d’un récit d’autant plus difficile à objectiver que nous en sommes les produits ».

23En cela, les appels de W. Feuerhahn et de S. Zékian à prendre en considération le discours des acteurs sont essentiels. Une proposition de ce dernier est particulièrement stimulante : « passer par une double opération ». C’est-à-dire d’abord par « un contrôle d’ascendance » visant à établir si le discours de certains acteurs a « exercé un pouvoir constituant » ; puis un « effort de pluralisation » visant à rétablir les discordances ou les controverses qui ont en quelque sorte disparu du paysage, puisque l’histoire est souvent celle des vainqueurs et que, pour reprendre le titre d’un ouvrage de Nathan Wachtel (1971), on a beaucoup à apprendre de la « vision des vaincus ». Au demeurant, dans une certaine mesure, l’ouvrage Dynamiques des recherches en sciences de l’information et de la communication ambitionne de ne pas sélectionner certains auteur ou autrices précis en privilégiant la mention systématique des travaux collectifs réalisés pendant une période de référence qui, de facto, intègrent une pluralité d’acteurs.

24Pour en revenir à la littérature, en s’appuyant sur le cas du romantisme, S. Zékian démontre de façon très convaincante l’intérêt d’une approche qui déjoue le risque de ventriloquie. Il explique ainsi que le romantisme peut être analysé comme un « phénomène patrimonial » qui, de surcroît, a réussi à devenir un véritable « opérateur patrimonial livrant à la postérité la formule définitive des luttes dont il fut pourtant partie prenante ». L’une des conséquences sur le plan scientifique est que « l’objet à traiter se substitue au traitement de l’objet ». Il en fournit la preuve en revenant sur la fortune d’une théorie contenue dans le livre devenu classique qu’est Le Sacre de l’écrivain de Paul Bénichou (1973) et les nombreuses modulations qu’il appelle, y compris en intégrant à l’analyse le poids de la scène ou de l’industrie médiatique dès le xixe siècle. De sacre à consécration, il n’y a qu’un pas. En déplaçant la focale dans le domaine de l’information et de la communication, une telle méthode incite tout à la fois à interroger et historiciser le succès d’un modèle dominant ou d’une référence écrasante. Que l’on songe par exemple au Jürgen Habermas de L’Espace public (1978), qui mobilise nombre d’auteurs du siècle des Lumières. Olivier Voirol (2015) contribue, parmi d’autres chercheur·ses (voir aussi Ballarini, 2015), à comprendre comment il est devenu un « incontournable », quitte à ce qu’une partie de ses prédécesseurs ou contemporains disparaissent de l’horizon ou que ses successeurs aient du mal à se frayer un chemin. On pourrait faire une démonstration de la même eau pour le domaine des études sur les téléspectateurs (Ségur, 2010) et mettre ainsi en évidence une « constellation » de professionnel·les et de chercheur·ses en interaction. On observe alors un intéressant phénomène relevé par S. Zékian : « Telle référence critique a glissé du statut d’outil à celui d’objet ».

25Tout ceci se fait sur fond de périodisation à large portée, ce qui souvent implique le recours à des chrononymes dont le choix est lourd de signification et qui requiert aussi des déconstructions (voir Les Noms d’époque, ouvrage dirigé par le regretté Dominique Kalifa, et recensé dans la présente livraison de Questions de communication). Mais, cela peut aussi se faire en se penchant sur un temps beaucoup plus restreint (voir Lepetit, 1995). Dans l’un et l’autre cas, on gagne en lucidité sur l’impact des diverses versions de l’histoire et, in fine, en découle une préférence pour l’histoire au pluriel. Ce qui conduit également à considérer que la réflexivité se doit de s’enrichir d’une pluralité de voix, dont certaines sont souvent encore à exhumer, plutôt que de suivre une voie somme toute déjà tracée.

Abîme et abyme

26Cependant, ne risque-t-on pas de se perdre dans les « abîmes de la réflexivité en sciences humaines et sociales » ? Tel est l’axe de la réflexion proposée par C. König-Pralong qui lit le propos de W. Feuerhahn comme étant frappé au coin de l’« historicisme radical ». Il est vrai que, en matière de réflexivité, la littérature est abondante et que, sous cet angle, dans certaines disciplines ou secteurs disciplinaires, la relation à leurs objets est très étroite. En SIC par exemple, il suffit de songer aux travaux sur la réflexivité médiatique ou la mise en abyme (e.g. Leconte, 2000 ; Spies, 2004 ; Soulez et al., 2012). Ce cas est presque paradigmatique du double problème soulevé par W. Feuerhahn et C. König-Pralong : le « conditionnement social de la connaissance », d’autant que les objets sont largement construits dans un monde autre qu’académique ; et pour le chercheur tributaire d’une tradition scientifique, la tension entre « vouloir continuer ou combattre » celle-ci. Ce qui, comme le remarque avec justesse la philosophe, repose la question du constructivisme en SHS (à ce sujet voir, entre autres références, les « Échanges » dans Questions de communication en 2004 et 2005, initiés à partir d’un texte de Gilles Gauthier publié en 2003 : « Critique du constructivisme en communication »).

27Quoi qu’il en soit, la chercheuse discute trois opérations qui découlent du projet de mise en œuvre d’un historicisme radical. La première est l’acte de dénomination des savoirs qu’elle aborde en empruntant le chemin balisé par Reinhart Koselleck, promoteur de la sémantique historique, dont la pensée est fort utile dès lors que l’on s’intéresse à l’histoire des concepts et à leur publicisation (Mateus, 2015) pour souligner le rôle que jouent les institutions dans un tel processus. Dans le domaine scientifique couvert par la revue Questions de communication, il est aisé d’observer tout autant des stabilisations d’étiquettes par des instances comme le Comité consultatif des universités (ancêtre du Conseil national des universités), que par des sociétés savantes qui peuvent participer au même effort de stabilisation d’une étiquette « englobante » qu’à la circulation d’étiquettes plus spécifiques. Ceci pour caractériser des portions de savoirs qui peuvent apparaître comme des sous-disciplines, avec ce qu’un tel découpage peut parfois comporter de hiérarchisant. En découlent des phénomènes de resémantisation afin de (re)donner du lustre à tel ou tel pan de la discipline (on pourrait exemplifier à partir de document, science du document, science de l’information, info-doc, professeur·e-documentaliste, etc., voir Couzinet et al., 2020).

28Deuxième opération : l’histoire de l’historiographie. Là encore, on peut renvoyer à l’ouvrage sur les chrononymes dirigé par D. Kalifa (2020a) qui invite à enquêter sur les processus de périodisation, enquête qui, à suivre C. König-Pralong, « permet de distinguer les catégories synchroniques et anachroniques ». Ainsi en est-il de L’Invention de la communication (Mattelart, 1994), d’Histoire des théories de la communication (Mattelart, 1995), de L’Explosion de la communication à l’aube du xxie siècle (Breton et Proulx, 2002) ou de La Communication à Rome (Achard, 1991). Évidemment, en fonction des auteurs ou autrices, des spécialités, des lieux d’exercice ou d’autres paramètres encore, le processus de « filiation inversée » (Pouillon, 1975) – pouvant remonter fort loin et fréquent dans les histoires disciplinaires – ne donne pas les mêmes résultats. Paramètre temporel, mais spatial aussi : à raison, la philosophe insiste sur le fait que l’analyse est complexifiée quand on prend en compte un monde globalisé, avec la densité des échanges que cela suppose, et, ajouterons-nous, avec des appels pressants et récurrents des tutelles académiques à internationaliser les recherches.

  • 2 Arrêté du 23 novembre 1988 relatif à l’habilitation à diriger des recherches. Accès : https://www. (...)
  • 3 Si l’impact de l’ego-histoire sur un pan de l’HDR en SIC est indéniable, on ne saurait faire l’imp (...)

29Dernière opération : historiciser l’historicisation. La tâche est parfois ardue puisque, dans les SIC, l’historicisation est rarement au cœur des travaux ou s’applique à une discipline somme tout récente, au moins en matière de d’institutionnalisation dans le monde universitaire. À cet égard, l’examen d’un aspect du dossier à présenter pour l’obtention du diplôme d’habilitation à diriger des recherches (HDR), évoqué par C. König-Pralong au sujet de l’histoire en tant qu’« auto-objectivation », constitue effectivement une ressource intéressante. En France, le Décret no 84-431 du 6 juin 1984 crée l’HDR et un arrêté du 23 novembre 19882 stipule qu’est demandé un dossier qui doit comprendre « soit un ou plusieurs ouvrages publiés ou dactylographiés, soit un dossier de travaux, accompagnés d’une synthèse de l’activité scientifique du candidat permettant de faire apparaître son expérience dans l’animation d’une recherche ». Au fil du temps, en lieu et place d’une synthèse, une sorte d’ego-histoire s’est imposée3. On se souvient que les Essais d’ego-histoire, rassemblés par Pierre Nora, sont publiés en 1987 et exercent une influence qui excède le milieu historien (voir par exemple Piponnier et Ségur, 2021, et en particulier Simonnet-Tenant, 2021) ; et ce, à un moment où l’intérêt pour la mémoire sociale est également très fort. À n’en point douter, dépouiller et exploiter cet ensemble documentaire, validé par des pairs (sans compter les rapports de ceux-ci…), en dirait long sur les patterns qui prédominent, sur la toujours possible « illusion biographique » (Bourdieu, 1986), sur une histoire à historiciser… C’est à ce stade que deux questions posées à W. Feuerhahn par C. König-Pralong prennent tout leur sens. Le moins que l’on puisse dire est qu’elles ne sont pas faciles. D’abord, la philosophe s’interroge pour savoir s’il faut ou non « distinguer l’anachronisme du présentisme ». De son point de vue, il y a des recoupements entre ces deux postures. Elle en explicite les enjeux à l’aune de la sémantique historique telle qu’elle est défendue dans l’article servant de base aux « Échanges ». Mais surtout, elle montre le parti que l’on peut tirer d’un anachronisme assumé, des « mobilisations positives de cette étiquette par les sciences historiques depuis quelques décennies » (e.g. Rexroth, 2018) : l’un des bénéfices de cette façon de faire est l’abandon d’une certaine forme narrative et d’une vision téléologique quand il est question de l’histoire, dans la longue durée, d’une discipline. Ensuite, C. König-Pralong s’interroge sur le fait de savoir jusqu’où l’on peut aller dans le principe de respect de « littéralité ». Sous cette expression de W. Feuerhahn (2020 : 223), il faut entendre un positionnement consistant à « s’en tenir strictement à la lettre du discours des acteurs ou institutions », c’est-à-dire à « ne jamais gloser les termes ». La philosophe fait alors remarquer qu’un nominalisme à ce point drastique aurait comme conséquence d’éliminer nombre de maillons diachroniques de l’histoire d’une discipline, tout comme il pourrait éliminer des pans importants de zones géographico-culturelles autres que celles (souvent occidentale) où l’appellation dominante a cours. D’où une image très suggestive pour caractériser une histoire disciplinaire ou une autre qui intégrerait une dimension pré-disciplinaire, W. Feuerhahn étant adepte de la première option et posant l’impératif d’éviter tout biais téléologique : cet impératif, selon C. König-Pralong, serait « à la croisée de deux vallées ». D’un côté, la sémantique historique telle que la pratiquent R. Koselleck et ses épigones (e.g., pour la sociologie, Heilbron, 2006) avec un intérêt pour l’histoire des idées et des concepts dans la durée ; de l’autre, une sémantique historique ancrée dans des institutions lato sensu, avec une attention particulière à la littéralité des discours pris dans un temps court et/ou un espace restreint. Ce qui, malicieusement, conduit la chercheuse à demander à son collègue s’il est possible d’emprunter positivement la ligne de crête.

30Gageons que sa réponse, parmi d’autres, figurera dans la 39e livraison de Questions de communication qui, disons-le tout net, depuis sa création en 2002, tente de tenir un pari : investir des thématiques en lien avec l’agenda scientifique contemporain, mais aussi interroger leurs fondements. Ainsi le temps rapproché et le temps plus long sont-ils une constante du projet éditorial.

Conclusion

31Ce constat est évidemment de mise lorsque l’on s’intéresse au discours des objets du chercheur. Comme en témoignent les contributions, quelle que soit la discipline, le terrain est loin d’être vierge, quitte à ce que les situations présentent quand même des traits spécifiques. Quoi qu’il en soit, grâce à ces « Échanges » à partir de la réflexion de W. Feuerhahn (2020 : 217), on a sous la main un capital d’expériences critiques pour « enquêter sur les noms donnés aux savoirs par les acteurs ; sur l’historiographie qu’ils produisent ; et, enfin, sur la pratique de l’historicisation elle-même ». Parmi les divers domaines d’application possibles de ce capital, il y a celui qui s’appliquerait à l’information-communication. En effet, dans le cas de la France, les nominations ont été ou sont nombreuses (communicologues, médiologues, info-comistes…), avec plus ou moins de succès il est vrai, et l’actuel étiquetage académique sciences de l’information et de la communication fait régulièrement débat, tant il est vrai que « les noms de sciences sont l’enjeu de luttes et de controverses entre des promoteurs aux options et pratiques opposées. Preuve en est la très grande attention que les acteurs portent à leur auto-étiquetage et les irritations que peuvent susciter l’hétéro-étiquetage qu’ils considèrent subir » (ibid. : 222). Ensuite, que ce soit dans les productions des professionnel·les du secteur ou dans celles des chercheurs et chercheuses, l’historiographie est « mosaïque », au sens où, en dehors de classiques nécessairement marqués par leur contexte de production (à ceux déjà mentionnés et parmi d’autres, on peut ajouter Flichy, 1991 ; Miège, 1995, 2015), on ne dispose pas encore d’une histoire globale de grande ampleur, mais davantage d’études partielles, certes riches mais juxtaposées ou, si l’on veut, juxtaposables entre elles (e.g. Lits, 1999 ; Jeanneret et Ollivier, 2004 ; Olivesi, 2006 ; Laulan et Perriault, 2007). Quant à la pratique de l’historicisation, elle devrait certainement être examinée tant du côté du monde académique que de celui des acteurs, y compris les industriels des technologies de l’information et de la communication. En somme, une historicisation conjointe, tant la porosité est plus forte qu’on l’imagine souvent. À cet égard, le succès de l’étiquette humanités numériques serait un bon analyseur. Sans compter la multiplication des studies (voir, par exemple, les « Échanges » sur les cultural studies à partir d’un article d’Éric Maigret, 2013) qui, dans une certaine mesure, signerait l’ère du post-disciplinaire (plus largement, sur l’« ère des post- ? », voir Kalifa, 2020b). Mais chassez les disciplines, elles n’ont de cesse de revenir au galop. À nous de suivre lucidement le mouvement et, bien sûr, « le discours de ses objets !»

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Notes

1 Nous remercions Philippe Nabonnand (Archives Henri-Poincaré-Philosophie et recherches sur les sciences et les technologies, Université de Lorraine) pour la mise en contact avec W. Feuerhahn.

2 Arrêté du 23 novembre 1988 relatif à l’habilitation à diriger des recherches. Accès : https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000298904/2020-12-04/ (consulté le 16 déc. 2020).

3 Si l’impact de l’ego-histoire sur un pan de l’HDR en SIC est indéniable, on ne saurait faire l’impasse sur le poids des dimensions disciplinaires et institutionnelles, qui, elles aussi, contribuent à configurer la « synthèse » prévue par la réglementation et, partant, les modalités de l’« auto-objectivation ». Voici quelques repères utiles à l’historicisation de ces matériaux de premier plan. On sait ainsi que, pendant un temps au moins, l’HDR a été en « concurrence » avec le doctorat d’État pour accéder à la fonction de professeur·e. Au tournant des années 1990, la 71e section du Conseil national des universités (CNU) a été conduite à se positionner sur le nouveau diplôme, puisque davantage de collègues se tournaient vers l’HDR. Bernard Miège (président de la section de 1992 à 1996) estime que certain·es, « sans accompagnement, en dehors des formations doctorales, […] ont soutenu ce qui s’apparentait à un mixte élaboré à partir de travaux antérieurs. C’est cette pratique qu’il fallait empêcher » (correspondance avec les auteurs, 14 nov. 2020). D’où « la proposition d’une Note de travaux, problématisée, synthétique (notamment sur le parcours de recherche […]), et traçant des orientations (de 100 à 150 pages), et qui puisse être communiquée et reprise par d’autres chercheurs, et cela dans un contexte où la section, pour s’imposer et même durer, ne pouvait que s’appuyer fortement sur la recherche, les formations doctorales et l’organisation d’équipes de recherche. […] Le modèle de cette Note nous était donné par ce qui se pratiquait depuis 1979 avec les Doctorats d’État sur travaux (après décision de la 52e section [section ayant précédé la 71e section au sein du CCU]) » (ibid.). Dans la foulée, en une période où des travaux sur la réflexivité en information-communication se développaient, la section s’est efforcée de donner des conseils pour la préparation d’un volume de bio-bibliographie, et, avec du recul, Jean-François Tétu (président de 1999 à 2003) est d’avis que « si l’exercice est largement factice – comment trouver un fil dans une carrière faite de hasards (aléas ferait plus sérieux), de rencontres et d’occasions ? – il oblige à dire ce qu’au fond on veut vraiment chercher » (correspondance avec les auteurs, 11 nov. 2020). Dans la mandature suivante, en 2004, la Conférence permanente du CNU a engagé un travail d’harmonisation entre les disciplines ; Viviane Couzinet (présidente de 2004 à 2007) se souvient que « tout en conservant notre spécificité, […] on a lancé un groupe de travail qui a précisé ce qui était attendu » (correspondance avec les auteurs, 11 nov. 2020). Quelques années après, pour les SIC, les trois instances majeures que sont la 71e section du CNU, la Conférence permanente des directeur·trices d’unités de recherche en sciences de l’information et de la communication (CPDirSIC) et la Société française des sciences de l’information et de la communication (SFSIC) se sont mises d’accord pour proposer un cadre sous la forme d’un « Vade-mecum de l’HDR en SIC » (2018) qui balise les attentes pour la « présentation réflexive du parcours de recherche ». Accès : http://cpdirsic.fr/wp-content/uploads/2018/06/Vade-mecum_HDR_jui-2018-1.pdf (consulté le 3 déc. 2020).

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Pour citer cet article

Référence papier

Béatrice Fleury et Jacques Walter, « Savoirs et objets : découper, nommer, historiciser »Questions de communication, 38 | 2020, 239-256.

Référence électronique

Béatrice Fleury et Jacques Walter, « Savoirs et objets : découper, nommer, historiciser »Questions de communication [En ligne], 38 | 2020, mis en ligne le 30 mars 2023, consulté le 12 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/24130 ; DOI : https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.24130

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Auteurs

Béatrice Fleury

Université de Lorraine, Crem, F-54000 Nancy, Francebeatrice.fleury[at]univ-lorraine.fr

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Jacques Walter

Université de Lorraine, Crem, F-57000 Metz, France

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CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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