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Notes de lecture
Culture, esthétique

Julien Lefort-Favreau, Le Luxe de l’indépendance. Réflexions sur le monde du livre

Montréal (Québec), Lux Éd., coll. Futur proche, 2021, 168 pages
Kévin Le Bruchec
p. 496-498

Texte intégral

1Dans cet ouvrage Julien Lefort-Favreau interroge à nouveaux frais la thématique de l’indépendance dans l’édition contemporaine. Il propose de « préciser » ce terme « un peu galvaudé » (p. 11) tant il est vrai que ce dernier est en vogue dans les différentes industries culturelles depuis les années 1970. L’auteur dresse en six courts chapitres un panorama de cette question et des multiples tensions qui s’y rapportent en se basant sur plusieurs exemples de revendications d’indépendances au sein du monde du livre. Car comme il le fait remarquer, « l’indépendance apparaît, dans l’espace contemporain, comme la valeur cardinale de tout le champ éditorial, même si elle correspond à des discours et des pratiques fort variées, voire contradictoires, selon la place occupée par chacun des agents » (p. 33).

2Les premières pages (p. 17-33) sont dédiées au délicat exercice de définition de ce que recouvre ce terme d’indépendance. L’auteur s’appuie sur plusieurs travaux récents de sciences sociales portant sur cette thématique au sein des industries culturelles et plus spécifiquement sur l’édition. On retrouve ainsi au fil des pages des noms attendus comme ceux de Sophie Noël, Gisèle Sapiro, Tanguy Habrand ou encore Pierre Bourdieu, qui ont abordé – plus ou moins frontalement – cette problématique au fil de leurs travaux. De ces discussions résulte une acception assez large de l’indépendance, puisque celle-ci est pensée comme un « compromis » (p. 33) qui recouvre des dimensions esthétiques, idéologiques et économiques. Toute la difficulté de son appréciation réside dans le poids que chacune de ces dimensions occupe dans telle ou telle structure éditoriale à un moment donné, tout en les replaçant dans les « dynamiques collectives » (p. 32) globales du champ éditorial.

3En effet, comme le dit très bien J. Lefort-Favreau, l’indépendance n’est jamais qu’une « position de départ » (p. 52) et ne reflète en rien la trajectoire complète d’une structure, comme le révèle l’histoire de l’éditeur français Actes Sud (p. 45-61). Tout en passant d’une petite maison indépendante créée dans une bergerie près d’Arles en 1978 à un groupe particulièrement puissant (tant d’un point de vue économique que symbolique), Actes Sud a maintenu une rhétorique faisant la part belle à son indépendance originelle et à un idéal artisanal. Les activités de la maison – diversification des activités du groupe, rachat de petites structures d’édition, constitution d’un important capital immobilier –, tout comme la trajectoire de l’héritière de la structure, Françoise Nyssen, qui devint pour un temps ministre de la Culture, semblent contradictoires avec ces déclarations. Cet exemple permet de rendre compte de « l’ambivalence du discours de l’indépendance », et plus particulièrement « les dissonances entre la présentation de soi, les récits d’entreprise et la division du travail ; en bref, entre les moyens de production et les discours qui les justifient » (p. 55).

4Cette attention portée aux conditions matérielles se retrouve également dans les stimulantes réflexions que l’auteur propose autour des espaces d’exercices de l’indépendance (p. 63-80). En effet, les lieux (régions, villes, quartiers) où se déploient ces indépendances éditoriales sont fondamentaux, d’autant plus dans des métropoles où la montée constante des prix de l’immobilier est devenue brûlante. De fait, la centralité des librairies est capitale pour la diversité éditoriale, mais plus globalement, pour permettre de matérialiser et vivifier le débat d’idées en faisant entendre des voix discordantes et radicales : « Une librairie indépendante est un lieu de rencontre pour les gens du quartier, mais aussi, éventuellement, pour des groupes affinitaires. Les librairies peuvent être, dans certains contextes, des foyers de résistance » (p. 69). Ce focus de l’auteur est d’autant plus intéressant qu’il permet également de se dégager des seuls discours des acteurs pour se concentrer sur les conditions concrètes de possibilités de l’indépendance.

5Si les contraintes économiques qui pèsent sur le secteur du livre sont bien connues – notamment depuis la publication des textes d’André Schiffrin au tournant des années 2000 (p. 81-113) –, l’auteur rappelle les pressions politiques qui y ont également cours. La mise en cause d’Éric Hazan, éditeur de La Fabrique, dans l’affaire dite de « Tarnac » dans laquelle il fut suspecté de complicité (p. 5-6) est probablement l’exemple le plus parlant. On peut également citer les poursuites judiciaires intentées à la maison québécoise Écosociété par des compagnies aurifères à la suite de la publication en 2008 d’un ouvrage d’investigation, Noir Canada – qui sera finalement retiré de la vente par l’éditeur, ce dernier ne pouvant tenir financièrement l’enchaînement des procédures judiciaires (p. 149-153). Ces deux exemples – pour extrêmes qu’ils soient – rappellent le besoin d’une édition libre et indépendante des pouvoirs politiques et économiques.

6Les limites du livre ne résident pas tant dans les analyses de l’auteur que dans la forme même de l’ouvrage. En effet, comme J. Lefort-Favreau l’explicite lui-même, il s’agit d’un texte qui se situe entre l’ouvrage académique et l’essai, « né d’un sentiment diffus, et pourtant persistant, que la culture est sur le point d’être engloutie dans un vortex d’algorithmes » (p. 153). D’où la présence de passages où le lecteur reste quelque peu sur sa faim – notamment ceux qui concernent la spatialisation de l’indépendance ou les liens entre esthétique et position minoritaire. On n’évite pas non plus certaines redondances, notamment avec les études précédemment citées qui ont également abordé ces questions, généralement plus en profondeur. Enfin, il s’agit sans doute pour la maison d’édition Lux, elle-même structure indépendante, de prendre position sur cette question à travers la publication de cet ouvrage. Elle rejoint ainsi d’autres maisons similaires comme La Fabrique ou Agone qui ont également proposé des textes sur cette question et dont les productions sont mobilisées dans l’ouvrage. On ne peut s’empêcher de penser que ce genre d’ouvrages est devenu un exercice obligé – ou du moins régulièrement réactivé lorsque l’on se penche sur les vingt dernières années – pour les maisons d’édition critiques, qui réaffirment dans un mouvement circulaire leurs propres positions d’indépendants dans le monde du livre.

7Pour autant, ce Luxe de l’indépendance, aidé en cela par le style vif et limpide de son auteur et de nombreux exemples, est une excellente porte d’entrée aux enjeux de l’indépendance dans le monde éditorial contemporain, qui est régulièrement sous pression du fait d’une concentration capitalistique toujours plus importante. Tout en proposant une synthèse stimulante des travaux précédents, l’ouvrage insiste à juste titre sur la nécessité politique de préserver des espaces de radicalités esthétiques et intellectuelles pour la vitalité du débat démocratique.

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Pour citer cet article

Référence papier

Kévin Le Bruchec, « Julien Lefort-Favreau, Le Luxe de l’indépendance. Réflexions sur le monde du livre »Questions de communication, 40 | 2021, 496-498.

Référence électronique

Kévin Le Bruchec, « Julien Lefort-Favreau, Le Luxe de l’indépendance. Réflexions sur le monde du livre »Questions de communication [En ligne], 40 | 2021, mis en ligne le 01 juin 2022, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/27585 ; DOI : https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.27585

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Auteur

Kévin Le Bruchec

Université Sorbonne Paris Nord, LabSIC, F-93430 Villetaneuse, France

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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