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Notes de lecture
Culture, esthétique

Samuel Paty, Le Noir, société et symbolique 1815-1995. Mémoire de recherche d’un apprenti historien

Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2021, 152 pages
Kevin Bideaux
p. 516-519

Texte intégral

1« Le 16 octobre 2020, Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie de 47 ans, est sauvagement assassiné pour avoir présenté dans sa salle de classe des caricatures du prophète Mahomet dans le cadre d’un cours sur la liberté d’expression » (p. 7). C’est non sans une certaine gravité que Christophe Capuano – qui fut maître de conférences à l’université Lumière Lyon 2 avant d’occuper un poste de professeur d’histoire contemporaine à l’université Grenoble-Alpes – et Olivier Faure – professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Jean-Moulin Lyon 3 – entament la préface de ce livre posthume. Car c’est bien l’objectif premier de cette édition établie par deux chercheurs des universités lyonnaises : « Honorer la mémoire de cet enseignant qui a perdu la vie pour avoir exercé sa mission : apprendre aux élèves l’esprit critique et aborder sans détour ce qui constitue les enjeux mêmes de la liberté d’expression » (p. 8). Le Noir, société et symbolique 1815-1995 est ainsi, comme l’indique son sous-titre, l’édition d’un « mémoire de recherche d’un apprenti historien », et plus précisément un mémoire de maîtrise en histoire, réalisé sous la direction de Régis Ladous, alors professeur d’histoire contemporaine de l’université Lyon 3, et que S. Paty a soutenu en 1995.

2La recherche de S. Paty porte sur le noir et sa symbolique, du début du xixe siècle à 1995, année de sa soutenance. Comme toutes les couleurs, le noir a une polysémie dense et parfois contradictoire, que l’auteur affirme à tort être « propre à la civilisation occidentale » (p. 128). C’est aussi une couleur pour laquelle « il porte un vif intérêt intellectuel, […] considér[ant] sa polysémie comme heuristique » (p. 9). S. Paty en fait donc l’histoire et l’analyse, restreignant son investigation à la France, mais élargissant parfois son champ à d’autres pays d’Europe de l’Ouest et aux États-Unis, qui ont pu avoir de l’influence sur les usages du noir dans l’Hexagone. Il précise également, sans l’expliquer davantage, que « travailler sur le noir est aussi un choix personnel » (p. 21) ; C. Capuano et O. Faure nous expliquent toutefois que le jeune étudiant avait un « attrait pour les textes sombres » et de « la fascination […] pour la dimension mystique et onirique à laquelle renvoie cette couleur » (p. 9).

3Le choix d’un tel sujet de maîtrise, qui plus est au milieu des années 1990, dénote une certaine originalité, mais surtout une prise de risque que ne manquent pas de souligner les préfaciers, qui y voient à la fois une preuve de courage, mais aussi « d’un peu d’inconscience » (p. 11). Pour ne pas dénaturer la version originale du texte, publié tel quel moyennant quelques corrections orthographiques et syntaxiques, C. Capuano et O. Faure ont fait le choix de disposer la critique scientifique de l’ouvrage en préface (p. 7-15). S’ensuit le texte de S. Paty, agrémenté de quelques notes des deux historiens, distinguées typographiquement, qui permettent de combler des manques de l’auteur et/ou d’actualiser les arguments énoncés avec d’autres références produites depuis l’écriture du mémoire (p. 17-129). Enfin, l’ouvrage se clôt avec les annexes, comportant la liste des sources (p. 131-135), la bibliographie thématique (p. 137-142), et un ensemble de sept planches d’illustrations en couleurs (p. 143-151).

4Dans une première partie, la plus grande des trois, S. Paty explore les usages du noir dans les années 1820-1960 (p. 25-72). Il y expose ce qui est la thèse de son mémoire, sur laquelle il revient à de nombreuses reprises : au cours du xixe siècle, « la couleur noire se démocratise et en vient à toucher l’ensemble de la bourgeoisie, y compris la petite » (p. 32). Au début du xixe siècle, le noir est d’abord réservé aux vêtements des prêtres, des médecins et des juges, qui s’en servent pour signaler leur position d’autorité et pour se démarquer des autres corps de métiers (p. 25-29). Cette distinction chromatique tend à se répandre parmi les rangs des hommes bourgeois dès les années 1820 (p. 30-34), jusqu’à ce que le noir impose son « écrasante domination […] dans les vêtements masculins » (p. 35), devenant ainsi un véritable code de la classe bourgeoise des années 1860 à 1920 (p. 37). Loin de se restreindre aux vêtements, S. Paty note également que « [l]es objets sont contaminés par le noir qui envahit les tenues masculines » (p. 39), de même que les voitures qui contrastent alors avec la blancheur de la ville (p. 41). Le noir, bourgeois et masculin, se distingue aussi des tenues bourgeoises et féminines, plus claires et de couleurs variées (p. 47-51). S. Paty ne considère toutefois pas la polychromie des vêtements féminins comme socialement significative (p. 49), faisant alors l’impasse sur les travaux du psychologue John C. Flügel et le phénomène de grande renonciation masculine aux couleurs du début du xixe siècle (The Psychology of Clothes, Londres, Hogarth Press, 1940 [1930]), qui marquait une volonté de rupture avec l’habit aristocratique pensé comme féminin. Le noir des hommes bourgeois se distingue également des habits des paysans et des ouvriers qui « portent une blouse bleue, grise ou blanche », remplacée par une combinaison bleue dans les usines à partir des années 1920 (p. 51). Néanmoins, S. Paty remarque un début de popularisation du noir parmi le peuple à la même période, et notamment chez les artisans et les ouvriers, et plus spécifiquement le dimanche et les jours de fêtes (p. 52-55), ce qu’il analyse comme « un désir latent d’adopter le statut bourgeois » (p. 54). Il oublie alors peut-être au passage la forte influence de la religion – en particulier protestante – dans l’adoption des vêtements sombres, ce qui est par ailleurs souligné dans la préface critique (p. 13). S. Paty note également un engouement des femmes du peuple pour les vêtements noirs, que l’auteur interprète comme choix esthético-pratique dans certains cas : « Le noir est très calorique et a la réputation de ne pas être salissant » (p. 55) ; comme une aspiration à la bourgeoisie dans d’autres : « C’est un noir qui fait riche, qui brille et attire l’œil » (p. 57). S’ensuit une analyse des vêtements du deuil dans les différentes classes (p. 57-66) : le deuil ostentatoire de la bourgeoisie qui « trouve son expression la plus spectaculaire dans les pompes baroques » (p. 58), et le deuil populaire qui « sans doute par nécessité pécuniaire […] se contente d’un drap noir sur la bière » (p. 65). S. Paty termine par un retour historique sur le noir comme emblème anarchiste et fasciste (p. 66-69).

5La deuxième partie consacrée au langage de la couleur noire (p. 73-97), bien que redondante avec la précédente, permet tout de même de synthétiser les grandes lignes des significations du noir et leur évolution. Trait d’union entre deux parties historiques, ce volet synthétique pourrait presque servir tel quel de conclusion à l’ouvrage. S. Paty revient ainsi sur le noir des prêtres chrétiens (p. 73-76), celui des médecins et des juges, pour lesquels la couleur est alors associée à la sagesse et au savoir (p. 76-78), puis vient un bref retour sur le noir et les extrêmes politiques (p. 79), et un point tout aussi bref sur le rôle du noir chez les romantiques (p. 79-80). On peut d’ailleurs s’étonner que l’auteur n’accorde pas davantage de pages à ce dernier aspect symbolique de la couleur qui, comme il le précisait en introduction, a une importance personnelle pour lui (p. 9, 21). S. Paty vient ensuite réitérer sa thèse avec force, décrivant de nouveau le noir comme la couleur des élites sociales (p. 80-88) : « Le noir est plus que la couleur d’une catégorie sociale : la bourgeoisie ; il est ce qui fait son essence, il rappelle son sérieux, son goût du travail, son autorité et son honorabilité » (p. 88). Il termine cette partie sur un versant nouveau des significations du noir, plutôt négatives cette fois. Il y est question du noir mélancolique des poètes (Gérard de Nerval, Alfred de Musset, Charles Baudelaire, etc. [p. 88-90]), du noir de la mort – souvent associé au blanc de la pâleur cadavérique – et, de nouveau, du deuil qu’il entraîne (p. 90-92), et du noir du péché originel et du mal – proche du rouge des diables et des flammes de l’enfer – dans sa lutte antagoniste contre le blanc pur et lumineux (p. 92-95).

6La troisième et dernière partie revient sur les nouveaux usages du noir, des années 1960 aux années 1990 (p. 99-124). Il y est question du retour de la couleur dans les vêtements, qui viennent marquer une plus grande liberté, et notamment la possibilité pour les hommes d’« exprimer leur goût, [de] se personnaliser » (p. 100). Néanmoins, S. Paty explique que le noir ne disparaît pas pour autant et qu’« il reste la couleur de l’élégance masculine par excellence, le smoking noir étant toujours de rigueur dans les grandes soirées » (p. 102). Dans cette troisième partie, il est également question de la popularité fulgurante et grandissante du jean venu des États-Unis (p. 105-107) et de l’abandon des vêtements noirs du deuil dans les années 1960, décennie marquée par « la remise en cause des traditions » (p. 107-111). S. Paty remarque ainsi un changement radical dans la symbolique du noir, qui de couleur bourgeoise devient couleur rebelle, portée par les bikers, les rockers ou les batcaves, qui l’associent au cuir des blousons, à l’iconographie satanique ou à des chevelures dressées pour signifier leur anticonformisme (p. 111-116). Cette dernière partie se termine par l’identification d’un goût affirmé pour une esthétique noire et blanche dans les années 1980, que S. Paty associe à une forme d’authenticité (p. 116-121) ; et par la place du noir signe de modernité dans les nouvelles technologies : celui des téléphones, des chaînes hifis et autres baladeurs (p. 121-122). On peut sentir dans cette partie plus contemporaine le malaise de S. Paty qui, privé de la littérature dix-neuvièmiste et de la peinture réaliste qu’il affectionne tant, doit faire avec des photographies de groupes de rock ou des pochettes de disques. Aussi, bien qu’il soit plus proche de cette période et que les sources sont bien plus nombreuses et accessibles, il peine parfois à bâtir une argumentation aussi solide qu’il ne l’a fait pour le xixe siècle, nous laissant face à de brèves analyses étayées par quelques exemples.

7Complet pour ce qui est de l’analyse sémiotique picturale, littéraire ou vestimentaire, on peut regretter un manque d’exploration du lexique du noir, les termes de couleur constituant pourtant une part importante des recherches sur les couleurs, en particulier depuis les travaux ethnolinguistiques de Brent Berlin et Paul Kay (Basic Color Terms. Their Universality and Evolution, Berkeley, University of California Press, 1969). Bien qu’affirmant assez catégoriquement en conclusion qu’« [i]l n’existe pas de nuances de noir » (p. 126) – le peintre Pierre Soulages nous a pourtant apporté la preuve du contraire –, l’auteur pointe cependant dans son introduction que « [l]a limite entre le noir et les autres tons foncés est floue, et [qu’]elle peut théoriquement avoir fluctué de 1815 à nos jours » (p. 21), sans jamais revenir véritablement sur cette limite. Une étude, même courte, au prisme des termes du noir – pourtant nombreux en français, comme l’a montré dix ans plus tard la lexicographe Annie Mollard-Desfour (Le Noir. Le dictionnaire des mots et expressions de couleur. xxe-xxie siècles, Paris, CNRS Éd., 2005) –, mais aussi des couleurs avoisinantes – comme le gris foncé ou le bleu marine –, aurait alors pu étoffer certaines analyses de S. Paty, notamment dans l’opposition avec les vêtements vifs et polychromes du costume féminin. À ce propos, une entrée par le prisme du genre, champ d’études disposant pourtant d’une bibliographie conséquente dans les années 1990, aurait permis d’affiner l’analyse sémiotique des vêtements noirs masculins, bourgeois et autoritaires. En lien avec la chromophobie de la Réforme protestante du xvie siècle ou de la grande renonciation masculine du xixe siècle, S. Paty nous aurait ainsi davantage éclairé·es sur la fonction du noir comme « structure [de] la vie sociale » (p. 125), aussi sous l’angle d’une hiérarchisation des sexes et des valeurs symboliques associées (masculin/féminin, sérieux/frivole, sobre/ostentatoire, etc.).

8Novateur par son sujet et ambitieux par son format étudiant, ce livre posthume souffre de sa publication tardive. En effet, l’écart entre les recherches académiques sur les couleurs et les vêtements des années 1990 et ce qu’elles sont de nos jours est considérable, et notamment en France grâce aux publications de l’historien Michel Pastoureau. Ceci explique certaines lacunes – au demeurant systématiquement comblées par les préfaciers grâce à des références plus récentes –, mais aussi, à certains endroits, une impression de « déjà-lu » pour qui s’intéresse de près aux recherches sur les couleurs. À cela il faut ajouter l’écart, encore plus grand, qui existe entre les moyens matériels mis à disposition de S. Paty lors de la rédaction de son mémoire, et ceux dont disposent les étudiant·es et les chercheur·es aujourd’hui, en pleine période de développement des humanités numériques. C’est donc en considérant pleinement son contexte de rédaction et de publication qu’il faut appréhender Le Noir, société et symbolique 1815-1995. Pour autant, il ne faudrait pas en faire qu’une source d’archive qui témoignerait de son époque, puisqu’au-delà de la vocation commémorative et honorifique, ce livre sur le noir, couleur aux « significations emblématiques et symboliques très variées » (p. 128), vient compléter d’autres ouvrages plus récents ; notamment celui de M. Pastoureau qui, en médiéviste, pèche également sur la partie plus contemporaine (Noir. Histoire d’une couleur, Paris, Éd. Le Seuil, 2008). Bâti sur une solide culture littéraire et picturale qui forme au final la quasi-totalité des sources à partir desquelles l’auteur fonde son argumentation, l’ouvrage de S. Paty brille tout spécialement par la somme de références et d’exemples empruntés à la littérature – Honoré de Balzac et Émile Zola notamment – et à la peinture – Gustave Moreau, Eugène Boudin, etc. –, et l’érudition avec laquelle ils sont articulés à son argumentaire. Heuristique comme le défunt auteur le présageait, cette histoire du noir invite alors à (re)découvrir les textes et les peintures sous l’angle du noir et de ses rapports avec les autres couleurs, mettant en lumière le caractère plastique et transdisciplinaire de la couleur, et insistant sur l’intérêt des sciences humaines et sociales à porter un regard attentif aux couleurs, leurs symboliques et leurs usages, qu’ils soient artistiques comme sociaux.

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Pour citer cet article

Référence papier

Kevin Bideaux, « Samuel Paty, Le Noir, société et symbolique 1815-1995. Mémoire de recherche d’un apprenti historien »Questions de communication, 42 | 2022, 516-519.

Référence électronique

Kevin Bideaux, « Samuel Paty, Le Noir, société et symbolique 1815-1995. Mémoire de recherche d’un apprenti historien »Questions de communication [En ligne], 42 | 2022, mis en ligne le 01 février 2023, consulté le 07 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/30494 ; DOI : https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.30494

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Auteur

Kevin Bideaux

Université Paris 8 Vincennes – Saint-Denis, Université Paris-Nanterre, Université Paris Lumières, CNRS, Legs, F-93300 Aubervilliers, France

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