- 1 Les entreprises de la tech s'épanouissent notamment au sein de la Silicon Valley, sur la côte Ouest (...)
1Design, infrastructure et service des réseaux sociaux numériques (RSN) régissent aujourd’hui une grande partie de la sociabilité, structurent et dans le même temps reconfigurent les rapports de pouvoir (Bucher, 2018 ; van Dijck, Poell et de Waal, 2018). Mues par des objectifs commerciaux, les plateformes sont aussi porteuses de choix politiques déguisés en décisions techniques (Gillespie, 2018) – la liberté d’expression confinant parfois à un libertarisme favorisant nettement les idéologies d’extrême-droite – malgré les dénégations de leurs propriétaires et leurs pétitions de principe. Elles sont conçues et chaque jour améliorées pour obtenir des actions conformes aux intérêts des entreprises de la tech1, sans mobiliser de contrainte directe ou identifiable comme telle (Zuboff, 2019 ; Chavalarias, 2023).
- 2 Popularisée à partir de 2017 aux États-Unis, par le groupe Qanon, une théorie du complot affirme qu (...)
2Au quotidien, l’inscription à un service peut se faire en un clic, alors que s’en désinscrire nécessite de multiples étapes : le consentement est supposé acquis (cases pré-cochées), l’accès aux données personnelles considéré a priori comme allant de soi. En outre, destinés à produire des recommandations et hiérarchiser les informations, les algorithmes invisibilisent ou discriminent certains contenus en se fondant, par exemple, sur des catégories de « race » ou de genre (Noble, 2018). Sont dans le même temps survalorisés les contenus polarisants (Bail, 2021) et ceux d’extrême droite (Ribeiro et al., 2020), haineux et conspirationnistes2. Le pouvoir de la curation algorithmique est d’autant plus efficace qu’il se loge dans une infinité de décisions techniques disséminées, opaques et le plus souvent invisibles pour les utilisateurs, produisant des effets de gouvernementalité (Pasquale, 2015). Aussi les algorithmes ne se contentent-ils pas de refléter des données préexistantes, mais participent activement à la production de réalités sociales, en sélectionnant, hiérarchisant et rendant visibles certaines informations au détriment d’autres (Cardon, 2015 ; Badouard, 2020).
3Malgré ces contraintes, les RSN sont aussi devenus des espaces d’expression incontournables dans la vie politique contemporaine, pour le personnel politique élu ou en campagne, pour une large gamme d’entrepreneurs de causes et une minorité significative de la population : en 2022, 9 % des Français inscrits sur les listes électorales déclaraient avoir souvent commenté et, pour 8 %, avoir partagé des contenus politiques sur les médias sociaux pendant la campagne présidentielle qui venait de se terminer (Neihouser et al., 2022 : 985). Qu’il s’agisse d’échanger ou de mobiliser autour d’une préoccupation commune en s’adressant à des publics plus ou moins déjà constitués, ces espaces numériques suscitent ce que d’aucuns qualifient d’expression, de socialisation ou de participation politiques, voire de politisation (Greffet et Wojcik, 2018). C’est ce dernier terme que nous retenons ici.
4Classiquement, la notion de politisation renvoie à l’intérêt et à la connaissance qu’ont les individus de la sphère politique institutionnelle, et à leur degré d’engagement à l’égard de cette dernière (Gaxie, 1978). À cette approche s’ajoute celle qui envisage la politisation comme un processus dynamique dans lequel certains thèmes font l’objet d’une attention et d’un traitement d’ordre politique (Lagroye, 2003). De telles définitions sont mobilisées dans ce dossier. Si la dimension d’acculturation au politique est bien présente dans l’ensemble des textes, il est aussi question de voir comment les architectures numériques « travaillent » la notion même de politisation et en dessinent des lignes de force qui constituent la structure générale du dossier.
5Le dossier s’interroge précisément sur les formes de politisation occasionnées par l’usage des plateformes et des dispositifs numériques destinés à susciter l’expression de leurs utilisateurs, y compris sur des sujets non politiques. Issus de plusieurs disciplines – sciences de l’information et de la communication (SIC), science politique, sociologie –, les contributeurs mettent en œuvre des approches distinctes, mais comparables, pour étudier une diversité de terrains, numériques ou non, et mobilisent plusieurs méthodes d’enquête. De fait, toutes leurs contributions sont en partie fondées sur l’analyse de contenus numériques : chaînes et vidéos sur YouTube, captations de vidéos militantes en streaming (diffusion en ligne), série télévisée, pétitions, posts sur Instagram, Facebook et TikTok. En outre, la majorité des auteurs enquête – par des approches quantitatives ou qualitatives – sur les commentaires que ces contenus suscitent en ligne, et développent parfois une ethnographie approfondie de groupes, sur Signal et Facebook. Certains accèdent aux (non) pratiques, stratégies et justifications des acteurs à l’occasion d’entretiens avec des militants, des Youtubeurs engagés ou des citoyens ordinaires, mis en regard d’une « participation-observante ».
6Si les dispositifs étudiés sont le plus souvent destinés à l’expression des individus, ces derniers peuvent ne pas s’en saisir et se contenter d’être exposés aux contenus qui circulent dans ces espaces. On mesure là tout l’intérêt de procéder à des entretiens avec les intéressés : cela permet d’envisager le processus de politisation au-delà de la seule participation laissant des traces observables. De plus, l’expression peut être plurimodale : elle ne se réduit pas à la seule dimension textuelle et passe aussi souvent par une expression visuelle ou sonore, de l’émoji au choix d’une musique d’accompagnement. Cela implique de connaître les références culturelles partagées par une communauté d’âge ou d’intérêt, d’être attentif aux interactions, par exemple dans un fil de commentaires, et aux réactions en soutien ou en opposition au contenu commenté ou à d’autres commentaires. Enfin, les entretiens accèdent à certaines pratiques transmédiatiques, par exemple d’une plateforme à l’autre, au-delà des corpus raisonnés collectés dans un espace numérique spécifique. Enfin, il est désormais acquis qu’il est vain d’opposer les pratiques numériques à celles liées aux médias hors ligne ou bien aux interactions advenant dans les espaces physiques.
7Les publics politiques étudiés ici semblent réunis par une homophilie de valeurs qui prédomine sur l’homophilie de statut, qu’on exprime son appartenance à un groupe par l’expression de valeurs, d’une idéologie ou le soutien à un projet précis, ou qu’on circonscrive la communauté d’appartenance par opposition à des positions antagonistes. Certains articles portent sur des publics déjà constitués, comme les membres d’un collectif militant qui échangent ou s’organisent dans un espace numérique homogène ou se coordonnent pour défendre leur point de vue dans des espaces agonistiques ou a priori éloignés des préoccupations et débats d’ordre politique. D’autres articles s’intéressent à des publics qui se constituent autour d’un enjeu, spontanément ou sous l’influence d’un entrepreneur de cause. Ce faisant, on retrouve la double définition de la politisation exposée ci-avant (Gaxie, 1978 ; Déloye et Haegel, 2017).
8Nous prenons le parti de déplier les processus de politisation au regard des contraintes et des ressources que posent les architectures numériques, surtout les algorithmes qui les animent, en considérant les inégalités d’accès et les possibilités d’empowerment qu’expérimentent les internautes, pour revenir sur les ressorts identitaires ou émotionnels qui génèrent certaines pratiques.
9Si les conditions proprement sociologiques d’émergence d’un problème politique ont bien été documentées par la sociologie de la construction des problèmes publics (Neveu, 2022), la dimension discursive de la politisation a aussi été prise en charge dans plusieurs travaux (Braconnier, 2016 ; Bonnet et al., 2024). De ce point de vue, les discussions « ordinaires » entre citoyens, qu’elles surgissent spontanément ou soient provoquées par un protocole de recherche, ont pu être étudiées de manière à saisir les logiques de politisation ou de dépolitisation des sujets abordés. Les distinctions opérées par Thibaut Rioufreyt (2017 : 128) entre deux grandes approches de la politisation discursive permettent de saisir les mécanismes à l’œuvre lorsqu’un énoncé apparaît dépolitisé. Quand elle est appréhendée comme un registre d’énonciation « la dépolitisation consiste alors en des stratégies discursives recourant à l’abandon du travail de légitimation, à l’euphémisation, voire à la négation du dissensus et/ou à la spécification du référent à un niveau plus singulier, plus particulier ». S’appuyant sur cette conceptualisation, la livraison de la revue Mots. Les langages du politique sur les « Mécaniques de la dépolitisation » (Bonnet et al., 2024) permet de mettre à jour les stratégies discursives et les cadrages dépolitisants dont usent certains acteurs, en particulier dans les médias ou parmi les acteurs privés (par exemple, les entreprises œuvrant dans le domaine de la participation numérique) ou institutionnels. Les approches liant la politisation aux discussions sont représentées dans le présent dossier, qui repose sur l’hypothèse antérieurement solidifiée (Badouard, 2020 ; Bigot et al., 2021) du rôle crucial des plateformes et de leurs architectures dans l’expression et, partant, l’éventuelle émergence de publics qu’elles contribuent à configurer.
10À partir d’une étude de vidéos postées sur YouTube, Louise Oudjani et Florian Dauphin proposent d’étudier les différentes formes discursives de politisation des publics induites par la plateforme et les discours des vidéastes. L. Oudjani procède à une étude de 78 vidéos de la chronique « Ouvrez les guillemets » animée par les vidéastes politiques Usul et Ostpolitik, diffusée sur la chaîne de Médiapart, de 516 commentaires qu’elles ont suscités, ainsi qu’à des entretiens auprès de neuf internautes appartenant au public de la chaîne. Moins intéressée par l’étude du design en lui-même de la plateforme que par celle des contenus disponibles et des dynamiques d’interaction entre producteurs et publics, elle montre comment celles-ci contribuent à produire, à différentes échelles, des formes d’engagement et de mise en sens du politique. Dans cette optique, développée de même par Jacques Lagroye (2003), la politisation, ne désigne plus seulement un degré d’intérêt ou de compétence, mais un processus de requalification du social en politique. Des pratiques, des conflits ou des espaces initialement non perçus comme politiques peuvent ainsi être investis de significations politiques par les acteurs eux-mêmes ou par des entrepreneurs de cause. Dès lors, la politisation apparaît comme relationnelle et dynamique, dépendant des interactions et des cadres d’interprétation qui transforment la perception des enjeux. Certes, YouTube configure les conditions de visibilité et d’interaction, mais ces contraintes sont retravaillées par les vidéastes. L’analyse discursive montre alors comment divers procédés rhétoriques – interpellation, recours à l’humour et à l’ironie qui instaure une relation de connivence avec le public – s’inscrivent dans « une économie de l’attention fondée sur la régularité et la fidélisation » (L. Oudjani). Par ailleurs, considérant les commentaires, L. Oudjani dégage une typologie (adhésion, évaluation, opposition) qui oscille entre la structuration d’un espace de sens commun autour de la critique des élites et celui d’une disqualification des propos des vidéastes dans une logique conflictuelle.
11De ce point de vue, son étude rejoint l’enquête de F. Dauphin, réalisée selon une méthodologie proche (étude de 150 vidéos YouTube et de leurs commentaires, entretiens avec les vidéastes et les internautes), qui souligne la consubstantialité des liens entre politisation et conflictualité. L’article de F. Dauphin propose d’étudier la réception ordinaire des contenus de debunking sur YouTube, publiés par des vidéastes francophones qui se revendiquent d’une activité de réfutation de fake news, de pseudosciences et de discours complotistes. D’abord, il observe que la réception associée à ces contenus se déploie en réalité dans une pluralité d’espaces numériques au degré de publicité variable et donne lieu à des commentaires sous les vidéos, mais aussi à des discussions « satellites » (Discord, X) ou bien à des circulations privées, par exemple via des applications de messagerie. Puis l’analyse de la contribution des réceptions du debunking à des formes situées de politisation est appréhendée sur plusieurs échelles. D’une part, elle relève un travail de mise en problème public, où le politique ne renvoie plus seulement à des dispositions, des requalifications ou des conditions de repérage, mais à la manière dont des situations deviennent problématiques et accèdent à la scène publique (Cefaï, 2016). Ici, la désinformation, le complotisme ou la crédulité informationnelle font l’objet d’une construction en tant qu’enjeux collectifs qui doivent recevoir des réponses (éducation, régulation, journalisme ou science). D’autre part, dans la lignée des travaux de Yves Déloye et Florence Haegel (2004), la politisation entretient un lien étroit avec le processus de conflictualisation des discussions, qui témoignent d’un rapport de force. Celles-ci apparaissent comme « l’expression et la prise en charge des clivages qui représentent les conflits fondamentaux que la communauté politique démocratique [qui est la leur] se doit d’arbitrer » (ibid. : 109).
12De fait, l’étude des très nombreux fils de commentaires sous plusieurs vidéos des chaînes YouTube Hygiène mentale, Mr. Sam ou La Tronche en biais révèle comment se structurent des appartenances et deviennent visibles des camps adverses, au-delà de la seule expression d’un désaccord sur un énoncé. En effet, la réception de ces contenus produit un effet d’alignement, les internautes manifestant leur approbation et endossant, avec le vidéaste, une posture critique à l’égard des théories alternatives et de la pseudo-science. Mise en avant grâce à une hiérarchisation qui valorise les commentaires les plus populaires (nombre de likes ou de réponses), cette posture ne résume pas l’ensemble des réceptions. D’autres commentaires illustrent à rebours la présence de publics rétifs à la démonstration et à la méthode a priori scientifique promue par les chaînes. F. Dauphin explique que, même minoritaire sur un plan quantitatif, la critique contribue à la vitalité de l’espace et à l’engagement global, favorisant la visibilité de la vidéo. Si le dissensus peut porter sur le vrai et le faux, il concerne aussi la compétence, la posture et le statut des vidéastes, tout comme les normes acceptables de la discussion. Dès lors, l’espace des commentaires n’est pas le siège d’un débat où s’échangeraient arguments et contre-arguments, mais bien celui où s’opère l’élaboration de frontières entre les tenants et les opposants à la légitimation des pratiques de debunking auxquelles se livrent les vidéastes. Par un singulier retournement, l’accusation de dogmatisme idéologique, scientisme ou sectarisme est adressée aux vidéastes et à leurs soutiens remettant en cause leur capacité et leur droit de juger. Comme l’écrit l’auteur, « le debunking polarise », ce qui alimente l’idée que la plateformisation du débat public conduit invariablement à sa polarisation.
13Dans les communautés climatosceptiques présentes sur Facebook étudiées par Cédric Nounou et Nassima Idrissi, la science devient un objet de controverses au sein desquelles les théories du complot prennent une place centrale pour diffuser et légitimer des idées. Ici, la politisation dont témoignent les publications et les commentaires constitue une manière de requalifier le changement climatique non pas comme un phénomène objectivable mais comme une construction produite par des institutions – Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), Conférences des Nations unies sur les changements climatiques (COP), Organisation des Nations unies (ONU) – envisagées comme des acteurs d’une domination morale et idéologique. Plus encore que dans les autres textes du dossier, la politisation est le fruit d’une dynamique communautaire, renforcée par l’échange des arguments présentés par les internautes comme des « vérités occultées ». C. Hounnou et N. Idrissi indiquent que les groupes analysés se caractérisent moins par une homophilie de statut qu’une homophilie de valeurs. Les auteurs se livrent à une analyse informatiquement outillée (avec le logiciel Iramuteq) des productions (608 publications et 7 296 commentaires recueillis pendant six mois au début de l’année 2025) de deux groupes – le « Collectif des climato-réalistes », créé en 2016 et comptant 13 374 membres et le groupe « Climat et vérité », créé en 2022 rassemblant 765 membres. Ces derniers font aussi l’objet d’une ethnographie en ligne. L’analyse conduit à déceler les fondements d’un discours collectif qui redéfinit la réalité climatique, légitime le scepticisme des membres, à partir d’une conception de la science entendue non pas comme une manière d’objectiver des phénomènes mais comme un instrument de pouvoir. Par conséquent, les membres de ces groupes emploient des arguments rationnels, s’approprient le registre et le vocabulaire techniques et produisent leurs propres données, locales, en vue de contester les résultats des études scientifiques, qui établissent pourtant un lien solide entre l’activité humaine et le réchauffement de la planète. Le corpus est marqué par un lexique où foisonnent les termes liés aux mensonges, manipulations, trucages et propagande auxquels se livreraient les institutions scientifiques et politiques qui définissent les stratégies à mettre en œuvre autour des questions climatiques. Sur Facebook, l’expertise de ces dernières est remise en cause par ces internautes ouvrant la porte aux interprétations erronées des données ou à la défense des thèses alternatives sur le rôle des cycles solaires ou de la couverture nuageuse, appuyées sur leur expérience personnelle. De fait, les membres des groupes climatosceptiques, en particulier ceux du « Collectif des climato-réalistes », s’approprient d’autres références et s’appuient sur des scientifiques ou des organisations et d’autres sources d’information ou médias alternatifs, ce qui permet de soutenir la cohésion et la construction d’une identité collective. De telles pratiques dont C. Hounnou et N. Idrissi rappellent qu’elles ne sont pas propres aux seuls climatosceptiques, peuvent être rapprochées des tentatives de nombreux groupes d’extrême droite qui théorisent et mettent en œuvre des logiques de « réinformation » face au discours supposément mensonger et tronqué des élites médiatiques libérales (Stephan et Vauchez, 2019). Étudiés dans ce dossier par Katrin Herms, les contre-discours des activistes « corono-sceptiques » formulés à l’encontre des positions des autorités sanitaires sur les méthodes employées pour se protéger de la Covid-19, mobilisent de la même manière une nébuleuse de médias alternatifs, dont est habituellement friande l’extrême-droite.
14Pour L. Oudjani et F. Dauphin, le travail très fin d’analyse discursive s’inscrit dans une méthodologie compréhensive qui donne la parole non seulement aux producteurs de contenus, mais aussi aux internautes, par la réalisation d’entretiens. Lier ainsi la politisation à la socialisation met à jour la diversité des pratiques, qui témoignent d’un rapport au politique, et des ressources mobilisées par les individus dans leurs interactions. Comme d’autres présents dans le dossier, ces deux textes rejoignent alors une interrogation centrale de la recherche sur l’expression politique numérique : celle d’une possible réduction des disparités qui grèvent ordinairement les prises de parole en public. Or, si la littérature établit un lien entre usage des médias sociaux et accroissement de la participation (Boulianne, 2020), les recherches empiriques montrent que la multiplication des plateformes et le renouvellement des formes sémiotiques et discursives qu’elles autorisent ne suffisent pas à combler l’écart persistant dans les environnements numériques, par exemple, entre les pratiques expressives des hommes et celles des femmes (Lilleker, Koc-Michalska et Bimber, 2021 ; Pacouret, Bastin Marty, 2024). L. Oudjani constate donc que la politisation est sélective, puisque les individus les plus actifs sont aussi ceux qui disposent déjà de ressources politiques et culturelles importantes. Ses enquêtés présentent un parcours de socialisation marqué par un intérêt préalable pour la politique, voire une proximité avec des univers militants. Les internautes qui visionnent les vidéos de debunking se caractérisent quant à eux par une asymétrie de genre massive, l’audience étant essentiellement masculine, d’après les vidéastes interviewés par F. Dauphin.
15Dans son étude du dispositif « #PlusDeVégé au lycée », lancé par Greenpeace en octobre 2020, qui permet aux lycéens de publier une pétition en ligne pour demander plus de menus végétariens dans leur lycée, Jean-Baptiste Paulhet observe la mobilisation de jeunes par ailleurs déjà engagés sur des sujets environnementaux, convaincus et pratiquant le végétarisme. Son étude repose autant sur l’analyse du dispositif numérique – qui associe une communication sur Instagram à une plateforme participative – que sur une « participation-observante » cumulée à une enquête par questionnaire. Cette posture de chercheur embarqué au sein de l’organisation Greenpeace lui offre l’accès à des matériaux d’enquête tout au long du déploiement de la campagne, de sa conception à sa réception par les lycéens. L’article interroge alors la capacité des dispositifs numériques de participation à contribuer à la politisation des jeunes. L’approche de la politisation à laquelle s’arrime le texte de J.-B. Paulhet s’apparente à celle développée par John Dewey (1927). Pour ce dernier, le processus de politisation comprend plusieurs moments : la publicisation de la situation, sa dramatisation et son argumentation (identification des responsabilités, définition des enjeux de justice), son institutionnalisation progressive au sein d’organisations et de dispositifs, puis sa prise en charge par des autorités publiques (Dewey, 1927 ; Cefaï, 2014). Dans ce cadre, la politisation s’accompagne de transformations du soi, par des processus d’enquête, de réflexion et de conversion partielle des attitudes et des perceptions. Les publics apparaissent ainsi comme des entités dynamiques, émergentes dans les moments de crise et de problématisation, produisant de nouvelles capacités d’action et de nouvelles formes de subjectivation politique. De la même manière, si l’élaboration d’une pétition et sa diffusion font l’objet d’un management, d’un contrôle par le design de la plateforme (et des équipes de Greenpeace qui en sont à l’initiative), les lycéens observés par J.-B. Paulhet construisent parallèlement une expérience militante capacitante. Surtout, il montre bien la vacuité de l’opposition entre participation en ligne, via l’élaboration d’une pétition, et participation hors ligne. Une telle distinction renvoie à des partages disciplinaires liés au statut des technologies, question longtemps demeurée périphérique dans une large partie des études du politique, du moins en France (Greffet, 2020a et b). Les lycéens qui se saisissent du dispositif proposé mettent en œuvre d’autres types d’action sur le terrain, ne serait-ce qu’en prenant la parole ou en organisant un événement sur le sujet du végétarisme au sein du lycée. Opérés à partir de l’enquête par questionnaire, de tels constats permettent de relativiser la thèse populaire du « slacktivism » selon laquelle les pratiques participatives numériques délesteraient du poids d’un engagement réel, physique et forcément coûteux en temps et en énergie pour ceux qui s’y livrent.
16Le texte de J.-B. Paulhet permet de saisir très concrètement le rôle de l’architecture numérique, qui matérialise une certaine conception de la participation et, ici, un répertoire spécifique d’action collective – la campagne militante de plaidoyer telle qu’imaginée par Greenpeace. Or, l’analyse de J.-B. Paulhet révèle qu’une telle conception peut heurter le cadre institutionnel dans lequel il s’insère. De fait, les lycées comportent des instances et des mécanismes de délibération (conseil de vie lycéenne, éco-délégué) destinés à porter des revendications collectives, mais négligées par les concepteurs de #PlusDeVégé. Ainsi les effets de la campagne ont-ils autant à voir avec la mise en place effective de menus végétariens dans les cantines qu’avec l’actualisation de la capacité des jeunes à développer des compétences – potentiellement mobilisables ultérieurement – par la pratique militante. La satisfaction personnelle d’avoir pris part à une expérience marquante, comme le sentiment d’efficacité, constituent des leviers d’une politisation qui ne constitue jamais un processus achevé. Son analyse rejoint les observations formulées par Y. Déloye et F. Haegel (2017) qui insistent sur la pluralité des échelles et des temporalités de la politisation. Celle-ci ne peut être réduite ni à un état individuel ni à un processus unique, mais doit être appréhendée comme une dynamique multiscalaire. Les auteurs distinguent des niveaux micro, méso et macro, ainsi que des temporalités courtes, moyennes et longues, permettant de saisir des formes de politisation allant des apprentissages ordinaires jusqu’aux mobilisations conjoncturelles et aux transformations structurelles des rapports au politique.
17Dans le texte de J.-B. Paulhet, si Greenpeace, pour mettre en visibilité la cause végétarienne – ou plutôt du dispositif qui permet de la porter –, parvient à profiter des logiques algorithmiques qui privilégient des contenus et des formats brefs, humoristiques, visuels, en lançant une campagne de mèmes, le texte de Dylan Fluzin montre au contraire que les militants LGBQTIA+ pâtissent précisément des logiques algorithmiques qu’ils cherchent à apprivoiser afin de promouvoir leur cause ou tout du moins résister à son effacement. Ces deux cas révèlent ainsi l’ambivalence constitutive des dispositifs sociotechniques. Un même ensemble de mécanismes, la hiérarchisation algorithmique des contenus, peut tour à tour fonctionner comme ressource et comme contrainte, selon les acteurs et les causes mobilisés. L’infrastructure algorithmique n’est ni un simple instrument neutre au service des mobilisations, ni un pur facteur d’invisibilisation : elle agit comme un milieu ambivalent qui ouvre des possibilités d’expression et de visibilité tout en imposant ses propres normes, format, ton, viralité, auxquelles les militants doivent se plier, au risque de dénaturer leur message ou de se voir marginalisés. Dès lors, la capacité d’action des militants s’exerce sous condition, dans les marges de manœuvre que laissent, ou que referment, des dispositifs dont elles ne maîtrisent ni la conception ni le fonctionnement. Cette ambivalence renvoie au caractère non déterminé, socialement construit et toujours inachevé de la technique, qu’Andrew Feenberg (2004) place au cœur de sa théorie critique : loin de posséder une essence fixe, le dispositif technique demeure un enjeu de lutte et d’appropriation.
18Un précédent dossier de Questions de communication (Bigot et al., 2021 : 14) enquêtait sur la plateformisation, en montrant comment la médiation technologique a réellement la « capacité d’influencer les pratiques, en configurant la manière dont elles sont rendues possibles ». De fait, ces dispositifs préfigurent des formes de participation et, par-là, des manières de « faire public », même si les publics imaginés ne sont pas conformes aux publics qui s’en emparent effectivement (Millerand et al., 2023 : 114). L’étude des plateformes numériques met en exergue l’importance de leur architecture dans la constitution et le maintien de collectifs, non seulement en ligne, mais aussi à l’extérieur de celles-ci (Bossetta, 2018). Reprenant le concept de « gouvernementalité algorithmique » défini par Antoine Rouvroy et Thomas Berns (2013), D. Fluzin s’attache à montrer comment les collectifs LGBTQIA+/TPG composent leur visibilité sur Instagram dont l’entreprise propriétaire Meta a amorcé un tournant conservateur en 2024, qui facilite l’expression de propos hostiles à cette communauté. L’auteur montre que leur accès à la visibilité dans un espace numérique saturé de discours concurrentiels exige de combiner différentes modalités d’action. En effet, aux algorithmes présidant à la hiérarchisation des contenus, s’ajoutent ceux qui conduisent à supprimer des publications dont les opinions sont considérées comme non conformes à la politique de modération de la plateforme. Comme l’avaient montré Thibault Grison et ses collègues (2023) à propos de X, le processus automatisé de modération sur Instagram entraîne la suppression injustifiée de contenus postés par les communautés LGBTQIA+. Par conséquent, l’efficacité technologique des algorithmes, comme les normes à partir desquelles ils sont paramétrés, doivent être interrogées puisque les algorithmes sont utilisés tant pour modérer des contenus que pour synthétiser de grands volumes de contributions, et ainsi définir les sujets et contenus prioritairement rendus visibles aux différents profils d’utilisateurs. Ils contribuent ainsi à recommander, minorer ou majorer la visibilité de certains contenus, ou même à les supprimer, selon des logiques pas toujours explicites pour les utilisateurs, alors même qu’elles jouent un rôle crucial dans la définition des termes du débat politique (Benbouzid et al., 2020).
- 3 L’algospeak désigne des ajustements linguistiques fins permettant de maintenir l’intelligibilité to (...)
19Pour D. Fluzin, la politisation sur Instagram se fait donc sous contrainte. Son analyse d’un corpus de 147 documents (posts, stories, carrousels, notifications), issus d’Instagram entre 2023 et 2025, lui permet d’identifier trois régimes d’action développés par les militants. En mobilisant la variété de formats propres à Instagram (notifications de suppression, écrans de statut, tableaux de restrictions), agrémentés de recontextualisations textuelles ou graphiques, les militants procèdent à une dénonciation systématique de la censure algorithmique. Il ne s’agit pas seulement d’exprimer un désaccord, mais de faire circuler des images et des preuves des restrictions ou suppressions dont font l’objet leurs comptes ou leurs contenus. Ainsi l’expérience de la censure ne reste-t-elle pas une expérience isolée : devenue collective, elle fait l’objet d’un récit partagé qui légitime la contestation et appelle à la mobilisation. Outre la dénonciation de la censure, les militants œuvrent à contourner les dispositifs de modération. En cela, ils manifestent une maîtrise très fine des codes et du fonctionnement de la plateforme. En utilisant un cryptolangage, l’algospeak3 (par exemple substituer un signe typographique à une lettre), ils parviennent à désactiver le filtre automatique de l’algorithme de modération tout en produisant des énoncés qui demeurent intelligibles au public visé. Dans d’autres cas, ce sont des performances esthétiques, comme celle où le militant reprend le format de la routine beauté, sous forme de tutoriel popularisé par des influenceurs inoffensifs, pour passer outre la probable censure et solliciter des dons en vue d’une opération transformatrice. Malgré une gestion de leurs contenus par une plateforme qui leur est massivement défavorable, les militants des comptes analysés par D. Fluzin persistent à occuper l’espace numérique d’Instagram en continuant inlassablement à y poster leurs créations, stories, reels et carrousels. Pour eux, quitter la plateforme n’est pas une option tant leur reconnaissance sociale et leur devenir affectif ou économique en dépendent. L’apparente soumission aux codes triviaux promus par la plateforme, détournés ou subvertis avec inventivité, illustre en réalité une stratégie de survie d’une communauté historiquement marquée par de multiples tentatives d’anéantissement. Leur inventivité ne contredit pas la contrainte, elle en révèle la profondeur. La créativité compose avec le dispositif plutôt qu’elle ne s’y oppose, faisant de la visibilité une ressource à reconquérir perpétuellement.
20À l’instar du texte de D. Fluzin, celui de Benoît Luczak s’intéresse à une communauté déjà constituée : les militants d’un mouvement de désobéissance civile pour le climat, Dernière Rénovation. L’articulation entre une présence militante en ligne et les actions de terrain est une nouvelle fois au cœur du sujet, les internautes interviewés prenant soin de diffuser sur Instagram toutes leurs actions de blocage de route ou de bâtiment, comme l’ensemble de leurs opérations de perturbations de l’espace physique, telles des marches lentes. Il est ainsi difficile de dissocier les formes d’activisme et de mobilisation selon qu’elles se déroulent dans des lieux physiques, dans les médias traditionnels ou de manière numérique. En effet, les parcours d’engagement sont bien souvent innervés par les technologies numériques, que cet engagement se déroule hors ligne ou en ligne, par des plateformes régies selon des logiques attentionnelles, ou à l’abri de messageries privées prisées pour leur capacité à structurer l’action collective. Sur ce dernier point, B. Luczak a pu intégrer pendant deux ans sept groupes de la messagerie Signal qui facilitent l’organisation et la synchronisation des actions du mouvement. Au-delà des informations directement liées aux actions, ces groupes font circuler des ressources sur l’écologie, accueillent des conversations, sur l’actualité politique ou non, donnant lieu à des échanges parfois critiques sur les sorties de films ou les nominations gouvernementales. Par conséquent, ils constituent de véritables lieux d’apprentissage et de formation d’un collectif militant. Comme le soulignait Lucie Bargel (2013), les organisations militantes jouent un rôle central dans l’apprentissage du « métier politique », par l’incorporation progressive de compétences pratiques, de savoir-faire et de dispositions politiques, utiles, voire nécessaires aux nouveaux entrants.
21De même que pour les membres de la communauté LGBTQIA+ étudiés par D. Fluzin, les militants de Dernière Rénovation ont une conscience aiguë des formats favorisés par l’algorithme d’Instagram, ce qui les conduit à intégrer vidéos courtes, hashtags (Stassin, 2022) et images choc dans leurs pratiques militantes. Associer images dramatiques et témoignages de militants malmenés par les forces de l’ordre, à l’instar de ce que pratique l’association de protection animale L214 avec ses vidéos d’abattoirs, relève d’une même volonté de « jouer sur les affects » : « la mise en scène des corps malmenés et meurtris, accompagnée d’un témoignage qui se veut poignant, sont construits afin de déclencher une réaction émotionnelle auprès du public visé » (B. Luczak). Cette dimension affective n’est pas accessoire : elle relève de ce que Christophe Traïni (2012) analyse comme un « dispositif de sensibilisation » à part entière, où recourir au dégoût et à l’indignation morale vise à éveiller les émotions susceptibles de porter le public à l’engagement. Toutefois, ainsi que le montrent plusieurs contributions du dossier, l’appel aux émotions ne saurait être réduit à une tactique de manipulation de l’algorithme. L’émotion met en jeu les dynamiques internes du collectif : le recrutement repose bien davantage sur le choc sensible que sur une connaissance idéologique des enjeux dans l’article de B. Luczak. Ce lien entre politisation en tant qu’entrée dans un collectif contestataire et émotion est aussi identifié dans les enquêtes de C. Hounnou et N. Idrissi. La peur et la colère y apparaissent moins comme de simples adjuvants à la participation que comme « un ciment qui renforce la solidarité entre membres et alimente la mobilisation informationnelle contre les institutions scientifiques et politiques ».
22La réflexion sur la place des émotions dans les processus de politisation est très présente dans le texte de K. Herms qui s’intéresse aux formes originales de mobilisation d’une population hétérogène d’activistes « corono-sceptiques » – personnes opposées aux mesures sanitaires décidées durant la pandémie de la Covid-19 – faisant l’objet de captations vidéo en streaming sur YouTube. Centrée sur la figure du streamer, et une relecture de la théorie du two-step flow of communication de Elihu Katz et Paul Lazarsfeld (1955), l’enquête menée par l’autrice en 2021 et 2022 se déploie sur des terrains en Allemagne, France et Autriche. Cette enquête nécessite une certaine agilité méthodologique puisque les manifestations prennent des formes parfois surprenantes, associant des flash mobs de chorégraphie anticipée, à des festivals ou des convois de voitures. Ces opposants au port du masque et/ou à la vaccination présentent ainsi une combinatoire d’actions en ligne et hors ligne pour accroître leurs chances de visibilité dans l’espace public. Néanmoins, l’apport principal du texte ne se situe pas tant dans le constat de la diversification des répertoires d’action, rendue nécessaire par la coexistence de multiples scènes médiatiques, que dans la reconstitution méticuleuse de l’« espace émotionnel » construit par des activistes en vue de faciliter l’action collective.
23Prendre au sérieux le rôle des émotions dans le parcours de socialisation politique des participants à ces diverses formes d’action collective conduit à repenser les frontières du politique qui, en ligne, sont souvent poreuses. La notion de politique informelle développée par Laurent Le Gall (2025), à savoir l’ensemble des pratiques, activités et expressions participant à la constitution du politique sans être reconnues comme relevant du champ politique légitime, s’avère judicieuse pour appréhender nombre des pratiques expressives numériques étudiées dans ce dossier. Le texte de Maylis Konnecke apparaît emblématique d’une politisation fondée sur la discussion au sein de communautés qui ne traitent pas, a priori, de sujets explicitement politiques. Qu’ils se mobilisent autour de causes par le biais de hashtags comme dans les textes de J.-B. Paulhet et Justine Simon, ou qu’ils se rassemblent au sein de communautés d’intérêt telles que les fandoms au centre du texte de M. Konnecke, ces publics connectés élaborent des formes d’engagement où la discussion d’un produit culturel constitue un point d’entrée « profane » à l’univers politique. Dans le prolongement des travaux de Henry Jenkins (2006), les communautés en ligne constituées autour d’une fiction constituent des communautés interprétatives et productives, au sein desquelles les individus circulent, réécrivent et transforment des objets culturels, tout en développant des compétences de coordination, de prise de parole et de mobilisation collective. En cela, elles peuvent amorcer un processus de politisation pour les individus qui les composent. C’est précisément ce processus d’amorçage qu’observe M. Konnecke dans son analyse de la réception de la série This Is Us (NBC, 2016-2022) par trois communautés de fans réunies dans autant de groupes Facebook. À l’aide d’une ethnographie en ligne des fils de discussion, elle montre comment les représentations de l’adoption « transraciale » donnent lieu à des lectures différenciées et à une mise en conversation morcelée, jusqu’à faire émerger un cadrage du politique « chez les fans et par les fans ». Cependant, là où l’espace émotionnel décrit par K. Herms consolide la cohésion du collectif, la politisation des fandoms peut au contraire introduire le dissensus politique au cœur d’espaces qui n’étaient pas censés l’accueillir. Cela conduit certains membres des commentateurs à refuser cette incursion du politique dans des collectifs fondés sur une homophilie culturelle, là où d’autres vont consolider leur prise de position en défendant la pertinence d’une montée en généralité et d’une politisation des enjeux évoqués par la fiction. Dans un cas comme dans l’autre, les fandoms, les interactions en ligne et les mobilisations par des hashtags apparaissent comme des lieux où s’élaborent des formes de politisation diffuse, et où les frontières entre objets culturels, sociabilité et politique sont sans cesse renégociées.
24En écho aux travaux de Julien Boyadjian (2022), l’interconnexion entre espaces numériques culturels et politisation des publics est visible dans le texte de J. Simon sur la plateforme TikTok qui constitue le média social où la population jeune passe aujourd’hui le plus de temps, après Snapchat. À partir des usages de la musique sur TikTok lors des scrutins européen et législatif de 2024, J. Simon étudie comment des objets typiques de la culture numérique, les mèmes musicaux (Simon, 2024), deviennent le support d’une modalité inédite de participation électorale. Le mécanisme tient à la plasticité du format : un extrait sonore, détourné et recontextualisé, circule de vidéo en vidéo et se charge en route d’une valeur politique, ralliement, raillerie, satire, faisant du partage musical un marqueur de position autant qu’un geste ludique. J. Simon distingue deux registres : une participation créative, par la circulation de ces discours musicaux connectés, et une participation expressive, dans les commentaires laissés sous ces productions. De telles pratiques sont significatives d’une politisation que l’on pourrait qualifier de « discrète », pour reprendre les termes d’Éric Agrikoliansky et François Buton (2025 : 288) qui la définissent comme « une politisation encastrée dans les relations sociales ordinaires plutôt qu’arrimée à des pratiques labellisées comme politiques ». Le partage musical fait ici office de porte d’entrée inattendue dans le débat électoral, accessible, à faible coût, et d’autant plus efficace qu’il emprunte les voies les plus banales de la sociabilité numérique.
25Informelle ou discrète, la politisation liée aux pratiques expressives analysées dans ce dossier nécessite d’envisager de manière dialectique les tensions entre prise de parole, recherche de visibilité et silence. Dans certains cas, la viralité est activement recherchée : l’utilisation de mèmes musicaux étudiée par J. Simon, la mise en scène des corps des activistes dans les textes de B. Luczak ou K. Herms, ou encore le recours aux hashtags par les publics jeunes des textes de J.-B. Paulhet ou J. Simon visent à maximiser la portée du message et à inscrire une parole politique dans les flux incessants de l’attention numérique. À l’inverse, dans d’autres cas, c’est le repli qui prévaut : les retraits discursifs observés par M. Konnecke ou les silences et circulations privées relevées par F. Dauphin témoignent de formes d’expression politique délibérément soustraites aux algorithmes ou aux communautés auxquelles elles sont supposées appartenir et qui trouvent dans la discrétion une condition même de leur existence. Ces deux logiques ne s’excluent pas : elles coexistent souvent au sein des mêmes espaces, parfois chez les mêmes acteurs, attestant que la politisation numérique ne suit pas une trajectoire linéaire vers la visibilité publique. Elle se construit aussi dans l’ombre des algorithmes, dans les marges des plateformes, dans des gestes si ordinaires qu’ils échappent aux catégories habituelles de l’action et la participation politiques, et, partant, aux outils qui prétendent la saisir.
26De la même manière que les acteurs politiques, les publics numériques adoptent les RSN les mieux adaptées pour atteindre leurs cibles et ajustent leurs contenus en conséquence. Les contributions de ce dossier le montrent clairement : les plus expérimentés d’entre eux s’approprient les contraintes algorithmiques et formelles propres à chaque plateforme, et jouent des codes culturels comme des ressorts émotionnels pour maximiser leur visibilité, transformer l’attention obtenue en adhésion, voire susciter une véritable mobilisation. La contrainte algorithmique n’est donc pas seulement subie, elle devient le matériau d’un travail expressif, où l’ajustement aux formats se mue en ressource tactique. En outre, cette adaptation suppose de savoir migrer d’une plateforme à l’autre, selon qu’elle se prête à des échanges apaisés, à la mobilisation d’un public particulier ou sur un enjeu spécifique, ou tout simplement à s’organiser entre soi, que l’anonymat et le chiffrement des informations soient ou non des enjeux. Les travaux réunis ici appréhendent certains contrastes dans les pratiques selon les plateformes ; la comparaison est plus robuste dès lors que les auteurs ont eux-mêmes conduit l’étude de plusieurs plateformes ou, mieux encore, pu interroger certains acteurs sur leurs pratiques numériques, médiatiques et militantes, en ligne et/ou hors ligne. Par ailleurs, l’attention aux trajectoires individuelles est riche d’enseignements sur la politisation comme processus.
27Saisir les étapes, les méandres et les éventuels revirements des processus de politisation suppose de suivre un individu dans la durée : ici gît un défi méthodologique que de prochains travaux sont appelés à relever. La collecte de traces numériques offre un premier accès aux pratiques visibles, mais doit être complétée pour rendre compte des usages moins exposés. Le web tracking, mobilisé jusqu’ici principalement pour étudier la diète médiatique d’échantillons d’internautes, ouvre des perspectives prometteuses – à condition de surmonter les obstacles juridiques liés à la collecte de données personnelles et d’élargir son périmètre au-delà des pratiques de consultation, pour atteindre les pratiques actives et les activités hors ligne. À cet égard, une ethnographie individuelle conduite sur la longue durée constituerait une avancée précieuse. Les enquêtes réunies ici posent des jalons en ce sens : en analysant des pratiques en ligne parfois séparées de plusieurs années et en les articulant à des entretiens, elles parviennent à inscrire ces pratiques dans un processus plus long et à les mettre en récit, esquissant ainsi la démarche longitudinale que la recherche future pourra approfondir.
- 4 Le Digital Services Act, ou règlement sur les services numériques, est entré en vigueur le 25 août (...)
28Notons également que les articles réunis dans ce dossier portent sur des observations conduites entre 2020 et 2025, période au cours de laquelle ont eu eu lieu le rachat de Twitter par le milliardaire états-unien Elon Musk et ses conséquences sur la modération et les algorithmes régissant les fils d’actualité, l’allégeance des propriétaires des GAFAM à Donald Trump, réélu Président des États-Unis (2024), le vote du Digital Service Act et du Digital Market Act par le Parlement européen (2022)4 et son entrée en application dans les États membres de l’Union européenne, le lancement de l’outil conversationnel ChatGPT (novembre 2022), puis d’une série d’intelligences artificielles génératives accessibles au grand public, etc. On peut faire l’hypothèse que ces événements ont contribué à l’instabilité intrinsèque des architectures numériques. En tout cas, ils ont rendu plus visibles, si ce n’est plus fortes, les visées idéologiques des propriétaires de ces entreprises.
29C’est précisément cette configuration technique et politique singulière qui donne sa valeur à l’état des lieux proposé ici. Les enquêtes réunies rendent compte des pratiques expressives, individuelles et collectives, de la première moitié des années 2020 : loin d’être une limite, leur ancrage dans un moment mouvant est la condition d’une connaissance située des liens entre politisation instrumentée et publics numériques. Reste une interrogation que l’ensemble des contributions laisse ouverte. L’ajustement des expressions citoyennes aux formats qui favorisent un registre émotionnel, l’encastrement du politique dans les sociabilités ordinaires découlent-ils des architectures algorithmiques mêmes et des projets politiques qu’elles encapsulent, ou de la manière dont les plateformes enregistrent et amplifient des transformations concomitantes de la représentation, affaiblissement des clivages structurants, individualisation et volatilité des engagements, repli vers la sphère privée, dont les plateformes ne sont ni l’origine ni le simple reflet ?