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Dossier. Politisation des publics numériques

Débattre, disqualifier, se taire

Les réceptions du debunking sur YouTube
Debate, Disqualify, Stay Silent. Audience Reception of Debunking on YouTube
Florian Dauphin
p. 53-72

Résumés

Cet article analyse la politisation des publics numériques à partir de la réception du debunking (réfutation) sur YouTube. S’appuyant sur une enquête conduite entre 2019 et 2025 auprès de communautés francophones rassemblées autour de vidéastes « sceptiques » (corpus de vidéos et commentaires, entretiens), l’analyse montre que la participation est une épreuve sous contrainte de visibilité. Le tri des commentaires et les métriques stabilisent une vitrine qui favorise l’alignement et la disqualification ; la scénarisation du dissensus valorise des formats conflictuels ; ces dynamiques produisent des coûts interactionnels (fatigue, illégitimité, assignation de camp) qui déplacent des appropriations vers des formes discrètes (silence, circulation privée, ajustements). L’article propose une typologie idéal-typique des positions publiques et requalifie la lutte contre la désinformation comme un problème de participation.

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Texte intégral

1À mesure que les plateformes numériques reconfigurent la production et la circulation de l’information (Dijck et Poell, 2013 ; Bigot et al., 2021), elles redéfinissent les conditions ordinaires de la dispute publique en modulant les formats d’intervention, la visibilité des prises de position et les coûts d’exposition associés à la participation. Ces transformations affectent les rapports ordinaires ou profanes au politique (Buton et al., 2016), en structurant des manières différenciées d’apparaître en public, de contester, de se tenir à distance ou de se retirer. Dans cet environnement, les contenus sujets à débats constituent un terrain privilégié pour observer non seulement la lutte contre la désinformation, mais aussi les réceptions que ces contenus suscitent, qu’elles prennent la forme d'accords, de désaccords, de détours, de silences, de circulations privées ou de décrochages. Or, si la littérature sur la désinformation s’est centrée sur les contenus, les logiques de circulation et les effets sur les croyances, souvent par des approches quantitatives, expérimentales ou centrées sur l’efficacité du fact-checking ou du debunking (Lazer et al., 2018 ; Vosoughi et al., 2018 ; Walter et al., 2020 ; Nyhan et Reifler, 2010), les travaux décrivant empiriquement la réception ordinaire de ces contenus à partir d’entretiens et d’observations restent moins fréquents, en particulier lorsqu’il s’agit d’analyser les appropriations situées, les coûts d’exposition et les circulations relationnelles.

2Les commentaires sur YouTube peuvent fonctionner comme des lieux de discussion publique où s’articulent jugements, émotions et prises de position (Lee, 2019). En contexte de désinformation, l’architecture de visibilité (classement, likes) stabilise une vitrine de contributions susceptible d’orienter les jugements de crédibilité et de favoriser la circulation de récits conspirationnistes (Ha, Graham et Gray, 2022). C’est dans ce cadre que l’article analyse la réception de contenus de debunking (réfutation) sur YouTube, publiés par des vidéastes francophones se qualifiant de « sceptiques ». Ces vidéastes revendiquent une activité de réfutation de fake news, de pseudosciences et de discours complotistes, qu’ils désignent comme du « debunking ». Leurs trajectoires sont souvent pro-amatrices et situées à la marge du journalisme institutionnel (Dauphin, 2023). Des chaînes telles qu’Hygiène Mentale, Mr. Sam ou La Tronche en Biais, qui rassemblent plusieurs centaines de milliers d’abonné·es, mettent régulièrement en scène des controverses et ouvrent des arènes de discussion, marquées par la densité des échanges et ponctuées d’épisodes de conflictualité. Les espaces de réception associés à ces contenus, qu’il s’agisse des commentaires sous les vidéos, de discussions « satellites » sur d’autres plateformes (Discord, X) ou de circulations privées, agrègent un public hétérogène comprenant des soutiens fidèles, des contradicteurs, des spectateur·ices présents sans intervention visible, mais aussi des personnes se retirant après des expériences de conflictualité ou de disqualification. Cependant, cette hétérogénéité est structurée par une forte asymétrie de genre : les vidéastes interrogés décrivent une audience majoritairement masculine (≈ 85 % selon leurs outils d’audience, Dauphin, 2022), ce qui pèse sur les styles d’interaction et les coûts anticipés de la prise de parole.

3L’enjeu est de comprendre comment ces réceptions du debunking participent à des formes situées de politisation, entre alignements et conflictualité, y compris sous des formes faibles ou « par le bas » (Passard, 2019). La politisation est appréhendée ici à partir de trois entrées complémentaires. D’une part, elle renvoie à un travail de mise en problème public, au sens où la désinformation, le complotisme ou la crédulité informationnelle sont construits comme des enjeux collectifs appelant des réponses (éducation, régulation, journalisme, science) au prix d’opérations de cadrage, de responsabilisation et de légitimation (Lagroye, 2003 ; Rioufreyt, 2017). Dans le cas présent, cela renvoie aussi au cadrage public mobilisé par les vidéastes pour légitimer leur entreprise de réfutation (Dauphin, 2022).

4La politisation désigne un processus de conflictualisation. Le cadrage public initial favorise des dynamiques de polarisation qui, lorsqu’elles s’accompagnent d'une montée en généralité, peuvent contribuer à reformuler des oppositions locales en enjeux collectifs. Dans ce cas d’étude, les débats sur le vrai et le faux portent sur des styles légitimes de discussion et la désignation d’adversaires, alimentant des dynamiques de polarisation (Duchesne et Haegel, 2004).

5Enfin, la politisation renvoie aux dispositions inégalement distribuées à intervenir publiquement. Dans le prolongement des travaux sur la compétence politique, l’article expose les conditions sociales de la prise de parole dans ces arènes, où l’intervention publique requiert des ressources (langagières, culturelles, relationnelles) et un sentiment de légitimité, tandis que l’absence d’intervention peut être une stratégie d’évitement ou de prudence, dans un contexte d’auto-déshabilitation et d’inégalités de légitimité à intervenir (Gaxie, 2007).

6L’article s’appuie sur une enquête menée entre 2019 et 2025, articulant plusieurs types de matériaux afin de relier dispositifs, traces publiques et expériences ordinaires de réception. D’une part, il repose sur une analyse qualitative d’un corpus d’environ 150 vidéos issues d’un ensemble de chaînes sceptiques francophones, parmi les plus visibles, comme Hygiène Mentale, La Tronche en Biais, Mr. Sam, ainsi que plusieurs chaînes de plus petite taille. Ces vidéos ont été sélectionnées pour leur activité explicite de réfutation de contenus présentés comme conspirationnistes, pseudo-scientifiques ou désinformatifs. Elles ont été examinées dans leur contenu, leurs formats d’énonciation (ton, cadrages, styles de réfutation) et leurs espaces de réception (commentaires, temporalités d’engagement, reprises, controverses). L’analyse qualitative du corpus a été réalisée par codage manuel sur tableur, à partir d’une grille thématique portant sur les registres argumentatifs, les postures énonciatives et les dynamiques interactionnelles dans les fils de commentaires. Une étude de cas complémentaire, présentée dans l’encadré 1, repose quant à elle sur un codage semi-automatique de la posture des commentaires à l’aide du modèle multilingue XLM-RoBERTa. D’autre part, l’enquête mobilise des entretiens semi-directifs relevant de deux phases. Les entretiens avec les vidéastes sceptiques, déjà exploités dans des travaux antérieurs, ont été conduits entre 2019 et 2022, pour certains en face à face, pour d’autres à distance selon les contraintes du terrain. En outre, le présent article s’appuie sur un second volet d’entretiens réalisés en 2025 à distance, par téléphone et en visioconférence auprès de membres des publics, d’une durée moyenne d’environ une heure, afin d’analyser plus spécifiquement les formes de réception, de participation et de retrait. Les enquêté·es ont été recruté·es par des prises de contact diversifiées : sollicitations directes dans les espaces de commentaires YouTube, appels à participation relayés sur les RSN et les espaces communautaires associés aux chaînes, ainsi que par méthode « boule de neige », de façon à varier les positions de réception (commentateurs réguliers, spectateur·ices discrets, personnes s’étant retirées après conflit, contradicteurs occasionnels). L’étude mobilise principalement les entretiens avec les publics et les corpus de commentaires, les entretiens avec les vidéastes servant surtout à contextualiser. Les fils de commentaires mobilisés dans le corps du texte ont été retenus à partir du tri par défaut de la plateforme (« top »), complété par l’examen des fils les plus denses ou controversés, ainsi que par les séquences évoquées en entretien. Au sein de ces fils, l’analyse porte ensuite sur des prises de parole diversement visibles, et non sur les seuls commentaires les plus visibles ou les plus likés. Cette combinaison permet de distinguer analytiquement les réceptions visibles (commentaires) et les réceptions peu visibles (commentaires non mis en valeur par la plateforme, non-commentaires, circulations privées, décrochages), appréhendées par entretiens.

7L’analyse s’organise autour de trois hypothèses qui correspondent aux trois parties de l’article. Premièrement, les réceptions d’adhésion ne relèvent pas seulement d’un accord cognitif, elles contribuent à fabriquer un collectif et des frontières symboliques, la « rationalité » et « l’esprit critique » fonctionnant comme ressources d’alignement et de distinction. Deuxièmement, les réceptions conflictuelles mettent en jeu des disputes qui portent sur le vrai et le faux, ainsi que sur les normes de discussion contribuant à des dynamiques de politisation par la « conflictualisation » et la polarisation. Troisièmement, l’absence d’intervention visible ne signifie pas absence de réception : elle renvoie souvent à des formes de présence et d’appropriation (prudence, circulation relationnelle, retrait) politiquement significatives. La contribution suit ces régimes de réception en tenant compte des dispositifs de visibilité et des formats interactionnels qui rendent certaines prises de parole plus probables et d’autres plus coûteuses.

Encadré 1 – Étude de cas : une vidéo à forte audience et fort volume de commentaires

Pour objectiver la structure d’une arène de réception particulièrement visiblea, ce travail s’appuie en complément sur une étude de cas : la vidéo de La Tronche en Biais, « Les complotistes sont-ils complètement cons ? » (4 juillet 2021, 411 000 vues, 20 630 commentaires). Publiée pendant la pandémie de Covid-19, elle adopte un cadrage explicitement polémique et un usage fréquent de l’ironie. La densité de commentaires (≈ 5 commentaires pour 100 vues) en fait un cas propice pour analyser l’alignement, le dissensus et les critiques portant sur les normes de discussion.

Le corpus comprend 20 630 commentaires publics extraits le 7 juillet 2025. Après nettoyage (doublons strictement identiques), 18 822 commentaires ont été analysés. Un codage semi-automatique de la posture (favorable/défavorable/ambiguë) a été réalisé à l’aide d’un modèle multilingue (XLM-RoBERTa), étalonné sur un sous-échantillon annoté manuellement (double codage et contrôle de l’accord). Un seuil conservateur a été retenu afin de limiter les faux positifs : en deçà, les cas sont classés en « ambigu/neutre », notamment lorsque l’ironie ou le changement de cible rend la posture incertaine. La distribution observée (≈ 58 % ambigus/neutres ; 29 % favorables ; 12 % défavorables) reflète d’abord cette prudence méthodologique. Cette étude de cas ne vise pas à généraliser les conclusions à l’ensemble des publics de la chaîne. Elle sert de laboratoire pour décrire finement la pluralité des positions exprimées et la manière dont certaines deviennent plus visibles que d’autres dans l’espace des commentaires. Les extraits cités sont anonymisés et restitués dans leur orthographe d’origine.

a. Au moment de la consultation des données (avril 2026), la chaîne comptait environ 305 000 abonné·es pour 929 vidéos.

Limites, biais et précautions d’interprétation

Les commentateurs visibles ne représentent qu’une fraction de l’audience ; l’interface hiérarchise les commentaires (tri « top », prime au like) : la visibilité résulte d’une combinaison entre tri automatisé et interventions éditoriales (réponses/épinglage), ce qui stabilise quelques contributions comme points d’entrée de la discussion ; l’ironie et les sous-entendus limitent la catégorisation automatique ; le fil évolue dans le temps (pics d’activité, vagues de commentaires) ; un cas monographique améliore la finesse descriptive mais limite la généralisation ; les réceptions silencieuses échappent aux métriques et sont saisies par entretiens ; les entretiens n’ont pas été construits à partir d’un repérage systématique des « top » commentateurs (volume/centralité) ; les logiques des contributeurs les plus actifs sont donc surtout saisies via le corpus de commentaires ; les commentaires ne donnent pas accès aux caractéristiques sociodémographiques des contributeur·rices (âge, genre, diplôme, PCS) ; il est donc impossible de situer socialement de façon systématique les prises de position observées.

Réceptions alignées : un répertoire d’adhésion visible

8Une première modalité de réception relève de l’adhésion (approbation affichée du contenu) et de l’alignement (la reprise du cadrage sceptique, de ses catégories et de sa posture critique). La connivence se manifeste par des références internes et des reprises d’un commentaire à l’autre qui signalent une familiarité avec la chaîne et un sentiment d’appartenance au collectif. Dans les fils observés, cet alignement s’énonce le plus souvent de manière brève et immédiatement lisible, via des remerciements, des formules d’approbation ou des marqueurs de familiarité, parfois associés à une relation para-sociale (Horton et Wohl, 1956). La reprise de punchlines, d’humour partagé et de références internes permet d’intervenir sans argumenter longuement, tout en affichant la maîtrise des codes. On le repère dans des marqueurs d’adressage (« merci », « bravo »), des évaluations brèves (« c’est carré », « classique ») et des indices de connivence (ironie, émoticones, reprises). Dans cette perspective, l’adhésion ne se réduit pas à un accord cognitif, elle constitue aussi une manière d’occuper la réception en public et de se positionner au sein du collectif. Ces formes d’adhésion se retrouvent sur plusieurs chaînes du corpus.

  • 1 La Tronche en Biais, 2016, « Les Pyramides, l’Univers et le Reste », YouTube, 20 févr. https://www. (...)
  • 2 La « pyramidologie » désigne un ensemble de théories pseudo-scientifiques attribuant aux pyramides (...)
  • 3 Les nombres de likes ne sont mentionnés que lorsqu’ils éclairent la visibilité relative d’un commen (...)

9À titre d’illustration, un live1 (direct) de la chaîne La Tronche en Biais avec une figure associée à la « pyramidologie »2, théorie alternative fréquemment articulée à des cadrages conspirationnistes, donne à voir ce registre d’adhésion. La vidéo cumule 1,66 million de vues et 16 460 commentaires. Dans ce fil, un commentaire fortement valorisé (674 likes, parmi les plus likés du fil3) condense cette familiarité : « Quel classique, je peux pas m’empêcher de regarder 10 minutes par-ci par-là de temps en temps ». Un autre formule l’adhésion sur le mode de l’auto-valorisation ironique : « Quand je me sens idiot, je viens écouter cette vidéo et très vite je reprends confiance en moi » (1 107 likes). L’énoncé fonctionne comme une évaluation comparative : le positionnement contre le « pseudo-scientifique » permet de se situer « du bon côté », celui de la lucidité, et de rejouer sur un mode humoristique une hiérarchie de compétence. L’adhésion s’exprime aussi par un humour de connivence fondé sur la reprise de répliques : sous ce live, un commentateur réemploie une phrase de l’invité, critiqué pour ses raisonnements pseudo-scientifiques, adressée à l’un des animateurs, docteur en biologie : « Vous n’êtes pas scientifique, vous êtes biologiste… Je vais garder cette réplique pour mes collègues de biologie ». La discussion se prolonge alors dans les commentaires sous forme de punchlines extraites de la vidéo, ce type de réemploi constituant une ressource de participation minimale. Par rapport à l’argumentation développée ou à la rédaction d’un commentaire original, la reprise de punchlines constitue une forme de participation à faible coût d’entrée : elle permet d’intervenir sans argumenter longuement, tout en signalant son appartenance au collectif et en se positionnant davantage comme spectateur complice que comme argumentateur ou contradicteur. La réception ne se limite donc pas à valider le contenu, elle produit un petit répertoire commun de formules reprises et réutilisables qui consolide la connivence. En même temps, cette connivence opère comme un filtre implicite, distinguant celles·eux qui ont les codes de celles·eux qui les découvrent.

  • 4 Hygiène Mentale, 2018, « L’Inexistence de Dieu – Raisonnement par Inférence », YouTube, 7 mai. http (...)

10Enfin, l’alignement se déploie aussi autour du travail de production et de la promesse de rigueur. La valeur attribuée à la vidéo tient à l’effort de documentation (sources citées en vidéo et/ou en description), à la pédagogie et à la vigilance critique, les commentaires saluant le travail, les recherches et les sources, et qualifient d’autant plus favorablement le vidéaste qu’il incarne une figure de rationalité. Par exemple, c’est le cas sous une vidéo4 de la chaîne Hygiène Mentale : « le BOULOT que représente une telle vidéo. J’ose même pas imaginer le nombres d’heures de documentation, de recherches… Bravo. La télévision est définitivement totalement dépassée en terme de contenu qualitatif » (1 000 likes).

Distinction et travail de frontière : la polarisation

11Si l’adhésion construit un « nous » par connivence, elle esquisse simultanément un travail de distinction. L’alignement ne consiste pas seulement à approuver un contenu, il contribue à tracer des frontières symboliques (boundary-work ; Gieryn, 1983 ; Lamont et Molnár, 2002), ici entre science et pseudo-science et, plus largement, entre interlocuteurs « recevables » et figures disqualifiées. Lorsque les vidéos portent sur une théorie réfutée ou sur l’un de ses promoteurs, une partie des commentaires se déploie non seulement pour approuver la démarche sceptique, mais pour qualifier l’adversaire, en le situant du côté de l’irrationalité, de l’imposture ou de la manipulation. Autrement dit, dans le fil étudié, plusieurs commentaires associent la disqualification de l’invité à une mise en avant de la méthode scientifique comme critère de légitimité. Un commentaire l’exprime nettement en liant accusation de manipulation et exigence de preuves : « [Nom du pseudo-scientifique] est toujours dans la manipulation. Depuis des années, il refuse de donner sources et calculs exacts. […] N’est pas scientifique qui veut ». Dans ce cas, la frontière est clairement épistémique : « la méthode scientifique » est posée comme critère de légitimité et l’invité est renvoyé du côté de l’imposture : l’adhésion au vidéaste devient inséparable d’une disqualification de l’autre. D’autres commentaires renforcent cette logique de démarcation : « Quand il commence à parler de la Miviludes [Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires]… On sent qu’il a peur d’être poursuivi. Après tout il est un gourou ». Le terme de « gourou » ne relève plus seulement d’un désaccord argumentatif, il produit une catégorisation morale. Une partie des échanges procède alors par attribution d’intentions, de statuts et de dangers potentiels. Le débat glisse ainsi du vrai/faux vers la (dis)qualification des personnes.

12Un second registre de distinction apparaît dans les récits autobiographiques, certains commentateurs racontant avoir cru à ces thèses avant d’en sortir : « Merci pour cet entretien. Dire que quand j’ai découvert ce type il y a plusieurs années, j’ai pu le croire… maintenant c’est effarant. Comme quoi on peut sortir de la bêtise ». Ce type d’énoncé est intéressant parce qu’il met en récit un déplacement biographique : il assume une croyance passée et la requalifie rétrospectivement, en rendant visible une rupture. L’alignement avec la communauté sceptique devient la preuve d’un progrès, d’un passage du côté de la lucidité, la rationalité fonctionnant comme principe de valorisation identitaire. Enfin, la distinction s’élargit à des catégories plus générales de publics.

« Beaucoup [de vidéastes sceptiques] correspondent au besoin de contrer les chaines négationnistes, conspirationnistes, platistes et autres […] On n’imagine pas ce qu’il peut y avoir comme gens à l’esprit tordu, c’est assez incroyable, et notamment chez des croyants intégristes ».

13Le travail de frontière est alors double : il identifie des adversaires collectifs (négationnistes, conspirationnistes, platistes) et leur attribue des propriétés morales ou cognitives (« esprit tordu », intégrisme). La réception produit ainsi un espace structuré en camps : le « nous » (rationnel, méthodique, vigilant) se définit en creux par un « eux » (irrationnel, manipulateur, dangereux). Ce travail de classification ne prend pas nécessairement la forme d’un engagement partisan explicite, mais il installe des lignes de partage qui relèvent d’abord d’une polarisation ordinaire, faite de différenciation et de désignation d’adversaires. Certains discours sont jugés non seulement faux, mais nuisibles ; certaines prises de parole ou certains discours sont requalifiés comme irrecevables et leurs auteur·ices disqualifié·es comme interlocuteurs légitimes. Cependant, cette polarisation franchit un seuil lorsqu’elle s’accompagne d’une montée en généralité (Rioufreyt, 2017). Dès lors que certains commentateurs écrivent « Cette méthode devrait être présentée dans nos écoles » ou remercient les vidéastes de les avoir « sorti[s] de [leurs] délires » et d’avoir donné « des outils pour analyser un peu mieux les informations qu’on [leur] balance à la gueule », la distinction ne se limite plus à un classement individuel, elle devient normative. Il s’agit de former, d’outiller, de diffuser la méthode. Autrement dit, le travail de frontière s’accompagne d’une projection institutionnelle. La lutte contre la désinformation cesse d’être seulement un échange en ligne et se reformule comme un enjeu collectif. C'est en ce sens qu'on peut parler d'un premier niveau de politisation.

Réceptions conflictuelles : polarisation et politisation

14Dans les fils associés aux vidéos de debunking, le conflit n’est pas un phénomène marginal. Le format même de la réfutation, qui vise des croyances mais aussi des promoteurs et des contre-discours, installe une scène propice à la polarisation. Le désaccord ne se réduit donc pas à un différend sur des énoncés, il contribue à structurer des appartenances et à rendre visibles des camps. Reconnaître, et souvent construire, un adversaire devient une manière de solidifier un « nous » et de hiérarchiser des positions jugées légitimes ou illégitimes. À ce titre, on peut parler d’une scénarisation du dissensus. Dans le prolongement des travaux de Sophie Duchesne et Florence Haegel (2004), on peut considérer que le désaccord polarise lorsqu’il suppose la reconnaissance d’un adversaire. Or, dans les séquences les plus commentées, l’opposant est souvent figuré sous des traits disqualifiants : naïf, gourou, manipulateur, « clown ». Le dissensus vise alors moins la délibération que la décrédibilisation et la conflictualité fonctionnerait davantage comme un dispositif rhétorique de disqualification que comme un espace de discussion contradictoire.

15Cette conflictualité scénarisée déborde les vidéos elles-mêmes. Dans les commentaires et les espaces périphériques, les soutiens les plus actifs miment les postures, le lexique et les cibles des créateurs de contenu. La prise de parole dissidente, ou simplement nuancée, est surtout contestée au nom d’exigences de preuve et de tenue de discussion, tout en pouvant générer de la visibilité et relancer l’engagement. On peut donc parler d’une polarisation ambivalente. D’un côté, ces contenus socialisent à des critères de véridiction et d’auto-défense épistémique ; de l’autre, ils consolident des appartenances de camp et réduisent les possibles discursifs. Plus qu’un débat, s’installe un spectacle de la raison combattante, adapté aux codes viraux de l’attention. L’humour, l’ironie, la provocation deviennent des ressources de marque (punchlines, montages dynamiques, musiques de tension, incrustations) et le registre critique peut glisser du démonstratif vers le performatif, où l’efficacité d’exposition prend le pas sur la minutie argumentative.

16L’étude de cas centrée sur la vidéo « Les complotistes sont-ils complètement cons ? » (encadré 1) permet de documenter empiriquement cette configuration. L’analyse du corpus de 18 822 commentaires fait apparaître une distribution plus nuancée que ne le laisserait supposer la vitrine des prises de position les plus saillantes. Une majorité de prises de parole relève d’une réception prudente ou indéterminée (≈ 58 %), tandis que les positions explicites se répartissent entre commentaires favorables (≈ 29 %) et défavorables (≈ 12 %). La conflictualité n’en est pas moins structurante. Si l’on neutralise les cas ambigus, la critique représente une part significative des prises de position exprimées (≈ 29 %) et elle alimente des cycles de réponses, de contre-réponses et de reprises attentionnelles. Autrement dit, la dissension explicite, même minoritaire en proportion, participe activement à la vitalité de l’espace et contribue paradoxalement au « buzz » de la vidéo, en augmentant l’engagement global.

17Surtout, l’examen qualitatif des fils conflictuels confirme un point décisif : le désaccord se structure rarement comme une controverse symétrique sur des preuves ou des sources. Il prend plus souvent la forme d’une contestation de la légitimité du debunking : ce qui est attaqué, ce n’est pas seulement ce qui est dit, mais qui le dit, avec quel droit, dans quel style et au service de quelles intentions supposées. La dispute se déplace ainsi du registre cognitif du vrai/faux vers celui des frontières de compétence, des statuts moraux et des manières jugées acceptables de « corriger ». Les extraits de commentaires cités ci-dessous ne sont pas mobilisés pour établir la « vérité » des intentions attribuées aux vidéastes, mais pour analyser des opérations de cadrage par lesquelles les commentateurs requalifient la scène, légitiment leur position et durcissent les frontières.

18Un premier registre critique moins les arguments que la posture du vidéaste, jugée arrogante, condescendante ou humiliante. Dans le corpus, la délégitimation est parfois formulée sans détour, en réduisant l’intervention à un style jugé disqualifiant : « Ahhh lala [nom du vidéaste] […] et son ego titanesque […] Chien de garde […]. Tout l’inverse de l’esprit critique ». La critique s’énonce alors comme dénonciation d’un rapport jugé méprisant aux publics visés, plutôt que comme réfutation de points précis. L’enjeu n’est plus épistémologique. Il devient interactionnel, puisqu’il s’agit d’évaluer comment la « correction » manque sa cible en installant une asymétrie morale, celle du « donneur de leçons » face au « ridicule ». Un second registre procède par renversement de l’accusation. Là où le debunking disqualifie au nom de la méthode, des opposants retournent l’accusation en requalifiant les sceptiques comme une instance dogmatique, non pas des démystificateurs, mais des croyants de la science, des militants de la rationalité, ou des relais d’un ordre dominant. Certaines formulations articulent explicitement cette requalification à un cadrage politico-social, donc à une politisation de la situation (« tribu », CSP+, « pensée unique »), ce qui déplace le conflit du vrai/faux vers l’accusation d’alignement idéologique. D’autres produisent une critique plus « épistémologique » en apparence, mais qui vise en réalité le statut de la science comme ressource de domination. La rationalité est soupçonnée d’être mobilisée comme arme de classement (ceux qui savent/ceux qui délirent), dans cette configuration, la science cesse d’être une grammaire commune d’arbitrage pour devenir l’objet même du litige. Ce renversement est parfois formulé sans détour :

« C’est un chien de garde de la pensée unique, il n’apporte rien sur un débat. J’aimerais le voir analyser la macronie, les traitements naturels ou alternatif qui sont à chaque fois décrédibiliser car n’ayant pas fait l’objet d’études. Il a une pensée orienté tous comme les autres zeteticien, c’est dommage c’est une discipline qui pourrait être intéressante si elle était pratiqué par des personnes qui ne mettent par leurs égo au centre de tous. C’est intéressant sociologiquement parlant les commentaires de sa tribu, j’ai l’impression d’être dans un meeting LREM, la crasse de la classe CSP+ ayant seulement des diplômes, une soif de reconnaissance et surtout d’avoir l’impression d’être plus intelligent que leur prochain ».

19On n’est déjà plus dans une dispute sur ce qui est vrai, mais dans une accusation d’alignement politique l’activité critique étant requalifiée en maintien de l’ordre symbolique :

« Vous êtes sur une chaine extrémiste dont l’idéologie défendue est le scientisme. Pour ces gens là il n’est pas acceptable d’avoir dans notre société des gens qui croient. Pour eux la croyance est dangereuse et dès que quelqu’un se met à croire à ceci ou cela il est mit symboliquement sur le bûcher. Ce genre de vidéo leur permette d’exacerber leur ressentit envers les croyants, de se fédérer autour d’ennemis communs… Au début je croyais que la zététique, c’était un endroit où on parlait de comment on fait de la science, en fait ca consiste uniquement à dire “regardez-moi ces cons, ils savent même pas lire une étude”. Mépris, intolérance et violence… rien de plus… ».

20Enfin, un troisième registre déplace le conflit vers un cadre communicationnel implicite qui ne serait pas respecté : les normes de discussion et le droit de juger. Les critiques sur le mépris, la condescendance ou la violence symbolique indiquent une fracture. Le procédé est perçu comme injuste lorsqu’il humilie, ridiculise, lorsqu’il transforme l’échange en scène de vainqueurs et de vaincus plutôt qu’en espace où l’erreur serait corrigible. Ces disqualifications s’accompagnent de soupçons quant aux intentions des vidéastes, accusés de servir un agenda politique, de censurer, de trier les commentaires, voire d’être payés. Même non étayés, ces soupçons jouent un rôle sociologique central. Ils requalifient la scène comme rapport de force. Si l’on suppose l’autre de mauvaise foi ou protégé par des asymétries (pouvoir de modérer, de hiérarchiser, de cadrer), la discussion cesse d’être un débat et devient une lutte pour la visibilité et la crédibilité. Cela peut prendre la forme de suspicion explicite : « ces gens sont payé par le gouvernement pour nous cacher la vérité ».

21En somme, la conflictualité observée se décrit moins comme un échange de contre-preuves que comme une série d’opérations de frontière : délégitimer ceux qui critiquent, retourner l’accusation (sectarisme/scientisme/police idéologique), déplacer le litige du vrai/faux vers la morale de la discussion et le droit de juger. C’est précisément en cela que la réception est politisable : elle met en jeu des hiérarchies (qui est compétent), des normes (comment on traite l’erreur) et des asymétries (qui contrôle l’arène). Cette ambivalence est centrale, puisqu’elle montre comment la lutte contre la désinformation socialise à des critères de vigilance critique, tout en consolidant des appartenances de camp et en rendant plus coûteuses les prises de position nuancées, souvent reléguées à la marge.

22Ces séquences conflictuelles font aussi quelque chose aux collectifs. À la suite de Georg Simmel (1908), on peut analyser le conflit comme un mode de socialisation, en ce qu’il resserre le « nous » en traçant des frontières et en stabilisant des normes de preuve et de critique. Mais la dynamique observée relève souvent moins d’un agonisme au sens de Chantal Mouffe (2005), où l’adversaire demeure un interlocuteur légitime, que d’un antagonisme rhétorique, où l’autre est construit comme un ennemi à disqualifier.

Réceptions discrètes : se taire, partager, se retirer

23Sur les plateformes, la participation constitue une épreuve. Exprimer publiquement un avis sous une vidéo de debunking, même bref, suppose d’entrer dans un espace d’exposition, de jugement et de confrontation potentielle où la prise de parole peut être immédiatement évaluée, discutée, disqualifiée ou retournée contre son auteur. Dans ce contexte, l’absence de commentaire ne saurait être interprétée mécaniquement comme une indifférence ou un désengagement. Elle peut relever d’un arbitrage, d’un retrait protecteur, ou d’une forme de présence discrète. Autrement dit, le silence est souvent le produit de coûts anticipés (symboliques, émotionnels, temporels ou d’engagement) qui pèsent sur la décision de prendre la parole. Cette dernière partie propose d’analyser ces coûts à partir des récits d’enquêté·es qui se définissent comme spectateurs réguliers, parfois engagés sur le plan cognitif ou moral, mais rarement visibles dans l’espace des commentaires.

Les coûts anticipés de la prise de parole publique

24Les raisons invoquées pour ne pas commenter renvoient d’abord à une illégitimité perçue, combinée à l’anticipation de la disqualification, à la fatigue du conflit et au calcul d’inutilité. Plusieurs enquêté·es décrivent ainsi l’espace des commentaires comme un lieu où il faut savoir anticiper les objections et où la moindre approximation peut se payer d’une disqualification immédiate. Cédric, 23 ans, étudiant en physique, explique qu’il suit régulièrement ces contenus sans intervenir : « Je regarde, mais je ne commente pas parce que je ne me sens pas toujours assez calé. J’ai l’impression que si tu n’es pas hyper solide, tu te fais démonter » (entretien à distance, mars 2025). L’abstention tient ici moins à un désintérêt qu’à une illégitimité perçue, renforcée par l’anticipation d’une sanction interactionnelle. Il poursuit : « L’idée de me faire tomber dessus pour un mot de travers, ou d’être immédiatement assigné à un camp, du genre “t’es un mouton” ou “t’es un idéologue”, ne me motive pas à lâcher un commentaire. J’ai pas envie d’être une cible ».

25L’espace des commentaires est alors décrit comme un théâtre de mise à l’épreuve. On s’expose à des corrections brutales, à l’ironie, à la moquerie, parfois à l’invective et l’on s’expose seul, sans garantie de soutien. Ne pas commenter, c’est éviter l’épreuve et éviter de transformer un moment de réception (regarder, comprendre, se faire un avis) en confrontation publique. Cette logique est renforcée par des normes implicites de style, punchlines et ironie, qui rendent la prise de parole plus coûteuse pour ceux qui s’en sentent éloignés. Plusieurs enquêté·es disent se sentir extérieurs à ces codes et considèrent que commenter reviendrait à entrer dans un monde où ils ne sentent pas à leur place et ne disposent pas des ressources nécessaires. L’anticipation d’un espace masculin et conflictuel, souvent mentionnée en entretien, rejoint les indicateurs déclarés par les créateurs de contenu (Dauphin, 2022) et contribue à « genrer » les coûts d’exposition, au moins tels qu’ils sont anticipés et racontés :

« J’ai pas forcément les codes, parfois je voulais intervenir, sur des vidéos sur le vaccin [Covid], mais quand j’ai vu les réactions, je me suis dit que je voulais pas entrer la dedans. En plus, en tant que femme et infirmière, je m’attendais à des réactions haineuses, la plupart sont des hommes et je me sens pas toujours à ma place » (Louise, 26 ans, infirmière, entretien à distance, janvier 2025).

26Les coûts de participation sont aussi émotionnels. Les enquêté·es décrivent parfois l’espace des commentaires comme saturé de tension : l’impression que « ça part vite », que les désaccords s’enveniment, que les échanges se figent en positions irréconciliables. Dans ces conditions, même lorsqu’ils ont un point de vue, ils préfèrent se retirer plutôt que d’alimenter un conflit qu’ils jugent stérile et contre-productif : « ça m’épuise », « j’ai pas l’énergie », « c’est sans fin », « j’ai autre chose à faire ».

27À cette charge émotionnelle s’ajoute donc un coût temporel où commenter implique souvent de répondre, puis de répondre encore, de vérifier, de suivre un fil, d’encaisser des notifications, de se laisser aspirer par une dynamique d’interpellations. Pour certain·es, l’économie de l’attention devient un motif explicite de retrait : ils veulent « prendre » ce qui les intéresse dans la vidéo, puis passer à autre chose, sans ouvrir une séquence d’interaction potentiellement interminable. C’est le cas de Théo, 26 ans, développeur, qui explique pourquoi il ne laisse plus de commentaires : « se battre contre des rageux qui ne veulent rien entendre, ça sert à rien et ça me fait perdre mon temps. Maintenant, je fais d’autres choses » (entretien à distance, mars 2025).

28Enfin, les entretiens suggèrent une hypothèse distributive. Ces coûts ne pèsent pas de manière uniforme selon les trajectoires et dispositions. Plusieurs récits laissent entendre que l’anticipation du jugement public et les expériences de disqualification associées peuvent être socialement situées (notamment selon la familiarité avec le conflit argumentatif, ou l’habitude de s’exposer dans des espaces mixtes et polarisés). Cette piste invite surtout à traiter le silence non comme une défaillance individuelle, mais comme un effet possible d’inégalités de légitimité dans l’espace public numérique.

Formes de présence discrètes et politisation ordinaire

29Une partie importante de la relation à ces contenus se joue dans des formes de présence discrètes, peu visibles pour la plateforme, qui invitent à ne pas confondre réception et participation visible (Livingstone, 2005 ; Patriarche et Dufrasne, 2014). Ces formes croisent une littérature déjà ancienne sur les « lurkers » (Falgas, 2017), entendus comme des usagers qui fréquentent régulièrement des communautés en ligne sans y contribuer visiblement, ou seulement de manière très occasionnelle. Ces travaux montrent que le silence ne renvoie pas seulement à un déficit d’engagement, mais à des motifs variés et à des conditions différenciées de participation (Preece, Nonnecke et Andrews, 2004 ; Sun, Rau et Ma, 2014). Toutefois, l’analyse s’en distingue en replaçant ces formes discrètes dans une économie de la visibilité, des coûts interactionnels et de la conflictualité propres aux espaces de commentaires sur YouTube. Il peut s’agir de regarder sans commenter, de retenir une idée sans la formaliser publiquement, d’en discuter avec quelques proches plutôt que dans l’espace des commentaires, ou d’ajuster progressivement ses manières de dire et de voir sans adopter une posture militante. Autrement dit, la réception s’inscrit souvent dans un registre de politisation ordinaire, faite de petits déplacements (dans les manières de juger, d’en parler, de partager) et de conversations situées, plus que de déclarations publiques.

30Un premier mode de présence renvoie à des réceptions faibles, au sens où l’engagement est réel mais souvent intermittent. Plusieurs enquêté·es décrivent une attention « par touches » : on regarde en faisant autre chose, on retient un argument, une formulation, un exemple, mais sans chercher à produire une position stabilisée ni à entrer dans la discussion. Ce type de réception n’est pas une pure passivité, il correspond plutôt à une manière d’intégrer le contenu à un régime d’attention limité, où l’enjeu est moins de participer que de se doter d’éléments pour comprendre, trier, ou simplement « se faire une idée ». Louise décrit comment elle peut parfois écouter des contenus de manière dilettante : « Je prends ce qui m’intéresse, j’écoute que d’une oreille, je ne suis pas à fond et je prends ce qui m’intéresse. Parfois, ça m’arrive de zapper des passages quand les vidéos sont longues » (entretien à distance, janvier 2025).

31Ce régime faible ressort aussi des entretiens, plusieurs enquêté·es insistant sur l’ambivalence des effets. Un contenu peut à la fois convaincre sur un point, agacer sur un autre, rassurer, inquiéter, ou laisser un doute. Mickaël, 31 ans chargé de communication, décrit ainsi un double mouvement : « Je regarde beaucoup de vidéos sceptiques, ça m’aide à déconstruire certains trucs. Mais, des fois je les trouve trop arrogants. […] Je suis croyant par exemple, et j’ai l’impression que ça fait de moi un débile à leurs yeux » (entretien à distance, avril 2025).

32Un deuxième mode de présence tient à la circulation privée. Là où la plateforme mesure principalement des gestes publics (like, commentaire, partage visible), la réception se prolonge souvent dans des échanges situés : messages envoyés à un ami, discussion en couple, débat entre collègues, partage dans un groupe WhatsApp. Ces pratiques ont deux propriétés importantes. Elles reposent sur des sélections relationnelles – on partage avec quelqu’un dont on anticipe la réception (accord, humour commun, intérêt, ou au contraire besoin d’être « convaincu ») – et le partage est souvent accompagné d’un commentaire d’orientation (« regarde ça », « ça résume bien », « tu vas voir », « c’est intéressant même si… »), qui constitue déjà une manière de cadrer le contenu et d’en faire un objet de discussion. C’est le cas de Cédric, qui partage les vidéos dans un groupe WhatsApp avec des amis : « Je préfère repartager dans un groupe privé, je sais à qui je parle et ça permet d’en discuter vraiment » (entretien à distance, mars 2025). La circulation privée n’est donc pas un simple transfert, elle procède à une mise en compatibilité entre un contenu public et des espaces sociaux numériques (ou non) où la discussion est moins exposée et plus maîtrisable : le débat se déplace vers des interlocuteurs choisis plutôt que vers des inconnus.

33Un troisième mode, plus discret encore, renvoie aux ajustements internes. Plusieurs enquêté·es disent utiliser ces contenus comme des ressources pour tenir une position dans d’autres espaces : « mieux répondre », « savoir quoi dire ». C’est le cas de Louise, qui estime que son grand frère est devenu complotiste depuis le Covid : « C’est à cause de mon frère que j’ai commencé à regarder ces vidéos, pour essayer de trouver des bons arguments pour lui montrer que le vaccin, c’est pas juste big pharma, mais qu’on en avait besoin ».

34Cette appropriation peut être pragmatique et parfois défensive. Il s’agit ici d’une politisation ordinaire, où ce qui compte n’est pas tant l’expression publique sur la plateforme que la capacité à se situer dans des conversations du quotidien, surtout lorsqu’elles sont sensibles, avec des proches. Dans cette perspective, la politisation n’apparaît ni comme une propriété stable des individus, ni comme une conséquence automatique de l’exposition à des contenus. Elle se donne plutôt à voir comme une série de prises graduées, souvent intermittentes, articulées à des contextes de discussion concrets. On peut alors la penser comme un processus situé et gradué (Lagroye, 2003). Par conséquent, l’abstention dans l’espace des commentaires est à considérer moins comme une absence que comme un déplacement : on se tait ici, mais l’on parle ailleurs, on n’écrit pas publiquement, mais l’on retient, l’on partage, l’on ajuste.

35À partir des entretiens, on peut distinguer trois formes idéal-typiques de présence peu visibles sur la plateforme. Le « spectateur discret » consomme régulièrement les contenus mais évite l’interaction publique : il retient quelques éléments, sans chercher à se positionner en commentaire. Le « passeur privé » prolonge la réception par des circulations ciblées (messages, discussions avec proches, collègues) : il sélectionne à qui envoyer et accompagne souvent le partage d’un cadrage. Le « débatteur intermittent » n’exclut pas de commenter, mais de façon ponctuelle et située (quand l’enjeu lui paraît important, quand l’ambiance semble « tenable »), en alternant prises de parole et retrait. Ces profils ne décrivent pas des catégories fixes. Un même individu peut passer de l’un à l’autre selon le contexte, la séquence polémique et les coûts anticipés de participation.

Tableau 1. Trois régimes de réception discrète

Spectateur discret

Passeur privé

Débatteur intermittent

Mode de réception

Consommation régulière sans interaction publique

Circulation ciblée vers des proches (messages, conversations)

Commentaires ponctuels, alternance parole/retrait

Visibilité publique

Nulle

Faible (privée)

Variable selon le contexte

Espace principal

YouTube (visionnage seul)

Messageries, WhatsApp ou équivalent, conversations orales

Commentaires YouTube

Coûts anticipés

Élevés, justifiant le retrait

Modérés, en raison du choix des interlocuteurs

Variables, évalués au cas par cas

Rapport à la politisation

Appropriation silencieuse

Micro-ajustements relationnels

Engagement situé et réversible

Effets de plateforme : tri, prime au clash

36Ce que la plateforme rend visible ne coïncide pas nécessairement avec ce que les publics font de ces contenus. Le tri par défaut des commentaires (« top ») stabilise une vitrine où quelques contributions remontent, deviennent des points d’entrée et orientent la tonalité de la discussion. Cette hiérarchisation favorise des prises de position immédiatement lisibles, déjà validées par des likes et des réponses, tandis que d’autres appropriations restent sans trace (écoute, hésitation, retrait) ou se déplacent hors des commentaires.

37Un premier effet tient à l’anticipation. Lire un fil dominé par des prises de parole saillantes, parfois agressives ou très sûres d’elles, incite à anticiper l’espace des commentaires comme une arène risquée, où l’on s’expose à la disqualification, à l’assignation de camp ou à l’engloutissement temporel. La hiérarchisation visible contribue ainsi à produire un environnement perçu comme hostile, lequel renforce l’abstention et laisse davantage de place aux intervenants les plus endurcis, confortant en retour la vitrine initiale. Ce mécanisme ressort aussi des entretiens, où le fil « top » est décrit comme un signal de l’ambiance et un prédicteur de risque.

38Un deuxième mécanisme concerne la prime à la saillance et la dynamique d’interpellation. Les formats de réponse en chaîne, la citation, l’ironie, la formule « qui claque » ou l’indignation sont des ressources efficaces pour capter l’attention et susciter des réactions. La discussion se déplace alors du contenu de la vidéo vers des interactions entre commentateurs, où l’enjeu revient souvent à se positionner et à disqualifier autrui. Dans ce cadre, la plateforme rend moins visibles les contributions prudentes, ambivalentes ou interrogatives, qui s’inscrivent mal dans la logique du clash (conflit).

  • 5 L’épinglage est une fonctionnalité de YouTube permettant au gestionnaire d’une chaîne de mettre en (...)

39Enfin, un troisième mécanisme tient aux asymétries de statut. Les réponses du vidéaste, l’épinglage5 éventuel et la présence d’habitués installent des positions inégales dans l’espace des commentaires. Pour les spectateur·ices de passage, la prise de parole peut apparaître à la fois plus exposée et moins utile. On anticipe qu’elle sera peu entendue, ou qu’elle déclenchera une épreuve interactionnelle coûteuse. La plateforme ne se contente pas d’héberger des réceptions, elle en ordonne la visibilité et participe ainsi au renchérissement des coûts anticipés de participation.

Conclusion

40Cet article a abordé la réception ordinaire du debunking sur YouTube comme une épreuve de participation sous contrainte de visibilité. En articulant l’analyse d’un corpus de commentaires et d’entretiens, il met en évidence trois mécanismes complémentaires. D’abord, la hiérarchisation des prises de parole par l’interface et les métriques stabilise une vitrine et oriente l’entrée dans la discussion. Ensuite, la scénarisation du dissensus valorise des formats conflictuels et tend à transformer la réception en affrontement polarisé, susceptible de prendre une portée plus explicitement politique. Enfin, ces dynamiques produisent des coûts interactionnels qui rendent la prise de parole risquée, fatigante ou perçue comme inutile et déplacent une partie de l’activité critique hors des espaces publics de commentaire. La politisation qui se joue ici n’est donc pas seulement affaire d’opinions exprimées, mais de cadres de participation : ce que la plateforme rend plus probable, plus visible et plus « récompensé » pèse sur les styles de discussion, les frontières de légitimité et les conduites de retrait.

41Ces résultats invitent à déplacer le regard sur la désinformation. Au-delà de « l’efficacité cognitive » des dispositifs de debunking, il s’agit de saisir ce que ces contenus font aux publics en termes d’appartenances, de frontières, de coûts de participation et de styles de dispute. Ils suggèrent aussi une piste plus générale : la politisation sur les plateformes ne se mesure pas seulement à l’intensité des engagements visibles, mais aussi à l’organisation inégale de la prise de parole et aux formes de présence discrètes que la visibilité rend nécessaires. À partir de ces trois régimes de réception (alignement visible, réception conflictuelle et présence discrète), on peut alors esquisser une typologie transversale des positions observables dans les fils de commentaires. Ces positions ne recoupent pas exactement les trois régimes analysés plus haut : elles les traversent et les combinent. On distingue ainsi, de manière idéal-typique, les « alignés durs », dont la participation consolide le camp par la célébration du vidéaste, la reprise de ses catégories et la disqualification systématique des adversaires ; les « opposants », qui contestent la légitimité de la démarche sceptique par le soupçon d’intention, l’invective ou le retournement de l’accusation ; la « police du style », parfois en accord sur le fond mais critique sur la forme (condescendance perçue, humour jugé méprisant, effets d’humiliation), et qui déplace le conflit du contenu vers les normes de discussion ; enfin, les « ambivalents » ou « pacificateurs », qui tentent la nuance, appellent au calme ou se tiennent en retrait face à la polarisation. Cette typologie des formes ne vise pas à figer des profils : un même individu peut passer de l’une à l’autre selon le contexte, le sujet et les coûts anticipés de la prise de parole. Elle décrit des régimes de participation inégalement compatibles avec le fonctionnement de la plateforme. Les prises de position saillantes y gagnent en visibilité, tandis que les appropriations prudentes, relationnelles ou silencieuses se raréfient publiquement, non parce qu’elles disparaissent, mais parce qu’elles se déplacent ou restent sans trace.

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Bibliographie

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Notes

1 La Tronche en Biais, 2016, « Les Pyramides, l’Univers et le Reste », YouTube, 20 févr. https://www.youtube.com/watch?v=OL0E3zpAB_A (consultée le 15 avr. 2026).

2 La « pyramidologie » désigne un ensemble de théories pseudo-scientifiques attribuant aux pyramides d’Égypte des propriétés surnaturelles, des fonctions technologiques avancées ou des origines extra-terrestres. Fréquemment articulée a des cadres conspirationnistes plus larges, elle constitue un objet récurrent de réfutation dans les chaînes sceptiques francophones.

3 Les nombres de likes ne sont mentionnés que lorsqu’ils éclairent la visibilité relative d’un commentaire dans le fil. Dans les autres cas, les extraits sont cités pour leur valeur qualitative et analytique.

4 Hygiène Mentale, 2018, « L’Inexistence de Dieu – Raisonnement par Inférence », YouTube, 7 mai. https://www.youtube.com/watch?v=0wAy0Kptq3c (consultée le 15 avr. 2026).

5 L’épinglage est une fonctionnalité de YouTube permettant au gestionnaire d’une chaîne de mettre en avant un commentaire en haut du fil de discussion, quelle que soit sa position dans le tri par défaut. Le commentaire épinglé reste visible en tête de section aussi longtemps que le créateur le souhaite, ce qui lui confère une visibilité accrue et un statut particulier dans l’économie du fil.

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Pour citer cet article

Référence papier

Florian Dauphin, « Débattre, disqualifier, se taire »Questions de communication, 49 | 2026, 53-72.

Référence électronique

Florian Dauphin, « Débattre, disqualifier, se taire »Questions de communication [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 10 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/43230 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ebo

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Auteur

Florian Dauphin

Carism, Habiter le monde, Université Paris-Panthéon-Assas, Université de Picardie Jules Verne, F-80025 Amiens, France
florian.dauphin[at]u-picardie.fr

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