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Dossier. Politisation des publics numériques

Politiser des lycéens au-delà du clic ?

Le cas d’un dispositif de participation numérique de Greenpeace pour plus de menus végétariens dans les cantines
Politicizing high school students beyond the click? The case of a Greenpeace digital participation campaign for more vegetarian meals in school canteens
Jean-Baptiste Paulhet
p. 73-104

Résumés

L’article interroge la capacité des dispositifs numériques de participation à contribuer à la politisation des jeunes, au-delà du simple clic. À partir de l’étude du dispositif « #Plus Végé au lycée », lancé par Greenpeace France pour promouvoir l’introduction de menus végétariens dans les cantines, il analyse la manière dont des lycéens se sont appropriés cette campagne. L’enquête s’appuie sur une méthodologie de participation-observante, un questionnaire en ligne et plusieurs entretiens semi-directifs. Les résultats montrent que, malgré un nombre limité de participants, le dispositif a favorisé l’émergence d’une expérience militante capacitante, combinant engagement en ligne et actions de terrain. Toutefois, l’étude souligne les limites sociales de cette politisation, qui touche principalement des jeunes déjà sensibilisés à l’écologie. Elle contribue ainsi aux débats sur la complémentarité entre participation en ligne hors ligne, et sur les stratégies organisationnelles visant à renouveler les formes d’action collective.

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Texte intégral

1Entre marche et grève pour le climat, l’environnement apparaît comme une cause qui mobilise, en particluier la jeunesse. Sans tomber dans l’illusion d’une génération climat (Lardeux, 2023), un rapport du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc) de 2020 met en lumière l’environnement comme « premier moteur d’engagement des jeunes » (Brice Mansencal et al, 2022 : 49). Il apparaît que leurs pratiques de participation politique s’inscrivent moins dans un militantisme traditionnel que dans une participation politique en ligne expressive (Monnoyer-Smith et Wojcik, 2014). Dans cette perspective, le rapport du Crédoc (Millot et al., 2024 : 9) souligne que la signature d’une pétition ou la défense d’une cause en ligne est « la principale forme de participation à la vie citoyenne et politique ». En effet, les formes de participation politique se sont transformées avec l’appropriation massive par les citoyens des technologies numériques d’information et de communication (TNIC). Elles s’inscrivent désormais dans un nouveau cadre de l’action collective, celui de la « connective action » (Bennett et Segerberg, 2012). Les citoyens, et en premier lieu les plus jeunes d’entre eux, participent en ligne de manière beaucoup plus libre, c’est-à-dire sans forcément être affiliés à une organisation et en tenant un discours qui leur est propre (Milan, 2015 ; Greffet et Wojcik, 2018 ; Boyadjian, 2020). Toutefois, ces formes de participation politique renouvelées ne suppriment pas des pratiques traditionnelles comme le bénévolat. Selon le rapport du Crédoc (Millot et al., 2024), le bénévolat des jeunes au sein d’associations reste bien établi et en progression (« 30 % des 15-30 ans sont des bénévoles “réguliers” »). Cette coexistence de pratiques en ligne et hors-ligne pose la question de leur articulation. Comme le précise le rapport du Crédoc (ibid.), il existe « une réserve d’engagement associatif » et c’est ainsi 19 % des jeunes-non-bénévoles qui se disent prêts à le devenir en soutien d’une association environnementale. Je propose d’investiguer ce potentiel d’engagement, son articulation avec des formes de participation en ligne et ses effets de politisation. Je le ferai en prenant pour cas d’étude une association environnementale emblématique : Greenpeace. Une association d’un genre particulier dans la mesure où cette association, fondée en 1971, s’est construite autour d’une pratique spécifique : le plaidoyer. Il s’agit d’une pratique d’influence qui s’est progressivement institutionnalisée sous la forme de campagnes (Keck et Sikkink, 2002 ; Della Porta et Rucht, 2006). Plus qu’un simple lobbying moral, il s’agit ainsi d’une pratique qui s’appuie sur un large répertoire d’action collective (Le Mazier, 2020) visant à faire pression sur des décideurs et à mobiliser l’opinion publique (Ryfman, 2004 ; Prakash et Gugerty, 2010 ; Paulhet, 2024). Au regard de cet objet d’étude, je déterminerai comment une association de plaidoyer peut capter l’envie d’agir de la jeunesse pour l’environnement au-delà du clic et ainsi contribuer à sa politisation.

  • 1 Traduction du slacktivisme proposée dans l’article consacré à ce concept par Chiraz Dabbabi, Mireil (...)

2Cette question rejoint un débat qui traverse la littérature scientifique autour des effets de la participation associée à une organisation et qui a vu s’affronter différentes visions (Mabi, 2024). A contrario d’une première approche assez cyber-optimiste autour des impacts de renouvellement induits par la participation en ligne, des chercheurs y ont vu un process de substitution. C’est ainsi qu’a émergé le concept de « slacktivism »1 (Morozov, 2012), qui conçoit la participation en ligne comme un engagement de confort, au détriment d’un engagement de terrain aux effets réels. Cette vision a été très discutée et c’est une thèse de la complémentarité qui s’est par la suite imposée (Karpf, 2010 ; Fuchs, 2014; Kristofferson, White et Peloza, 2014 ; Dabbabi, Lalancette et Trepeuch, 2022). La participation en ligne y est décrite comme le début d’un processus de participation qui peut conduire à une implication militante plus poussée (Karpf, 2010 ; Fuchs, 2014; Kristofferson, White et Peloza, 2014, Debbabi, Lalancette et Trepeuch, 2022). Dans le cadre de ce débat, une meta-analyse de Shelley Boulianne et Yannis Theocharis (2020), fondée sur les résultats de 106 enquêtes sur les usages des réseaux sociaux numériques (RSN) des jeunes et ses impacts sur l’engagement dans la vie politique et civique, propose une perspective complémentaire intéressante. Leur étude démontre que ce n’est pas tant l’usage qui se révèle ou non un déterminant de la participation politique hors-ligne mais bien le type d’usage. Par conséquent, il apparaît bien que les RSN peuvent être une porte d’entrée de l’engagement militant à condition qu’ils s’inscrivent dans une dimension politique préalable. Quoi qu’il en soit, cette opposition du en-ligne et hors ligne apparaît aujourd’hui dépassée. Comme le propose James Dennis (2019) dans son ouvrage Beyond Slacktivism (Au-delà du « slacktivisme »), il s’agit de réinscrire la participation politique en ligne dans un cadre beaucoup plus global, non déterministe et de l’étudier au-delà d’un acte unique. Il faut ainsi la replacer dans un continuum de participation, alternant le en-ligne et hors-ligne, qui in fine façonne les identités politiques des citoyens.

3Je propose d’étudier ce continuum de participation comme partie-prenante d’un processus de politisation des individus auquel serait à même de contribuer une association de plaidoyer. En effet, par son travail de mobilisation de publics, une association de plaidoyer contribue à développer des pratiques de confrontation envers l’État et ses représentants. Il s’agit ainsi d’observer une forme alternative de politisation des individus qui serait à même « d’émerger dans l’expérience et la mise en cause des logiques de distribution des ressources » (Déloye et Haegel, 2019 : 76). Cette forme de politisation s’apparente à une forme d’acculturation au politique par le biais d’une « expérimentation » (Dewey, 1954) rendue possible par une médiation associative. De fait, pour atteindre ses objectifs, une association de plaidoyer doit proposer des dispositifs de participation en ligne qui sont le résultat d’une double médiation, à la fois technique et sociale (Jouët, 1993). Cette double médiation, issue de choix de configurations (Badouard, 2014 ; Mabi, 2016), implique que la participation en ligne ne se déploie pas dans une forme unique, mais s’articule autour de deux dimensions (Han, 2014). La première se définit au regard d’une forme de participation dont la caractéristique est de pouvoir se rendre visible dans un espace numérique, elle se fonde sur des propositions de participation de type transactionnel qui visent à inciter le plus grand nombre de personnes possibles à agir. Cette dimension de la participation est très instrumentale, car elle positionne la participation au service direct de l’objectif d’une organisation sans que le participant ne reçoive d’autre réelle rétribution que d’avoir pu contribuer à atteindre cet objectif. La seconde dimension est celle d’une forme de participation qui se définit dans sa capacité à connecter le participant à une organisation, elle se fonde sur des propositions de participation de type transformationnel, pour engager dans la durée les participants et créer un attachement affectif qui perdure au-delà du clic. Cette idée a été développée très tôt par Sherry R. Arnstein (1969), avec son concept de « l’échelle de la participation citoyenne ». Selon ce concept, la participation engendre un pouvoir de contrôle plus ou moins grand et elle est surtout progressive : elle progresserait depuis son échelon le plus bas, qui voit uniquement le participant avoir voix au chapitre, à son échelon le plus haut, qui envisage le participant comme un partenaire à même d’avoir un contrôle sur les décisions. Ce concept fait aussi écho au concept de la « pyramide de Milbrath » qui fait état d’une graduation de la participation politique (Milbrath, 1965). Cette dimension de la participation doit ainsi s’envisager au regard d’une capacité à engager progressivement le participant et donc contribuer à sa politisation.

  • 2 Giec, 2019, « Changement climatique et terres émergées », Intergouvernmental Panel on Climate Chang (...)
  • 3 Plateforme GreenVoice et ses pages web consacrées au dispositif #PlusDeVégé au lycée. Accès : https (...)
  • 4 Association étudiante émanant de YFC dissoute en 2022.

4Pour comprendre la manière dont une organisation peut générer cette forme de participation plus connectée et ses effets de politisation, je propose d’étudier les pratiques de l’organisation Greenpeace et particulièrement la campagne agriculture de sa branche française. Greenpeace France (GPF) a développé depuis 2017 une campagne qui a pour objectif l’augmentation du nombre de menus végétariens servis dans la restauration collective. Cette stratégie vise à faire progresser un nouveau type de régime alimentaire plus végétarien, identifié par le Groupe d’experts intergouvernementale sur l’évolution du climat (Giec) comme un moyen d’adaptation et d’atténuation au réchauffement climatique2. Ce cadrage autour de la diminution de la consommation de viande comme outil du réchauffement climatique est un sujet émergeant dans le débat public. Comme l’a démontré une étude comparative conduite dans trois pays européens, ce sujet reste confidentiel du fait d’un traitement médiatique qui associe encore peu ces deux éléments (Palau-Sampio, Rivas-de-Roca et Fernández-Peña, 2022). En France, c’est une trajectoire argumentative qui commence à se structurer. GPF a déjà obtenu un premier succès en 2018 avec l’adoption à l’Assemblée nationale, dans le cadre de la loi Egalim, d’un article prévoyant l’introduction d’un repas végétarien hebdomadaire dans les cantines scolaires, à titre d’expérimentation, pour une durée de deux ans. Dès lors une nouvelle phase de campagne a débuté visant à rendre pérenne cette disposition législative et à obtenir des avancées supplémentaires dans plusieurs villes de France. C’est dans ce cadre que le dispositif intitulé « #PlusDeVégé au lycée » a été lancé en octobre 2020. Il consiste à permettre à n’importe quel lycéen de se mobiliser en publiant une pétition en ligne pour demander plus de menus végétariens dans son lycée. Hébergé en grande partie sur la plateforme de pétitions à la demande GreenVoice.fr3, ce dispositif a été construit en collaboration avec trois autres associations, l’association végétarienne de France (AVF), l’association Youth for Climate France (YFC) et Résilience France (RF)4. Via ce dispositif, 91 pétitions lycéennes ont été lancées et ont récolté 5 256 signatures entre octobre 2020 et juillet 2021 (présentation en annexe des dates clés du dispositif). Le choix de GPF de déployer cette campagne à l’échelle locale des établissements scolaires s’avère stratégiquement pertinent au regard des travaux sur la politisation des cantines en France. Hélène Caune, Florent Frasque et Simon Persico (2023) ont montré que si les débats autour des menus scolaires se structurent nationalement autour de trois grands clivages (laïcité et islam, écologie et productivisme, enjeux économiques et sociaux), c’est précisément le clivage écologie/productivisme qui engendre le plus de conflits à l’échelle locale, davantage encore qu’à l’échelle nationale. En ciblant l’échelon lycéen, le dispositif #PlusDeVégé s’inscrit ainsi dans cet espace de tension locale, là où la politisation de l’alimentation végétarienne est la plus vive et potentiellement la plus mobilisatrice. Il s’agit dès lors d’examiner dans quelle mesure cette stratégie de localisation du plaidoyer parvient effectivement à activer cet espace conflictuel et à en faire un levier de politisation pour les lycéens qui s’en emparent.

5Pour étudier les résultats et les effets de politisation de ce dispositif. Je m’appuie sur une démarche de « participation-observante » (Soulé, 2007) qui s’étend de septembre 2020 à septembre 2021. Mon enquête s’étend au-delà d’une observation participante dans la mesure où elle se caractérise par « un investissement important, ou particulièrement prolongé, au sein d’un groupe, d’une communauté ou d’une organisation » (ibid. : 130). L’objectif est de souligner tout au long de ce travail l’implication active dans la réflexion et la conception de la campagne ainsi que de ses dispositifs associés, au-delà d’une simple posture d’observateur qui m’a permis d’être considéré comme un acteur à part entière de l’organisation. La casquette de chercheur que l’on m’a attribuée à mon entrée dans l’organisation s’est très vite effacée au profit de celle d’un salarié comme les autres, disposant simplement d’une expertise spécifique sur les questions de numérique, position qui m’a permis de suivre au quotidien le déroulement de la campagne, au plus proche des pratiques des lycéens engagés dans le dispositif. De plus, j’ai pu investiguer au plus proche du terrain et faire corps avec les acteurs de l’organisation, constituant un matériel d’enquête pertinent afin d’étudier le dispositif dans sa globalité et dans la durée (de sa conception à sa réception). Néanmoins, cette démarche invite à prendre des précautions épistémologiques.

  • 5 Les pétitions lycéennes, ayant obtenu 58 signatures en moyenne par pétition, j’ai interrogé 4 lycée (...)

6Au-delà de mes observations, j’ai objectivé plus précisément les intentions et le ressenti des concepteurs du dispositif, en ayant réalisé trois entretiens semi-directifs quelques mois après la fin du dispositif (chargé·e de campagne de GPF, chargé·e de campagnes citoyennes GPF, chargé·e de campagne de l’AVF). Pour évaluer la réception du dispositif par les lycéens, je m’appuie sur un questionnaire en ligne administré en deux vagues auprès de l’ensemble des lycéens ayant lancé une pétition. Une première version, centrée sur la caractérisation du participant, les motivations au lancement et l’expérience initiale de participation, a été envoyée quelques jours après le lancement de chaque pétition. Une seconde vague a été administrée en juillet 2021 afin de dresser un bilan de la campagne : actions menées, résultats obtenus et niveau de satisfaction. Les deux vagues ont été transmises par courrier électronique et via les groupes WhatsApp, constitués au cours de la campagne, et ont fait l’objet d’une relance téléphonique individuelle pour optimiser le taux de retour, qui s’établit à 65 %, soit 59 répondants sur 91 pétitionnaires. Conçu dans le cadre d’une démarche de recherche-action menée en concertation avec les équipes de GPF, le questionnaire poursuivait une double finalité : répondre aux exigences scientifiques de l’enquête tout en fournissant aux concepteurs du dispositif des données opérationnelles leur permettant d’en optimiser l’accompagnement. Parmi les 42 questions élaborées, cette double perspective a conduit à prioriser le questionnement autour des dynamiques de participation au détriment d’une caractérisation sociologique plus exhaustive des répondants. Les données disponibles sur ce plan restent alors volontairement limitées à la sphère lycéenne – on sait par exemple que les répondants sont quasi exclusivement issus de la filière générale, un seul étant scolarisé en filière technologique. Il s’est agit de compenser partiellement ce biais en réalisant huit entretiens semi-directifs avec des lycéens sélectionnés pour représenter une variété de participation au sein du dispositif5. Il faut noter une limite à l’analyse de ce dispositif expérimental du fait de son déploiement en contexte sanitaire de pandémie du Covid-19 : cela a restreint mon enquête ne permettant pas d’aller réaliser une analyse ethnographique de la réception de la campagne dans un lycée et il a conduit à un dispositif plus allégé qu’initialement prévu. Pour analyser la capacité du dispositif de GPF à politiser les plus jeunes au-delà du clic, je présente dans un premier temps l’analyse communicationnelle, notamment par le design (Mabi, 2016 ; Huré, 2017), afin de qualifier sa nature et ses intentions. Dans un deuxième temps, j’expose sa réception par les lycéens et sa capacité à générer ou non une forme de participation au-delà du « slacktivism ». Pour finir, j’étudie les effets de participation liés à ce type de dispositif. Mon regard dépasse la capacité d’un lycéen à faire évoluer les pratiques de sa cantine scolaire, pour s’attacher aux effets plus larges du dispositif sur la politisation de ses participants.

Une forme de participation simplifiée, personnalisée et autonomisée

7Dans l’espoir de mobiliser un public de lycéens, une équipe de campagne de Greenpeace a eu pour ambition de concevoir une déclinaison de son plaidoyer national avec un dispositif adapté à leurs nouvelles pratiques de mobilisation :

« Notre équipe s’est saisie du sujet en ciblant une audience spécifique qui était les jeunes, spécifiquement les lycéens parce que c’est une audience que l’on sait impliquée sur ces questions, concernée par ces questions environnementales et notamment c’est une audience qui a déjà adopté des habitudes alimentaires dans ce sens-là, enfin beaucoup plus que la moyenne des Français. Il y a beaucoup plus de végétariens chez les jeunes et c’est un sujet qui était beaucoup plus facile à aborder avec eux. Et donc l’idée, c’était de cibler spécifiquement cette population-là en leur proposant de faire du plaidoyer à leur échelle en fait, c’est-à-dire qu’on passait d’un niveau de plaidoyer national à un niveau très local au sein de l’établissement et au sein du lycée pour leur expliquer qu’ils pouvaient, qu’ils avaient la possibilité de faire évoluer les pratiques dans leur lycée. Et donc on a mis en place tout un dispositif d’accompagnement, alors dans un premier temps de communication pour les toucher, mais ensuite d’accompagnement et de soutien avec des documents, des sessions de discussion pour les coacher, pour les accompagner dans ce projet-là » (chargé·e de campagnes citoyennes GPF, entretien à Paris, avr. 2022).

8Cet extrait est révélateur d’une logique de ciblage stratégique. Les lycéens ne sont pas mobilisés en tant que citoyens ordinaires, mais comme un public a priori réceptif, déjà porteur de pratiques alimentaires alternatives. Par ailleurs, la référence à un « dispositif d’accompagnement » structuré en amont révèle que la participation promue, bien que présentée comme autonome, s’inscrit d’emblée dans un cadre organisationnel étroitement balisé.

Le design du dispositif numérique

9Au regard de l’ambition portée par ce discours, je propose d’analyser les spécificités du dispositif « #Plus Végé au lycée » afin d’évaluer dans quelle mesure il répond aux intentions de ses concepteurs. Pour ce faire, je vais procéder à son analyse communicationnelle par le design afin de, comme le propose Clément Mabi (2016 : 9) « capter les intentions des concepteurs et observer la mise en technologie d’un projet politique ». Pour le dire autrement, il s’agit d’étudier les agencements de technologie du dispositif réalisés « dans le but de produire un modèle de participation » (Badouard, 2014 : 35). D’abord, ce dispositif se compose de contenus publiés sur les réseaux sociaux numériques (RSN), soit des éléments de discours qui visent à mettre en visibilité la proposition de participation politique. Pour engager des lycéens au sein du dispositif, les organisations ont stratégiquement privilégié une communication sur le RSN plébiscitée par cette audience : Instagram. Elles l’ont fait en ayant recours à des mèmes, soit des « productions textuelles, graphiques et polysémiques prenant appui sur la culture populaire pour traiter de thématiques sociales, économiques, politiques ou culturelles variées » (Eyries, 2023 : 528).

« On est reparti de la tendance du moment qui était de détourner des images, donc des mèmes et, en fait, l’intérêt, c’est que ce sont des images qui circulent partout, mais qui sont détournées avec des messages très spécifiques et donc chacun peut se les approprier et détourner les messages. Nous on a détourné des mèmes qui marchaient bien avec des messages liés au végétarisme et aux conséquences de la consommation de viande d’élevages intensifs sur l’Amazonie. Donc on a utilisé ça et effectivement, ça a créé pas mal de discussions et d’engagements et, en fait, c’est d’un point de vue communication, à nous d’aller chercher les lycéens » (chargé·e de campagnes citoyennes GPF, entretien à Paris, avr. 2022).

10Parce qu’ils sont compris dans une culture numérique (Cardon, 2019), les mèmes favorisent l’engagement de publics qui n’ont pas l’habitude de s’engager sur des sujets politiques (Wagener, 2022). Les mèmes sont alors des contenus au potentiel viral (Nieubuurt, 2021). Les associations ont ainsi obtenu une forte visibilité avec, par exemple, la publication sur Instagram d’un mème ayant recueilli plus de 12 800 « J’aime » (Figure 1). Le questionnaire en ligne, réalisé auprès des lycéens, démontre la capacité du dispositif à engager via ce canal de communication. 70 % des répondants déclarent avoir pris connaissance du dispositif sur Instagram. Cette capacité à visibiliser la proposition de participation a été accentuée par une diffusion coordonnée et en réseau des différentes associations parties-prenantes du dispositif (Paulhet, Mabi et Flacher, 2022). L’équipe de campagne de GPF avait mis une bibliothèque de mèmes à disposition des associations partenaires que ces dernières ont pu, à leur tour, partager sur leurs différents RSN.

Figure 1. Publication Instagram du 24 novembre 2020 sur le compte de Greenpeace France

Figure 1. Publication Instagram du 24 novembre 2020 sur le compte de Greenpeace France

11Dans un second temps, le dispositif se matérialise autour de la plateforme web greenvoice.fr et son architexte, c’est-à-dire « les objets informatiques qui sont en position de régir l’écriture, de lui donner ses formats et ses ressources » (Tardy et Jeanneret, 2007 : 24). C’est la configuration spécifique de l’architexte qui cadre la forme de participation autorisée et attendue des concepteurs. Dans le dispositif « #PlusDeVégé au lycée », elle tend à guider pas à pas le lycéen pour mettre en ligne une pétition associée à son lycée. Une analyse par le design de la plateforme web met en lumière la construction d’une forme de participation qui s’opère en quatre étapes (Figure 2). La première étape structure un cadrage préliminaire : avant de naviguer sur la plateforme web, le lycéen a une connaissance limitée des attendues de participation. En se rendant sur la page d’accueil, il lui est signifié que participation au dispositif passe par la rédaction d’une pétition, présentée comme un acte participatif très simple, s’opérant en « quelques clics ». Cette simplification rhétorique de l’acte pétitionnaire opère une dépolitisation de surface, masquant la dimension conflictuelle inhérente à toute démarche de plaidoyer et qui pourrait être un frein à l’engagement. Dans le même temps, cette participation simplifiée qui se dessine, est renforcée par un discours rassurant : « tu seras accompagné au cours des différentes étapes de ton projet par les équipes GreenVoice ». La deuxième étape consiste en l’identification du décideur visé par la pétition : le lycéen est ainsi invité à identifier la personne à laquelle il va adresser sa pétition, c’est un champ obligatoire à renseigner qui marque le début d’une construction d’une participation pensée comme personnalisée. La troisième étape est la rédaction de la pétition : le lycéen se voit proposer une pétition pré-rédigée. Il lui est demandé de l’adapter à minima à son contexte (comme en indiquant le nom de son lycée) et des conseils lui sont fournis pour respecter le cadre d’une « bonne pétition ». Dans cette perspective, il se doit de respecter un nombre de caractères limités pour chaque champ, qu’il doit obligatoirement remplir. La pétition pré-rédigée n’est pas qu’un outil de facilitation, elle normalise un registre argumentatif et conforme aux standards du plaidoyer institutionnel, laissant peu de marge à une reformulation autonome du problème par les lycéens. La dernière étape est un cadrage final du rôle de participation attendu : le lycéen se voit préciser en détails son rôle, il lui est conseillé de ne pas agir seul, de commencer à récolter des signatures et de lire un guide qui détaille les étapes à suivre pour faire aboutir sa pétition. Ce discours dessine une participation autonomisée, inscrit dans un cadre contrôlé par l’association. Il est ainsi précisé au lycéen qu’il sera contacté par l’organisation pour participer à « une réunion de briefing » en ligne et pour intégrer un groupe de discussion sur Whatsapp avec d’autres lycéens.

Figure 2. Processus de création d’une pétition #PlusDeVégé sur la plateforme web GreenVoice.fr

Figure 2. Processus de création d’une pétition #PlusDeVégé sur la plateforme web GreenVoice.fr

12Le processus de mise en écriture d’une pétition apparaît comme similaire à celui décrit par Isabelle Huré (2017) dans le cadre de son article consacré à la plateforme de pétition Change.org. Cette configuration s’inscrit dans une forme de standardisation de la pétition à la demande qui a émergé dans le sillage de nouvelles organisations de plaidoyer médiées par internet, telles que Change.org ou Avaaz (Hestres, 2014 ; Vromen, 2016 ; McInroy et Beer, 2020). La plateforme GreenVoice, qui héberge le dispositif, s’inscrit dans cette perspective. Elle n’a ainsi pas été développée par les équipes de GPF, l’architecture technique a été proposée par l’entreprise ControlShift6 qui propose une plateforme de pétitions en marque blanche à de nombreuses associations à travers le monde. Les salariés de Greenpeace n’ont fait que traduire et adapter à la marge la plateforme à leurs besoins de campagne. Ce parcours de création d’une pétition dessine la figure d’un pétitionnaire attendu, déjà bien identifié dans la littérature comme celui d’« un pétitionnaire idéal communicant et connecté » (Huré, 2017 : 84). Il s’appuie sur deux formes de gouvernementalité numérique (Mabi, 2016) qui oscille entre la contrainte et l’incitation. En utilisant ce procédé, la plateforme numérique instaure une forme de participation autorisée, soit une participation simplifiée, personnalisée et autonomisée.

Les effets du dispositif numérique sur la forme de participation

13Ce dispositif construit une nouvelle forme de participation qui doit être réinscrite plus spécifiquement dans la perspective d’un renouveau du pétitionnement (Contamin et al., 2020). Les pétitions en ligne sont devenues incontournables dans la vie démocratique et certaines pétitions en ligne dépassent même régulièrement le stade de la contestation en ligne pour se transformer en véritables événements politiques (Bousquet, Smyrnaios et Marty, 2019). Par leur profusion et leur large circulation, les pétitions apparaissent comme l’un des éléments symboliques du renouveau de la participation politique. De fait, il s’agit d’un outil classique et central du répertoire d’action collective des organisations de plaidoyer, dont le rôle dépasse la dimension politique traditionnelle initiale, pour devenir un outil d’engagement visant une participation plus connectée. Elle tend à donner à la pétition une dimension, autant liée à une problématique d’élargissement de la participation en ligne qu’à son approfondissement. À ce propos, Jean-Gabriel Contamin (et al., 2020) parle « d’effet “foot-in-the-door” du pétitionnement ». Dans son ouvrage consacré aux organisations de plaidoyer américaines, David Karpf (2010) montre la manière dont les organisations de plaidoyer utilisent la pétition pour permettre aux citoyens de franchir une première étape sur l’échelle de de la participation. En raison de son accessibilité et de sa simplicité, la pétition apparaît pour les plus jeunes comme une porte d’entrée vers un premier engagement politique (Earl et Kimport, 2009) ; et c’est précisément ce rôle que vient construire le dispositif #PlusDeVégé au lycée.

14Grâce au renouveau du pétitionnement, ce dispositif peut s’inscrire plus spécifiquement dans une logique de campagnes distribuées (Hall, Schmitz et Dedmon, 2020 ; Schmitz et al., 2020). Il se définit par son recours à une stratégie numérique de campagne visant à la « facilitation et l’intermédiation » (Hall, Schmitz et Dedmon, 2020). Cette stratégie s’oppose à une approche numérique plus classique, dite de « prosélytisme », ancrée dans les formes traditionnelles de l’action collective (ibid.). Fondée sur une logique descendante, ce type de stratégie cantonne le participant au simple rôle de relais ou de diffuseur, dans un cadre strictement balisé et maîtrisé par l’organisation. Dans le cadre d’un dispositif de campagnes distribuées, le participant à la campagne est appelé à jouer un rôle bien plus large. C’est bien ce qu’on observe avec le dispositif « #PlusDeVégé au lycée » et la forme de participation suscitée. Les lycéens ne sont pas de simples émetteurs et le dispositif cherche à les transformer en des récepteurs actifs qui agissent en leur nom propre. Ils sont ainsi invités à se mobiliser sans être directement affiliés à l’organisation et l’on retrouve une dimension transformationnelle de la participation (Han, 2014). Une fois leur pétition lancée et afin de favoriser cette forme de participation autonomisée, les lycéens ont accès à un ensemble de ressources leur permettant d’agir dans un cadre de mobilisation à la fois concret et personnel : leur propre établissement scolaire. L’accompagnement proposé par l’organisation ne précède pas l’engagement, mais s’active a posteriori, par l’envoi d’un courriel de confirmation, comme le souligne la chargée de la plateforme GreenVoice :

« Cet e-mail, il est assez sobre. C’est un e-mail de remerciement et d’encouragement et qui propose différents outils d’accompagnement. Il y a un guide sous format PowerPoint qui dit : “vous pouvez lancer cette campagne suivant telle méthodologie et voici des arguments clés.” C’est quelque chose d’assez synthétique. Il devait y avoir une dizaine de slides. Donc il y a ce guide-là et après il y a aussi un kit de communication qui est envoyé en disant : “maintenant que vous avez lancé votre pétition, vous pouvez la diffuser.” Et dans ce kit, il y a des conseils de diffusion sur les réseaux sociaux, mais aussi pour faire des affiches par exemple. Il y a donc ces deux outils-là que les personnes ont reçu avec cet e-mail et, après, soit moi soit une autre personne du partenariat de la campagne leurs téléphonent pour essayer d’en savoir un peu plus sur la situation, pour essayer de les motiver. Ensuite, ils sont ajoutés à une boucle de discussion WhatsApp avec d’autres lycéens où là, l’objectif est de se présenter et d’interagir les uns les autres pour se motiver et se donner des conseils, etc. » (chargé·e de campagnes citoyennes GPF, entretien à Paris, avr. 2022).

15Avec ce dispositif, les lycéens sont incités à faire campagne dans leur lycée à la manière de « community organizer » (Talpin et Balazard, 2016). Ce rôle proposé s’inspire d’une méthode d’action collective importée des États-Unis, le « community organizing » : selon les préceptes originels du sociologue Saul Alinsky (1971), il s’agit de ne pas faire « au nom de » mais bien avec les populations directement concernées par un problème. Elles sont invitées à se mobiliser de manière autonome, en décidant de leur propre répertoire d’action collective afin d’établir un rapport de force avec des institutions. Le dispositif de campagne distribuée « #PlusDeVégé au lycée » mobilise les principaux ressorts de cette logique participative en appelant les premiers concernés à s’engager de manière autonome. Il s’agit de transformer les lycéens en véritables community organizers à l’échelle de leur établissement, chargés non seulement de récolter des signatures auprès de leurs pairs, mais aussi de mener des actions ciblées pour convaincre les décideurs scolaires d’élargir l’offre de menus végétariens. Pour soutenir l’action des lycéens dans la durée, l’équipe Campagnes Citoyennes de GPF, appuyée par des salariés et militants d’autres organisations, a alors mis en place un accompagnement complémentaire sous la forme de réunions mensuelles en visioconférence.

Une forme de participation au-delà du clic approprié par les publics les plus engagés

  • 7 Logiciel d’analyse et de visualisation de données : https://www.tableau.com (consulté le 13 avr. 20 (...)
  • 8 Les données quantitatives sont présentées de manière synthétique en annexe sous forme de tableau ré (...)

16L’analyse communicationnelle par le design permet de qualifier les intentions des concepteurs et la forme de participation autorisée qu’ils ont cherché à mettre en œuvre. Il convient désormais d’examiner la réception effective de ce dispositif par les lycéens, afin d’évaluer dans quelle mesure elle s’apparente à une forme de participation au-delà du clic. Cette deuxième partie s’appuie sur l’analyse croisée du questionnaire en ligne (via le logiciel Tableau7) et des huit entretiens semi-directifs conduits avec les lycéens participants. Sont étudiés successivement le profil des lycéens captés par le dispositif et les modalités de leur engagement, avant d’analyser les résultats concrets obtenus et les facteurs qui en ont déterminé l’effectivité8.

Un petit nombre de lycéens engagés

17Malgré la forte visibilité du dispositif sur les RSN, surtout sur Instagram (Figure 1), la plateforme web n’a vu qu’un petit nombre de lycéens aller au bout du parcours d’engagement et lancer leur pétition. Il y a un décalage important entre le nombre de lycéens en France (plus de 2 millions et 3 750 lycées en France9) et le nombre de participants à la campagne. En dépit de l’ambition affichée, le dispositif n’a mobilisé qu’un nombre restreint de lycéens : sur la période étudiée seuls 91 se sont effectivement engagés pour réclamer davantage de menus végétariens dans leur établissement par une pétition. Le pic de création de pétitions est atteint le 24 novembre 2020 avec 17 pétitions lancées. Ce pic est concomitant avec le début de la publication du dispositif sur les RSN de GPF et les associations partenaires.

Figure 3. Chronologie des 91 pétitions lycéennes lancées sur la plateforme #PlusDeVégé

Figure 3. Chronologie des 91 pétitions lycéennes lancées sur la plateforme #PlusDeVégé
  • 10 Selon une étude de 2018 du Crédoc pour FranceAgriMer et OCHA, 12 % des 18-24 ans se déclarent végét (...)
  • 11 Selon un rapport scientifique du Centre national d’étude des systèmes scolaires (Cnesco, 2018) sur (...)

18Ce nombre restreint de lycéens engagés peut trouver une explication au regard du profil très spécifique de ceux qui ont décidé de participer au dispositif. Le questionnaire et les entretiens permettent d’établir qu’il s’agit de lycéens engagés. Les enquêtés déclarent ainsi un niveau d’engagement personnel élevé en faveur de l’environnement (note moyenne de 7,4/10). De plus, ils apparaissent très concernés par la cause du végétarisme et sont déjà dans une démarche très active de réduction de leur consommation de viande (53 % flexitariens et 43 % végétariens ou vegan)10. Finalement, ce sont aussi des lycéens engagés à l’échelle de leur lycée : 45 % des répondants déclarent y occuper un rôle d’élu (soit comme éco-délégué ou membre du Conseil de la vie lycéenne)11. Au cours de mes entretiens, j’ai pu observer cet engagement préalable de plus près : 5 enquêtés sur 8 m’ont rapporté une variété d’expériences militante, allant d’un don versé à une association comme le World Wildlife Fund, à de la participation aux marches climat de 2019, ou encore à de l’engagement bénévole au sein d’associations environnementales locales ou nationales – Extinction Rebellion et Youth For Climate ont été mentionnées mais jamais Greenpeace, avec qui le contact se limite à suivre l’association sur Ies RSN. Autant d’expériences préalables qui sont le signe des prédispositions à l’action collective du public capté par le dispositif.

Un dispositif qui conduit majoritairement à participer au-delà du clic

19Le dispositif a fait franchir une nouvelle étape d’engagement aux participants : 74 % des répondants n’avaient jamais lancé de pétition. Ainsi le lancement d’une pétition apparaît-il bien comme le point d’entrée de leur participation. Pour ces primo-participants, le dispositif d’accompagnement individualisé a cultivé leur engagement dans la durée :

« Le fait d’avoir proposé un accompagnement humain, montrer qu’ils sont soutenus, qu’ils ne sont pas tout seuls, je pense que ça c’est hyper important pour éviter qu’il y ait un effet de découragement. Et donc, je pense que l’appel individuel est hyper important, surtout que pour la plupart ce sont des personnes qui n’ont jamais fait ça en fait, qui n’ont jamais lancé de pétition et qui ne sont pas militants. Il y a quelques personnes qui faisaient déjà partie de Youth for Climate et qui étaient déjà militantes, mais c’est hyper marginal et je pense que pour une personne lambda, il faut peut-être dédramatiser aussi cette implication et donc je pense que l’accompagnement individuel est hyper important. Ils étaient hyper contents qu’on les appellent » (chargé·e de campagnes citoyennes GPF, entretien à Paris, avr. 2022).

20Cet accompagnement a joué un rôle essentiel pour permettre aux 91 pétitions lycéennes de récolter 5 256 signatures. C’est un nombre substantiel de signatures, mais qui reflète mal des performances inégales (Figure 4) : 56 % des pétitions n’ont pas récolté plus de 50 signatures. Ces résultats illustrent que tous les lycéens ne sont pas saisis de leur pétition avec la même force.

Figure 4. Répartition des pétitions par niveau de signatures

Figure 4. Répartition des pétitions par niveau de signatures

21Malgré cette disparité dans la collecte de signatures, l’adhésion au dispositif s’est révélée notable au-delà du seul acte pétitionnaire. Les données du questionnaire indiquent qu’une majorité des répondants ont cherché à s’inscrire dans la démarche de participation plus large prônée par le dispositif. De fait, plus de la moitié d’entre eux ont consulté le guide de campagne mis à disposition (57 %) ou ont relayé leur action sur leurs propres réseaux sociaux (55 %), tandis que 44 % ont participé à au moins une réunion de campagne en visioconférence avec les représentants des associations partenaires. Ces chiffres témoignent d’un engagement qui dépasse la logique du clic unique et suggèrent une appropriation, au moins partielle, du répertoire d’action proposé par le dispositif. Cette dynamique se confirme plus nettement encore dans la dimension hors-ligne de la participation. 81 % des répondants déclarent avoir réalisé au moins une action concrète au sein de leur établissement, ce qui constitue l’un des résultats les plus significatifs de l’étude au regard du débat sur le « slacktivisme ». La forme d’action la plus répandue a été la mobilisation par une prise de parole sur le sujet au sein du lycée (76 %), comme cela me l’a été rapporté en entretien auprès du Conseil de la vie lycéenne. Des formes d’action plus visibles et plus engageantes ont aussi été observées, quoique dans des proportions moindres : 23 % ont affiché leur pétition dans leur établissement (Figure 5), 20 % ont adressé une lettre à la direction et 13 % ont organisé un événement. La décroissance progressive de ces taux selon le degré d’investissement requis reflète une hiérarchie classique dans les formes de participation, cohérente avec la logique de la pyramide de Lester Milbrath (1965).

Figure 5. Affiche de promotion d’une pétition lycéenne

Figure 5. Affiche de promotion d’une pétition lycéenne

Une participation qui accélère l’action

22Le dispositif a démontré une capacité réelle à accélérer la transition vers plus de menus végétariens : 54 % des répondants déclarent avoir obtenu une avancée concrète dans leur établissement. Si l’obtention d’un rendez-vous avec un décideur constitue le résultat le plus fréquent (42 %), des changements plus structurels ont aussi été obtenus, qu’il s’agisse d’une option végétarienne quotidienne (19 %) ou d’un menu végétarien hebdomadaire obligatoire (6 %). Bien que modestes en proportion, ces résultats témoignent d’une capacité du dispositif à produire des effets tangibles au-delà de la mobilisation. Néanmoins, cette capacité du dispositif à tenir sa promesse initiale dépend fortement du profil du lycéen et de sa forme de participation.

23Quatre facteurs se dégagent de l’analyse : le premier est le degré de d’engagement préalable pour la cause défendue, les lycéens ayant obtenu des avancées affichent une note moyenne d’engagement environnemental significativement plus élevée (7,9 contre 6,8 pour ceux n’ayant rien obtenu) et sont plus souvent végétariens ou vegans (46 % contre 32 %). Ce résultat confirme que le dispositif a principalement mobilisé des individus déjà convaincus, chez lesquels la motivation à agir était suffisamment forte pour surmonter les obstacles rencontrés. Le deuxième facteur est le niveau d’intégration au dispositif. Les données révèlent un écart systématique entre les lycéens ayant obtenu des avancées et ceux n’en ayant pas obtenu, selon trois indicateurs d’intégration : la participation à au moins une réunion en visioconférence (64 % contre 21 %), la réalisation d’au moins une action dans l’établissement (92 % contre 66 %), et le fait de ne pas avoir agi seul (44 % contre 25 %). Plus un lycéen s’est impliqué dans les différentes strates du dispositif, plus ses chances d’obtenir un résultat concret ont été élevées. Mes observations de terrain permettent d’affiner cette lecture : les visioconférences ont joué un rôle structurant, en donnant à voir des pairs investis et en transmettant les conseils pratiques des salariés de GPF, contribuant à entretenir la motivation dans la durée. C’est donc moins le dispositif en lui-même que la qualité de l’accompagnement organisationnel qui détermine l’effectivité de la participation (Han, 2014). Le troisième facteur est le statut institutionnel du lycéen au sein de son établissement. Les lycéens élus (éco-délégués ou membres du CVL) ont obtenu des avancées dans 70 % des cas, contre seulement 15 % pour les lycéens non élus. Cet écart considérable s’explique par l’accès privilégié que confère ce statut aux décideurs scolaires, court-circuitant ainsi les résistances institutionnelles que d’autres lycéens ont pu rencontrer. Ce résultat pointe une limite structurelle du dispositif : son efficacité repose en partie sur des ressources sociales et institutionnelles préexistantes, inégalement distribuées parmi les participants. Enfin, le quatrième facteur est la réceptivité du contexte local. Les lycéens ayant obtenu des avancées bénéficiaient plus souvent d’un contexte initial favorable, leurs établissements ayant déjà amorcé une transition végétarienne – 54 % d’entre eux disposaient préalablement d’un menu végétarien hebdomadaire, contre 26 % pour ceux n’ayant rien obtenu. Ce résultat révèle que le dispositif a été plus efficace là où il venait renforcer une dynamique déjà engagée qu’il ne l’a été pour amorcer un changement dans des contextes plus résistants.

24Cependant, ces quatre caractéristiques reflètent mal la capacité des lycéens à s’extraire du dispositif. Bien que la pétition ait été l’outil déclencheur du passage à l’action des lycéens, mes entretiens et observations ont mis en lumière son rôle secondaire. Il apparaît que le succès des lycéens ait avant tout dépendu de la capacité du lycéen à instaurer un dialogue avec la direction. Malgré un haut niveau de signatures, plusieurs lycéens n’ont rien obtenu face à l’absence d’écoute de la direction de leur lycée.

« La pétition m’a permis de rencontrer le proviseur, de participer à des réunions de CVL car je paraissais importante grâce au soutien des élèves du lycée qui étaient les signataires de la pétition. Donc j’ai pu avoir plusieurs réunions avec le cuisinier et même mon proviseur. Tout ce qu’ils m’ont répondu c’est : “C’est bien”, je suis investie, mais en fait derrière ça, il n’y a rien qui s’est mis en place » (lycéenne ayant obtenu 183 signatures sans obtenir d’alternative végétarienne quotidienne, entretien en visio, juil. 2021).

25Au contraire, d’autres lycéens ont choisi de mettre de côté la pétition pour ne pas braquer leur direction et sont très vite rentrés dans un processus de dialogue. C’est le cas d’une lycéenne à Bourg-en-Bresse qui a réussi à obtenir une option végétarienne avec uniquement 76 signataires :

« Alors, d’abord je l’ai présenté à mon entourage proche donc, ma famille et mes amis. Et puis ensuite, comme on avait parlé de ça en réunion avec le CVL, on a pu lancer le projet concrètement au sein du lycée, mais on avait déjà besoin de l’accord de la CPE et du proviseur. Et donc une fois qu’on a eu ça en fait, on avait peur de parler de pétition, ça sonne comme quelque chose de dur. En gros qu’on milite face à notre lycée. Et nous, on ne voulait pas du tout ça. On voulait vraiment accompagner notre lycée vers une instauration d’un plat végétarien. Donc, du coup pour que ce soit accepté, on a fait passer la pétition pour un sondage. En mode, si plus on a de voix, plus ça veut dire que l’opinion est favorable à ça. Donc à partir de là on a pu lancer la pétition bah, du coup sur l’Instagram du CVL. On a présenté notre idée et notre projet, ce qu’on voulait » (lycéenne ayant obtenu 72 signatures sans obtenir d’alternative végétarienne quotidienne, entretien en visio, juil. 2021).

26Ce cas n’est pas isolé et plusieurs lycéens ont rapporté le caractère clivant, voire confrontatif, que pouvait revêtir la pétition au sein de leur établissement, au point que certains y ont renoncé pour lui substituer un sondage diffusé par l’intranet scolaire. Cette capacité à contourner les prescriptions du dispositif et à faire campagne à sa manière illustre ce que Gilles Deleuze (1977) nomme une « ligne de fuite », soit la possibilité, pour les acteurs, de s’échapper des cadres qui leur sont imposés pour réinventer leurs modalités d’action. Cette ligne de fuite n’est pas anecdotique. Elle révèle une tension structurelle inhérente au dispositif. En dépit de sa rhétorique de faire avec les publics, celui-ci a en réalité présupposé et prescrit un répertoire d’action collective spécifique, celui de la campagne militante de plaidoyer, sans véritablement laisser de marge à une appropriation plus contextuel. Ce faisant, le dispositif a minoré les mécanismes institutionnels de délibération déjà inscrits dans le paysage scolaire (tels que le conseil de la vie lycéenne ou le rôle des éco-délégués), pourtant précisément conçus pour permettre aux lycéens de porter des revendications collectives. L’articulation avec ces instances aurait pu offrir une voie d’entrée moins conflictuelle et mieux ancrée dans les dynamiques propres à chaque établissement. En d’autres termes, le dispositif a moins organisé une participation ouverte qu’il n’a mis en circulation un cadre d’action préformaté, dont les lycéens devaient s’emparer selon des modalités dictées et souhaitées par GPF.

  • 12 « Panorama de la consommation végétarienne en Europe », réalisée par le Crédoc pour FranceAgriMer e (...)

27Cette étude de la réception du dispositif démontre que la participation au-delà du clic est bien réelle et qu’elle s’est inscrite dans un cadre militant imposé par GPF. Elle démontre aussi que son effectivité reste limitée à des publics disposant au préalable d’un engagement fort pour la cause et le plus souvent d’un engagement dans le cadre scolaire. Ce sont des caractéristiques que l’on retrouve chez les jeunes les mieux dotées socialement (rapport du Crédoc de 201812 et du Cnesco de 2018 : Helmeid, 2018). Ce constat est conforme aux recherches qui démontrent que le numérique « ne semble pas atténuer les écarts de participation politique au sein des différentes composantes de la jeunesse » (Boyadjian, 2020 : 59).

Une participation qui contribue à la politisation des participants

28Dans cette dernière partie, mon regard dépassera la capacité d’un lycéen à faire évoluer les pratiques de sa cantine scolaire, pour s’attacher aux effets plus larges du dispositif sur la politisation de ses participants. J’analyserai les effets de politisation du dispositif au regard de leur dimension capacitante. J’observerai ainsi que le propose C. Mabi (2024 : 12) comment le dispositif est propice « à l’élaboration collective et à renforcer le pouvoir d’agir des citoyens ». Cette dimension capacitante du dispositif « #PlusDeVégé au lycée » se matérialise de différentes manières.

Faire vivre une expérience politique

29La première force du dispositif est d’avoir fait vivre une expérience politique marquante. En associant les logiques de la « connective action » (Bennett et Segerberg, 2012) à un objectif atteignable et de court terme, le dispositif a su capter l’envie d’agir des jeunes lycéens au-delà du clic. La possibilité de pouvoir agir à son échelle a été un levier important d’implication et de satisfaction. Ce sentiment d’efficacité personnelle est d’autant plus marqué chez les quelques lycéens ayant obtenu une évolution concrète de l’offre de menus végétariens dans leur établissement. Pour ces derniers, l’expérience d’engagement se révèle valorisante, perçue comme porteuse de résultats tangibles et, à ce titre, potentiellement structurante :

« Déjà une satisfaction personnelle d’avoir laissé une sorte de petit cadeau avant de partir en école sup. D’avoir des élèves qui vont être contents l’année prochaine d’aller au self et de pouvoir manger comme ils le souhaitent. Donc, ça, ça a été un petit objectif personnel, de laisser une petite trace comme ça et puis en tant qu’éco délégué, j’ai mené à bout tous les projets que je voulais. Et surtout celui-là, vu que c’était le dernier. Donc, je suis très heureuse et enthousiaste à l’idée que les lycéens soient heureux d’aller au self et aussi s’investissent plus dans l’environnement. Et tu vois, genre, rien que le fait de changer son alimentation, on n’y pense pas forcément, mais c’est un acte militant et un acte qui peut avoir un réel impact et ça il y a peu de personnes qui le savaient. Donc voilà, ça a été cool d’avoir apporté ça » (lycéenne ayant obtenu 72 signatures et une alternative végétarienne quotidienne, entretien en visio, juil. 2021).

30Dans ce cas, on observe le développement d’un sentiment d’efficacité politique sur le plan interne (Lane, 1959), signe d’un effet de politisation. Ce sentiment d’efficacité apparaît plus complexe si l’on observe la satisfaction générale de tous les participants. Les répondants ont donné une note moyenne de satisfaction de 6,1. Cette note est fortement corrélée au niveau d’intégration au dispositif. Les lycéens les plus satisfaits ont participé à au moins une visioconférence avec les concepteurs de la campagne – note moyenne de 6,8/10 comparativement à une note de 5,5/10 pour ceux qui n’y ont jamais participé. De ce résultat, on peut en déduire une certaine déception du fait qu’une large majorité de lycéens qui n’ont pas obtenu le changement escompté. C’est la principale limite du dispositif objectivé par les participants. Il a suscité des attentes fortes de changement, alors que ce changement était relativement difficile à obtenir sur une courte période de mobilisation.

31Au-delà des résultats concrets qu’il a permis à certains lycéens d’obtenir, le dispositif a permis de leur faire vivre une expérience politique (Wright, 2016). La capacité à faire vivre une telle expérience est centrale à observer car elle contribue à acculturer l’individu au politique et donc à sa politisation. Comme le souligne Scott Wright (2016), dans un article consacré aux pratiques pétitionnaires sur la plateforme Downing Street, la notion de succès d’une pétition doit être pensée au-delà des résultats politiques qu’elle permet d’obtenir, mais bien en prenant aussi en compte l’expérience de participation que fait vivre une pétition. Il apparaît que les lanceurs d’une pétition ont bien conscience de la faible capacité d’une pétition à obtenir des changements politiques. Ce n’est donc pas la fonction première qui doit lui être attribuée. En ce sens, S. Wright a identifié 19 raisons qui font d’une pétition en ligne un succès et qui illustre sa capacité à faire vivre une expérience politique bien plus large. Avec le dispositif « #PlusDeVégé au lycée », la perspective est similaire. C’est l’expérience politique en elle-même qui est intéressante et elle a été rendue possible par un dispositif qui s’inscrivait bien dans les usages lycéens. Dans cette perspective, ils ont souligné la facilité d’accès au dispositif : l’expérience de mise en ligne d’une pétition est jugée comme très satisfaisante avec une note moyenne de 8,8/10.

Développer des compétences par la pratique militante

32La deuxième dimension réside dans la pratique militante et sa capacité à développer les compétences des lycéens. Il permet tout d’abord l’acquisition de compétences militantes : se confronter au terrain et aux différentes tâches qu’un militant peut y accomplir. Cette pratique est perçue par les acteurs comme une expérience formatrice et enrichissante sur le plan personnel :

« Je pense c’est toujours quelque chose, enfin c’est un premier pas dans l’activisme en fait. Donc, c’est déjà ça de pris parce qu’actuellement avec les études, c’est un petit peu compliqué de faire tout en même temps. Mais je me dis que quand j’aurai plus de temps, j’hésiterai moins peut-être à passer, à plus m’impliquer. Et donc déjà ça m’a permis de voir un petit peu, ben de mettre un peu les mains dans le cambouis quoi » (entretien avec un lycéen ayant obtenu 84 signatures, juil. 2021).

« Honnêtement, je ne regrette pas parce que ça a été quand même une occasion d’apprendre et puis il faut quand même faire des erreurs pour apprendre. Donc je pense en vrai même si j’ai eu un problème et tout ben c’était quand même intéressant de voir ce que ça rend en fait. C’est un peu comme un test » (lycéenne ayant obtenu 34 signatures, qui a pu rencontrer son décideur, mais qui lui a demandé de retirer la pétition, entretien en visio, juil. 2021).

33Pour les lycéens les plus investis, il apparaît que le dispositif a contribué à développer leurs compétences militantes aussi bien que civiques, soit des compétences qui correspondent à « l’habileté des personnes à acquérir et à mobiliser des connaissances qui leur permettent de comprendre les débats de société et d’effectuer des choix politiques éclairés » (Dillenseger-Honoré, 2005 : 103). Cette montée en compétences a pu se faire par le biais de réunions mensuelles organisées sur le logiciel Zoom tout au long de l’année. Elles ont permis aux lycéens d’obtenir des retours d’expériences de leurs pairs et de militants professionnels. Ces conseils interactifs ont été à même de cultiver l’engagement lycéen et développer leurs compétences :

« Sur le plan personnel, j’ai appris énormément de choses grâce à toutes les réunions et même d’un point de vue juridique. Quand vous nous expliquiez que nous avions la loi avec nous, je ne le savais pas. J’ai aussi pu faire changer d’avis d’autres personnes du point de vue du végétarisme. Même si, je me suis un peu sentie délaissée pendant cette campagne par le proviseur, mais en soi j’en ai retiré plus de positif que de négatif » (une lycéenne ayant obtenu 183 signatures, qui a pu rencontrer son proviseur, mais pas obtenu d’alternative végétarienne quotidienne, entretien en visio, juil. 2021).

34Cette pratique militante s’est construite dans les échanges interpersonnels suscités par le dispositif. En dépassant la logique du simple clic, les lycéens ont introduit le débat sur la consommation de viande au sein de leur établissement. Ils ont ainsi expérimenté une forme de plaidoyer militant, parfois initialement difficile à assumer face aux résistances de certains camarades ou membres de l’administration. À leur échelle, ces confrontations illustrent l’utilisation de compétences civiques acquises rendue possible par l’engagement suscité par le dispositif.

Susciter des vocations militantes

35La dernière dimension capacitante du dispositif observé chez les lycéens renvoie au passage vers une forme de militantisme plus traditionnel. Pour les élèves les plus investis, cette expérience militante a pu constituer un véritable déclic. Suite à leur participation, des lycéens ont rapporté avoir rejoint une association écologiste afin de poursuivre leur engagement – Extinction Rebellion, Greenpeace et Youth for Climate ont été mentionnés au cours des entretiens. Ce résultat reste limité dans sa portée mais illustre bien que la participation peut s’inscrire dans un processus à même de faire gravir « l’échelle de la participation » (Arnstein, 1969 ; Dennis, 2019) :

« Après ça a été aussi un déclic pour moi m’investir plus dans des assos écolos militantes. Je me suis après inscrit dans les groupes locaux de Greenpeace à Orsay du coup. Et d’Extinction Rébellion du groupe sud de Paris. Et du coup voilà, ça m’a permis de m’engager aussi plus localement parce que sur le plateau de Saclay, ils veulent construire la ligne 18 et construire aussi beaucoup d’universités, de logements, etc. sur des terres fertiles. Et donc, je me suis investi pas mal là-dedans » (un lycéen ayant obtenu 173 signatures et une alternative végétarienne quotidienne, entretien en visio, juil. 2021).

36Cette dimension capacitante ne se limite pas qu’aux seuls lycéens, elle se joue aussi au sein de GPF. Cette organisation a pu profiter de la capacité du dispositif à mobiliser un public jeune habituellement assez éloigné de l’organisation alors que GPF connaît un vieillissement de sa base de donateurs et de militants liée en particulier à des formes de concurrence algorithmique (Mabi, 2021). En effet, des acteurs du plaidoyer ont su profiter des potentialités du web des plateformes pour se développer à grande vitesse. Ce sont aussi bien des organisations plateformes, telles que Avaaz ou Change.org qui ont émergé dans les années 2000 (Hestres, 2013 ; Vromen, 2016 ; McInroy et Beer, 2020) que des associations dans le domaine de l’écologie comme Alternatiba (2013), Extinction Rébellion (2018) ou encore Dernière Rénovation (2022). Ce dispositif répond donc à un objectif organisationnel d’engagement des plus jeunes qu’elle avait jusqu’alors du mal à atteindre au-delà de sa présence sur les RSN :

« Pour Greenpeace ça a permis de créer un lien en direct avec une cible à laquelle on parle assez peu aujourd’hui avec quelque chose de beaucoup plus concret, en fait, parce qu’aujourd’hui Greenpeace va parler aux jeunes via son compte Instagram. Et à part leur poser des questions en story où ils vont pouvoir répondre, on ne leur propose rien en fait. Donc au final, c’est peut-être un nouveau moyen d’engager cette audience-là qui n’a pas beaucoup d’autres moyens d’engagement aujourd’hui en fait, parce que ça ne correspond pas à ses habitudes. Là, en fait, ce qui est intéressant, c’est l’objectif en tout cas de partir des besoins et des envies d’engagement et pas leur imposer un truc, mais partir de leurs besoins à eux et aller les chercher là où ils sont et pas les emmener à des endroits où ils ne sont pas, en fait » (chargé·e de campagnes citoyennes GPF, entretien en visio, mars 2022).

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  • 14 Retransmission diffusée sur la page Facebook de Greenpeace, le 12 avril 2021. Elle a été visionnée (...)

37Le dispositif « #PlusDeVégé au lycée » apparaît comme une expérimentation réussie pour GPF dans la mesure où elle contribue à développer l’attractivité auprès d’un nouveau public au service de son action. En définitive, l’aboutissement du processus de politisation engagé par le dispositif s’observe dans l’intégration progressive des lycéens les plus engagés à la campagne nationale de plaidoyer portée par GPF et ses associations partenaires, dans le cadre des discussions parlementaires autour de la loi « Climat et Résilience » (févr.-juil. 2021). Cette articulation entre mobilisation locale et plaidoyer national constitue un résultat analytiquement important. Elle illustre comment un dispositif conçu à l’échelle de l’établissement scolaire peut, pour ses participants les plus investis, déboucher sur une forme de participation politique d’envergure nationale. Elle s’est matérialisée à travers trois moments emblématiques. Le 25 mars 2021, une tribune signée par plus de 200 lycéens est publiée dans Libération, sous l’intitulé « Nous voulons #PlusDeVégé dans les cantines de nos lycées » (Collectif de lycéennes et de lycéens, 2021), si elle émane formellement d’un collectif lycéen, sa publication a été rendue possible par des équipes de GPF. Le 8 avril 2021, une vidéo chorale mettant en scène six lycéens du dispositif est diffusée sur les comptes Instagram des associations13. Enfin, une visioconférence est retransmise en direct sur Facebook14, avec des parlementaires dont la députée La République en marche (LREM) Sandrine Le Feur, permettant à Mathis, lycéen et membre de YFC, de porter directement devant des élus la demande d’une alternative végétarienne quotidienne dans les cantines scolaires. Cependant, ces trois moments révèlent une tension structurelle qui mérite d’être soulignée. La parole lycéenne, bien que sincère dans son engagement, est ici mise en forme, cadrée et amplifiée par des organisations expertes du plaidoyer. À cette échelle nationale, on retrouve la même asymétrie concepteur/participant qui caractérisait le dispositif local : les lycéens sont des acteurs de la campagne, mais dans un cadre dont les orientations stratégiques et les modalités d’expression restent définies par GPF. Pour autant, cette tension ne disqualifie pas le dispositif, qui repose sur une logique gagnant/gagnant particulièrement efficace. D’un côté, les lycéens accèdent à une visibilité et à une tribune politique auxquelles ils n’auraient pu prétendre seuls et qui accélère leur processus de politisation, de l’autre, GPF voit sa demande de plaidoyer dotée d’une légitimité incarnée. C’est précisément cette articulation entre expertise organisationnelle et authenticité militante lycéenne qui confère au dispositif sa force rhétorique et politique.

Conclusion

38Le dispositif « #PlusDeVégé au lycée » apparaît comme une expérimentation précieuse pour penser la politisation des jeunes par le biais d’une organisation de plaidoyer. Fondé sur une logique de campagnes distribuées et un numérique capacitant, il a démontré sa capacité à susciter une participation qui dépasse la simple logique du clic. Le lycéen n’y est pas réduit au rôle de relais passif, mais invité à devenir un acteur engagé aussi bien en ligne qu’hors ligne. Les effets de politisation sont réels, bien que différenciés. Pour les lycéens les plus investis, la participation a constitué une expérience politique structurante, dont le point d’orgue a été leur intégration à la campagne nationale de plaidoyer de GPF dans le cadre des discussions autour de la loi « Climat et Résilience ». Cette dynamique n’est pas sans effets politiques tangibles. Interpellée via le hashtag #PlusDeVégé, la ministre de la Transition écologique Barbara Pompili (2020-2022) a répondu publiquement et favorablement le 7 avril 2021 (Figure 6), illustrant comment la mobilisation lycéenne a pu servir d’appui argumentatif à une ministre portant un projet de loi au sein d’un gouvernement divisé.

Figure 6. Tweet de Barbara Pompili le 7 avr. 2021

Figure 6. Tweet de Barbara Pompili le 7 avr. 2021

39La loi Climat et Résilience, promulguée le 22 août 2021, a certes pérennisé le menu végétarien hebdomadaire dans les cantines scolaires, mais l’objectif d’une alternative végétarienne quotidienne n’a pas été atteint, se heurtant aux résistances structurelles d’un système alimentaire dans lequel l’élevage et le régime carné demeurent des références puissantes (Caune, Frasque et Persico, 2023). Néanmoins, en faisant campagne non plus seulement « au nom de », mais « avec » les premiers concernés, GPF a opéré un changement de posture qui confère à sa demande une légitimité incarnée que le plaidoyer classique ne peut produire seul. Le dispositif #PlusDeVégé au lycée aura ainsi contribué à rendre la question végétarienne dans les cantines scolaires politiquement plus audible, en la faisant porter par les premiers concernés et en l’ancrant dans des expériences concrètes. En soi, cet effet constitue aussi une politisation durable au-delà des résultats législatifs immédiats. Cependant, l’expérimentation étudiée soulève une limite dans la mesure où la réception de ce dispositif est apparue socialement située. Seuls les lycéens disposant d’un engagement préalable fort ont été réceptifs à cette nouvelle forme d’agir, confirmant que le numérique ne suffit pas à atténuer les inégalités de participation politique au sein de la jeunesse (Boyadjian, 2020). Cette adaptation du dispositif aux nouvelles pratiques d’engagement est surtout apparue comme un moyen de renouveler une base militante, plus que pour l’élargir. L’enjeu pour les organisations de plaidoyer réside précisément dans leur capacité à concevoir des dispositifs capables de politiser des jeunes préalablement peu engagés, afin de ne pas confiner la participation au cercle déjà convaincu des « militants en devenir ». En ce sens, une piste mérite d’être explorée, celle d’un élargissement thématique du dispositif au-delà de la seule question écologique, en investissant d’autres clivages qui structurent la politisation des cantines scolaires, comme celui autour de l’islam et de la laïcité (Caune, Frasque et Persico, 2023), susceptible de mobiliser des publics lycéens jusqu’alors peu touchés par l’enjeu environnemental.

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Annexe

Tableaux récapitulatifs des données quantitatives du questionnaire mentionnées dans l’article (Questionnaire : n = 59 répondants (taux de retour : 65 %).

Tableau 1. Données générales du dispositif

Indicateur

Valeur

Nombre de pétitions lycéennes lancées 91
Nombre total de signatures collectées 5 256
Période de la campagne Oct. 2020-Juil. 2021
Pic de création de pétitions (24 nov. 2020) 17 pétitions en 1 jour
Publication Instagram la plus visible (J’aime) 12 800 « J’aime »
Pétitions ayant récolté ≤ 50 signatures 56 %

Tableau 2. Profil des lycéens participants

Caractéristique

Valeur

Engagement pour l’environnement
Note moyenne d’engagement personnel pour l’environnement (/10) 7,4/10
Lycéens flexitariens 53 %
Lycéens végétariens ou vegans 43 %
Engagement scolaire et militant préalable
Lycéens occupant un rôle d’élu (éco-délégué ou CVL) 45 %
Lycéens n’ayant jamais lancé de pétition auparavant (primo-participants) 74 %

Tableau 3. Participation en ligne

Modalités

% de répondants

Consultation du guide de campagne #PlusDeVégé 57 %
Partage de la pétition sur leurs propres RSN 55 %
Participation à au moins une réunion de campagne en visioconférence 44 %

Tableau 4. Participation hors-ligne dans l’établissement scolaire

Modalités

% de répondants

Au moins une action réalisée dans le lycée 81 %
Dont : en ont parlé dans leur lycée (CVL, pairs, etc.) 76 %
Dont : ont affiché leur pétition dans leur lycée 23 %
Dont : ont écrit une lettre à la direction 20 %
Dont : ont organisé un événement 13 %

Tableau 5. Résultats concrets obtenus auprès des décideurs scolaires

Résultat

% de répondants

Lycéens déclarant avoir eu un impact dans leur établissement 54 %
Dont : ont obtenu un rendez-vous avec un décideur (proviseur ou responsable cantine) 42 %
Dont : ont obtenu une option végétarienne quotidienne 19 %
Dont : ont obtenu un menu végétarien obligatoire par semaine 6 %

Tableau 6. Facteurs associés à l’obtention d’avancées concrètes

Facteur

Avec avancées

Sans avancées

Être élu dans son lycée (éco-délégué ou CVL) 70 % 15 %
Avoir participé à au moins une réunion en visioconférence 64 % 21 %
Avoir réalisé au moins une action dans le lycée 92 % 66 %
Ne pas avoir agi seul (action collective) 44 % 25 %
Contexte initial favorable (menu végétarien déjà existant) 54 % 26 %
Note moyenne d’engagement pour l’environnement (/10) 7,9/10 6,8/10
Être végétariens ou vegans 46 % 32 %

Tableau 7. Satisfaction

Indicateur

Valeur

Note moyenne de satisfaction générale (/10) 6,1/10
Note de satisfaction — lycéens ayant participé à au moins une visioconférence 6,8/10
Note de satisfaction — lycéens n’ayant jamais participé à une visioconférence 5,5/10
Note moyenne de satisfaction sur l’expérience de mise en ligne de la pétition (/10) 8,8/10

Chronologie des dates clés du dispositif « #PlusDeVégé au lycée »

Chronologie des dates clés du dispositif « #PlusDeVégé au lycée »
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Notes

1 Traduction du slacktivisme proposée dans l’article consacré à ce concept par Chiraz Dabbabi, Mireille Lalancette and Léo Trespeuch (2022 : § 2) : « Le slacktivisme est un néologisme issu de l’association des mots slack et activism et qui peut être traduit par l’expression d’un activisme mou qui se laisse aller ».

2 Giec, 2019, « Changement climatique et terres émergées », Intergouvernmental Panel on Climate Change. Accès : https://www.ipcc.ch/srccl/ (consulté le 13 avr. 2026).

3 Plateforme GreenVoice et ses pages web consacrées au dispositif #PlusDeVégé au lycée. Accès : https://agir.greenvoice.fr/efforts/pour-le-climat-plus-de-vege-au-lycee/lookup/new (consulté le 13 avr. 2026).

4 Association étudiante émanant de YFC dissoute en 2022.

5 Les pétitions lycéennes, ayant obtenu 58 signatures en moyenne par pétition, j’ai interrogé 4 lycéens ayant obtenu une moyenne de signatures supérieure et 4 lycéens ayant obtenu une moyenne de signatures inférieure.

6 Site web du logiciel ControlShift. Accès : https://www.controlshiftlabs.com/about-us/ (consulté le 13 avr. 2026).

7 Logiciel d’analyse et de visualisation de données : https://www.tableau.com (consulté le 13 avr. 2026).

8 Les données quantitatives sont présentées de manière synthétique en annexe sous forme de tableau récapitulatif.

9 Chiffres clés de l’éducation nationale consultables à cette adresse : https://www.education.gouv.fr/les-chiffres-cles-du-systeme-educatif-6515 (consulté le 18 déc. 2025).

10 Selon une étude de 2018 du Crédoc pour FranceAgriMer et OCHA, 12 % des 18-24 ans se déclarent végétariens. Accès : https://www.franceagrimer.fr/chiffre-et-analyses-economiques/panorama-de-la-consommation-vegetarienne-en-europe (consulté le 13 avr. 2026).

11 Selon un rapport scientifique du Centre national d’étude des systèmes scolaires (Cnesco, 2018) sur l’engagement citoyens des lycéens, c’est 4 % des lycéens qui ont l’opportunité de siéger au Conseil de vie lycéenne. Accès : https://www.cnesco.fr/fr/engagements-citoyens/ (consulté le 13 avr. 2026).

12 « Panorama de la consommation végétarienne en Europe », réalisée par le Crédoc pour FranceAgriMer et l’Ocha en 2018. Accès : https://www.franceagrimer.fr/chiffre-et-analyses-economiques/panorama-de-la-consommation-vegetarienne-en-europe (consulté le 13 avr. 2026).

13 Greenpeace France publie une vidéo publiée sur Instagram le 8 avril 2021 qui a généré plus de 35 000 vues : https://www.instagram.com/tv/CNZmKKIHA2O/ (consulté le 13 avr. 2026).

14 Retransmission diffusée sur la page Facebook de Greenpeace, le 12 avril 2021. Elle a été visionnée pendant plus de 3 secondes par plus de 14 000 personnes. Accès : https://www.facebook.com/watch/live/?ref=watch_permalink&v=272682847849541 (consulté le 18 déc. 2025).

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Table des illustrations

Titre Figure 1. Publication Instagram du 24 novembre 2020 sur le compte de Greenpeace France
URL http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/docannexe/image/43242/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 76k
Titre Figure 2. Processus de création d’une pétition #PlusDeVégé sur la plateforme web GreenVoice.fr
URL http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/docannexe/image/43242/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 127k
Titre Figure 3. Chronologie des 91 pétitions lycéennes lancées sur la plateforme #PlusDeVégé
URL http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/docannexe/image/43242/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 25k
Titre Figure 4. Répartition des pétitions par niveau de signatures
URL http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/docannexe/image/43242/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 21k
Titre Figure 5. Affiche de promotion d’une pétition lycéenne
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Titre Figure 6. Tweet de Barbara Pompili le 7 avr. 2021
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Titre Chronologie des dates clés du dispositif « #PlusDeVégé au lycée »
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Pour citer cet article

Référence papier

Jean-Baptiste Paulhet, « Politiser des lycéens au-delà du clic ? »Questions de communication, 49 | 2026, 73-104.

Référence électronique

Jean-Baptiste Paulhet, « Politiser des lycéens au-delà du clic ? »Questions de communication [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 12 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/43242 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ebp

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Auteur

Jean-Baptiste Paulhet

Lerass, Université de Toulouse, F-31058 Toulouse, France

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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