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Dossier. Politisation des publics numériques

Politisation sous contrainte

Trajectoires queer dans les nouveaux régimes de visibilité d’Instagram
Politicisation under Constraint. Queer Trajectories in Instagram’s New Regimes of Visibility
Dylan Fluzin
p. 105-144

Résumés

À partir d’un corpus de 147 captures issues d’Instagram (2023-2025), l’article analyse comment les collectifs LGBTQIA+/TPG négocient leur visibilité dans un contexte de censure algorithmique renforcée par l’inflexion conservatrice de Meta. Je montre que la gouvernementalité algorithmique et les hiérarchies de visibilité produisent des effets spécifiques sur ces communautés, en exposant leurs corps et leurs récits à une fragilité structurelle. Trois régimes d’action émergent : dénoncer la censure par une esthétique de la preuve, contourner l’algorithme par l’algospeak et la performance drag du passing algorithmique, et insister malgré une dépendance contrainte, mais vitale, aux plateformes. Ces pratiques relèvent des choix esthétiques qui agissent comme de véritables tactiques de survie où l’opacité devient une ressource critique. En ce sens, je propose de lire les usages queer d’Instagram comme une politisation sous contrainte : une condition cyborg précaire où la visibilité est à la fois ressource, menace et invention.

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Texte intégral

  • 1 L’acronyme LGBTQIA+ désigne lesbiennes, gays, bisexuel·les, trans, queers, intersexes, asexuel·les (...)

1La technique est toujours ambivalente : elle peut être poison ou remède. Bernard Stiegler (2010 : 13 et 15 ; Stiegler, 2008, cité par Serres, 2008 : 10), reprenant la notion platonicienne de pharmakon, rappelle que tout dispositif technique peut contrôler et émanciper. Cette ambivalence traverse les environnements numériques contemporains : les plateformes, entendues comme des dispositifs socio-techniques articulant infrastructures, interfaces, règles de gouvernance et modèles économiques (Gillespie, 2010 : 348 ; Plantin et al., 2018 : 2-4), sont des espaces d’expression et des lieux de régulation, de visibilité et d’effacement. Les réseaux sociaux numériques (RSN) organisent la mise en relation et la circulation de contenus produits par les usager·ères selon des logiques spécifiques de visibilité (Van Dijck, 2013 : 4-6, 26). Pour les communautés LGBTQIA+/TPG1, cette tension est directement liée à leurs conditions d’existence en ligne : la visibilité constitue une ressources politique nécessaire, mais aussi un risque constant de stigmatisation et de disparition.

  • 2 Glaad est l’acronyme de l’association Gay & Lesbian Alliance Against Defamation. Accès : https://gl (...)
  • 3 Lorsque Sasha Costanza-Chock (2020) emploie le terme de design, c’est dans la perspective du design (...)
  • 4 Le terme « queer », issu du retournement d’une insulte homophobe et transphobe, ne renvoie pas à un (...)

2Or, la visibilité ne garantit ni l’écoute ni la sécurité (Glaad, 2025)2. Elle s’inscrit dans un équilibre fragile entre exposition et effacement. Instagram, comme d’autres plateformes, fonctionne à la fois comme une caisse de résonance, en amplifiant certaines prises de parole par des mécanismes de recommandation et de hiérarchisation de la visibilité, et comme un filtre silencieux, en limitant la circulation de contenus jugés indésirables sans les supprimer formellement, par des dispositifs de réduction algorithmique de leur diffusion (Costanza-Chock, 2020 : 39 ; Badouard, 2022 : 4-5). Loin d’être neutres, ces dispositifs hiérarchisent et modulent en permanence l’accès aux publics. Dominique Cardon (2015 : 114) distingue dans ces dispositifs plusieurs régimes de visibilité — popularité, réputation, autorité, formatage — qui orientent la circulation des contenus selon des critères implicites. De leur côté, Antoinette Rouvroy et Thomas Berns (2013 : 174) définissent le mode de régulation de ces dispositifs comme une gouvernementalité algorithmique : sans loi, qui agit par modulation statistique des comportements plutôt que par interdiction explicite. Ces concepts convergent pour éclairer les expériences numériques LGBTQIA+/TPG : ce n’est pas seulement la censure frontale qui pèse, mais une stratification invisible de la visibilité. Sacha Costanza-Chock (2020 : 39) rappelle que le design3 de ces dispositifs encode structurellement des normes sociales, raciales et sexuelles, reproduisant des exclusions systémiques. Saul Pandelakis (2023 : 313, 315) parle à ce sujet de norme algorithmique de genre, qui réduit les usager·ères LGBTQIA+/TPG à des bugs tolérés de manière conditionnelle, toujours exposés au risque d’effacement. Une telle tension est au cœur des pratiques numériques queer4 contemporaines (Pandelakis, 2024 : 42, 226-237).

  • 5 Meta est la société mère qui détient Facebook, Instagram et WhatsApp ; c’est donc elle qui définit (...)
  • 6 Le dispositif de « notes communautaires » (community notes) permet à des utilisateur·ices volontair (...)
  • 7 Joel Kaplan est vice-président chargé des affaires publiques mondiales chez Meta. Proche du Parti r (...)
  • 8 Accès : https://www.universitepopulairetoulouse.fr/spip.php?article3929 (consulté le 31 mars 2026).

3Ces dynamiques s’inscrivent dans un contexte politique et technique particulièrement marqué. En janvier 2025, Meta5 a annoncé la fin du programme de vérification par des journalistes indépendant·es, remplacé par un dispositif de notes communautaires6, et a supprimé plusieurs protections relatives aux discours déshumanisants visant les femmes et les personnes LGBTQIA+ (Peters, 2025 ; Weatherbed, 2025 ; Robertson, 2025 ; Lawler, 2025). Une inflexion qui, impulsée par Mark Zuckerberg et Joel Kaplan7, précède de peu l’investiture de Donald Trump et s’inscrit dans une offensive plus large contre les minorités sexuelles et de genre aux États-Unis (Preciado, 2025)8. La suppression de milliers de pages institutionnelles consacrées à la santé publique, à la diversité et à l’inclusion, déjà observée lors de la précédente administration (Reed, 2023 ; Lang, 2025), illustre une stratégie d’effacement normative. Ces évolutions politiques trouvent leur efficacité dans des dispositifs techniques qui matérialisent et prolongent ces logiques de contrôle : c’est à ce niveau, celui des architectures algorithmiques, que se joue la régulation effective des pratiques de visibilité.

4Comprendre cette dynamique suppose de revenir brièvement sur la généalogie de la modération en ligne. Le terme lui-même recouvre des pratiques hétérogènes, allant de la censure explicite à la curation éditoriale, en passant par la régulation statistique automatisée. Comme le rappelle Romain Badouard (2021 : 108-109), la modération désigne un travail de filtrage, une politique de contenus et une technique de régulation, dont les frontières restent mouvantes et souvent contestées. Deux traditions se sont développées. En Europe, la régulation repose sur des règles juridiques explicites, de la loi française sur la confiance dans l’économie numérique (2004) au Digital Services Act (2022). Aux États-Unis, elle s’est construite autour de la « décence », avec le Miller test (1973) puis la Section 230 du Communications Decency Act (1996), qui a conféré aux plateformes une grande immunité tout en leur laissant la liberté de retirer les contenus contraires à leurs community standards9. Ces deux rationalités – encadrement juridique explicite d’un côté, délégation morale de l’autre – ont façonné l’évolution des plateformes (Badouard, 2021 : 108-109, 111-112). Avec la massification des flux, la modération a basculé vers l’automatisation, combinant signalements humains et reconnaissance textuelle ou visuelle. Mais cette automatisation se heurte à des limites structurelles : incapacité à saisir l’ironie, les contextes culturels ou les langues minorées, reproduction de biais raciaux, genrés cisnormatifs10 et hétéro-normatifs (Badouard, 2021 : 113, 115-116). La censure algorithmique ne se réduit donc pas à une question technique : elle engendre des effets politiques, produisant déclassements invisibles, effacements arbitraires et restrictions implicites, qui touchent de façon disproportionnée les publics minorisés.

  • 11 La notion de nécropolitique, proposée par Achille Mbembe (2003), désigne les formes de souveraineté (...)
  • 12 Pour l’organisation états-unienne Glaad, le Social Media Safety Index évalue chaque année les princ (...)

5Ces logiques générales atteignent directement les corps du public dans cette étude. L’hétérogénéité des trajectoires LGBTQIA+/TPG (sociales, politiques, économiques, esthétiques) se trouve ramenée à des matérialités incarnées communes : orientation sexuelle, identité et/ou expression de genre, intersexuation, pratiques de transition ou encore recours au travail du sexe. Ces points communs corporels deviennent les supports directs de la censure : images jugées explicites, récits de transition, témoignages liés au travail sexuel. Des travaux montrent comment les environnements numériques produisent attachements et exclusions affectives (affective body politics ; Hynnä, Lehto et Paasonen, 2019 : 2-3), comment ils entraînent mésidentification et invisibilisation des personnes LGBTQIA+/TPG (Myles, Duguay et Flores Echaiz, 2023 : 2-4), ou comment les règles de nudité appliquent une norme cisgenre conduisant à la suppression de contenus trans (Mayworm, Albert et Haimson, 2024 : 1-2). D’autres décrivent ces dynamiques comme une violence algorithmique inscrivant les corps trans dans des régimes nécropolitiques11 (Mbembe, 2003 ; Andersen, 2025 : 5-6). Les données disponibles confirment cette vulnérabilité : selon la Glaad12 (2025), 45 % des personnes LGBTQIA+/TPG déclarent avoir vu leurs contenus supprimés ou limités sans justification, tandis que les systèmes de recommandation reproduisent des biais raciaux et genrés. La visibilité des personnes minorisées apparaît ainsi comme une ressource précaire, soumise à des régimes techniques et politiques hostiles.

  • 13 Le terme « notifications » désigne ici les messages générés par la plateforme et adressés aux titul (...)

6C’est dans ce contexte que s’inscrit cette recherche. Comment les communautés LGBTQIA+/TPG négocient-elles ces régimes contraints de visibilité ? Quels registres de pratiques collectives émergent face à la censure algorithmique ? À partir d’un corpus de 147 documents collectés en 2023-2025 (posts, stories, carrousels, notifications13), j’identifie trois régimes d’action : dénoncer les formes de censure, contourner les dispositifs de modération et insister dans la présence en ligne malgré les sanctions. Les deux premiers prolongent des logiques déjà décrites par la sociologie des usages numériques (Proulx, 2001 : 140-142 ; Cardon, 2015 : 7-12 ; Plantard, 2021 : 21-24), tandis que le troisième constitue un apport original issu de l’analyse. Ce travail analyse la manière dont les architectures algorithmiques et les dispositifs de modération d’Instagram conditionnent la visibilité des militant·es LGBTQIA+/TPG et orientent leurs formes de participation politique en ligne. L’article s’appuie sur deux pivots théoriques articulés : d’un côté, les logiques structurelles de gouvernementalité algorithmique et de stratification de la visibilité (Rouvroy et Berns, 2013 ; Cardon, 2015) ; de l’autre, les approches critiques incarnées qui analysent la manière dont les corps, les affects et les expériences minoritaires négocient les dispositifs techniques (Haraway, 1985 ; Preciado, 2008 ; Costanza-Chock, 2020). Le propos est structuré comme suit : je présente d’abord le corpus et la méthode, puis les résultats selon ces trois volets, avant d’en discuter les implications théoriques et politiques.

Capturer la censure : un corpus des usages

7La constitution du corpus s’inscrit dans un glissement progressif d’une pratique personnelle d’auto-archivage vers une démarche de recherche. Deux phases peuvent être distinguées. La première, de 2023 à 2024, correspond à la collecte de 34 captures liées à des censures vécues directement sur mon compte Instagram, dans le cadre d’une pratique personnelle sans visée académique. Enfin, une seconde phase, qui a débuté en janvier 2025, marque une intensification : les annonces de Meta provoquent une multiplication de posts, stories et carrousels militants autour de la censure, qui donnent lieu à 113 nouvelles captures (à ce jour). La méthode de collecte est demeurée constante : une capture d’écran manuelle réalisée depuis mon smartphone, sans recours à des dispositifs automatisés. Dans un premier temps, il s’agissait surtout de conserver pour moi-même des preuves de censure ; ce geste a ensuite pris valeur d’enquête lorsqu’il a été étendu à d’autres comptes militants français, qu’ils soient individuels ou collectifs, militants, artistiques, politiques ou culturels. Ces comptes n’ont pas fait l’objet d’une sélection préalable en tant qu’unités d’analyse : ce sont les documents eux-mêmes qui ont été retenus, à mesure de leur circulation dans mon réseau militant, selon trois critères principaux.

  • 14 Le terme « shadowban » désigne une pratique de censure algorithmique consistant à réduire la visibi (...)

8D’abord, la présence de vocabulaires militants émergents autour de la censure algorithmique, tels que l’usage du terme shadowban14. Ensuite, l’apparition de signes graphiques propres à l’environnement Meta (les notifications de suppression) qui, m’étant personnellement familiers, constituaient des indices visuels récurrents. Enfin, l’intégration de contenus explicitement technocritiques, proposant une lecture critique des logiques de modération ou de la marchandisation des données. Les annonces de janvier 2025 ont cristallisé ces trois dimensions, en suscitant de nombreux formats qui combinaient témoignages d’expériences antérieures et réflexion politique sur les plateformes.

  • 15 Depuis mon arrivée à Paris, je suis engagé dans un réseau de militance culturelle où je produis et (...)
  • 16 Sur Instagram, les reels sont des vidéos courtes intégrées à l’application, conçues pour circuler d (...)

9Au total, le corpus comprend 147 documents : 34 issus de mon expérience de censure (2023–2024) et 113 collectés depuis janvier 2025 à partir de mon réseau militant15. Ils se répartissent entre posts fixes, stories, carrousels, commentaires et captures de notifications. Cette diversité reflète la pluralité des formats propres à Instagram et la variété des temporalités de circulation : traces ponctuelles (notifications), publications pérennes (posts, carrousels, reels16) et formes intermédiaires (stories). Le corpus se présente ainsi comme un ensemble de documents nativement numériques, dont l’hétérogénéité témoigne des conditions mêmes de la visibilité militante sur la plateforme (tableau 1).

Tableau 1. Constitution du corpus en deux phases (2023-2025) : volume, provenance, types d’auteurs, formats collectés et principaux thèmes (corpus de recherche)

Tableau 1. Constitution du corpus en deux phases (2023-2025) : volume, provenance, types d’auteurs, formats collectés et principaux thèmes (corpus de recherche)

Lire la censure : une méthode située

10Le passage de l’auto-archivage à la recherche s’est traduit par une lecture systématique de l’ensemble du corpus transféré sur ordinateur. Chaque capture a été examinée selon ses dimensions textuelles (mots, hashtags, énoncés), visuelles (formes, couleurs, mises en page) et formelles (stories, posts, carrousels, notifications). Cette lecture manuelle ne relevait pas d’une simple navigation, mais d’un exercice méthodique visant à repérer régularités et motifs. À la différence d’un traitement automatisé, elle s’est appuyée sur une attention qualitative, attentive aux expériences minoritaires qui me mobilisent.

11Cette posture s’inscrit dans une approche phénoménologique. À la suite d’Alfred Schütz, repris et systématisé avec Thomas Luckmann (1980, vol. 1, chap. 1-2), les documents ont été envisagés comme des éléments du monde vécu, c’est-à-dire comme des productions de sens inscrites dans l’expérience quotidienne des acteur·ices. Les captures ne sont pas seulement des images d’écran : elles condensent une situation vécue, des affects et des rapports de pouvoir. Les analyser en termes phénoménologiques revient à restituer ce qu’elles signifient pour celles·eux qui les produisent — preuve, témoignage, appel à soutien — plutôt qu’à les réduire à de simples données visuelles. Cette perspective permet de replacer la censure dans ses dimensions sensibles, politiques et relationnelles, en tenant compte de l’intention des usager·ères de rendre visible une injustice.

12L’organisation du corpus en trois catégories procède d’une double logique. Deux d’entre elles, « dénoncer » et « contourner », relèvent d’une démarche déductive : elles prolongent des pratiques déjà décrites par la sociologie des usages numériques, qu’il s’agisse de signaler les dysfonctionnements ou de bricoler des solutions face aux contraintes techniques. La troisième, « insister », est apparue de manière inductive, par une lecture itérative et comparative du matériau. Elle s’est imposée devant la récurrence de gestes de maintien en ligne malgré les sanctions, que ni la littérature existante ni les catégories classiques des usages ne permettaient de saisir. Le processus a combiné lectures répétées, repérage de régularités lexicales et graphiques, et confrontation avec les cadres théoriques disponibles. La catégorie « insister » constitue ainsi une contribution originale issue de l’analyse empirique (tableau 2).

Tableau 2. Répartition des 113 documents collectés en janvier 2025 selon les catégories analytiques (« dénoncer », « contourner », « insister ») et les formats médiatiques (posts fixes, carrousels, stories, notifications ; corpus de recherche).

Catégorie Posts fixes Carrousels Stories Notifications Total
Dénoncer 12 15 14 2 43
Contourner 10 12 13 0 35
Insister 8 14 11 2 35
Total 30 41 38 4 113
  • 17 Sandra Harding (1991) propose la notion d’« objectivité forte » pour critiquer les prétentions à la (...)
  • 18 Bien que j’aie milité au sein du Centre d’archives LGBTQIA+ de Paris-Île-de-France, cet engagement (...)

13Cette démarche s’appuie sur les épistémologies féministes de la connaissance située (Haraway, 1988 : 583-584), qui rappellent que toute production de savoir est ancrée dans une position particulière et que l’explicitation de cet ancrage constitue une ressource plutôt qu’une limite. Elle s’inscrit dans la perspective de l’objectivité forte17 (Sandra Harding, 1991 : 138-139), selon laquelle la reconnaissance des biais et des appartenances permet de renforcer la robustesse de l’analyse en rendant ses conditions de production plus transparentes. Elle rejoint aussi l’appel de Hilary Rose (1994 : 50) à une rationalité responsable, qui souligne l’importance de relier la production scientifique aux contextes sociaux et affectifs dans lesquels elle s’inscrit. Enfin, elle entre en résonance avec l’idée de désobéissance épistémique proposée par Rachele Borghi (2020 : 16), entendue ici comme une invitation à interroger les positions de surplomb dans la recherche. Reconnaître ma double position de chercheur et de membre des communautés étudiées18 ne constitue donc pas une fragilité. La constitution du corpus et la lecture qualitative sont indissociables de ma double position. C’est dans les luttes que j’ai appris à documenter, à négocier ma visibilité et à bricoler des formes de circulation collective ; la recherche m’a offert les outils pour nommer, historiciser et analyser ces pratiques. Cette hybridation rend possible une attention particulière aux vécus minoritaires et aux gestes qui traversent les documents, sans les réduire à de simples données visuelles. Néanmoins, cette proximité comporte des risques : surestimer certains gestes qui résonnent avec mon propre parcours militant ou, au contraire, atténuer des tensions internes par souci de loyauté envers les collectifs. Pour limiter ces biais, j’ai systématiquement confronté mes observations à la littérature existante, relu le corpus à plusieurs reprises, en cherchant les régularités au-delà de mon expérience personnelle, et discuté mes analyses avec d’autres chercheur·ses. Ces précautions visent à maintenir une réflexivité continue et à garantir que l’ancrage militant ne réduise pas mais enrichisse l’interprétation.

  • 19 L’anonymisation des personnes individuelles implique que l’analyse ne vise pas à établir une mesure (...)

14Enfin, l’usage de documents militants en ligne soulève des enjeux éthiques. Les contenus ont été produits dans un espace public, mais leur reprise en contexte académique exige des précautions. Les noms des collectifs militants ont été conservés, car ils revendiquent une présence publique et politique, tandis que ceux des personnes individuelles ont été systématiquement anonymisés19. Les captures reproduites ont été éditées afin de supprimer toute information sensible. Ce choix ne répond pas seulement à une logique de protection du droit d’auteur comme du respect du mode de reconnaissance revendiqué par les collectifs, qui souhaitent être considérés comme des acteurs politiques producteurs de savoirs critiques sur la modération algorithmique.

La preuve par l’interface : dénoncer la censure algorithmique

15Les militant·es LGBTQIA+/TPG présent·es sur Instagram rencontrent régulièrement des formes de censure qui perturbent leurs pratiques de communication et d’organisation. Suppressions rétroactives, rétrogradations invisibles (shadowban), blocages temporaires de fonctionnalités : autant d’effets qui affectent directement la continuité de leurs activités. Émerge du corpus de janvier 2025 une stratégie récurrente : ces contraintes ne sont pas seulement subies, elles sont rendues publiques par un travail de captation et de diffusion. Les usager·ères transforment les notifications privées de la plateforme en preuves partagées, en les publiant en stories ou en carrousels annotés. La logique de dénonciation se fonde ainsi sur que l’on peut appeler une « esthétique de la preuve », où l’interface standardisée de Meta est réinvestie comme matériau militant.

Du privé au public : la notification comme preuve

  • 20 Dans les communautés LGBTQIA+, le terme reclaim désigne l’appropriation subversive d’insultes ou de (...)
  • 21 Par « brand refresh », je désigne ici la refonte de l’identité visuelle d’Instagram annoncée en mai (...)

16Un premier exemple illustre cette analyse du corpus. Le 18 janvier 2025, Instagram notifie au compte @ERROR.tpg que l’une de ses publications a été retirée : « Nous avons supprimé votre photo » (figure 1). Le contenu visé reprenait le terme « pédé », non pas dans sa dimension d’insulte mais pour en analyser les usages et rappeler les luttes de réappropriation du mot. Néanmoins, l’algorithme, incapable de distinguer l’insulte du reclaim20, a assimilé le post à un contenu haineux. Le même jour, après recours, une nouvelle notification apparaît : « Nous avons restauré votre photo », assortie de la mention selon laquelle l’équipe de révision « a fait une erreur » et remercie l’usager d’avoir demandé un examen (figure 2). Les captures de ces écrans sont repartagées en story, avec une annotation ironique : « Lol bah du coup, leur dire que ça ne va pas à l’encontre de leurs règles et que cela a pour but d’informer sur un sujet important, ça a l’air de fonctionner ». Cette séquence manifeste le décalage entre, d’un côté, la rhétorique impersonnelle et normative de la plateforme – matérialisée par le fond sombre, les icônes standardisées et la typographie uniforme d’Instagram Sans déployée depuis le brand refresh21 de 2022 – et, de l’autre, l’annotation en cartouche blanc qui redonne voix à l’usager·ère et renverse la gravité de la sanction en commentaire ironique. La dénonciation se matérialise ici par l’appropriation et le détournement des codes visuels mêmes qui signifient la censure.

Figure 1. Notification de suppression d’une publication par Instagram (18 janv. 2025). Le contenu, qui utilisait le terme « pédé » dans un contexte militant, a été retiré pour infraction aux règles de la communauté (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)

Figure 1. Notification de suppression d’une publication par Instagram (18 janv. 2025). Le contenu, qui utilisait le terme « pédé » dans un contexte militant, a été retiré pour infraction aux règles de la communauté (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)

Figure 2. Notification de restauration du même contenu, après contestation (18 janv. 2025). Instagram reconnaît une « erreur » et justifie le retrait par des « précautions » (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)

Figure 2. Notification de restauration du même contenu, après contestation (18 janv. 2025). Instagram reconnaît une « erreur » et justifie le retrait par des « précautions » (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)

Standardisation et opacité : l’autorité graphique des blocages

  • 22 Les kits d’injection sécurisés visent à réduire les risques associés aux pratiques d’automédication (...)

17Le cas des kits d’injection d’hormones fait apparaître un autre ressort de cette esthétique (figure 3). En janvier 2025, une publication de 2022 du même compte relayant une action de santé communautaire – mise à disposition de kits d’injection sécurisés22 pour personnes trans – est requalifiée par Instagram comme « promotion de stupéfiants ». La notification affichée sur fond noir précise : « Ceci va à l’encontre de nos Standards de la communauté sur les drogues » (figure 3-gauche). Cette assimilation conduit à un blocage immédiat de la messagerie pour trois jours : « Vous ne pouvez pas envoyer de message pendant 3 jours » (figure 3-droite). Ici encore, les captures sont repartagées en story et annotées : « La raison ? Une publication de 2022 où on parle des kits d’injection d’hormones, que @meta @instagram qualifie de post faisant la promotion de stupéfiants ». L’encadrement orange ajouté autour du motif incriminant signale l’absurdité du déclencheur algorithmique. Cet exemple montre comment une initiative de prévention et de soin est interprétée comme une infraction, sans qu’aucune explication ne précise si la censure provient de l’image des seringues, du vocabulaire médical ou d’une association sémantique avec des drogues. L’opacité est redoublée par la standardisation graphique : pastilles orange, pictogrammes d’interdiction et tableaux de restrictions (figure 4) donnent à voir l’étendue des sanctions, présentées comme autant de faits accomplis. Les annotations militantes — « Voilà le statut actuel de notre compte… Bienvenue dans le Meta de 2025 ! » accompagnées d’émojis souriants — introduisent une distance ironique qui souligne l’arbitraire perçu des mesures.

Figure 3. Notification de sanction par Instagram concernant une publication du 1er juil. 2022 relative aux kits d’injection d’hormones. Le contenu est requalifié comme « promotion de stupéfiants », entraînant une restriction temporaire des fonctions de messagerie. Courant janvier 2025 (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)

Figure 3. Notification de sanction par Instagram concernant une publication du 1er juil. 2022 relative aux kits d’injection d’hormones. Le contenu est requalifié comme « promotion de stupéfiants », entraînant une restriction temporaire des fonctions de messagerie. Courant janvier 2025 (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)

Figure 4. Tableau de statut d’un compte affichant les sanctions en cours (contenus supprimés, rétrogradés, restrictions de fonctionnalités). Les blocages, actifs en 2025, concernent des publications sur l’accès aux hormones. Courant janvier 2025 (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)

Figure 4. Tableau de statut d’un compte affichant les sanctions en cours (contenus supprimés, rétrogradés, restrictions de fonctionnalités). Les blocages, actifs en 2025, concernent des publications sur l’accès aux hormones. Courant janvier 2025 (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)

18Un troisième ensemble concerne la censure de contenus antifascistes (fig. 5). En mai 2025, une story signalant la présence d’autocollants néonazis à Marseille a été supprimée par Instagram au motif qu’elle contiendrait des « signes de glorification ou de soutien liés à des organisations que nous définissons comme dangereuses ». Autrement dit, une action antifasciste de terrain est interprétée comme une possible apologie de groupes extrémistes. La réaction militante est immédiate : l’image de la notification est repartagée, surmontée d’un cartouche blanc – « Putain mais lâchez-nous @instagram bordel !!! Fonctionnalités bloquées jusqu’en mai 2026 pour avoir signalé et arraché des autocollants de néonazis !!! » – et suivie d’une série d’émojis clown 🤡. L’usage de ces émojis accentue le renversement ironique : la prétention de la plateforme à juger de l’intention des militant·es se trouve ridiculisée et la décision tournée en dérision.

Figure 5. Notification de suppression d’une story par Instagram, courant Janvier 2025. La publication, qui documentait des autocollants néonazis arrachés dans l’espace public, est requalifiée comme une infraction aux standards relatifs aux « organisations dangereuses », entraînant un blocage de fonctionnalités jusqu’en mai 2026 (capture du corpus de recherche, 19 mai 2025)

Figure 5. Notification de suppression d’une story par Instagram, courant Janvier 2025. La publication, qui documentait des autocollants néonazis arrachés dans l’espace public, est requalifiée comme une infraction aux standards relatifs aux « organisations dangereuses », entraînant un blocage de fonctionnalités jusqu’en mai 2026 (capture du corpus de recherche, 19 mai 2025)

Encadrer, annoter, détourner : une esthétique de la preuve

19Ces exemples permettent de préciser le fonctionnement sémiotique de la dénonciation dans notre corpus. D’un côté, les notifications de Meta reposent sur une charte graphique23 cohérente : fonds noirs en mode sombre, pictogrammes orange ou rouges pour signaler les problèmes, typographie uniforme Instagram Sans, boutons d’action bleus incitant à « En savoir plus » ou « Accéder au Statut du compte ». Cette grammaire visuelle, codifiée lors du brand refresh de 2022, vise à produire un effet d’autorité et de clarté en standardisant les messages système. La fonction Account Status, documentée dans l’aide officielle, centralise ces éléments pour rendre visibles les mesures appliquées et proposer des voies de recours. Mais, d’un autre côté, les militant·es détournent ces mêmes signes : annotations manuscrites, encadrements colorés, interpellations adressées directement à @instagram ou @meta, séries d’émojis. Le contraste entre la rigidité normative de l’interface et la créativité des annotations produit une « esthétique de la preuve », où la notification privée devient support de critique publique.

20La dénonciation de la censure algorithmique identifiée dans le corpus ne consiste donc pas seulement à verbaliser un désaccord : elle s’incarne dans la circulation d’images standardisées (notifications de suppression, écrans de statut, tableaux de restrictions) recontextualisées par des ajouts graphiques. En exposant les codes de l’interface, en les resignifiant et en les retournant, les militant·es font de l’expérience de la censure un objet collectif : la preuve ne documente pas seulement un incident isolé, elle construit un récit partagé qui légitime la contestation et appelle à la mobilisation.

Bricoler les formats : contourner l’algorithme

21Face à l’instabilité des régimes de visibilité imposés par Instagram, les collectifs LGBTQIA+/TPG du corpus semblent déployer des tactiques de contournement non seulement pour échapper à la censure, mais aussi transformer la contrainte en ressource politique. Elles se situent à l’intersection du brouillage linguistique, du détournement visuel et à une redistribution de la parole communautaire.

Écrire et jouer : Algospeak et performance drag de l’algorithme

  • 24 Le terme algospeak désigne un ensemble de stratégies linguistiques (substitutions typographiques, e (...)

22Un premier registre de contournement consiste à jouer avec les seuils de détection automatisée, en adaptant l’écriture et l’esthétique des contenus. L’annonce d’un ciné-club consacré aux travailleuses du sexe en fournit un exemple révélateur (figure 6). Les organisateur·ices recourent à des substitutions typographiques (« se×e », « pvt€s ») qui permettent de contourner les filtres tout en maintenant l’intelligibilité pour les publics visés, une pratique souvent désignée sous le terme d’algospeak24. L’image affiche un premier plan centré sur un smartphone, tenu par une main aux ongles manucurés, qui projette l’évocation implicite du travail sexuel. À l’arrière-plan, un harnais partiellement visible renforce cette connotation, sans que la nudité explicite n’apparaisse. L’ensemble graphique joue donc sur une esthétique de la suggestion maîtrisée : il déploie une grammaire visuelle lisible par la communauté, mais potentiellement illisible pour la machine.

23Cette logique de camouflage s’étend au-delà du texte. Une militante trans mobilise le format du reel de routine capillaire pour introduire un message politique (fig. 7). La vidéo reprend scrupuleusement les codes les plus visibles d’Instagram : cadrage serré sur le visage et la chevelure, gestes doux, fond neutre, lumière uniforme. Tout semble relever d’un tutoriel banal de soins capillaires. Pourtant, à l’oral, la militante glisse une référence à une cagnotte solidaire destinée à financer une opération de réassignation sexuelle. Ce double registre (conformité visuelle et transgression discursive) constitue une performance drag de l’algorithme : en surjouant les attentes normatives de la plateforme, l’usagère introduit un message clandestin à destination de ses adelphes. Le format prescrit devient ainsi un terrain de jeu critique, où l’algorithme est dupé par excès de conformité. Ces deux exemples montrent comment les usager·ères transforment la contrainte technique en ressource expressive. L’illisibilité pour la machine et la performance de conformité deviennent des outils d’énonciation politique, révélant une maîtrise fine des codes de la plateforme et une créativité dans leur détournement.

Figure 6. Publication annonçant une soirée ciné-club consacrée aux archives des travailleur·ses du sexe, programmée le 13 avril 2025 au cinéma Luminor (Paris). L’événement comprend la projection de films et d’archives (2017-2024) suivie d’un échange public (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)

Figure 6. Publication annonçant une soirée ciné-club consacrée aux archives des travailleur·ses du sexe, programmée le 13 avril 2025 au cinéma Luminor (Paris). L’événement comprend la projection de films et d’archives (2017-2024) suivie d’un échange public (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)

Figure 7. Extraits d’un reel publié courant Janvier 2025, reprenant les codes visuels d’un tutoriel capillaire. Derrière cette mise en scène de normalité, la vidéo dissimule un appel aux dons destiné à financer une opération chirurgicale (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)

Figure 7. Extraits d’un reel publié courant Janvier 2025, reprenant les codes visuels d’un tutoriel capillaire. Derrière cette mise en scène de normalité, la vidéo dissimule un appel aux dons destiné à financer une opération chirurgicale (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)

Redistribuer la parole : de l’alerte à l’organisation collective

24À côté de ces tactiques d’écriture et de mise en forme, le corpus fait apparaître une seconde logique : celle de la circulation collective des contenus censurés. Plutôt que de masquer où de rendre visible la censure elle-même, il s’agit d’organiser des relais communautaires pour en amplifier l’écho.

  • 25 Les polices sans empattement sont souvent mobilisées dans des graphismes cherchant la lisibilité, l (...)
  • 26 Parmi les ressources citées dans le second carrousel figurent le compte militant @helloquitx, qui d (...)

25La séquence des deux carrousels publiés par un compte du corpus en janvier 2025 illustre ce processus (fig. 8 et 9). Le premier carrousel adopte un ton frontal : « QUITTONS TOUSTES INSTAGRAM, FACEBOOK ET X » s’affiche en lettres haut de castes noires sur fond blanc, reprenant les codes du tract militant. L’absence d’éléments visuels superflus accentue l’effet de rupture dans un espace dominé par l’esthétique lisse de la communication publicitaire. Le choix typographique, proche du sans-serif25 militant utilisé dans les affiches contestataires, produit une impression d’urgence et de radicalité. Ce premier post suscite une mobilisation inhabituelle, avec près de trois fois plus d’interactions que la moyenne des publications du compte. Le lendemain, un second carrousel prolonge et transforme ce geste initial. Présenté explicitement comme un « compte rendu des échanges », il compile les réactions suscitées par la veille, cite des comptes tiers (@helloquitx, @davduf_)26, et structure un retour collectif des discussions. Chaque diapositive fonctionne comme un mini-procès-verbal graphique : une problématique est exposée (« archiver ses données », « dépendance militante aux plateformes », « absence d’alternatives crédibles »), suivie de pistes de solutions. Là où le premier post ciblait la provocation et l’alerte, le second assume une fonction d’organisation de la discussion et de redistribution des savoirs. Le format évoque les traditions militantes de comptes rendus collectifs issus des assemblées générales ou des forums, transposées ici dans l’espace graphique d’Instagram.

Figure 8. Carrousel militant intitulé « Quittons toustes Instagram, Facebook et X » (janvier 2025). La série appelle à la suppression collective des comptes comme geste de résistance face aux logiques de censure et de surveillance des plateformes (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)

Figure 8. Carrousel militant intitulé « Quittons toustes Instagram, Facebook et X » (janvier 2025). La série appelle à la suppression collective des comptes comme geste de résistance face aux logiques de censure et de surveillance des plateformes (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)

Figure 9. Carrousel « Quittons Instagram, Facebook et X – Partie 2 » (janvier 2025). Le post compile et restitue les réactions des internautes, transformant les échanges en un compte rendu structuré destiné à la circulation collective (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)

Figure 9. Carrousel « Quittons Instagram, Facebook et X – Partie 2 » (janvier 2025). Le post compile et restitue les réactions des internautes, transformant les échanges en un compte rendu structuré destiné à la circulation collective (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)

26L’articulation entre ces deux publications manifeste une pratique spécifique de la parole militante sous contrainte : alerter, recueillir, redistribuer. Le premier carrousel produit une charge affective et mobilisatrice, le second transforme cette charge en circulation structurée d’informations. L’ensemble illustre ce que l’on pourrait appeler une « politique de l’attention mutuelle » : documenter la censure, provoquer un débat, puis organiser sa mise en commun. Cette dynamique évoque les pratiques d’assemblée générale, où une grammaire gestuelle codifiée (main levée pour demander la parole, rotation des mains pour signifier la longueur, agitation pour marquer l’acquiescement) permet d’ordonner les interventions avant de restituer les échanges sous forme de compte rendu. De manière analogue, la succession de ces carrousels traduit un moment de mobilisation affective en un document structuré destiné à circuler au-delà des personnes présentes dans l’espace numérique. Ces tactiques de contournement, si elles prolongent la présence militante en ligne, laissent entrevoir en creux les raisons de rester malgré tout : continuer à occuper ces espaces numériques, malgré leur hostilité, pour y inventer des formes de parole collective.

L’attachement par contrainte : insister malgré la dépendance aux plateformes

  • 27 Le terme de « super-armes de contrôle » (fig. 12) renvoie à une critique récurrente des plateformes (...)

27La troisième séquence d’observations met en évidence un paradoxe central : les militant·es LGBTQIA+/TPG dénoncent les logiques de censure et les atteintes répétées à leurs expressions en ligne, mais continuent malgré tout à investir massivement Instagram. Quitter Meta est envisagé, parfois même affirmé comme une nécessité, mais rarement posé comme une perspective immédiatement réalisable. Les publications et stories du corpus traduisent ce double mouvement : la critique des plateformes comme « super-armes de contrôle27 » (fig. 10) s’articule avec l’affirmation d’une dépendance concrète et affective à leurs infrastructures de visibilité (fig. 11-12).

Le départ impossible : survivre dans l’emprise des plateformes

  • 28 Le mot « suicidaire », employé par une militante trans (fig. 12), doit être replacé dans le context (...)

28Plusieurs prises de parole évoquent explicitement l’idée de quitter Meta. Un post relayé par un ancien médiateur numérique insiste sur la nécessité d’un départ massif des plateformes de surveillance, présentées comme des dispositifs purement néfastes, prédatrices et militarisées : « Il faut désinstaller. Qu’on en parle autant et qu’on le fasse pour de vrai est une excellente nouvelle » (fig. 10). La mise en forme visuelle, fond sombre et typographie blanche centrée, accentue le ton solennel d’un manifeste. Cependant, d’autres publications du corpus tempèrent radicalement cette perspective. Une militante trans souligne que boycotter Meta équivaudrait pour elle à perdre ses revenus, sa visibilité et ses moyens de subsistance : « Ça me semble juste… suicidaire28 » (fig. 12). La story met en scène un texte blanc sur fond bordeaux, sans image, mimant une prise de parole brute, presque confessionnelle. Ici, quitter Instagram n’est pas seulement une question politique ou éthique, mais engage des enjeux matériels et existentiels. Le départ est associé à une mise en danger économique (donc vitale), à l’effacement de projets à venir et à la perte d’un espace de reconnaissance construit au fil des années. La même story insiste : « On ne peut pas juste toujours partir, toujours retourner dans un placard » (fig. 12). Cette formule mobilise une métaphore politique et corporelle forte : quitter la plateforme reviendrait à effacer publiquement ses revendications, comme si elles ne faisaient plus partie de la société. Le terme de « placard » renvoie ici à l’expression anglophone the closet, traduite et appropriée par les mouvements LGBTQIA+/TPG pour désigner la situation d’invisibilité forcée ou de dissimulation de son orientation sexuelle ou de son identité de genre. « Sortir du placard » (coming out) constitue un geste de reconnaissance sociale et politique, tandis que « retourner dans le placard » renvoie à une régression imposée vers l’invisibilité. L’ambivalence traduit une réalité partagée : si les plateformes sont dénoncées comme oppressives, elles demeurent aussi le lieu où se jouent les conditions concrètes de survie et de visibilité des communautés.

Figure 10. Story publiée janvier en 2025 appelant à la désinstallation massive des plateformes de surveillance. Le texte insiste sur la nécessité d’un Web libre, décentralisé et émancipateur, et sur la transmission de ces pratiques aux plus jeunes (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)

Figure 10. Story publiée janvier en 2025 appelant à la désinstallation massive des plateformes de surveillance. Le texte insiste sur la nécessité d’un Web libre, décentralisé et émancipateur, et sur la transmission de ces pratiques aux plus jeunes (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)

Figure 11. Série de stories publiées en janvier 2025 discutant les limites du boycott des plateformes. Les textes mettent en avant l’ambivalence entre nécessité de visibilité, précarité économique et refus d’une injonction à quitter les réseaux (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)

Figure 11. Série de stories publiées en janvier 2025 discutant les limites du boycott des plateformes. Les textes mettent en avant l’ambivalence entre nécessité de visibilité, précarité économique et refus d’une injonction à quitter les réseaux (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)

Figure 12. Carrousel publié en janvier 2025 autour du thème « Du soin pour nos renoncements ». Le texte, ancré dans une réflexion théorique, interroge les infrastructures numériques comme « communs négatifs » et appelle à inventer des alternatives collectives (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)

Figure 12. Carrousel publié en janvier 2025 autour du thème « Du soin pour nos renoncements ». Le texte, ancré dans une réflexion théorique, interroge les infrastructures numériques comme « communs négatifs » et appelle à inventer des alternatives collectives (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)

Figure 13. Stories publiées en janvier 2025 réagissant aux appels à quitter les plateformes Meta. Elles expriment un refus, au nom de la nécessité de rester présents pour contrecarrer l’influence de l’extrême droite et préserver des espaces accessibles de communication (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)

Figure 13. Stories publiées en janvier 2025 réagissant aux appels à quitter les plateformes Meta. Elles expriment un refus, au nom de la nécessité de rester présents pour contrecarrer l’influence de l’extrême droite et préserver des espaces accessibles de communication (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)

L’architecture du désir : emprise quotidienne et économie attentionnelle

29Un long post du corpus (fig. 12) illustre avec force cette tension présente dans le corpus : l’auteur·ice déclare « détester énormément » les plateformes et leur « emprise quotidienne », tout en reconnaissant continuer d’y aller « tous les jours, dès le lever, inlassablement ». La mise en page textuelle est dense, constituée de paragraphes successifs composés dans un même style de caractères, qui rejoue là aussi une confession, un aveu. Instagram y est décrit comme un espace saturant, générateur de « passions tristes » et d’épuisement, mais aussi comme un outil incontournable de mise en réseau, de diffusion rapide d’informations et de découvertes professionnelles ou culturelles. Cette balance apparaît clairement dans la forme même du texte : une énumération des effets délétères de l’infrastructure, immédiatement suivie de la liste des bénéfices concrets retirés de son usage. L’« emprise » dénoncée n’empêche pas l’attachement : au contraire, elle le redouble, en liant fortement le quotidien militant et créatif à l’interface.

30Cet attachement n’est pas seulement affectif : il est structuré par la matérialité technique de la plateforme. Les militant·es pointent l’obligation de « poster tous les jours » pour rester visibles, contrainte induite par l’architecture algorithmique qui privilégie la nouveauté et l’engagement constant. Certains formats, comme les stories, disparaissent après vingt-quatre heures, imposant un rythme continu de production. Les métriques publiques (likes, vues, partages) renforcent cette obligation en rendant immédiatement perceptibles les fluctuations de visibilité. La dépendance quotidienne n’est donc pas qu’une habitude : elle est inscrite dans l’économie attentionnelle d’Instagram, qui conditionne directement la survie des collectifs dans les régimes de visibilité numériques.

Extensions du corps : plateformes comme porte-voix

31L’analyse des témoignages recueillis permet de dire que les comptes Instagram fonctionnent comme des prolongements du corps et de la voix de certain·es utilisateur·ices. La suspension d’un compte ou la perte de fonctionnalités ne signifient pas seulement un obstacle technique : elles produisent un effacement économique, social et politique. Comme l’exprime une militante trans, son compte Instagram constitue une ressource vitale, à la fois économique et relationnelle, qu’elle ne peut envisager d’abandonner sans mettre en péril ses moyens d’existence (fig. 11). Ces expériences permettent de lire la plateforme comme une extension (un porte-voix) des subjectivités : elle amplifie les capacités d’action, de représentation et de subsistance, mais au prix d’une dépendance structurelle. L’interface n’est pas un outil extérieur que l’on peut déposer ou remplacer : elle est intégrée au quotidien, aux rythmes de vie et aux pratiques corporelles des militant·es. Comme l’exprime un autre fragment du corpus : « On est plein à déjà en baver » (fig. 13). L’expression traduit une lassitude face à l’oppression vécue, mais aussi une reconnaissance d’une contrainte acceptée, faute d’alternative crédible.

Politique de l’ambivalence : persister dans la contrainte

32Les publications réunies dans cette section font voir des positions qui oscillent entre critique frontale et résignation pragmatique. Le départ est envisagé comme un horizon désirable, mais la survie économique, les relations affectives et les besoins militants imposent de continuer à « poster », parfois quotidiennement (fig. 12 et 11). Ce paradoxe n’est pas marginal : il structure les pratiques observées, révélant que l’attachement aux plateformes est inséparable des violences qu’elles exercent. Persister à occuper ces espaces ne relève pas d’un choix libre ou d’une adhésion naïve, mais d’une stratégie contrainte, inscrite dans une économie politique de la visibilité. Les militant·es LGBTQIA+/TPG ne cessent de dénoncer la violence des plateformes, tout en insistant sur la nécessité d’y rester pour continuer à exister, individuellement et collectivement.

Trois régimes d’action situés : de la typologie à l’expérience incarnée

33Dans le corpus, les résultats présentés révèlent que les pratiques militantes LGBTQIA+/TPG sur Instagram s’organisent selon trois régimes (dénoncer, contourner, insister) pas simplement descriptifs mais analytiques : ils rendent visibles trois manières situées de faire face à la censure algorithmique. En ce sens, ils révèlent une politisation sous contrainte : non pas l’émergence d’un engagement inédit, puisque les collectifs sont déjà militants, mais la reconfiguration de leurs modalités d’action par les architectures de la plateforme. Ces régimes expliquent non seulement ce qu’il se passe, mais aussi comment les militant·es inventent des réponses contraintes, parfois contradictoires, et tendant vers une nouvelle configuration du pouvoir numérique. Toutefois, cette typologie a ses limites (chevauchements, transitions entre régimes) qu’il est utile de reconnaître, car elle reflète la fluidité des expériences vécues. Pour les comprendre, il est nécessaire d’articuler deux pivots théoriques, allant des analyses structurelles des régimes de gouvernementalité algorithmique et des hiérarchies de visibilité (Rouvroy et Berns, 2013 ; Cardon, 2015) jusqu’aux approches incarnées qui prennent en compte les expériences affectives, corporelles et relationnelles des usager·ères (Haraway, 1985 ; Preciado, 2008 ; Paasonen, 2018 ; Costanza-Chock, 2020). C’est dans cette tension que s’inscrit la discussion des résultats.

Panoptique algorithmique et hiérarchies discriminantes : une double contrainte de visibilité

  • 29 Le terme « physio » est mobilisé ici de manière métaphorique, par analogie avec la figure du physio (...)

34La notion de gouvernementalité algorithmique proposée par A. Rouvroy et T. Berns (2013) désigne un mode de régulation fondé sur l’anticipation statistique et la modulation continue, plutôt que sur l’édiction d’une loi écrite. Elle prolonge, sans la reproduire, le schéma foucaldien du panoptique (Foucault, 1975 : 229-231). Dans la prison panoptique, l’incertitude sur le regard du gardien induisait une discipline permanente. Le panoptique algorithmique fonctionne différemment : il agit comme un filtre, un « physio29 » à l’entrée des flux, qui « voit » l’ensemble des traces mais les interprète selon des critères partiels et opaques. Ce tri produit une cohérence sociale traversée de biais cis-hétéronormatifs, racialisants et sexistes, en ce qu’il privilégie certaines formes de présentation de soi, de langage et de visibilité, tout en marginalisant celles qui s’en écartent. Comme le montre S. Costanza-Chock (2020 : 36-40), les systèmes algorithmiques ne se contentent pas de refléter des inégalités existantes : ils les inscrivent matériellement dans des procédures de classement, de recommandation et de modération, en s’appuyant sur des données d’entraînement et des critères de décision imprégnés de normes sociales dominantes. Ce processus de tri, présenté comme neutre et technique, fonctionne ainsi comme un dispositif de normalisation. Dans une perspective proche, Paul Preciado (2008 : 24-25, 33-34) souligne que les dispositifs techno-discursifs participent à la reproduction des normes politiques de sexe et de genre, en articulant des régimes de visibilité, de lisibilité et de reconnaissance qui définissent ce qui peut apparaître comme intelligible, légitime ou acceptable dans l’espace public.

35La plateforme n’est pas un espace immatériel : elle articule une interface, qui organise les usages et les interactions, et des infrastructures techniques, qui assurent son fonctionnement. Les contenus publiés sur Instagram sont hébergés dans les centres de données de Meta, répartis sur plusieurs continents et soumis à des procédures de duplication et de migration. Des travaux sur la matérialité du cloud rappellent que ces environnements reposent sur des câbles, serveurs et data centers (Hu, 2015 : 10-11 ; Starosielski, 2015 : 2-3). Ici, la visibilité doit donc être pensée comme une valeur inscrite dans des chaînes matérielles de production de valeur (Citton, 2014 : 12).

36Cette matérialité éclaire la question des suppressions et de la récupération des contenus. Meta affirme que les usager·ères conservent la propriété de leurs publications mais concèdent à la plateforme une licence d’usage tant qu’elles y demeurent30. Les données peuvent être téléchargées via l’outil Download Your Information31, ou restaurées dans le dossier Recently Deleted dans une durée limitée (30 jours pour les posts). En revanche, lorsqu’un contenu est retiré par la plateforme pour non-respect des règles, il disparaît sans possibilité de récupération : Meta précise que des copies peuvent subsister jusqu’à 90 jours dans ses infrastructures de redondance32 et de stockage de secours avant effacement définitif33. En Europe, ces pratiques sont encadrées par le Règlement général de protection des données (RGPD, France, 2016), qui garantit un droit à la portabilité des données, et par le Digital Services Act (Union européenne, 2022), qui impose une notification motivée de chaque retrait et des voies de recours, enregistrées dans la DSA Transparency Database.

  • 34 Le terme espagnol desmemoria désigne littéralement l’« absence de mémoire » ou l’« effacement de la (...)
  • 35 Sur la question de la mémoire collective minoritaire, plusieurs travaux en études queer et archivis (...)

37Ces mécanismes apparaissent directement dans le corpus. La figure 9 illustre un carrousel incitant à « extraire » ses données avant de quitter Instagram, rappelant que la conservation des traces dépend d’une procédure imposée par la plateforme. De même, des posts militants sur la santé trans ou la lutte antifasciste ont été supprimés rétroactivement, parfois plusieurs années après leur mise en ligne, produisant une réécriture a posteriori de l’histoire des comptes. Cette logique rejoint la notion de desmemoria34 queer proposée par Ricardo Robles (2023 : 6-9), qui désigne l’ensemble des dispositifs numériques fragilisant la mémoire minoritaire en induisant l’oubli. Pour les communautés LGBTQIA+/TPG, ces effacements ne sont pas de simples contraintes d’usage : ils affectent directement la possibilité de documenter et de transmettre leurs luttes35. D’où les réflexes d’auto-archivage observés dans le corpus (captures, reposts, invitations à des sauvegardes locales) comme autant de gestes défensifs contre l’instabilité technique.

38En ce sens, le corpus ne se contente pas d’illustrer la gouvernementalité algorithmique (Rouvroy et Berns, 2013) ou les régimes de visibilité (Cardon, 2015), il les déplace. Le panoptique algorithmique agit comme une vision omnisciente et malvoyante qui ne filtre que d’un œil, tandis que les procédures de suppression et de stockage transforment la mémoire en ressource conditionnelle. Cette double contrainte, filtrage discriminant et instabilité mémorielle, façonne une expérience queer de la gouvernementalité numérique : une présence constamment menacée, dont les traces doivent être capturées, extraites et partagées pour exister et résister à la désintégration algorithmique de la mémoire (Robles, 2023).

Norme algorithmique de genre et tactiques de passing : brouiller, performer, survivre

39S. Costanza-Chock (2020) explique que le design encode de manière structurelle des normes sociales, raciales et sexuées : les interfaces configurent des manières d’écrire, de publier et de se représenter. Les observations issues du corpus ne confirment pas mécaniquement cette affirmation, mais en révèlent la traduction située : elles montrent comment des usager·ères LGBTQIA+/TPG ajustent en permanence leurs pratiques pour contourner des filtres normatifs. Les détournements typographiques (« se×e », « pvte ») ne sont pas seulement des traces de normalisation prescrite par l’interface, mais des tactiques d’adaptation. Ces détournements relèvent de ce que Françoise Laugée (2022) désigne comme de l’algospeak, soit un ensemble de stratégies linguistiques développées par les utilisateur·ices des plateformes pour contourner les systèmes automatisés de modération tout en maintenant une intelligibilité pour des publics humains. Ces écritures hybrides fonctionnent comme un compromis : elles demeurent intelligibles pour le public concerné tout en perturbant les filtres automatisés. Elles rendent visible un travail en amont, moins accessible à l’observation : l’auto-censure. Faute d’accès aux brouillons, aux essais abandonnés ou aux hésitations, je ne peux que constater que des indices publics de réécriture (substitutions typographiques, euphémisations, cadrages et masquages) qui signalent des ajustements opérés pour éviter rétrogradation ou suppression. Autrement dit, la visibilité queer observée dans le corpus se construit sous contrainte, selon des choix d’énonciation et de forme dictés par les filtres normatifs.

40Cette expérience rejoint ce que S. Pandelakis (2023) conceptualise comme une norme algorithmique de genre : les plateformes traitent les expressions minoritaires comme des anomalies, des bugs à corriger36. Les exemples mobilisés révèlent ce phénomène tel que ce post de santé trans requalifié en « promotion de stupéfiants » ou ailleurs par dénonciation antifasciste interprétée comme « apologie d’organisations dangereuses ». Ces requalifications ne sont pas accidentelles : elles révèlent l’inadéquation structurelle entre les formes d’expression queer et les scripts de lisibilité attendus par l’algorithme. Coder autrement devient alors une nécessité : brouiller, camoufler, détourner, pour échapper à l’effacement. Cette créativité contrainte ne relève pas seulement de l’inventivité individuelle, elle s’inscrit dans une écologie visuelle qui combine les codes attendus par la plateforme et ceux produits collectivement par les usager·ères. Les notifications, pictogrammes d’alerte, fonds noirs et fontes de caractères uniformes (charte Instagram 2022 : 4-9)37 forment une grammaire normative. Les annotations militantes (flèches, cartouches, émojis) viennent s’y superposer, produisant un contre-cadrage. Ce geste traduit la manière dont les communautés reconfigurent l’iconographie de la plateforme pour lui donner un sens critique.

41De même, la notion de performance drag de l’algorithme peut être précisée. À la différence de l’algospeak (Laugée, 2022), cette performance renvoie ici à une performance médiatique plus large, engageant des formats, des gestes et des mises en scène conformes aux attentes de la plateforme. Chez Judith Butler (2006 : 246-247), le drag désigne une parodie politique : la répétition stylisée des normes de genre permet d’en révéler le caractère construit. Cette approche pense la performance des normes, c’est-à-dire le travail de répétition et d’ajustement par lequel elles sont produites et rendues opérantes. Toutefois, dans les environnements numériques, cette performance peut être orientée non vers la subversion visible, mais vers la fabrication d’une conformité stratégique. L’exemple du reel capillaire illustre cette logique (fig. 7) : la militante mime avec précision les codes d’un tutoriel beauté standard (gestes doux, cadrage serré, ton léger), tout en y insérant discrètement un appel à dons pour une opération chirurgicale. Il s’agit alors d’une performance de normalité, que l’on peut lire en termes de passing algorithmique : se conformer aux attentes de la plateforme afin de passer sous ses radars. Cette stratégie fait écho aux dynamiques sociales de passing trans : il ne s’agit pas seulement d’« être perçu·e comme normal·e », mais de franchir de manière située et souvent provisoire des frontières sociales hiérarchisées, dans des contextes où ces catégories produisent des rapports de domination. Le passing permet alors de réduire l’exposition à la violence ou à la discrimination, tout en rendant visibles – par leur contournement même – le caractère construit, arbitraire et inégalitaire de ces normes, au prix, ici, d’une invisibilisation partielle et stratégiquement acceptée de soi (Guenebeaud, 2024 : 509-520).

42En somme, l’apport du corpus est double. D’une part, il confirme que le design des plateformes encode des normes structurelles qui rendent les existences LGBTQIA+/TPG particulièrement vulnérables à l’effacement. Mais, d’autre part, il montre que ces communautés transforment cette contrainte en terrain d’invention, en mobilisant des tactiques situées de contournement. L’algospeak désigne ainsi des ajustements linguistiques fins permettant de maintenir l’intelligibilité tout en échappant partiellement aux filtres automatisés, tandis que la performance drag du passing algorithmique constitue une stratégie plus englobante : performer conformité aux attentes formelles et médiatiques de la plateforme afin de rester visible. Ces pratiques déplacent la discussion sur le design : elles relèvent des choix esthétiques comme de véritables outils politiques permettant de maintenir une présence fragile mais insistante dans un environnement hostile.

Pharmacopornographie et technologie de la visibilité contrainte : un cyborg précaire

43Les résultats de l’exploration du corpus montrent que, malgré la critique frontale de Meta et les appels au départ, les militant·es LGBTQIA+/TPG demeurent fortement attaché·es à Instagram. Cette ambivalence (dénoncer et insister) doit être comprise comme un effet structurel. P. Preciado (2008 : 38-39, 41-42) définit le régime pharmacopornographique comme l’articulation entre techniques biomédicales et dispositifs médiatiques qui gouverne la production des subjectivités sexuées. Dans ce régime, les corps sont façonnés à la fois par des molécules (hormones, contraceptifs, psychotropes) et par des flux d’images et de récits médiatiques. Instagram s’inscrit pleinement dans cette configuration : il constitue un dispositif pharmacopornographique en ce qu’il relie directement la visibilité et les corps. La plateforme opère comme un instrument de gouvernement des subjectivités : elle capte la nécessité de se rendre visible pour survivre tout en exposant les corps LGBTQIA+/TPG à une censure récurrente.

44Cette relation de dépendance ne peut pas être pensée uniquement en termes symboliques : elle engage une hybridation entre existence sociale et infrastructures techniques. La figure du cyborg, telle que théorisée par Donna Haraway (1985 : 31-35, 40-42), conceptualise cette hybridation constitutive non comme une perte d’agentivité, mais comme une condition politique située, fondée sur l’assemblage, la coalition et la reconfiguration des rapports de pouvoir. Chez D. Haraway, le cyborg désigne précisément une figure d’émancipation partielle, capable d’agir depuis des technologies ambivalentes, sans prétendre à une extériorité pure. C’est dans ce cadre que je qualifie ici le cyborg de précaire. Les militant·es LGBTQIA+/TPG agissent collectivement à travers Instagram, qui devient un équipement vital de leur action politique, tout en demeurant une infrastructure hostile, traversée par la censure, l’épuisement et l’instabilité. Cette précarité ne nie pas l’agentivité cyborgienne : elle la situe dans des architectures asymétriques, où l’extension des capacités d’expression et de circulation s’accompagne d’une exposition constante à des logiques de fragilisation et d’effacement. Un post du corpus (fig. 12) en témoigne explicitement – « je déteste énormément ces plateformes » – tout en reconnaissant y revenir quotidiennement.

  • 38 Cette lecture de la condition cyborg située (vitale, mais vulnérable et instable) prolonge la réfle (...)

45Dans le contexte d’une économie de l’attention (Citton, 2014), la visibilité n’apparaît pas seulement comme une valeur éthique (être reconnu·e, être vu·e), mais comme une ressource à part entière, inscrite dans une chaîne de production de valeur. Pour les militant·es LGBTQIA+/TPG, cette ressource conditionne la survie économique (collectes de fonds, diffusion d’événements, rémunérations), politique (affirmation de luttes) et affective (reconnaissance communautaire). En ce sens, Instagram peut être décrit comme une technologie de la visibilité contrainte : il fournit l’équipement nécessaire à l’existence publique des minorités, mais au prix d’une exposition continue à la sanction. L’ambivalence observée (critiquer et insister, se fatiguer mais continuer à poster) ne traduit donc pas une dépossession de l’agir, mais une condition cyborg située : une hybridation à la fois vitale et vulnérable, où la visibilité demeure simultanément une ressource, une promesse et une menace38.

De l’invisibilité forcée à un attachement précaire : vers une opacité choisie

  • 39 Sur l’usage critique de la métaphore écologique appliquée à l’attention, voir les débats autour de (...)
  • 40 Le terme attachement, ici retravaillé, résonne avec la sociologie pragmatique des attachements déve (...)
  • 41  La conceptualisation de S. Paasonen (2018) sur la connectivité comme infrastructure de l’intime s’ (...)

46Prolonger la réflexion sur l’écologie de l’attention (Citton, 2014)39 conduit à considérer la visibilité comme une ressource instable, dont la valeur pour les militant·es LGBTQIA+/TPG est sans cesse mise en balance avec le risque de censure et de rétrogradation. Cette tension invite à prolonger cette notion attentionnelle vers une écologie de l’attachement précaire40 : les environnements numériques ne se contentent pas de capter l’attention, ils retiennent les usager·ères par des liens affectifs, politiques et économiques qui conditionnent leurs formes de présence. Quitter Instagram n’apparaît pas comme un choix individuel mais, selon les mots d’une militante trans, comme un geste « suicidaire », tant la plateforme constitue une infrastructure vitale de subsistance et de sociabilité communautaire. Ce point de vue rejoint celui de Susanna Paasonen (2018 : 103-104), qui décrit la connectivité comme une infrastructure de l’intime, comparable à l’électricité ou à l’eau : un milieu vital qui organise le quotidien, structure les relations et dont l’absence produit un véritable effondrement social41.

47Ces attachements précaires se traduisent par des tactiques inventives qui rappellent les arts de faire décrits par Michel de Certeau (1980 : 39-42, 60-62) : des gestes de bricolage et de détournement pour ruser avec les dispositifs imposés. L’algospeak (« se×e », « pvte »), de duplication (reposts de contenus censurés) ou encore la performance drag de passing algorithmique relèvent de cette logique : elles transforment des contraintes normatives en occasions d’énonciation critique. Il ne s’agit pas d’un programme institutionnel de design, mais d’une expérimentation vernaculaire où les usager·ères produisent un design situé de la visibilité dans et contre les règles de l’interface.

48Cette dynamique s’inscrit dans une généalogie plus large de la visibilité queer. Historiquement, les minorités sexuelles et de genre ont été contraintes à l’invisibilité, sous la menace de la criminalisation ou de la réprobation morale. Les pratiques sexuelles clandestines comme les glory holes – espaces anonymes décrits par Laud Humphreys dans Tearoom Trade (1970 : 38-55), puis analysés dans des travaux sur les saunas gays (Brown, 2008 : 2054-2058 ; Ghaziani, 2014 : 112-118) – témoignent, dans des contextes historiques marqués par la criminalisation et la stigmatisation, de formes d’invisibilité contrainte où il s’agissait de se cacher tout en restant repérable pour celles·eux qui partageaient ces pratiques. Après la dépénalisation, une course à la visibilité s’est imposée, portée par l’essor des médias, du Web et des RSN, qui semblaient offrir des espaces démocratiques d’expression. Or, l’analyse du corpus dessine que, dans les environnements numériques gouvernés par l’algorithmique, cette visibilité est redevenue conditionnelle et menacée d’invisibilisation. Cette inversion est documentée dans la littérature récente. Par exemple, dans Strategic Invisibility (Stegeman, Are, et Poell, 2024), des créateurs·rices LGBTQ+/TPG rapportent être à la fois exposé·es et effacé·es — visibles mais sujets à la surveillance, aux suppressions implicites ou à la rétrogradation algorithmique. De même, Queering Algorithms (Shi, 2024) documente comment les normes intégrées aux plateformes imposent des formes de visibilité non-normative qui oscillent entre expression et contraintes, réduisant souvent la portée réelle de la visibilité.

  • 42 La mise en pratique de l’opacité dans les tactiques queer en ligne peut être rapprochée des travaux (...)

49Néanmoins, les pratiques observées dans le corpus ajoutent un point de bascule : l’élaboration d’une opacité choisie comme stratégie de survivance. Comme l’écrit Édouard Glissant (1990 : 204-206), le droit à l’opacité n’est pas un retrait, mais une manière de refuser la transparence totale et de ménager des zones protectrices de non-lisibilité. En ce sens, les usages queer d’Instagram analysés dans la collecte révèlent que l’opacité n’est pas l’inverse de la visibilité, mais une manière d’en redistribuer les conditions. Les annotations de stories, les encadrements de notifications, les brouillages typographiques sont autant de gestes concrets sur et par l’interface qui déplacent la signification des sanctions et transforment des captures privées en preuves collectives. Ils dessinent les contours d’une politique de la visibilité qui est aussi une politique de l’opacité : un design situé de l’apparition collective42, fragile mais habitable.

Conclusion

50Cette recherche a montré que les militant·es LGBTQIA+/TPG sur Instagram négocient leur visibilité dans des régimes de pouvoir numériques profondément contraignants. À partir d’un corpus de 147 documents (posts, stories, carrousels, notifications), j’ai identifié trois régimes d’action situés (dénoncer, contourner, insister) qui éclairent la manière dont la censure algorithmique structure et fragilise la présence en ligne des minorités. L’analyse révèle que la gouvernementalité algorithmique et les hiérarchies de visibilité ne produisent pas des effets génériques, mais des effets spécifiques lorsqu’elles s’exercent sur des communautés historiquement marquées par la surveillance et l’effacement. Les tactiques observées (l’algospeak, la performance drag de passing algorithmique) ne relèvent pas de choix esthétiques accessoires mais de véritables stratégies de survie. Elles traduisent une créativité contrainte, inscrite dans une condition cyborg précaire où Instagram agit comme une technologie de visibilité contrainte : ressource vitale, mais toujours menacée.

51En discussion avec la littérature, je propose de penser ces usages comme une économie de l’attachement précaire : les collectifs restent sur la plateforme non par adhésion naïve, mais par nécessité économique, politique et affective. Dans cette configuration, l’opacité n’apparaît pas comme le contraire de la visibilité, mais comme une manière de redistribuer ses conditions. Les résultats sont limités par le caractère situé du corpus (comptes militants francophones, janvier 2025) pourtant ils invitent à considérer les tactiques queer de visibilité comme des contributions épistémiques et politiques à la critique des infrastructures numériques : une politisation sous contrainte, mais inventive, des régimes de visibilité contemporains.

52D’un point de vue théorique, ces résultats contribuent à la réflexion sur le design et la matérialité des interfaces numériques. Loin d’être de simples médiations techniques, les interfaces encodent des normes sociales, sexuelles, sexuées et raciales (Costanza-Chock, 2020) qui conditionnent les possibilités d’apparaître et d’agir. L’étude explique comment les usager·ères négocient avec ces cadres normatifs, en révélant les dimensions politiques et sensibles d’un design apparemment neutre. Ces détournements ne produisent pas seulement des formes de résistance situées, ils ouvrent une voie pour conceptualiser des usages critiques du design des plateformes et, ce faisant, pour enrichir la théorisation des interfaces numériques comme lieux de pouvoir et de conflictualité. Ils ouvrent ainsi des pistes pour élargir l’analyse à d’autres contextes, à d’autres plateformes et à des publics non militants. De fait, sur le plan empirique, cette grille pourrait être appliquée à d’autres plateformes visuelles comme TikTok ou YouTube, où le rapport entre format et visibilité est central, mais aussi à des espaces textuels (X/Twitter, Mastodon) où l’économie de la visibilité se reconfigure différemment. Enfin, l’application de ce cadre à des publics non militants (artistes, créateur·ices de contenus, communautés diasporiques) permettrait d’interroger la portée plus générale de la notion de politisation sous contrainte.

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Notes

1 L’acronyme LGBTQIA+ désigne lesbiennes, gays, bisexuel·les, trans, queers, intersexes, asexuel·les et autres minorités de genre et de sexualité. Le terme « TPG » (transpédégouines) est un autonyme militant utilisé en contexte francophone pour souligner la dimension politique des alliances entre personnes trans, gouine (lesbiennes) et PD (gays).

2 Glaad est l’acronyme de l’association Gay & Lesbian Alliance Against Defamation. Accès : https://glaad.org/smsi (consulté le 31 mars 2026).

3 Lorsque Sasha Costanza-Chock (2020) emploie le terme de design, c’est dans la perspective du design justice, un cadre qui analyse la manière dont les processus de conception distribuent inégalement bénéfices et charges entre groupes sociaux et qui propose de recentrer le design sur les personnes marginalisées par les systèmes de domination.

4 Le terme « queer », issu du retournement d’une insulte homophobe et transphobe, ne renvoie pas à une définition stabilisée mais à un ensemble d’usages historiquement et politiquement situés. Comme le rappelle Saul Pandelakis (2024 : 42), « queer a l’avantage de l’indéfinition, ce qui ne signifie pas que le terme soit vide, mais qu’il doit sans cesse être retravaillé ». Dans le champ académique, queer ne désigne pas seulement des identités ou des communautés, mais une posture critique visant à troubler les catégories normatives – de genre, de sexualité, mais aussi plus largement les régimes de savoir, de temporalité et de normalité. S. Pandelakis insiste ainsi sur le fait que queer n’est « ni un label, ni une qualité », mais « une ligne, une saignée que l’on trace dans un ordre normatif » (ibid. : 226-237), invitant à le penser comme une praxis plutôt que comme une catégorie descriptive.

5 Meta est la société mère qui détient Facebook, Instagram et WhatsApp ; c’est donc elle qui définit les règles de modération et prend les décisions relatives au fonctionnement de ces plateformes.

6 Le dispositif de « notes communautaires » (community notes) permet à des utilisateur·ices volontaires de rédiger collectivement des annotations contextuelles sous certains contenus jugés trompeurs. Contrairement à la vérification professionnelle, le dispositif repose sur des contributions volontaires d’usager·ères. Il peut donc être instrumentalisé par des raids organisés (masculinistes, anti-trans), renforçant la vulnérabilité des minorités sexuelles et de genre à la stigmatisation et à l’effacement de leurs contenus.

7 Joel Kaplan est vice-président chargé des affaires publiques mondiales chez Meta. Proche du Parti républicain, il a joué un rôle central dans l’orientation conservatrice de l’entreprise, notamment en matière de modération et de vérification des faits.

8 Accès : https://www.universitepopulairetoulouse.fr/spip.php?article3929 (consulté le 31 mars 2026).

9 Accès : https://transparency.meta.com/fr-fr/policies/community-standards/hateful-conduct/ (consulté le 31 mars 2026).

10 Le terme cisnormatif désigne la présomption sociale et culturelle selon laquelle toutes les personnes sont cisgenres (c’est-à-dire que leur identité de genre correspond au sexe qui leur a été assigné à la naissance), ce qui marginalise et invisibilise les personnes trans et non binaires.

11 La notion de nécropolitique, proposée par Achille Mbembe (2003), désigne les formes de souveraineté qui s’exercent par le pouvoir de décider qui peut vivre et qui doit mourir. Elle permet d’analyser les dispositifs où la gestion des vies et des morts devient un instrument de domination.

12 Pour l’organisation états-unienne Glaad, le Social Media Safety Index évalue chaque année les principales plateformes en fonction de leur impact sur la sécurité et la visibilité des personnes LGBTQ+. Le rapport de 2025 souligne notamment la persistance de biais algorithmiques et de politiques de modération discriminatoires. Accès : https://glaad.org/smsi (consulté le 31 mars 2026).

13 Le terme « notifications » désigne ici les messages générés par la plateforme et adressés aux titulaires de comptes, signalant des actions de modération ou de régulation : avertissements pour non-respect des standards de la communauté, notifications de suppression ou de restriction de contenus, messages indiquant une limitation de visibilité, une suspension temporaire ou la désactivation d’un compte, ainsi que les réponses automatiques associées aux procédures de signalement ou d’appel. Ces notifications, saisies par captures d’écran, sont analysées comme des objets médiatiques à part entière, participant à la mise en forme et à l’expérience de la censure.

14 Le terme « shadowban » désigne une pratique de censure algorithmique consistant à réduire la visibilité d’un compte ou d’une publication sans en informer directement l’utilisateur·ice, en modulant par exemple la portée des contenus dans le fil d’actualité ou les résultats de recherche.

15 Depuis mon arrivée à Paris, je suis engagé dans un réseau de militance culturelle où je produis et diffuse des objets culturels (design, archives, illustration, événement, objet éditorial, collection de vêtement) afin de contribuer à la visibilité des communautés LGBTQIA+TPG et à transformer le regard porté sur elles. Cette militance vise aussi à créer des espaces et des moments de rencontre et d’apprentissage collectif. Le réseau dans lequel je m’inscris est donc principalement artistique mais, pour ce corpus, j’ai intégré des éléments issus de collectifs explicitement politiques, tels que les Inverti·e·s, particulièrement actifs sur les terrains sociaux et économiques.

16 Sur Instagram, les reels sont des vidéos courtes intégrées à l’application, conçues pour circuler dans des espaces de recommandation au-delà du cercle des abonné·es. Lors de leur lancement, le 5 août 2020, Instagram les présentait comme un nouvel outil de création et de découverte vidéo. Cependant, dès août 2020, la presse spécialisée les a présentés comme un concurrent direct de TikTok. Cette qualification est ensuite reprise dans plusieurs commentaires de presse et déclarations publiques relatives à la concurrence entre les deux plateformes. Accès : https://about.fb.com/news/2020/08/introducing-instagram-reels/ (consulté le 21 avr. 2026) ; voir aussi Maghan McDowell (2020) ; Brent D. Griffiths, Natalie Musumeci, Pranav Dixit et Sydney Bradley (2025) et Josh Ye (2024).

17 Sandra Harding (1991) propose la notion d’« objectivité forte » pour critiquer les prétentions à la neutralité et à l’objectivité désincarnée des sciences, en montrant que l’intégration explicite des positions sociales des chercheur·euses constitue une ressource épistémologique plutôt qu’un biais. Il ne s’agit pas d’opposer des disciplines entre elles, mais de questionner les conditions de production des savoirs. Dans ce travail, je mobilise cette notion dans le champ des sciences de l’information et de la communication afin d’analyser les usages numériques et les pratiques militantes LGBTQIA+TPG. Cette transposition suppose de considérer que la réflexivité et l’explicitation de la position du·de la chercheur·se constituent aussi des conditions de rigueur scientifique dans l’étude des plateformes et de leurs régimes de visibilité.

18 Bien que j’aie milité au sein du Centre d’archives LGBTQIA+ de Paris-Île-de-France, cet engagement ne concerne pas les collectifs, associations ou personnes étudié·es ici, et n’implique aucune collaboration, contribution ou relation personnelle avec les initiatives analysées. Les exemples mobilisés relèvent exclusivement d’un travail d’observation et d’analyse de documents publics constituant le corpus de recherche.

19 L’anonymisation des personnes individuelles implique que l’analyse ne vise pas à établir une mesure différenciée des effets de la censure selon des catégories identitaires (genre, identité sexuelle ou sexuée), mais à étudier les dispositifs et les formes médiatiques de la modération algorithmique tels qu’ils sont rendus visibles et discutés collectivement. Ce choix méthodologique relève d’un engagement éthique pour éviter toute assignation ou réidentification, tout en recentrant l’analyse sur les gestes militants et les régimes de visibilité.

20 Dans les communautés LGBTQIA+, le terme reclaim désigne l’appropriation subversive d’insultes ou de stigmates historiques (par exemple queer, dyke ou pédé), transformés en signes positifs d’affirmation identitaire et politique. Ce geste linguistique et culturel vise à inverser la charge de la stigmatisation et à produire de nouvelles formes de fierté collective.

21 Par « brand refresh », je désigne ici la refonte de l’identité visuelle d’Instagram annoncée en mai 2022, qui comprend l’actualisation du dégradé chromatique, l’introduction de la police propriétaire Instagram Sans et un nouveau système de mise en page centré sur les contenus. Dans le cadre de cette étude, le terme renvoie plus précisément à la standardisation graphique des interfaces et des messages de la plateforme, dont relèvent aussi les notifications de modération capturées dans le corpus. Accès : https://about.instagram.com/fr-fr/blog/announcements/instagram-visual-refresh ; https://about.instagram.com/brand/type (consulté le 21 avr. 2026).

22 Les kits d’injection sécurisés visent à réduire les risques associés aux pratiques d’automédication hormonale ou aux soins réalisés en dehors du cadre médical. Ils incluent le matériel stérile nécessaire (seringues, aiguilles, désinfectants) et permettent de limiter les infections, les transmissions virales ou les complications liées à une réutilisation ou un partage de matériel. Leur diffusion participe ainsi à une approche de santé communautaire centrée sur l’autonomie et la sécurité des personnes trans.

23 Accès : https://about.instagram.com/brand (consulté le 31 mars 2026).

24 Le terme algospeak désigne un ensemble de stratégies linguistiques (substitutions typographiques, euphémismes, détournements graphiques) développées par les utilisateur·ices des plateformes afin d’échapper aux systèmes automatisés de modération des contenus, tout en restant compréhensibles pour des publics humains. Comme le montre Françoise Laugée (2022), ces pratiques visent à éviter la suppression ou la mise en invisibilité de contenus relatifs au sexe, à la sexualité, aux discriminations ou aux vécus minoritaires, révélant les limites et les biais des dispositifs de modération à grande échelle.

25 Les polices sans empattement sont souvent mobilisées dans des graphismes cherchant la lisibilité, la frontalité et une certaine économie formelle. Le Victoria and Albert Museum rappelle ainsi que le International Typographic Style a diffusé des caractères sans serif marqués par une « simple geometry » et une « uncluttered clarity ». Dans le cas des affiches de Mai-68, des commentaires de design ont également souligné l’usage de l’Helvetica par l’Atelier populaire, en écho à des formes de communication visuelle directes et immédiatement lisibles. Accès : https://www.vam.ac.uk/articles/a-short-history-of-the-poster (consulté le 21 avr. 2026) ; Anna Talley (2019).

26 Parmi les ressources citées dans le second carrousel figurent le compte militant @helloquitx, qui diffuse des informations sur les alternatives à X/Twitter, et le compte @davduf_ de David Dufresne (2021). Celui-ci a consacré plusieurs publications aux dispositifs de surveillance numérique. Son apparition dans le carrousel signale l’interconnexion entre ressources informationnelles, commentaires critiques et circulations militantes en ligne. Accès : https://auposte.media/atelier-terrasse-dautodefense-numerique/ (consulté le 21 avr. 2016).

27 Le terme de « super-armes de contrôle » (fig. 12) renvoie à une critique récurrente des plateformes numériques comme infrastructures de surveillance et de normalisation. Ce type de rhétorique s’inscrit dans une filiation avec les analyses foucaldiennes du pouvoir disciplinaire et les prolongements critiques contemporains sur la gouvernementalité algorithmique (Foucault, 1975).

28 Le mot « suicidaire », employé par une militante trans (fig. 12), doit être replacé dans le contexte socio-économique des créateur·ices LGBTQIA+/TPG. Plusieurs enquêtes soulignent en effet la dépendance accrue de ces publics à la visibilité et aux revenus générés par les plateformes numériques, dans un contexte marqué par des discriminations structurelles sur le marché du travail (Glaad, 2025 ; OECD, 2020)

29 Le terme « physio » est mobilisé ici de manière métaphorique, par analogie avec la figure du physionomiste chargé de sélectionner les corps autorisés à entrer dans certains espaces sociaux (clubs, lieux festifs). Appliqué au panoptique algorithmique, il désigne un dispositif de tri opéré à l’entrée des flux de visibilité : l’algorithme ne se contente pas d’observer, mais sélectionne, hiérarchise et filtre les traces en fonction de critères partiels et opaques, produisant ainsi des formes d’inclusion et d’exclusion différenciées.

30 Accès : https://transparency.meta.com/fr-fr/policies/community-standards/ (consulté le 11 sept. 2025).

31 Accès : https://www.meta.com/fr-fr/help/quest/874358036446582/ (consulté le 11 sept. 2025).

32 Les infrastructures de redondance désignent l’ensemble des dispositifs techniques (duplication, sauvegardes automatiques, réplication sur plusieurs serveurs ou centres de données) pour assurer la continuité de service et la protection des données en cas de panne ou de défaillance.

33 Accès : https://www.meta.com/fr-fr/help/artificial-intelligence/1398109381236743/ (consulté le 11 sept. 2025).

34 Le terme espagnol desmemoria désigne littéralement l’« absence de mémoire » ou l’« effacement de la mémoire ». Dans le contexte queer et transféministe, R. Robles (2023) l’emploie pour qualifier les processus politiques et technologiques qui produisent un oubli organisé des existences minoritaires. Loin d’une simple perte accidentelle, la desmemoria renvoie à une dynamique active d’effacement – par la censure, la normalisation ou la fragilité des supports numériques – qui appelle à repenser les conditions éthiques et politiques de l’archive.

35 Sur la question de la mémoire collective minoritaire, plusieurs travaux en études queer et archivistiques (Cvetkovich, 2003 ; Bourcier, 2025) soulignent combien les archives LGBTQIA+TPG sont structurellement fragmentées et vulnérables. Cette fragilité est redoublée dans les environnements numériques soumis à la censure algorithmique.

36 Cette considération du genre comme une norme algorithmique rejoint les travaux de Marcello Vitali-Rosati (2024), qui défend le bug comme révélateur des limites d’un système normatif. Dans le cas des plateformes, les pratiques queer documentées dans le corpus transforment l’expérience d’être catégorisé comme « bug » en tactique critique : brouillage, duplication, codages alternatifs.

37 Accès : https://about.instagram.com/brand (consulté le 11 sept. 2025).

38 Cette lecture de la condition cyborg située (vitale, mais vulnérable et instable) prolonge la réflexion foucaldienne sur les techniques de pouvoir (Foucault, 1976) : les dispositifs ne se contentent pas de représenter les corps, ils les façonnent et les disciplinent. Dans le cas du corpus étudié, l’hybridation cyborg traduit une subjectivité militante constituée par et à travers les plateformes, mais constamment fragilisée par leurs architectures normatives.

39 Sur l’usage critique de la métaphore écologique appliquée à l’attention, voir les débats autour de l’écologie des médias (Fuller, 2005) qui prolongent l’idée que les environnements informationnels structurent les modes d’existence collectifs.

40 Le terme attachement, ici retravaillé, résonne avec la sociologie pragmatique des attachements développée notamment par Antoine Hennion et Émilie Gomart (1999), puis prolongée par Bruno Latour (2005) dans le cadre de la sociologie de l’acteur-réseau. Cette approche analyse la manière dont les individu·es et les collectifs se constituent dans des dépendances affectives et matérielles, conçues non comme des contraintes passives mais comme des relations actives. L’écologie de l’attachement proposée ici articule cette perspective à la matérialité des plateformes numériques.

41  La conceptualisation de S. Paasonen (2018) sur la connectivité comme infrastructure de l’intime s’inscrit dans un ensemble de travaux féministes qui interrogent l’entrelacement du désir, du plaisir et de la contrainte dans les environnements numériques (Berlant, 2011), et qui permettent de comprendre les plateformes non pas comme de simples outils mais comme des conditions de possibilité de la vie relationnelle.

42 La mise en pratique de l’opacité dans les tactiques queer en ligne peut être rapprochée des travaux sur la steganographie vernaculaire (Brunton et Nissenbaum, 2015), qui montrent comment les communautés inventent des formes de dissimulation expressive pour communiquer à l’abri des systèmes de surveillance. Cette perspective éclaire les détournements typographiques ou graphiques observés dans le corpus comme des formes d’« opacité située ».

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Table des illustrations

Titre Tableau 1. Constitution du corpus en deux phases (2023-2025) : volume, provenance, types d’auteurs, formats collectés et principaux thèmes (corpus de recherche)
URL http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/docannexe/image/43307/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 101k
Titre Figure 1. Notification de suppression d’une publication par Instagram (18 janv. 2025). Le contenu, qui utilisait le terme « pédé » dans un contexte militant, a été retiré pour infraction aux règles de la communauté (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)
URL http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/docannexe/image/43307/img-2.jpg
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Titre Figure 2. Notification de restauration du même contenu, après contestation (18 janv. 2025). Instagram reconnaît une « erreur » et justifie le retrait par des « précautions » (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)
URL http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/docannexe/image/43307/img-3.jpg
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Titre Figure 3. Notification de sanction par Instagram concernant une publication du 1er juil. 2022 relative aux kits d’injection d’hormones. Le contenu est requalifié comme « promotion de stupéfiants », entraînant une restriction temporaire des fonctions de messagerie. Courant janvier 2025 (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)
URL http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/docannexe/image/43307/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 109k
Titre Figure 4. Tableau de statut d’un compte affichant les sanctions en cours (contenus supprimés, rétrogradés, restrictions de fonctionnalités). Les blocages, actifs en 2025, concernent des publications sur l’accès aux hormones. Courant janvier 2025 (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)
URL http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/docannexe/image/43307/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 87k
Titre Figure 5. Notification de suppression d’une story par Instagram, courant Janvier 2025. La publication, qui documentait des autocollants néonazis arrachés dans l’espace public, est requalifiée comme une infraction aux standards relatifs aux « organisations dangereuses », entraînant un blocage de fonctionnalités jusqu’en mai 2026 (capture du corpus de recherche, 19 mai 2025)
URL http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/docannexe/image/43307/img-6.jpg
Fichier image/jpeg, 32k
Titre Figure 6. Publication annonçant une soirée ciné-club consacrée aux archives des travailleur·ses du sexe, programmée le 13 avril 2025 au cinéma Luminor (Paris). L’événement comprend la projection de films et d’archives (2017-2024) suivie d’un échange public (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)
URL http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/docannexe/image/43307/img-7.jpg
Fichier image/jpeg, 1,2M
Titre Figure 7. Extraits d’un reel publié courant Janvier 2025, reprenant les codes visuels d’un tutoriel capillaire. Derrière cette mise en scène de normalité, la vidéo dissimule un appel aux dons destiné à financer une opération chirurgicale (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)
URL http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/docannexe/image/43307/img-8.jpg
Fichier image/jpeg, 26k
Titre Figure 8. Carrousel militant intitulé « Quittons toustes Instagram, Facebook et X » (janvier 2025). La série appelle à la suppression collective des comptes comme geste de résistance face aux logiques de censure et de surveillance des plateformes (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)
URL http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/docannexe/image/43307/img-9.jpg
Fichier image/jpeg, 755k
Titre Figure 9. Carrousel « Quittons Instagram, Facebook et X – Partie 2 » (janvier 2025). Le post compile et restitue les réactions des internautes, transformant les échanges en un compte rendu structuré destiné à la circulation collective (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)
URL http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/docannexe/image/43307/img-10.jpg
Fichier image/jpeg, 1,7M
Titre Figure 10. Story publiée janvier en 2025 appelant à la désinstallation massive des plateformes de surveillance. Le texte insiste sur la nécessité d’un Web libre, décentralisé et émancipateur, et sur la transmission de ces pratiques aux plus jeunes (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)
URL http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/docannexe/image/43307/img-11.jpg
Fichier image/jpeg, 874k
Titre Figure 11. Série de stories publiées en janvier 2025 discutant les limites du boycott des plateformes. Les textes mettent en avant l’ambivalence entre nécessité de visibilité, précarité économique et refus d’une injonction à quitter les réseaux (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)
URL http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/docannexe/image/43307/img-12.jpg
Fichier image/jpeg, 1,5M
Titre Figure 12. Carrousel publié en janvier 2025 autour du thème « Du soin pour nos renoncements ». Le texte, ancré dans une réflexion théorique, interroge les infrastructures numériques comme « communs négatifs » et appelle à inventer des alternatives collectives (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)
URL http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/docannexe/image/43307/img-13.jpg
Fichier image/jpeg, 530k
Titre Figure 13. Stories publiées en janvier 2025 réagissant aux appels à quitter les plateformes Meta. Elles expriment un refus, au nom de la nécessité de rester présents pour contrecarrer l’influence de l’extrême droite et préserver des espaces accessibles de communication (capture d’écran, corpus de recherche, 4 févr. 2026)
URL http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/docannexe/image/43307/img-14.jpg
Fichier image/jpeg, 64k
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Pour citer cet article

Référence papier

Dylan Fluzin, « Politisation sous contrainte »Questions de communication, 49 | 2026, 105-144.

Référence électronique

Dylan Fluzin, « Politisation sous contrainte »Questions de communication [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 11 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/43307 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ebq

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Auteur

Dylan Fluzin

Dicen-IDF, Cnam, F-75003 Paris, France dylan.fluzin[at]lecnam.net

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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