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Dossier. Politisation des publics numériques

Sensibiliser sur Instagram, former sur Signal

Processus de politisation des militants de Dernière rénovation par les outils numériques
Raising awareness on Instagram, training on Signal. The politicisation processes of Dernière rénovation activists through digital tools
Benoît Luczak
p. 145-166

Résumés

L’article propose d’explorer et de saisir les enjeux et les effets de l’utilisation des outils numériques dans la construction d’un public militant au sein du mouvement Dernière rénovation. Les réseaux sociaux numériques constituent des outils essentiels tant pour publiciser la cause que pour gérer l’organisation. Par l’analyse du compte Instagram de l’organisation et du profil sociologique de son public, il est possible de comprendre les mécanismes de sensibilisation à l’œuvre. L’étude des groupes formés sur l’application Signal et de ses activités permet ensuite de saisir les enjeux de politisation et de construction d’un public militant en ligne.

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Texte intégral

1La démocratisation des technologies de l’information et de la communication (TIC) et la place importante qu’ont pris les réseaux sociaux numériques (RSN) ont ouvert de nouvelles pratiques pour les acteurs politiques et leurs publics. Les partis et personnalités politiques investissent les RSN afin de mener une campagne numérique « maîtrisée » (Bardin, 2017), tandis que leurs militants portent le débat dans les commentaires sur YouTube ou sur leurs blogs (Badouard, 2013 ; Greffet et Wojcik, 2018). Ces outils sont aussi mobilisés par les acteurs sociaux situés en dehors du champ politique, surtout en ce qui concerne les mouvements sociaux (Mathieu, 2012). Internet constitue un espace qui donne aux militants l’opportunité d’innover en termes de répertoires d’actions, via des campagnes de boycott en ligne ou de piratage et de hacktivisme par exemple (Bellon, 2014 ; Macq et Jacquet, 2018). Les espaces numériques sont aussi investis afin de se soustraire au gatekeeping des acteurs du champ médiatique et ainsi publiciser une cause (Granjon et Torres, 2012). Le travail de diffusion d’informations et de causes via des médias alternatifs est déployé depuis plusieurs décennies par les organisations écologistes (Ollitrault, 1999) et il se poursuit sur différents canaux. YouTube permet aux occupants des zones à défendre (ZAD) de filmer et diffuser leurs propres points de vue lors des opérations policières ou de délogement (Carlino, 2020). Les vidéos d’infiltrations au cœur des abattoirs des militants de L214 ont quant à eux plutôt un objectif de sensibilisation, de dénonciation ainsi que d’incitation au changement des pratiques alimentaires (Bourgatte, 2023). Dans un tout autre registre, les outils numériques sont des espaces où se poursuivent des luttes de sens et de représentations de la thématique écologique (Allard-Huver et Simon, 2022), sur Facebook, X ou Instagram. Dans un contexte de plateformisation des réseaux sociaux (Alloing, Cossette et Germain, 2021), ces stratégies de communication sont cependant soumises à des contraintes d’algorithmes, de respect des règlements propres à chaque plateforme, ainsi qu’à leurs publics.

  • 1 Par convenance, nous n’utiliserons que le nom Dernière rénovation (DR) et pas Riposte Alimentaire, (...)
  • 2 Le réseau A22 est l’entité qui regroupe un ensemble de mouvements écologistes qui usent de la désob (...)

2Le mouvement social Dernière rénovation1 (DR) est sujet à l’ensemble de ces problématiques, du fait de sa stratégie de présence et d’utilisation des outils en ligne. DR est un mouvement de désobéissance civile pour le climat, fondé en avril 2022, dans le sillon du réseau A222. Le mouvement fait le choix de la stratégie de perturbation de l’espace public via la désobéissance civile indirecte (Hayes et Ollitrault, 2024) et demande la mise en place de grands travaux de rénovation thermique des bâtiments. Le choix de la désobéissance civile est hérité des pratiques d’Extinction Rebellion (XR), d’où une partie des fondateurs de DR est issue. Mais si XR misait sur des mobilisations massives et médiatiques, DR a la caractéristique de diffuser en ligne toutes ses mobilisations. Les militants du mouvement, appelés des « abeilles », mettent en place deux types d’actions de désobéissance. Le premier regroupe les blocages de route, de bâtiments publics ou des marches lentes, soit des mobilisations de perturbation directe, mais au potentiel médiatique restreint. Toutes ces actions sont suivies par un « médiactiviste » (Cardon et Granjon, 2010), dont le rôle est de capturer ces moments par la photo et la vidéo afin que les images soient publiées en ligne. Témoigner, voire mettre en scène la désobéissance civile, permet de créer des images très fortes de corps mis en danger ou appréhendés par les forces de l’ordre (Hayes et Ollitrault, 2024). L’autre catégorie correspond à des opérations bien plus impactantes comme des jets d’aliments sur des œuvres d’art et l’interruption d’événements sportifs ou télévisés. Les images sont alors ici soit capturées par les militants, soit reprises directement des médias. Indépendamment de la catégorie d’action, les images sont ensuite publiées sur le compte Instagram de DR. Le choix du cadre de la vidéo, des textes qui accompagnent les images et du montage sont alors sujets à une attention toute particulière. En effet, les publications s’adressent à un public en ligne, supposé sensible au visionnage des images, qui constitue un ensemble de nouvelles recrues potentielles. La présence en ligne de DR n’est pas limitée à Instagram pour autant, puisque les nouveaux entrants sont intégrés aux outils d’organisations en ligne du mouvement. De nombreux groupes de discussion sur l’application Signal ont été créés afin de faciliter l’organisation des mobilisations, mais aussi la synchronisation des différents groupes implantés à travers l’Hexagone. La plateforme permet aux « abeilles » de gérer la vie quotidienne desdits groupes locaux et d’ainsi donner l’opportunité aux militants d’échanger et discuter via des messages écrits ou par vidéo-conférence. Bien qu’il n’ait pas été utilisé pendant toute la vie du mouvement, un serveur Mattermost avec de nombreux canaux d’informations et de discussions a aussi été utilisé afin de mettre à disposition des ressources électroniques.

3C’est donc un processus de politisation, au sens de social politique (Bargel, 2020) d’un public en ligne qui se joue dans l’activité numérique de DR. Le choix des images et des publications vise à toucher un public de jeunes individus, que l’on suppose prompt à l’engagement politique en ligne, ou du moins intéressé par l’actualité du champ politique (Boyadjian, 2020). Les images visionnées provoquent alors, pour partie, une réactivation des dispositions à l’engagement et un regain d’intérêt pour la cause écologiste, tandis que certains découvrent au contraire les engagements militants pour le climat. Cela, couplé à des « moments » de vie singuliers, permet respectivement la reprise ou le début d’une « carrière militante » (Fillieule, 2009) pour les militants, qui se poursuit avec la participation à la vie du mouvement sur Signal.

4L’ensemble de ces interactions invite à s’interroger sur le rôle des plateformes, surtout sur les effets que l’architecture d’une plateforme peut avoir. La littérature s’est déjà penchée sur la question des architectures du web, Dominique Cardon (2008) ayant proposé une première cartographie du web ; d’autres travaux ont préféré une approche par la communication politique et les caractéristiques des RSN (Bossetta, 2018). Des recherches abordent plus précisément la « nature » de certaines plateformes comme Twitter (Tonkin, Pfeiffer et Tourte, 2012), ou les effets aléatoires des jeux d’algorithmes difficilement estimables (Babeau, 2014 ; Badouard, 2022). Par ailleurs, l’ensemble des règles et des savoir-être et savoir-faire au sein des espaces numériques est sujet à des changements et ajustements permanents, dépendant des orientations que provoque la plateformisation des RSN (Alloing, Cossette et Germain, 2021). De la même manière, si la question des effets de l’exposition de soi et des éléments à dévoiler ou non sur les réseaux sociaux a été traité (Granjon, 2014), tout comme la dimension interactive de la construction d’identité en ligne (Cardon, 2009 ; Granjon et Denouël, 2010), il semble pertinent d’interroger comment les parcours biographiques et certains traits sociologiques ouvrent une réception aux publications en ligne (Bakker et De Vreese, 2011 ; Boyadjian, 2020). De la même manière, la création de « liens forts » entre des collectifs en ligne n’est pas une nouveauté de DR (Granjon, Papa et Tuncel, 2017) et la politisation et co-construction d’une communauté par les TIC ont pu s’observer dans le cadre d’engagements écologistes (Beuscart, Pharabod et Peugeot, 2023) ou autres (Breindl et Briatte, 2009), mais il convient de le comprendre aussi par l’architecture du RSN mobilisé.

5Nonobstant, la situation de DR demeure singulière par le choix de la plateforme Instagram pour construire sa communication à l’adresse d’un public particulièrement jeune et marqué par l’éco-anxiété et qui y exerce son premier engagement. De la même manière, l’orientation vers un « tout-numérique » du recrutement à la vie du mouvement interroge, comme le choix des images dans sa communication, qui semblent très violentes. Cet entremêlement d’enjeux invite à se demander comment la diffusion de médias « chocs » invite paradoxalement à l’engagement de ces nouveaux militants ? Quel est le processus entre l’architecture d’Instagram et les traits sociologiques du public qui marquent ces individus ? En quoi la dimension participative des échanges sur les groupes Signal et Mattermost contribuent-ils à la co-construction d’un public numérique ? Comment l’architecture de ces groupes de discussion facilite-t-elle ces échanges ? En somme, de quelle manière les outils numériques façonnent-ils un public politisé en ligne et permettent-ils la construction de carrières militantes par l’engagement au sein de DR ?

  • 3 Ces personnes jouaient un rôle d’administrateur dans la conversation.

6Afin de répondre à ces questionnements, j’appuierai mon étude sur un ensemble de données collectées au fil de mon travail de thèse entre octobre 2022 et août 2025. J’ai pu constituer un corpus de 22 entretiens semi-directifs auprès de militants et militantes de DR issus de différentes villes et différents groupes locaux, par vidéo-conférence sur Signal, Zoom, ou à l’occasion de rencontres physiques. Certains n’ont participé qu’à peu d’actions ou événements, tandis que d’autres ont assuré durant plusieurs mois des responsabilités de coordination du mouvement à l’échelle nationale. Compte tenu du caractère parfois délicat des actions de désobéissance civile, j’ai assuré l’anonymat à toutes les personnes qui ont accepté de s’entretenir avec moi. Je n’indique dans les extraits d’entretiens que le genre auquel la personne s’identifie ainsi que sa durée d’engagement. J’ai complété ces entretiens par des observations ethnographiques en ligne. J’ai ainsi répertorié et analysé la construction et le contenu de toutes les publications du compte Instagram de DR de novembre 2022 à août 2025, ce qui m’a permis de déterminer les modèles de publications et le sens qui y est construit. De la même manière, j’ai pu intégrer sept groupes Signal différents entre juin 2023 et août 2025. Deux groupes sont constitués des membres des équipes locales de deux villes françaises. J’ai aussi rejoint deux groupes de préparation à l’action (désormais désertés), deux groupes généraux d’équipe locale, qui rassemblent toutes les « abeilles » et sympathisants, ainsi qu’un groupe de suivi des procès. En effet, la pratique de la désobéissance civile implique de violer la loi et donc à des jugements de certains militants, pour dégradation par exemple. J’ai intégré les groupes Signal avec un pseudonyme qui manifestait mon statut de chercheur (avec la mention PhD), et toutes les personnes qui m’ont inclues dans les discussions étaient conscientes que j’effectuais un travail de recherche, j’avais donc leur accord3. J’ai appliqué dans ces groupes une méthodologie d’observation et un travail de veille quotidien de l’entrée au sein des premiers groupes en juin 2023, aux échanges sur les procès jusqu’à la fin de l’année 2025. J’ai ainsi pu réaliser des captures d’écran anonymisées de discussions entre les membres, analyser la teneur des discussions publiques, tout en prenant soin d’anonymiser les utilisateurs. Le reste de mes données empiriques provient d’échanges informels au cours d’observations participantes au plus près des militants de DR, à l’occasion de réunions, de séminaires, de moments conviviaux, etc.

7Dans un premier temps, je montrerai comment le choix d’Instagram et l’adaptation aux codes de la plateformisation favorisent l’utilisation d’images en tant que dispositifs de sensibilisation auprès d’individus, qui sont alors à des moments de disponibilité biographique, tel que formulé par Doug McAdam (1988). La disponibilité biographique d’un individu dépend d’un ensemble de facteurs dont l’âge, la situation maritale et familiale, l’activité professionnelle, mais aussi le sentiment de légitimité ou de capacité à passer à l’acte. Le second temps de cette analyse explicitera comment un outil participatif avec un public réduit et dépourvu de capital militant amène à une co-construction de la politisation de ses membres.

Toucher les sens du public par l’image en ligne

Utiliser les codes d’Instagram au service de son recrutement

8Utiliser les codes d’Instagram au service de son recrutement

  • 4 Après la transition vers Riposte alimentaire, la même structure est mise en place, mais pour demand (...)

9DR opère une stratégie de communication simple : toutes les activités et toutes les mobilisations doivent être capturées en photos et vidéos afin d’être publiées sur Instagram. La plateforme permet de poster des images ou vidéos, qui constituent le cœur de la publication, et un texte qui n’apparaît en entier que si l’utilisateur interagit avec. Les actions sont donc systématiquement mises en ligne, tout comme les informations concernant les condamnations ou les relaxes des militants. Cette pratique est proche d’une forme de mobilisation de papier renouvelée par les RSN et l’auto-publication (Champagne, 1984). Il demeure que l’ensemble de ces publications suit un modèle précis de publicisation : tous les posts qui témoignent des actions comportent les mêmes éléments ; la description présente le contexte de l’action, qu’il s’agisse d’un blocage de route, de bâtiments ou d’un happening plus médiatique et établit la justification de la désobéissance civile. Le discours est construit de manière à toujours rappeler la cause investie par le mouvement, quand bien même le répertoire d’action mobilisé ne semble pas créer de lien logique avec la rénovation thermique des bâtiments4.

Illustration 1. Exemple de texte sur une publication (Instagram, 5 nov. 2023).

Illustration 1. Exemple de texte sur une publication (Instagram, 5 nov. 2023).
  • 5 Il est rare que la publication ne consiste qu’en des images fixes, la vidéo est toujours privilégié (...)

10La fin du texte comporte des hashtags qui aident au référencement de la publication. Les hashtags #DernièreRénovation #RénovationThermique #A22Network sont présents, mais il est parfois possible d’observer des références plus diverses selon le contexte, comme #Dubai, #Radiateur, #Oil ou #COP28. Les vidéos5 sont capturées par des médiactivistes (Cardon et Granjon, 2010) qui accompagnent les « abeilles » pendant leur mobilisation, puis transfèrent leurs rushs à l’équipe médiatique de DR. Les images sont alors montées afin de clairement mettre en scène l’action, sous-titrer les paroles des militants et mettre en avant l’arrestation. Les vidéos contiennent une forme de témoignage ou de justification de la part d’un militant sur place. Le témoignage est soit filmé en amont et introduit par audio et vidéo au rythme de la vidéo, soit directement pris sur le vif.

Illustration 2. Témoignage sous-titré pendant une vidéo (Instagram, 19 nov. 2023).

Illustration 2. Témoignage sous-titré pendant une vidéo (Instagram, 19 nov. 2023).
  • 6 L’« entrée en résistance civile » est un terme indigène, les militants préfèrent le concept de « ré (...)

11Les militants présentent la nécessité d’« entrer en résistance civile6 » et parfois leurs motivations personnelles à l’engagement (futur invivable pour des neveux ou nièces, crainte pour son futur ou un jeune membre de la fratrie, etc.). Outre ces éléments, les médiactivistes ont pour consigne de capturer les arrestations. Les vidéos donnent donc à voir les jeunes militants plaqués au sol par la police, traînés sur le sol, mais aussi la violence des usagers qui tentent de mettre fin aux blocages de route par eux-mêmes. L’action de désobéissance civile, ses conséquences physiques et les marques qu’elle entraîne (Hayes et Ollitrault, 2024) sont mises en exergue afin de fabriquer des images très marquantes, voire « choquantes ».

Illustration 3. Militantes traînées par les usagers (Instagram, 19 nov. 2023).

Illustration 3. Militantes traînées par les usagers (Instagram, 19 nov. 2023).

12Cependant, l’ensemble de ces dispositifs ne repose pas sur le hasard : il est le résultat d’une réflexion sur l’utilisation de la plateforme Instagram et de ses effets. En effet, Instagram, et les plateformes de manière plus générale, est l’un des principaux viviers de recrutement pour le mouvement. De fait, les équipes chargées des questions médiatiques et numériques orientent leur travail en ce sens. Les militants qui s’occupent de générer et mettre en ligne les publications endossent alors un rôle proche de celui de community managers (Alloing, Cossette et Germain, 2021) et sont très attentifs à la forme de la publication. Instagram, comme toutes les plateformes, est régi par des règles à respecter, des codes, afin de permettre sa mise en avant auprès des utilisateurs, mais aussi pour ne pas voir le compte banni ou shadowban du fait des propos qui y sont tenus (Badouard, 2022). Au-delà de la forme de la publication par média photo ou vidéo, le contenu doit à la fois respecter les injonctions de la plateforme et parvenir à implémenter les règles de l’algorithme afin d’atteindre son public. En ce sens, j’avance que l’équipe médiatique de DR a su se jouer des codes de la plateforme pour élargir son apparition sur les fils d’actualité des utilisateurs (Paulhet, Mabi et Flacher, 2022). Tout d’abord, ils ont « joué le jeu » de l’algorithme par l’intégration dans leurs propres pratiques militantes de la forme que prend la plateforme (Bossetta, 2018). En cela, j’entends l’emphase mise sur les vidéos courtes, filmées afin qu’elles soient visionnées selon le format souhaité par Instagram pour ses utilisateurs, à savoir sur un téléphone et verticalement. Pour accompagner ces vidéos et textes, rappelons l’utilisation des hashtags qui permettent d’apparaître auprès des utilisateurs qui réagissent à des contenus contenant les mentions sur le climat. Les likes et commentaires d’autres organisations écologistes, climatiques ou même personnalités d’internet qui traitent de ces thématiques participent de la même manière à mettre en avant les publications de DR. En effet, si Instagram fonctionne pour ses utilisateurs et les comptes privés comme un clair-obscur, tout comme Facebook par exemple, son référencement pour les pages publiques le rapproche davantage du modèle dit du « phare » développé par Dominique Cardon (2009). De cette manière, des nœuds communicationnels se créent entre différents comptes autour des mêmes thématiques et sujets, ce qui contribue à atteindre un public qui manifeste, via les interactions qu’il produit avec son compte, un intérêt pour des thématiques écologistes. Notons d’ailleurs que l’image dite « choc » ou « violente » peut constituer un pari sur l’algorithme afin de réaliser une meilleure diffusion de son contenu, ou du moins un plus grand nombre d’interactions et surtout de likes (Gunthert, 2020).

13De surcroît, jouer sur l’affect et le choc des images est une stratégie assumée de la part des entrepreneurs de cause de DR. De fait, la mise en scène des corps malmenés et meurtris, accompagnée d’un témoignage qui se veut poignant, est construite pour déclencher une réaction émotionnelle auprès du public visé. Exposer des personnes prêtes à souffrir et à aller en prison pour des causes qui semblent pourtant « consensuelles », travaille en réalité l’engagement des spectateurs. Les publications en ligne sont ce que Christophe Traïni et Johanna Siméant-Germanos (2009) qualifient de « dispositifs de sensibilisation ». Les images sont supposées éveiller des affects de la part du public que DR suppose atteindre. En l’occurrence, ce sont des sentiments de révolte, d’incompréhension de la répression policière et même d’admiration des personnes qui prennent ces risques que les images doivent transmettre. Ainsi des utilisateurs déjà sensibilisés aux questions écologiques et climatiques ressentent-ils d’autant plus l’injustice et la violence d’une répression qui leur est présentée comme « démesurée » face à des personnes qui se mobilisent pour une cause « juste ». De plus, le choix du montage est important dans la réaction émotionnelle que la vidéo doit susciter (Dechézelles, 2015) : si l’absence de musique est notable, il demeure que le témoignage, couplé aux images d’arrestations, contribue à éveiller le sentiment d’injustice, mais aussi de sympathie et de compassion pour ces militants. C’est donc une stratégie finement pensée afin d’inciter les individus à l’engagement qui est mis en place par DR dans sa communication via Instagram. Il faut alors saisir les profils des personnes réceptives à ces publications.

Des profils sociologiques disponibles à l’engagement

14En premier lieu, je tiens à clarifier l’utilisation du concept de « carrière militante » (Fillieule, 2009), qui implique un engagement long et en plusieurs étapes de la part des militants. Or, les entretiens et les observations témoignent d’une poursuite de l’engagement à la suite de DR vers différentes organisations. S’il ne s’agit pas, dans cet article, d’étudier les variables explicatives d’engagements post-Dernière rénovation vers plus ou moins de radicalité (le spectre des organisations s’étend des ZAD aux partis politiques), il faut comprendre que DR a constitué, pour ces individus, une étape importante dans leur carrière militante. Il s’agit soit d’un premier engagement militant au sein duquel ils interagissent et (co)construisent leurs socialisations politiques ou de la poursuite d’un engagement relativement court au sein d’autres organisations comme XR. Pour ces derniers, DR a constitué une voie naturelle pendant une forme de reconversion d’XR, alors que le mouvement s’éloigne du modèle de mobilisation à visage découvert et se referme.

« J’avais fait un tour […] à XR, j’avais cherché quelque chose et j’avais pas trouvé, et je m’étais trouvé mieux chez DR » (militant à DR de 2023 à 2024, entretien du 12 déc. 2024).

« J’ai commencé par des réus chez XR […] et je voulais aller plus loin dans l’action directe » (militante à DR de 2023 à 2024, entretien du 21 déc. 2024).

15En ce qui concerne les individus qui ont vécu un engagement autre par le passé, l’entrée au sein de DR représente une étape cruciale dans leur carrière. En effet, leurs pratiques du militantisme passé se rapprochent beaucoup du modèle d’engagement « distancié » (Lambelet, 2009). J’entends ici la participation occasionnelle à des activités de collages, de distribution de tracts ou encore à une manifestation. Il demeure que la majorité des enquêtés interrogés (14 personnes sur un corpus de 22 entretiens) déclarent débuter leurs activités militantes au sein de DR sans aucune expérience militante préalable.

  • 7 Les Conférences des partis (COP) sont des rendez-vous internationaux annuels où les États participa (...)

16Pourtant, les images en ligne constituent de robustes dispositifs de sensibilisation qui ont conduit l’ensemble des profils identifiés à rejoindre le mouvement social. J’avance deux grands facteurs explicatifs au succès de cette campagne en ligne : un (r)éveil écologique précédant ou suivant le visionnage des images et la trajectoire biographique de ces militants, qui présente alors une disponibilité biographique lors de la découverte du mouvement. La sensibilité aux enjeux environnementaux et climatiques est centrale à l’engagement au sein de DR. Par ailleurs, ce qui fonde l’une des spécificités de DR vis-à-vis d’autres organisations comme Greenpeace (Ollitrault, 2008), est un rapport double à l’écologie, mais aussi à la justice sociale. On observe un alignement entre le cadrage opéré par le mouvement et celui qui motive les militants. L’écologie est systématiquement liée aux enjeux sociaux et de survie des sociétés humaines, ainsi qu’aux problématiques de protection de la vie, par la thématique des réfugiés climatiques notamment. Cependant, ce travail d’alignement des cadres est le résultat d’une prise de conscience de la réalité du changement climatique qui peut préfigurer la découverte de DR. C’est le cas d’individus ayant milité au sein de XR avant de rejoindre DR, en raison de la socialisation par le cercle familial, ainsi que la découverte de ces thématiques par un intérêt pour des chaînes YouTube ou de divertissement. L’agenda politique entre 2015 et 2021 est pareillement vecteur d’intérêts pour les questions climatiques : la Cop 217 tenue en France, mais aussi les débats autour des rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) ont conduit ces individus à s’intéresser aux enjeux climatiques et ainsi à comprendre les enjeux de la désobéissance civile à leur découverte de DR. Ce répertoire d’action est cadré comme la dernière chance et forme de mobilisation pour alerter sur les catastrophes climatiques et les images ont pu inciter les futures « abeilles » à se pencher sur la question climatique. Voir des personnes interrompre des événements très médiatisés ou mettre leurs corps en danger pour le climat les pousse à questionner ce qu’ils savent de la situation climatique et à faire leurs propres recherches en ligne sur la situation.

« J’ai vu une personne complètement folle s’accrocher à un major de tennis ! En vrai […] ça a commencé vraiment comme ça, mais ça [l’engagement] a toujours été un peu dans mes plans […] C’est en me renseignant comme ça que quelques temps après j’ai rejoint DR » (militant à DR de 2023 à 2024, entretien du 26 juin 2024).

  • 8 En juin 1964, des milliers de jeunes Américains, Blancs comme de Couleur se sont réunis pour souten (...)
  • 9 Certains sont en cours d’études ou les concluent durant leur engagement.

17Les images permettent donc de toucher un certain public sensibilisé aux enjeux sociétaux et qui, par la suite, peuvent ainsi s’éduquer à l’écologie. Pour comprendre ce passage à l’engagement, je propose d’effectuer l’analyse au prisme du concept de disponibilité biographique, tel que pensé par D. McAdam (1988). Les profils étudiés sont ainsi assez proches de ceux des engagés du Freedom Summer8 à l’exception du genre – la population ici est plus féminisé. Pour la grande majorité, ce sont des individus blancs, entre 18 et 30 ans, issus de familles de catégories socio-professionnelles supérieures et dotés de diplômes du supérieur9. Peu d’entre eux vivent des situations maritales ou familiales contraignantes, ils ne sont pas mariés et n’ont pas d’enfants. Leur disponibilité et les conséquences d’un engagement, même fort, pendant plusieurs mois ou années leur apparaissent donc permises et réalisables. À ces disponibilités « structurelles » s’ajoutent des éléments « contextuels ». En effet, ces futurs militants traversent des périodes de chômage, de perte de sens dans leur emploi ou des périodes personnelles à vide, comme une séparation.

« En fait, ce qui a fait que j’ai pu m’y intéresser à l’été 2022 c’est que je venais de me séparer […] Ça a été presque une joie de se rendre compte de ce que c’est que d’être célibataire, enfin c’est bizarre dit comme ça, mais tu rends pas de compte, tu prends pas la décision à deux » (militant à DR de 2022 à 2024, entretien du 21 déc. 2024).

18L’alignement des disponibilités biographiques de ces individus avec le travail important de construction de dispositifs de sensibilisation de la part de DR permet donc le recrutement de nouveaux membres puisque l’activation d’affects auprès d’un public spécifique et ciblé pour son intérêt aux luttes sociales et aux problématiques écologiques, pré-existantes ou revitalisées, favorise l’entrée de nouveaux militants. Une fois le recrutement effectué, ces nouveaux entrants sont introduits à la vie du mouvement et à l’importance d’une autre plateforme en ligne afin de les socialiser et (co)construire leur politisation.

Co-construction d’un public militant

L’apprentissage collaboratif par les échanges en ligne

  • 10 Ces premières étapes d’intégration au mouvement sont émaillées de dispositifs de sensibilisation, q (...)

19La plateforme Signal est l’un des espaces principaux de la politisation des nouveaux militants de DR. Notons qu’avant d’intégrer les groupes des équipes locales, un processus de formation doit être suivi et passe par une réunion d’information, puis une journée de formation à l’action calquée sur le modèle développé par XR, où les « abeilles » apprennent les fondamentaux de la non-violence et de la désobéissance civile10 (Abajo-Sanchez, 2022). Et, tout comme DR fait sien de nombreuses pratiques d’XR dont la culture de la non-violence (Hayes et Ollitrault, 2024), les profils des nouveaux entrants sont très similaires à ceux de XR. Les observations répétées auprès de ces jeunes individus permettent d’affirmer qu’ils ne présentent que rarement une formation théorique aux enjeux écologiques ou même politiques. C’est là l’une des caractéristiques originales de ces nouvelles mobilisations, puisque le recrutement et l’intégration se déploient bien plus dans le registre émotionnel par l’indignation de ses membres plutôt qu’une connaissance idéologique des enjeux sociaux et écologiques : l’apport de pensée et de réflexion théorique est délégué à l’autonomie des membres du mouvement (Abajo-Sanchez, 2022).

  • 11 Notons que les militants se rendaient à ces manifestations sans signe d’appartenance à DR.
  • 12 Ce reportage retrace toutes les accusations de corruption et de financement illégal de la campagne (...)
  • 13 Ces échanges ont eu lieu alors que le mouvement avait cessé ses mobilisations en septembre 2024, pr (...)

20C’est donc via des échanges individuels et à l’initiative de chacun que vont se mettre en place les processus de politisation des jeunes militants. En effet, leurs profils sociologiques les rendent capables d’effectuer leurs propres recherches en ligne et de les partager avec leurs camarades militants (Boyadijan, 2020). Les conversations Signal sont donc souvent utilisées pour diffuser l’actualité du mouvement et en discuter avec les militants au local, comme la reprise des mobilisations et l’annonce d’un séminaire de reprise. Les groupes Signal peuvent aussi permettre de discuter de l’actualité de manière plus générale ou d’inviter à des actions individuelles en ligne, sans lien direct avec DR. Ces espaces numériques accueillent des diffusions de billets de blogs, de vidéos ou de chaînes YouTube variées autour des thématiques écologiques. Ces initiatives peuvent ainsi engager un échange d’informations ou de pratiques individuelles entre les militants. Les groupes qui rassemblent les « abeilles » à l’échelle locale servent aussi d’espaces d’échange sur les événements politiques locaux pour lesquels ils peuvent se mobiliser ou se coordonner, et cela en dehors du cadre des mobilisations de DR. Lors de la transformation de DR en Riposte alimentaire, des militants relaient fréquemment les invitations pour des réunions d’information sur la sécurité sociale de l’alimentation, un sujet qu’ils maîtrisent alors assez peu : « Sur la SSA je maîtrise beaucoup moins [les données et enjeux], il y a tout un pan où...il faut qu’on apprenne les données, qu’on apprenne les sources, citer les trucs. Là où sur la rénovation thermique c’était hyper, hyper carré » (militante à DR de 2022 à 2024, entretien du 2 mai 2024). De la même manière, ces groupes diffusent les informations et lieux de rendez-vous pour des manifestations et servent alors d’outils de coordination pour les militants qui se déplacent pour manifester11. Enfin, les conversations étaient un lieu de débat. Outre les actualités politiques souvent commentées, comme les nominations à la tête de l’exécutif ou des changements au sein du gouvernement, les sorties de films ont pu suciter des discussions assez vives. Deux exemples ont été particulièrement notables : la fiction Une année difficile réalisée par Olivier Nakache et Éric Tolédano (2023) et le documentaire de Yannick Kergoat Personne n’y comprend rien (2025). Le premier présente le parcours militant de deux hommes dans une organisation qui s’apparente à XR, il a été source de débats et critiques de la part des militants qui jugent la vision du film « caricaturale » et « pas assez proche de la réalité ». Une distribution de tracts a d’ailleurs été organisée à la sortie des cinémas à l’issue de ces échanges. Quant au second, il s’agit d’un reportage sur l’affaire des financements libyens12, les militants se sont organisés afin de pouvoir le visionner ensemble, en raison d’une diffusion limitée en salles, ainsi que pour discuter du contenu du film13.

  • 14 La loi relative au droit d’auteur et aux droits voisins dans la société de l’information (DADVSI), (...)
  • 15 Les publics mobilisés en ligne dans cet exemple sont des acteurs déjà politisés, mais une synergie (...)

21Toutes ces interactions contribuent alors non seulement à la politisation des différents membres, actifs ou non sur la conversation, mais aussi à la formation d’un public en ligne. Toute la montée en compétence et la politisation de ces jeunes militants se jouent par les échanges en ligne. Cette configuration peut être mise en parallèle avec la mobilisation numérique transnationale contre les brevets logiciels ainsi que l’activisme contre la loi DADVSI14 (Breindl et Briatte, 2009). Dans ces deux cas d’études, la diffusion d’informations et la montée en compétence afin de constituer des dossiers cohérents, tout comme la coordination pour des mobilisations d’ampleur, sont amplement facilitées par l’utilisation des outils numériques15. Dans les cas de la mobilisation contre la loi DADVSI, ce sont davantage les forums sur internet qui ont permis l’organisation de la mobilisation et la mise en contact des différents acteurs. Ici, Signal accomplit la même tâche pour les militants, de façon beaucoup plus locale. Alors que les deux mobilisations étudiées par Yana Breindl et François Briatte (2009) sont déplacées en ligne par contrainte physique plutôt que par stratégie, ici le choix de miser sur les outils numériques est délibéré, et porte ses fruits. Par ailleurs, notons une autre originalité dans la stratégie de DR par rapport/vis-à-vis des mobilisations contre la loi relative aux droits d'auteurs en ligne. Ces dernières relèvent d’enjeux très techniques dans leur dimension juridique tout comme dans leur portée sur les libertés des espaces numériques, en saisir les tenants et aboutissants est alors chose complexe, compte tenu du contexte d’émergence d’internet 2.0. Les profils ayant déjà adhéré à cause sont, pour la plupart, formés à ces questions et ont aussi investi les espaces numériques de par leur connaissance de ses codes et enjeux. Il y a donc un décalage avec DR pour qui les outils numériques ne sont pas l’apanage de militants aux connaissances et savoir-faire techniques et spécifiques, mais d’un plus grand public militant qui sait désormais l’utiliser et l’optimiser. À la différence de ces mobilisations qui se déploient dans des contextes nationaux et transnationaux, les groupes Signal réunissent des membres qui ont l’occasion de se rencontrer relativement ponctuellement en personne.

  • 16 Le slacktivisme est une qualification d'engagements distants en ligne, qui ne reposent que sur le c (...)

22Les groupes Signal permettent donc de créer de la solidarité entre les militants au sein de DR et incarnent un espace d’échange qui comble l’absence de locaux dédiés à la rencontre et l’organisation de la vie militante. Les réunions hebdomadaires entre les coordinateurs au local se font systématiquement sur Signal, sous le format d’une vidéo-conférence par exemple. Les échanges et recommandations de lectures, films ou vidéos en ligne remplacent les conversations informelles physiques entre les militants. La projection d’un film, suivie d’un débat, est remplacée par l’envoi d’un lien hypertexte et de quelques éventuels échanges après le visionnage. À l’instar des groupes locaux de Greenpeace (Ollitrault, 2010), une individualisation de l’engagement se met en place et est renforcée par l’emphase mise sur les réseaux sociaux. Chacun est libre de répondre aux messages ou non, de partager ce qu’il souhaite ou de se mettre en retrait pendant un temps plus ou moins long. Cependant, il ne faut pas essentialiser cette construction d’un public engagé au mouvement en supposant une forme de slacktivisme16 des membres de DR : l’enjeu de la mobilisation demeure la désobéissance civile et la perturbation régulière de l’espace public, ce qui implique des liens de solidarité très forts entre les militants. En somme, Signal remplace des pratiques militantes usitées (Granjon, Papa et Tuncel, 2017) et contribue grandement à la socialisation et la construction d’un collectif à la place du local physique, ce qui tend à individualiser le militantisme sans affaiblir pour autant les liens entre les militants.

L’architecture numérique au service de la formation des militants

23La réussite de ces apprentissages militants, de la co-construction d’une politisation et du début d’une carrière militante pour nombre des participants tient à l’architecture de Signal et à l’usage qui en est fait. L’application peut difficilement relever des définitions d’une « plateforme » comme Instagram ou X par exemple (Bigot et al., 2021). En effet, il n’est pas possible de naviguer sur Signal, qui est en réalité construit comme un logiciel de messagerie où les membres d’un groupe commun peuvent entrer en contact et échanger. La vie sur ce réseau repose donc exclusivement sur l’autonomie et la volonté des participants à partager au sein des différents groupes créés par les militants de DR.

24Ce modèle, fondé sur la participation et l’autonomie, rappelle l’utilisation qui peut être faite des groupes et événements sur Facebook. Par exemple, le groupe « Ecolo Bio Zero Déchet » (EBZD) regroupe des utilisateurs du réseau qui souhaitent apprendre et partager autour des sujets écologistes (Beuscart, Pharabod et Peugeot, 2023). Les participants trouvent dans ce groupe un espace de discussion autour des bonnes pratiques et accompagnent ainsi leur transition personnelle vers un mode de vie plus écologique. L’aspect quotidien de la présence au sein du groupe et les interactions régulières maintiennent les utilisateurs dans leur « réforme de soi », tandis que l’aspect communautaire ou du moins collectif du groupe offre une forme de soutien dans cette transformation personnelle. Bien que EBZD ne soit pas un groupe militant – les discussions à caractère « politique » y sont proscrites –, il témoigne de l’importance de l’interaction et de la participation dans la transformation des pratiques. À l’instar de ce groupe Signal permet la politisation et la montée en compétence des profils primo-militants au sein de DR. Cependant, il est imprudent d’emprunter le concept de « réforme de soi » pour les « abeilles » dans le cas de DR, car les néo-militants sont déjà sensibles à la cause. En revanche, la présence dans les nombreux groupes Signal, les notifications et l’interaction régulière avec les autres membres du groupe permettent de travailler la socialisation politique de ces individus.

  • 17 Cependant, les propositions d’action devaient avoir lieu via la messagerie privée pour limiter tout (...)

25Comme Signal, les groupes Facebook sont ainsi des outils qui facilitent l’apprentissage des bonnes utilisations des technologies numériques. Les architectures des RSN offrent différentes formes de diffusion de nouvelles et de données (Cardon, 2008 ; Bossetta, 2018) et, dans le cadre des mobilisations, la question des fuites d’information est un risque majeur. À plus forte raison dans l’organisation d’actions de désobéissance civile. La stratégie de communication interne à DR est donc le cloisonnement de l’information et la multiplication des conversations sur Signal. L’objectif est de maintenir les renseignements sur les actions ainsi que les identités des militants impliqués, le plus confidentiel possible, les « abeilles » sont invitées à utiliser des pseudonymes afin de se protéger. Le même processus peut être observé dans l’utilisation des groupes Facebook en amont de la mobilisation des Gilets Jaunes (Bouté, 2024). Les groupes privés et événements sur la plateforme donnent aux participants l’opportunité de repérer et de rencontrer les organisateurs de blocages ou de mobilisations dans leurs régions. Une dimension participative demeure, puisque les leaders communiquent les affiches et lieux de rendez-vous, et les participants peuvent proposer leurs modèles d’action17. Ces derniers apprennent à ne pas dévoiler les détails de la mobilisation, à rejoindre et utiliser d’autres canaux de communication, comme Messenger ou WhatsApp afin de participer à l’organisation. Le médium même de communication est ainsi un outil de politisation et d’apprentissage des bonnes pratiques des outils numériques, pour sa propre protection et celle des autres militants.

26D’autres outils numériques sont utilisés pour parfaire la politisation des militants de DR. Là où Signal permet l’apprentissage par l’interaction entre les membres, le reste des formations est fondé sur l’autonomie des membres et la capacité à utiliser les TIC. Le mouvement a donc mis en place un serveur Mattermost, afin de stocker différents outils et conseils utiles à ses militants.

« Mattermost je m’en suis servi qu’en étant référente, parce que de toutes façons on y a pas accès en étant militant “classique”. Et je l’utilisais juste pour faire des requêtes au service outils numériques ou des trucs comme ça. Je suivais rarement les nouvelles » (militante à DR de 2023 à 2024, entretien du 8 dèc. 2024).

27Faute de personnel disponible afin de l’alimenter, c’est un outil qui n’a finalement été que très peu utilisé. Les formations ont donc été centralisées sur une plateforme de formation via Moodle. Cette plateforme regroupe l’ensemble des 16 formations construites par le mouvement18. Le spectre des apprentissages est assez large : on y trouve des formations sur les risques juridiques, le rôle du soin et de la « culture régénératrice19 », les discours à présenter lors des réunions de recrutement, mais aussi le rôle de « médiactiviste » ou de « base arrière », soit le lien entre les militants sur le terrain et le reste de l’organisation. Toutes les formations sont disponibles à tout moment pour les « abeilles » et clôturées par un quizz final qui peut être validé indépendamment du nombre d’essais ou d’erreurs. Les militants sont alors laissés en complète autonomie et il n’y a pas de supervision de leur apprentissage. La volonté de laisser les individus se former « à leur rythme » et sans cadre défini est cohérente avec l’absence de cadre théorique posé à l’issue de la journée de formation à l’action. Mais cela interroge la capacité à la formation des « abeilles », car les entretiens démontrent que l’apprentissage en ligne et sans formateur ne permet pas un sentiment de véritable montée en compétence des militants : « Il y aurait souvent eu besoin d'un entrainement avant d’aller sur le terrain. Et il y a des formations [...] pour moi ça nécessite un accompagnement. J’ouvrais des formations et je me disais “Whoa, il y a beaucoup de choses quoi, beaucoup de documents”, ça me paraissait fastidieux d’entreprendre ça » (militante de 2022 à 2024, entretien du 13 mai 2024). La difficulté a trait à un sentiment de compétence et d’avoir manifestement appris un nouveau rôle ou une nouvelle posture militante via une interaction unilatérale entre l’individu et son écran. Les profils sociologiques des militants supposent que l’utilisation d’outils numériques n’est pas un obstacle à la formation (Granjon, 2022), mais l’habileté à utiliser les outils se heurte justement à leur statut de militants qui façonnent leur début de carrière militante. Ils ne disposent pas des compétences afin de se saisir et s’approprier de nouvelles pratiques, sans un accompagnement de militants plus expérimentés. Leur montée en capacité s'en trouve alors significativement freinée. La confrontation en autonomie à de nouvelles pratiques militantes s’en trouve alors significativement freinée.

Conclusion

28Par cette étude, j’ai souhaité souligner le rôle des RSN et leurs utilisations dans le recrutement de militants dans une cause considérée « radicale ». La captation systématique des images « chocs » pendant les actions de désobéissance civile atteint, par un habile jeu d’algorithme, son public cible. Ces vidéos touchent des individus déjà sensibilisés à la cause, parfois par leurs engagements passés, et en situation de disponibilité biographique. Ils y perçoivent alors une opportunité d’engagement militant, qui n’est pas fortuit ou le fruit du hasard, mais qui tend à résoudre un besoin d’action face à leur inaction climatique. Le travail entrepris par les militants de DR est alors d’intégrer très rapidement ces nouveaux entrants et de les plonger dans les conversations Signal. De là, l’architecture de cette messagerie instantanée permet une montée en connaissance et une co-construction de la politisation de ces nouvelles « abeilles ». Ils assistent aux échanges, sont libres de proposer leurs informations, de discuter ou de contredire les autres militants, le tout dans le respect d’une culture du « soin » (du care, Le Marec, 2020) propre à DR.

29Cependant, notons que ces processus ne sont pas nouveaux, mais redessinent les contours de pratiques militantes usitées. Ainsi l’œil averti remarque-t-il les similitudes entre les échanges sur une messagerie instantanée et les discussions informelles entre militants dans des temps calmes de l’engagement au sein d’organisations politiques. Les échanges en ligne ne supplantent pas non plus ces pratiques, mais les complètent et les diversifient. Par ailleurs, il sera intéressant de s’interroger sur l’effet de « radicalisation » que la combinaison de ces différents canaux de politisations produit, c’est-à-dire de questionner comment les RSN et l’interaction permanente en ligne avec d’autres militants conduit les individus à renforcer leur engagement dans la cause et par des actions de désobéissance civile.

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Notes

1 Par convenance, nous n’utiliserons que le nom Dernière rénovation (DR) et pas Riposte Alimentaire, malgré le changement opéré en 2024.

2 Le réseau A22 est l’entité qui regroupe un ensemble de mouvements écologistes qui usent de la désobéissance civile. Accès : https://a22network.org/fr/reseau-international/ (consulté le 9 avr. 2026).

3 Ces personnes jouaient un rôle d’administrateur dans la conversation.

4 Après la transition vers Riposte alimentaire, la même structure est mise en place, mais pour demander la Sécurité sociale de l’Alimentation durable, soit la mise en place d’un système de cotisation et de conventionnement de produits alimentaires par des assemblées citoyennes, payables grâce à une carte de l’alimentation calquée sur le modèle de la Sécurité sociale, pour l'accès à une alimentation saine pour tous.

5 Il est rare que la publication ne consiste qu’en des images fixes, la vidéo est toujours privilégiée.

6 L’« entrée en résistance civile » est un terme indigène, les militants préfèrent le concept de « résistance » à celui de désobéissance civile.

7 Les Conférences des partis (COP) sont des rendez-vous internationaux annuels où les États participants discutent et décident des grands objectifs environnementaux mondiaux

8 En juin 1964, des milliers de jeunes Américains, Blancs comme de Couleur se sont réunis pour soutenir l’inscription des personnes Noires sur des listes électorales au Mississipi. Émaillé de nombreuses violences, cet été a constitué le creuset des mobilisations féministes, anti-raciste et autres pendant la décennie suivante (McAdam, 1988).

9 Certains sont en cours d’études ou les concluent durant leur engagement.

10 Ces premières étapes d’intégration au mouvement sont émaillées de dispositifs de sensibilisation, que j’occulte ici au profit du rôle des outils numériques.

11 Notons que les militants se rendaient à ces manifestations sans signe d’appartenance à DR.

12 Ce reportage retrace toutes les accusations de corruption et de financement illégal de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007 par le dirigeant libyen Mouammar Khadafi. La sortie du film accompagne le début du procès de l’ancien chef de l’État français.

13 Ces échanges ont eu lieu alors que le mouvement avait cessé ses mobilisations en septembre 2024, preuve de la pérennisation de ces groupes de discussion.

14 La loi relative au droit d’auteur et aux droits voisins dans la société de l’information (DADVSI), promulguée en 2006, est une loi qui suit une harmonisation de l’Union européenne du droit d’auteur, notamment en ligne. Cette loi a été perçue par les défenseurs du libre accès et du logiciel libre comme une volonté de privatisation et domination du secteur.

15 Les publics mobilisés en ligne dans cet exemple sont des acteurs déjà politisés, mais une synergie et une mise en commun des compétences des acteurs sont à l’œuvre comme dans le cas de DR.

16 Le slacktivisme est une qualification d'engagements distants en ligne, qui ne reposent que sur le click et les likes. Le concept demeure en débats, pour approfondir voir (Granjon, Papa et Tuncel, 2017 : 157-159).

17 Cependant, les propositions d’action devaient avoir lieu via la messagerie privée pour limiter toute fuite.

18 Accès : https://moodle.ripostealimentaire.fr/ (consulté 9 avr. 2026).

19 Le « soin » renvoie à la culture militante du mouvement, fondée sur la non-violence et l’accompagnement des militants.

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Table des illustrations

Titre Illustration 1. Exemple de texte sur une publication (Instagram, 5 nov. 2023).
URL http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/docannexe/image/43355/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 59k
Titre Illustration 2. Témoignage sous-titré pendant une vidéo (Instagram, 19 nov. 2023).
URL http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/docannexe/image/43355/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 57k
Titre Illustration 3. Militantes traînées par les usagers (Instagram, 19 nov. 2023).
URL http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/docannexe/image/43355/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 50k
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Pour citer cet article

Référence papier

Benoît Luczak, « Sensibiliser sur Instagram, former sur Signal »Questions de communication, 49 | 2026, 145-166.

Référence électronique

Benoît Luczak, « Sensibiliser sur Instagram, former sur Signal »Questions de communication [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 11 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/43355 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ebr

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Auteur

Benoît Luczak

Mesopolhis, Aix-Marseille Université, CNRS, Sciences Po Aix, F-13007 Marseille, France

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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