1La formation des groupes sociaux repose sur des critères sociodémographiques et comportementaux qui orientent les dynamiques relationnelles et structurent les liens entre individus (Allan, 1979 ; Fischer, 1982 ; Viallon et Gardère, 2020). Très souvent, les relations sociales sont ancrées dans le partage de traits communs et cette logique d’affinité influence la formation des groupes, la diffusion des idées et la construction des identités collectives (Lazarsfeld et Merton, 1954). Le numérique a profondément transformé et renouvelé ces dynamiques sociales. À l’ère des réseaux sociaux numériques (RSN), les communautés en ligne s’affranchissent des contraintes de frontières géographiques et se construisent principalement autour de valeurs communes (Chavalarias, 2022). Plus les communautés sont proches idéologiquement, plus elles interagissent et échangent d’informations (Gaumont, Panahi et Chavalarias, 2018). Le partage de valeurs, de causes ou d’intérêts communs est l’élément premier de distinction entre les membres de ces communautés en ligne (Pereira, 2020). Dans cette étude, l’idéologie est considérée comme un ensemble de représentations du monde social et politique qui influence les interprétations des réalités et des prises de position. L’adhésion et la participation à un groupe sont aujourd’hui liées à des liens sociaux préexistants, mais surtout aux mécanismes d’identification idéologique.
2Ce phénomène contribue à la construction de l’identité individuelle et collective, ainsi qu’aux dynamiques d’influence sociale, prolongées et reconfigurées par le numérique (Casilli, 2010 ; Jauréguiberry et Proulx, 2011). Dès lors, les valeurs, les croyances et les comportements se diffusent plus facilement entre RSN et individus interconnectés (Bergeron et Castel, 2024). En revanche, les formes de participation dans les espaces de discussions des RSN, comme les formes de l’engagement politique, sont structurées par le capital social et culturel des individus (Granjon, 2022), ainsi que par les formes de socialisation et les pratiques informationnelles (Boyadjian, 2020). Dans la plupart des cas, les interactions entre ces communautés vont au-delà de simples échanges neutres et prennent de plus en plus des dimensions politisées (François, 2023).
3De telles discussions ont lieu autour du changement climatique, au cœur des processus de politisation (Pepermans et Maeseele, 2016), où s’entremêlent « science, expertise, choix politiques et sociaux, et aspirations citoyennes » (Campion, 2016 : 160). Plusieurs travaux ont montré que les recherches scientifiques en matière d’environnement ne sont jamais totalement détachées des enjeux politiques et peuvent être mobilisées sous un angle idéologique, transformant des échanges scientifiques en débats politiques (Escobar, 2014 ; Arseneau, 2024 ; Lafitte, 2019). Comme le soulignent Joëlle Le Marec et Igor Babou (2015), les controverses scientifiques dépassent le cadre strict de l’expertise technique en mobilisant une pluralité d’acteurs, de positionnements idéologiques et de formes de communication. Par conséquent, même des recherches présentées comme « techniques » peuvent être réinterprétées dans un cadre politique, contribuant à la construction idéologique des débats environnementaux. En outre, une « stratégie du doute », où le rejet des politiques environnementales se déguise en discours pseudo-scientifique, peut viser à fragiliser la confiance du public dans la science et dans l’action publique (Campion, 2016).
4Les communautés climatosceptiques en ligne illustrent le phénomène. Ces espaces discursifs sont connus pour leur manière de contester les politiques publiques et de remettre en cause les négociations onusiennes sur le climat (Aykut et Dahan, 2014). Dans le cadre du projet Climatoscope, une étude du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) publiée en 2023 indique qu’à l’échelle mondiale près de 30 % des comptes actifs du média social X s’exprimant sur les questions climatiques en avaient des opinions climatosceptiques (Chavalarias et al., 2023). D’après la même étude, cette tendance s’est massivement intensifiée en France depuis l’été 2022, dans le sillage d’une série d’événements climatiques marquants – la succession de canicules, de sécheresses et d’incendies, la tenue de la COP27, ainsi que la crise énergétique liée à la guerre en Ukraine. La croissance exponentielle de ces communautés en ligne conduit à ce que les interactions en leur sein tendent à être marquées par des biais d’amplification : les idées les plus extrêmes circulent et sont mises en avant par des biais algorithmiques qui privilégient aussi les récits idéologiques et les théories du complot. Cette posture crée un terrain fertile pour la politisation des débats, avec une cristallisation des identités et un élargissement des clivages idéologiques. L’analyse de ces dynamiques nécessite de prendre en compte plusieurs dimensions. D’abord, la politisation en ligne invite à étudier les façons dont les interactions numériques transforment des débats scientifiques en controverses. Ensuite, les théories du complot jouent un rôle dans la diffusion et la légitimation des idées, tout en amplifiant les émotions collectives. Enfin, l’extrême droite instrumentalise les questions climatiques et environnementales pour mobiliser des bases idéologiques et construire des identités politiques antagonistes.
5Alexandre Moatti (2013) souligne qu’internet centralise et facilite la diffusion de réflexions « alter-scientifiques », telles que celles portées par les climatosceptiques, en dehors des circuits académiques traditionnels. De cette manière, les alternatives discréditées deviennent plus visibles et acquièrent une forme. De nombreux RSN hébergent des discussions publiques sur le changement climatique, qui suscite des débats et des controverses. L’étude porte sur le média social Facebook plutôt que sur X. Ce choix s’explique principalement par le mode d’organisation qui réunit des groupes et des communautés structurés, dotés de règles, de frontières symboliques et de formes d’appartenance plus marquées sur Facebook (Pellerin, 2022). Cette structuration en fait un cadre d’observation direct des dynamiques communautaires de politisation et des discours clivants (Figeac et al., 2019) autour des enjeux climatiques. Par ailleurs, Facebook, via ses groupes, touche une audience plus large et socialement diversifiée, ce qui permet d’analyser des formes de discussion politique plus hétérogènes que celles observables sur d’autres RSN (Boulianne, Hoffmann et Bossetta, 2024).
6Cette étude se propose d’analyser les mécanismes de politisation en œuvre au sein des communautés climatosceptiques sur Facebook. À cet effet, trois questions sont posées : comment les mécanismes de politisation se déploient-ils au sein des communautés climatosceptiques sur Facebook ? Quel rôle les récits idéologiques, les théories du complot et les émotions jouent-ils dans la construction et la diffusion de discours à forte connotation politique ? Comment les positions climatosceptiques s’articulent-elles avec des idéologies politiques ?
7L’étude mobilise la théorie de l’homophilie qualifiée d’« amour de la similitude » par William A. Hanff (2019). Ce terme, bien renseigné en sociologie, renvoie à la « tendance des relations d’amitié à se former entre personnes présentant des caractéristiques communes » (Coenen-Huther, 1988 : 76). Dans ce sens, l’homophilie désigne un mécanisme de sélection sociale qui conduit les individus à communiquer, nouer et maintenir des relations avec des personnes dont les valeurs et les centres d’intérêt se ressemblent. Julien Figeac et Guillaume Favre (2023b : 5) expliquent que « ce processus joue un rôle important dans le renforcement des liens sociaux au fil du temps ». Il existe deux formes d’homophilie. La première, homophilie de statut, inclut les dimensions sociodémographiques structurant la société, à savoir le genre, l’âge, la race, l’ethnicité, la religion, le niveau d’éducation, la profession ou encore l’origine sociale (McPherson, Smith-Lovin et Cook, 2001 ; Favre et al., 2022). La seconde, dite de valeurs, a trait aux croyances, aux attitudes et aux orientations internes qui influencent les comportements (Chavalarias, 2022). Jacques Coenen-Huther (1988 : 76) rappelle que la première traduit « une tendance empiriquement observable à la similarité des appartenances de groupes ou entre les positions occupées au sein d’un groupe, chez les personnes engagées dans une relation d’amitié » tandis que la seconde exprime « une correspondance des orientations aux valeurs et des échelles de valeurs ». La différence majeure entre ces deux formes réside dans leur plasticité : alors que les critères sociodémographiques sont difficilement modifiables, les croyances et valeurs sont sensibles à la manipulation et donc plus facilement transformables (Chavalarias, 2022).
8Avant l’essor du numérique, amorcé au milieu du xxe, la formation des communautés s’expliquait principalement par l’homophilie de statut et par des contraintes géographiques, il s’agit de l’homophilie classique comme l’ont introduite Paul Lazarsfeld et Robert Merton (1954), qui mettait en avant les dimensions sociodémographiques et territoriales comme facteurs premiers de socialisation. Toutefois, la révolution numérique a transformé ce concept en homophilie en ligne, que J. Figeac et G. Favre (2023b : 3) définissent comme les « similarités de comportements en ligne et la manière dont des utilisateurs sont susceptibles de se rapprocher et de nouer des affinités à partir du moment où ils investissent ces plateformes numériques de la même manière, avec un même esprit ». Dès lors, les caractéristiques sociodémographiques se prolongent dans le champ numérique. Elles structurent les capitaux sociaux et culturels des individus et des groupes et influencent les opinions, les croyances, les goûts ainsi que les pratiques culturelles, politiques et numériques (Chavalarias, 2022 ; Figeac et Favre, 2023b). La manière dont les individus nouent leurs relations dans l’espace numérique peut expliquer cette nouvelle forme d’homophilie. La plupart des internautes ne se connectent pas pour parler directement aux amis ou à la famille, mais passent leur temps à parcourir leur fil d’actualité et à consulter sporadiquement ce qui attire l’attention (Hampton, 2016). Ainsi les RSN facilitent-ils l’émergence de communautés homogènes en termes de capital social, politique ou culturel.
9L’homophilie en ligne s’est imposée comme un mécanisme central de socialisation dans les environnements numériques, et « les concepteurs des outils socionumériques cherchent à [la] reproduire » (Lukasik et Galli, 2022 : 116). Ces auteurs exposent que si ce processus renforce les liens sociaux, il réduit aussi la diversité des opinions (ibid.). Dans ce contexte d’accélération des interactions et d’intensification des mécanismes d’influence sociale, les groupes sociaux et l’opinion publique deviennent de plus en plus vulnérables aux tentatives de manipulation de l’information. L’information ne se répand donc pas au hasard sur le web, mais est accumulée au sein de communautés en ligne, structurées par l’homophilie et l’influence sociale. Cette homogénéisation croissante orientée principalement par les valeurs peut, lorsqu’elle atteint un certain « seuil d’entre soi numérique », transformer un groupe social en une chambre d’écho (Chavalarias, 2022), où les discours et les croyances se renforcent mutuellement. Toutefois, certains travaux relativisent ce point et montrent que les RSN exposent parfois les utilisateurs à des informations nouvelles, souvent de manière involontaire, ce qui peut modifier leurs formes d’engagement même si ces dernières restent liées aux pratiques sociales hors ligne (Fletcher et Nielsen, 2017).
10L’homophilie constitue un tremplin pour la politisation des interactions au sein des communautés numériques. Elle renforce les identités collectives et génère des chambres d’écho dans lesquelles les points de vue se radicalisent au détriment de la diversité du débat public (Gillani et al., 2018 ; Lukasik et Galli, 2022). Nous concevons ici la politisation dans le sens que lui donne Jacques Lagroye (2003 : 360) : un « processus de requalification des activités sociales les plus diverses, requalification qui résulte d’un accord pratique entre des agents sociaux enclins, pour de multiples raisons, à transgresser ou à remettre en cause la différenciation des espaces d’activité ». De fait, « les idées et les faits se voient attribuer une tonalité politique [ideas and facts are given a political tone] » (Locatelli et al., 2024 : 972, trad. par nos soins).
11Dans le contexte numérique, cette requalification prend une ampleur nouvelle. Les fonctionnalités interactives des RSN offrent aux citoyens la possibilité de développer un capital social leur conférant la capacité d’intervention dans le champ politique et favorisent des formes d’auto-organisation (Goldenberg, 2011). À ce propos, Luc Rouban (2024 : 1) avance que « les réseaux sociaux sont souvent considérés comme des acteurs clés de la post-modernité politique, permettant la constitution de communautés qui fragmentent l’espace public […] Les réseaux sociaux seraient donc des objets technologiques particuliers puisqu’ils structurent l’information et redéfinissent les clivages politiques ».
12Plusieurs travaux (Weber, Garimella et Borra, 2013 ; Brummette et al., 2018 ; Peterson et Muñoz, 2022) montrent qu’un sujet devient politisé lorsque des groupes politiques distincts s’en emparent de manière divergente. Dans ce sens, la politisation renvoie à l’intérêt, à la connaissance qu’ont les individus de la sphère politique institutionnelle et à leur degré d’engagement à l’égard de cette dernière (Gaxie, 1978). Elle peut aussi être envisagée comme « un processus dynamique à travers lequel certains thèmes font l’objet d’une attention et d’un traitement d’ordre politique » (Déloye et Haegel, 2019 : 69). Dans cette perspective, la politisation implique la prise en compte des dynamiques conflictuelles dans la société, permet de réfléchir aux formes d’organisation et de hiérarchisation de la société, de dévoiler les mécanismes de domination. Ce processus influence directement la manière dont les individus interprètent les informations, selon leurs émotions et leurs appartenances idéologiques (Taber, Cann et Kucsova, 2009). Cette dynamique participe alors à la construction identitaire et à l’émergence de récits alternatifs, dans les communautés de contestation politique comme celles des climatosceptiques.
- 1 Nations Unies, 2025, « Janvier 2025, début de l’année le plus chaud jamais enregistré selon l’OMM » (...)
- 2 Rédaction, 2025, « Le printemps 2025 a été anormalement chaud, selon Météo-France », L’Info durable(...)
- 3 Jour de la terre France, 2025, « Campagne Média 2025. Jour de la Terre ». https://jourdelaterre.org (...)
13L’étude s’appuie sur une analyse de contenu (Bardin, 1977) enrichie par une analyse lexicale et thématique réalisée à l’aide du logiciel Interface de R pour les analyses multidimensionnelles de textes et de questionnaires (IRaMuTeQ). Cette démarche est complétée par une approche ethnographique en ligne (Berry, 2012). L’analyse de contenu identifie les grandes tendances et les régularités thématiques repérées dans les discussions. L’ethnographie, quant à elle, permet d’observer « les pratiques, les liens et les interactions issues du monde virtuel » (Kozinets, 2009 : 5) et de mieux saisir les situations d’observation (Millette et al., 2020), les rôles des acteurs, les règles, les valeurs et les registres des arguments déployés. L’étude a été conduite sur le média social Facebook qui, contrairement à d’autres médias sociaux, permet une organisation thématique et des échanges plus ciblés au sein de groupes, qu’ils soient ouverts ou fermés, où les débats peuvent se cristalliser. Pour garantir une réelle représentativité des données et éviter les biais associés aux périodes électorales, qui constituent des moments d’intense politisation sur les espaces numériques (Teillet, 2019), la collecte a été réalisée en 2025, une année qui ne correspond à aucun scrutin national majeur en France. L’objectif est de capter des dynamiques discursives stables et de mieux appréhender la manière dont les mécanismes de politisation émergent au sein des communautés climatosceptiques, indépendamment de l’impact conjoncturel des campagnes électorales. Aussi cette année se distingue-t-elle par une montée des enjeux politiques et environnementaux en Europe et en France, nourrie à la fois par des événements institutionnels et par des phénomènes météorologiques marquants. En janvier, la publication d’un rapport officiel sur la transition énergétique en Europe (Rosslowe et Petrovich, 2025) a suscité de vifs débats, amplifiés par l’enregistrement de records mondiaux de chaleur1. Le printemps a renforcé ces tensions, avec une succession d’orages violents, une canicule précoce et des températures inédites en Méditerranée2.Par ailleurs, la célébration de la Journée de la Terre, le 22 avril3, a comme chaque année donné lieu à une forte mobilisation sur les RSN.
14Initialement, l’étude prévoyait une période de collecte des données de 12 mois afin de suivre l’évolution des discours climatosceptiques sur le long terme. Cependant, compte tenu de la densité et du volume particulièrement élevé des publications et des interactions au sein des groupes étudiés, une période de six mois s’est révélée suffisante pour constituer un corpus riche et représentatif. La collecte s’étend alors du 1er janvier au 30 juin 2025. Cette fenêtre offre un cadre temporel approprié pour observer les dynamiques discursives au sein des communautés climatosceptiques sur Facebook.
15Le repérage des groupes Facebook en français traitant du climat a été fait au moyen des requêtes : « climatosceptique », « réchauffement contesté » et « hoax climatique ». Deux critères ont prévalu au choix de ces groupes : ils devraient compter au moins 500 membres actifs et les publications devraient être au moins de 50 par mois et accessibles sans une autorisation préalable. Au terme de ce travail, deux communautés ont été sélectionnées : le groupe à composition hétérogène « Collectif des climato-réalistes », créé en 2016 et comptant 13 374 membres, et le groupe plus homogène « Climat et vérité », créé en 2022 rassemblant 765 membres, au moment de l’étude. Le choix d’inclure à la fois un groupe homogène et un groupe hétérogène repose sur deux objectifs complémentaires. Le premier est de recenser le degré de diversité des opinions exprimées sur le climat, ce qui permet d’observer la présence ou non de désaccords internes dans les interactions. Le second vise à analyser la diversité des sources mobilisées dans les argumentaires. Cette distinction met en évidence l’influence de la composition sociale et idéologique des groupes sur la circulation des idées et la polarisation des discours. De même, elle offre la possibilité de comparer la manière dont les dynamiques d’échange, de radicalisation et de politisation se manifestent dans des environnements où les membres partagent majoritairement les mêmes convictions (groupe homogène) par rapport à des espaces plus diversifiés idéologiquement (groupe hétérogène).
16La collecte a été effectuée par enregistrement systématique des publications et commentaires visibles pour un compte neutre, en respectant les conditions d’utilisation du RSN. Les éléments sauvegardés regroupent les textes, les dates, les identifiants de l’auteur, le nombre de réactions et le fil de discussion. Ce choix méthodologique visait à limiter les biais liés à la personnalisation algorithmique du fil d’actualité sur Facebook définis par Thomas Guignard et Coralie Le Caroff (2020). Le recueil des données s’est effectué manuellement, en scrutant de manière anonyme les publications et les commentaires partagés par les membres des deux groupes choisis. Au total, 608 publications et 7 296 commentaires ont été sauvegardés sur la période choisie pour leur représentation claire des discours climatosceptiques au sein des contenus des deux communautés. Les publications recensées sont des initiatives spontanées des membres et introduisent les thèmes et les arguments discutés dans les groupes. Les commentaires constituent des espaces d’échange où les thèmes introduits par les publications sont discutés, repris ou contestés. Cette distinction à un triple intérêt. Elle favorise la prise en compte des différentes formes de participation des membres dans la circulation des discours et les dynamiques de politisation. Elle permet aussi d’analyser la manière dont les publications orientent les débats et participent à la politisation des échanges au sein de ces communautés climatosceptiques. Enfin, elle offre la possibilité d’observer la façon dont les commentaires contribuent au renforcement, à l’ajustement ou à la contestation des interprétations initialement proposées. Le corpus repose entièrement sur un contenu accessible sans autorisation individuelle, publié par des utilisateurs majeurs.
17Bien que l’analyse repose sur un corpus limité à deux groupes Facebook ouverts, ce choix comparatif a permis d’explorer en profondeur des dynamiques de politisation. Toutefois, certaines limites peuvent être relevées. L’étude ne saisit pas les interactions propres aux espaces fermés ou à d’autres RSN, et les résultats doivent donc être compris comme des éclairages situés plutôt que comme une généralisation à l’ensemble des communautés climatosceptiques.
18Les résultats de l’analyse sont structurés autour de trois axes. Le premier décrit les thématiques dominantes du corpus, le deuxième met en lumière les mécanismes de politisation qui organisent et renforcent les échanges au sein des communautés climatosceptiques et le troisième explore la dynamique interne des groupes étudiés. Les mécanismes de politisation observés dans les communautés climatosceptiques étudiées sur Facebook regroupent la contestation scientifique, la production de récits alternatifs, le recours à l’émotion comme moyen de mobilisation et de cohésion, les sources alternatives et la construction d’un savoir parallèle. Par ailleurs, une comparaison de stratégies au sein des deux communautés climatosceptiques est réalisée, elle montre des différences d’intensité et de radicalité.
19Quatre grandes orientations discursives ressortent de l’analyse du corpus pour l’ensemble des deux communautés. La première concerne la contestation scientifique ; la deuxième mobilise l’actualité autour du climat et de la météo ; la troisième est la dimension politique et idéologique ; la quatrième le registre complotiste et polémique. L’analyse du corpus révèle que les interactions entre les membres des deux communautés s’attaquent directement aux modèles climatiques et aux rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). La deuxième grande orientation repérée dans le corpus renvoie au champ lexical climatique et météorologique. Les échanges regorgent de références techniques au CO2, aux températures, aux canicules ou encore aux nuages. Mais’ loin de servir à valider le consensus scientifique, ces notions sont utilisées pour le remettre en cause. Les membres des communautés s’appuient sur leurs propres observations ou sur des exemples concrets pour défendre leur scepticisme. Certains mentionnent des relevés de température locaux pour affirmer qu’aucune tendance nette au réchauffement ne se dégage. D’autres rappellent des hivers récents jugés particulièrement froids comme preuve que le climat ne se réchauffe pas. Cette appropriation du vocabulaire du climat révèle une volonté manifeste de redéfinir les données scientifiques. Les arguments, formulés dans un registre technique et apparemment rationnel, ne cherchent pas tant à enrichir le débat qu’à délégitimer l’explication anthropique du réchauffement. Le climat y est ainsi décrit comme un système naturellement instable, rythmé par des cycles, où l’action humaine ne jouerait qu’un rôle secondaire, voire négligeable. La troisième thématique qui marque les interactions se concentre sur les institutions et la gouvernance du climat. L’écologie est présentée comme « punitive » ou « liberticide », et les institutions internationales dont l’Organisation des Nations unies (ONU) et les Conférences des Nations unies sur les changements climatiques (COP) apparaissent comme des acteurs de domination. Plusieurs observateurs reconnaissent que le scepticisme à l’égard des réponses publiques et privées à la question climatique constitue un centre important du scepticisme. La quatrième thématique qui domine le corpus analysé relève un registre complotiste et polémique. Les stratégies discursives utilisées par les membres des deux communautés sollicitent régulièrement des références à la manipulation, au mensonge ou encore à la propagande.
20La classification hiérarchique descendante présentée à l’illustration 1 met en évidence quatre classes lexicales qui recoupent directement les quatre orientations présentées. La classe quatre occupe 39,3 % des occurrences. Elle rassemble les termes relatifs à la science et au consensus climatique (scientifique, climat, consensus, climatosceptiques), et correspond à la contestation scientifique des modèles et des institutions. La classe une regroupant 19,3 % des occurrences est dominée par des termes liés aux phénomènes météo (canicule, chaleur, pluie, sécheresse), renvoie au champ lexical climatique et météorologique mobilisé pour relativiser ou contester le réchauffement. La classe deux (29,2 %) est structurée autour de références physiques (solaire, flux, radiatif, absorption), qui traduisent l’adhésion à des récits alternatifs fondés sur des explications périphériques (cycles solaires, flux radiatifs, etc.). Enfin, la classe trois (12,1 %) regroupe des termes techniques (schéma, IR, troposphère, photon), souvent employés dans des argumentaires polémiques pour délégitimer les rapports officiels ; elle correspond au registre complotiste et polémique.
Illustration 1. Classification hiérarchique descendante des quatre classes lexicales utilisées par les climatosceptiques
21Le nuage de mots du corpus proposé par le logiciel IRaMuTeQ (illustration 2) illustre davantage les grandes orientations discursives. Les occurrences les plus dominantes que sont « science », « Giec », « taxe », « propagande », « mensonge », « ONU » révèlent la densité des références à la fois scientifiques et politiques. Cette visualisation traduit la centralité de la contestation scientifique : les institutions (Giec, ONU, COP) apparaissent en forte proximité lexicale avec des termes connotés négativement, tels que « trucage », « manipulation » ou « dogme ». Elle rend visible l’articulation entre un lexique issu des savoirs climatiques et un vocabulaire polémique.
Illustration 2. Nuage de mots des grandes orientations discursives des climatosceptique
22L’observation ethnographique des communautés climatosceptiques en ligne révèle plusieurs dynamiques centrales qui structurent leurs échanges et renforcent leur cohésion. Ces mécanismes ne se limitent pas à la contestation scientifique, ils englobent le scepticisme politique, la production de récits alternatifs, la dimension affective et le recours à des sources d’information secondaires. L’ensemble de ces mécanismes de politisation construit un discours collectif qui redéfinit la réalité climatique et légitime le scepticisme des membres.
23Le premier mécanisme de politisation observé dans les communautés climatosceptiques analysées sur Facebook est la contestation scientifique marquée par la défiance de l’expertise, la méfiance envers les institutions, ainsi que l’interprétation détournée et idéologique des données scientifiques sur le climat. Ce mécanisme est très présent au sein du groupe « Climato-réaliste », contrairement à la communauté « Climat et vérité », où les positions font davantage l’objet de débats. La contestation de la science tient toujours « une place centrale » dans la controverse climatique (Hourcade et Wagener, 2021 : 11). Elle est présentée par Stuart Bryce Capstick et Nicholas Frank Pidgeon (2014 : 391-397) comme étant une dimension « au sommet » des manœuvres climatosceptiques qui visent à remettre en cause la légitimité des institutions scientifiques et politiques dont le Giec, l’ONU et les COP. Les rapports de ces institutions sur le climat sont perçus non pas comme des références scientifiques, mais plutôt comme la « vérité » scientifique « biaisée », « truquée » ou assimilée à une « religion », un outil au service de l’agenda politique. Pour renforcer cette position, les membres des deux groupes mobilisent régulièrement des arguments qu’ils présentent comme des « vérités occultées » : l’influence des cycles solaires, le rôle de la couverture nuageuse, ou encore des « biais statistiques » supposés dans les relevés climatiques. Ces références, souvent sorties de leur contexte, servent à renforcer l’idée que les institutions sélectionnent les données qui confortent leur thèse. Il apparaît que cette critique traduit un glissement selon lequel la science n’est plus discutée pour elle-même, mais envisagée comme un instrument de pouvoir. L’expertise climatique est ainsi réinterprétée comme un moyen de justifier des taxes, des restrictions ou des politiques de contrôle, plutôt que comme une démarche visant à comprendre et anticiper les transformations du climat. Dans ce cadre, la science cesse d’être perçue comme un outil de connaissance objectif et devient un terrain de lutte idéologique, où chaque donnée, chaque rapport, chaque graphique est scruté à l’aune d’une suspicion permanente (Nisbet, 2009 ; Bubela et al., 2009). Les données scientifiques sont alors interprétées de manière sélective, mises en contexte ou détournées pour nourrir la thèse selon laquelle la science officielle serait instrumentalisée. Les interactions révèlent l’usage de figures rhétoriques et de métaphores religieuses ou conspiratives. Les institutions et leurs représentants sont comparés à des clergés ou à des gourous, et leurs rapports qualifiés de « textes sacrés ». Cette représentation contribue à transformer un désaccord scientifique en un affrontement moral et idéologique, renforçant la perception que les membres du groupe détiennent une « vérité cachée » face à un système corrompu.
24Outre la méfiance envers l’expertise scientifique, on note le scepticisme orienté vers la gouvernance du climat. Les interactions ont tendance à remettre en cause la pertinence, l’efficacité voire la faisabilité des politiques publiques sur le climat. Lawrence Hamilton (2011) souligne que ce type de scepticisme est l’un des thèmes communs dans la famille des arguments sceptiques sur le climat. Le scepticisme orienté vers les politiques publiques en faveur du climat est désigné comme relevant du « policy sceptics ». L’un des traits distincts de ce scepticisme est l’expression d’une méfiance profonde à l’égard de la capacité des politiques publiques à produire des résultats en faveur du climat (Akter et al., 2012 ; Capstick et Pidgeon, 2014). Ici, le climat sert de prétexte pour remettre en cause les choix de gouvernance du climat, reliant ainsi le rejet de l’expertise scientifique à la contestation des décisions politiques.
25Les discussions dans le groupe homogène traitent le Giec comme figure principale du savoir scientifique sur le climat. En effet, le graphe des similitudes (illustration 3) montre que le terme « Giec » est associé à des occurrences telles que « données », « taxe », « idéologie » et « contrôle ». Cette configuration indique un déplacement du registre de la critique. Ce n’est plus seulement le contenu scientifique qui est discuté, mais l’intention politique supposée qu’il servirait. Le consensus du Giec est ainsi interprété comme le support d’un agenda fiscal ou régulateur. Par ailleurs, les échanges analysés montrent un décalage entre le savoir scientifique sur le réchauffement climatique et ses appropriations profanes. Les arguments sont sélectionnés, simplifiés et réinterprétés à partir d’expériences individuelles du climat et de cadres de compréhension préexistants : « Les savants mettez-vous d'accord entre vous et donnez nous juste le temps qu'il fera demain […] » (commentaire extrait des échanges dans le groupe « Collectif des climato-réalistes », 18 juin 2025). On relève une confusion fréquente entre phénomènes météorologiques ponctuels et dynamiques climatiques de long terme. L’apport des sciences sociales est précisément d’éclairer ces controverses en les considérant non comme de simples désaccords sur des faits, mais comme des conflits de légitimité autour des institutions, des formes de savoir et des choix collectifs qu’ils engagent : « Tout est pensé pour imposer une seule vision du futur, au mépris des réalités économiques, sociales et démocratiques » (commentaire extrait des échanges dans le groupe « Climat et vérité », 13 mai 2025).
Illustration 3. Graphe des similitudes associé à l’occurrence « Giec »
26Il apparaît que les rapports d’experts sont qualifiés de « dogmes » ou de « textes sacrés ». Cette rhétorique contribue à remettre en doute la légitimité de l’expertise en la présentant comme un instrument de domination plutôt qu’un outil de connaissance. Ces représentations transforment les débats sur la science en un affrontement idéologique, consolidant la posture d’outsider revendiquée par les membres comme le montrent ces commentaires extraits du corpus :
« Les soi-disant experts nous manipulent avec des modèles jamais vérifiés ; je préfère juger par moi-même » (groupe hétérogène « collectif des climato-réalistes », 4 janv. 2025).
« Les schémas du rapport officiel sont irréalistes : ils supposent une atmosphère transparente alors qu’elle ne l’est pas » (groupe plus homogène « Climat et vérité », 17 juin 2025).
27La production et le partage de récits alternatifs constituent un autre mécanisme de politisation observé dans les deux communautés climatosceptiques sur Facebook, combinant expériences personnelles et théories marginales. Dans le groupe homogène, les récits alternatifs constituent un argumentaire commun, alors que dans le groupe hétérogène, ils sont davantage mis en débat. Les récits alternatifs sont utilisés pour remettre en cause le consensus scientifique, tout en mobilisant l’émotion pour maintenir la cohésion identitaire et politique au sein de la communauté. Dans la littérature sur la désinformation, cette pratique illustre comment les contre-récits se construisent et circulent sur les RSN. Romain Badouard (2021) montre que ces récits se consolident dans des espaces de discussion et polarisent les débats politiques. Michela Del Vicario et ses collègues (2019) démontrent que, dans les groupes homogènes sur les RSN, les chambres d’écho favorisent la propagation et la légitimation de ces récits alternatifs et renforcent ainsi la radicalisation et la politisation au sein des communautés.
28Ces récits créent une vision parallèle de la réalité climatique, où les membres peuvent se positionner comme témoins directs et créent des niches de déni (Walter, Leiserowitz et Maibach, 2018). Ces récits alternatifs servent de point d’appui (Crettenand, 2022) à la déconstruction des récits à caractère officiel et dominant sur le climat (Tacchini, Rochat et Rossier, 2024). Les échanges au sein des deux communautés s’appuient sur les observations personnelles des membres et concernent les relevés météo locaux, les souvenirs d’événements climatiques passés ou les variations saisonnières notées au fil des années. Ces expériences, bien que fragmentaires et anecdotiques, sont considérées comme des preuves concrètes, tangibles, que la science officielle aurait omises ou mal interprétées. Elles permettent aux membres de se positionner comme témoins directs de la réalité climatique, ce qui confère une légitimité à leur point de vue au sein des membres des communautés : « Personnellement j’ai pu constater que les épisodes de chaleur ont toujours existé et ne sont pas plus fréquents aujourd’hui » (commentaire extrait des échanges dans le groupe « Collectif des climato-réalistes », 10 mars 2025). Ces anecdotes sont présentées comme des preuves concrètes, capables de contredire les projections scientifiques. Elles permettent aux membres de se considérer comme témoins directs de la réalité climatique, légitimant ainsi leur scepticisme. Par ailleurs, les théories marginales ou alternatives sont abordées dans les échanges, comme l’influence des cycles solaires, le rôle des nuages ou d’autres facteurs peu pris en compte dans les modèles climatiques dominants. Ces idées, souvent discutées dans des sources secondaires ou des publications en marge du consensus scientifique, sont intégrées aux expériences personnelles pour créer des récits cohérents et convaincants. Le partage de ces récits n’est pas qu’un échange d’informations, il joue aussi un rôle social important. Ce processus contribue à construire une identité collective. Ces interactions créent une identité collective, où les membres se considèrent comme un groupe informé, capable de voir ce que la science officielle ignore ou manipule : « Des incultes profonds ! […] ils continuent à gober les conneries des pseudos scientifiques ! » (commentaire extrait des échanges dans le groupe « Climat et vérité », 26 mars 2025). De fait, la production et le partage de récits alternatifs permettent de recomposer la réalité climatique à leur manière, mêlant vécu personnel et interprétations marginales. Ils transforment la science et les observations en instruments de débat idéologique, renforçant la politisation du climat et la cohésion du groupe. En combinant expériences personnelles et théories marginales, les membres construisent des récits cohérents et convaincants, qui circulent au sein des deux groupes étudiés et servent essentiellement à valider et renforcer la vision parallèle des membres sur le climat. L’Illustration 4 met en lumière la manière dont l’occurrence « science » est requalifiée dans les interactions. Les liens avec « nuages », « cycles », « observations personnelles » suggèrent que les membres mobilisent des éléments périphériques pour construire des récits alternatifs. Ces associations montrent que la remise en cause des discours officiels s’appuie sur un bricolage narratif qui associe les expériences vécues et les fragments de savoirs marginaux. IRaMuTeQ révèle ainsi que la circulation de ces récits n’est pas aléatoire. Elle s’organise autour de champs sémantiques qui renforcent la cohérence interne d’un contre-discours.
Illustration 4. Graphe des similitudes associé à l’occurrence « science »
29Une autre stratégie courante pour évaluer la politisation consiste à compter les mentions d’acteurs politiques (Chinn et al., 2020a ; Hart et al., 2020). Dans les deux communautés climatosceptiques étudiées, ce mécanisme de politisation est souvent mis en œuvre dans les échanges de la même manière. Il consiste à recourir aux valeurs conservatrices défendues par les partis de l’extrême droite pour soutenir des positions climatosceptiques : « Marine Le Pen voit juste en défendant une écologie du bon sens qui évite aux citoyens des mesures politiques contraignantes » (commentaire extrait des échanges dans le groupe « Collectif des climato-réalistes », 17 avr. 2025). En citant régulièrement les valeurs défendues par le Rassemblement national (RN), les membres personnifient le pouvoir et orientent le débat vers des enjeux idéologiques très conservateurs de l’extrême droite. Les discussions ne mentionnent pas toujours directement le parti, mais elles sollicitent régulièrement certaines figures politiques, comme Marine Le Pen et des responsables associés à son courant. Ces références permettent de relier les discussions sur le climat à des choix politiques et renforcent la perception que les décisions publiques sont motivées par des agendas cachés ou par la manipulation des populations. Ce mécanisme contribue à polariser les échanges, parce que certains acteurs sont désignés comme responsables de politiques jugées liberticides ou inefficaces, tandis que d’autres sont valorisés comme garants d’une vision alternative du climat et de la gouvernance. La simple fréquence et le choix de ces figures politiques deviennent ainsi un outil de légitimation et de mobilisation, transformant les discussions scientifiques en débats à forte coloration idéologique et renforçant l’adhésion des membres à une vision politique particulière. Le graphe consacré à l’occurrence « droite » (Illustration 5) montre une proximité évidente entre ce terme et des références explicites au RN. Ces liens illustrent la capacité des communautés à inscrire la question climatique dans un clivage partisan. Ce cadrage favorise la polarisation et instaure un environnement au sein duquel les décisions publiques sont interprétées selon une grille où s’opposent « élites mondialisées » et « citoyens lucides », renforçant l’adhésion à des positions alignées sur la droite radicale : « Dictature verte, impasse sociale : quand l’écologie devient une arme politique contre les peuples... » (commentaire extrait des échanges dans le groupe « Collectif des climato-réalistes », 17 juin 2025). Le débat ne porte alors pas uniquement sur des arguments scientifiques liés au climat, mais s’inscrit dans un cadre idéologique plus large, où des valeurs conservatrices, telles que la critique de la fiscalité écologique ou la défense de la souveraineté nationale, sont mobilisées pour donner un sens politique aux enjeux climatiques. La politisation se construit donc à la fois par la référence à des personnalités politiques et par l’activation de registres idéologiques qui dépassent le seul débat scientifique.
Illustration 5. Graphe des similitudes associé à l’occurrence « droite »
30Les émotions jouent un rôle clé dans la politisation des discours. Dans le groupe homogène, le recours aux émotions constitue un moyen de mobilisation collective alors que, dans le groupe hétérogène, elles sont mises en discussion et parfois même contestées dans les échanges : « Le plus beau, c’est qu’aucun de nos ecolos prendra ça pour une bonne nouvelle, car ils s’en foutent en vrai. C’est un prétexte pour leur idéologie communiste de loser » (commentaire extrait des échanges dans le groupe « Collectif des climato-réalistes »). La colère face aux tricheries ou aux manipulations supposées des données, la peur liée au contrôle social ou aux taxes et la dérision exprimée par des termes comme « pipo » ou « gourous » structurent le ton des échanges et renforcent l’identité du groupe. Ces affects ne sont pas de simples réactions individuelles : ils mobilisent les membres, amplifient la polarisation et facilitent l’adhésion aux récits alternatifs et aux critiques politiques. Ainsi la dimension affective fonctionne-t-elle comme un levier de cohésion et de mobilisation, contribuant à la politisation des échanges et à l’adoption d’un discours collectif opposé au consensus scientifique et aux institutions. Le graphe de l’occurrence « manipulation » (Illustration 6) rend visible l’importance des affects dans la structuration des échanges. Autour de ce terme, on relève des mots tels que « colère », « peur » ou « arnaque ». Cette constellation lexicale souligne que la politisation repose aussi sur une économie émotionnelle : indignation face à des « mensonges », anxiété quant aux restrictions, humour sarcastique envers les « gourous ». Le terme « gourous » utilisé par certains internautes vise les membres du Giec, les acteurs politiques impliqués dans la gouvernance climatique et les médias dont le traitement de l’information est perçu comme univoque dans les discussions au sein du groupe homogène : « Ces gourous continuent à gober les conneries des pseudos scientifiques » (commentaire extrait des échanges dans le groupe « Climat et vérité », 23 avr. 2025).
31Ces sentiments ne sont pas périphériques : ils constituent un ciment qui renforce la solidarité entre membres et alimente la mobilisation informationnelle contre les institutions scientifiques et politiques. Ces mécanismes rappellent ceux observés par Christophe Traïni (2011, 2015) dans le contexte de la défense animale, où la colère et l’indignation envers des acteurs perçus comme responsables de torts suscitent engagement et cohésion collective. Dans les communautés climatosceptiques, on retrouve des dynamiques analogues. Les affects structurent non seulement les échanges, mais aussi la construction d’un discours collectif opposé au consensus scientifique et aux institutions, participant pleinement à la politisation du débat. Loïc Blondiaux et C. Traïni (2018) expliquent que les affects ne sont pas de simples réactions individuelles, mais des éléments structurants de la participation politique. Ils orientent l’engagement, les prises de position et contribuent à la formation d’un sentiment d’appartenance au groupe. Dans les échanges analysés, la colère exprimée face à des manipulations supposées des données, la peur liée à des mesures fiscales et la dérision incarnée par des termes comme « pipo » ou « gourous » donnent le ton des discussions et contribuent à façonner une identité collective au groupe.
Illustration 6. Graphe des similitudes associé à l’occurrence « manipulation »
32Le recours à des sources d’information secondaires ou alternatives constitue un mécanisme supplémentaire de politisation présent dans les deux communautés. Dans le groupe homogène, il est très partagé et constitue une pratique commune, tandis que, dans le groupe hétérogène, il n’est mobilisé que par certains membres et fait l’objet de controverses. Blogs, vidéos, publications marginales ou contenus partagés sur les RSN servent à légitimer des points de vue alternatifs et à contester le consensus scientifique. Ces médias alternatifs sont interconnectés entre eux, publient des contenus qui renforcent le consensus au sein de la communauté et contribuent à faire circuler ces idées parmi les membres du groupe. Par exemple, les échanges mobilisent des vidéos diffusées sur YouTube au sein d’un « entre-soi climatoréaliste », ainsi que des articles issus du site web « Science, climat et énergie », dans lesquels sont citées des figures scientifiques comme la géologue Brigitte Van Vliet-Lanoë. Les discussions font référence à des organisations climatosceptiques telles que la « CO₂ Coalition » et reprennent des tweets (messages sur le média social X) du physicien climatosceptique William Happer. Ce mécanisme permet aux membres de construire un corpus de références commun, de renforcer la cohésion du groupe et de soutenir le scepticisme politique. La sélection et l’interprétation de ces sources deviennent des outils de politisation, où la légitimité des arguments repose moins sur la science officielle que sur la capacité du groupe à créer un récit alternatif cohérent.
33Le partage de ces récits n’est pas qu’un échange d’informations, mais joue aussi un rôle social important. Ce processus contribue à construire une identité collective et donc influe sur la dynamique du groupe lui-même, en façonnant les modalités d’interaction, de circulation des prises de position. En effet, le recours aux sources alternatives ou à l’appropriation profane des résultats scientifiques comme stratégie argumentative dans les interactions sur Facebook n’est pas propre aux communautés climatosceptiques : Manon Berriche (2021) montre que les internautes engagés dans les controverses vaccinales mobilisent eux aussi cette pratique dans les échanges.
Illustration 7. Graphe des similitudes associé à l’occurrence « https »
34Les formes de participation au débat varient selon le groupe étudié. Dans le groupe plus homogène « Climat et vérité », les discussions sont conduites par des membres très actifs et réduits. Les autres membres contribuent de manière ponctuelle au débat, tout en évitant une confrontation explicite dans le choix des arguments déployés. La logique de cohésion et de renforcement des idées comme celle des positions collectives est préservée. Bien que séquencées, les discussions sont centrées sur la validation mutuelle des arguments.
35Dans le groupe hétérogène « Collectif des climato-réalistes », les échanges ne sont pas monopolisés par un nombre restreint de membres. La présence de positions divergentes favorise l’expression de désaccords explicites et donne lieu à des séquences plus argumentées et développées. Les discussions prennent la forme de confrontations, où les participants répondent directement aux arguments, soit en les contestant, soit en les reformulant ou en mobilisant des sources contradictoires. Cette dynamique contribue à rendre visibles dans les échanges la diversité des opinions et les contradictions internes au sein du groupe.
36Le groupe hétérogène est davantage ouvert à la confrontation des points de vue et à la mise en débat des positions tandis que, dans le groupe homogène, les interactions concourent à la validation mutuelle des arguments.
37D’autre part, dans le groupe homogène « Climat et vérité », les échanges sont plus radicaux et convergent vers un rejet total du consensus scientifique, en résonance avec des référentiels idéologiques proches de l’extrême droite : souveraineté nationale, rejet des élites, critique des institutions internationales. Le groupe plus hétérogène « Climato-réalistes » offre quant à lui davantage de diversité. On constate que si le scepticisme reste majoritaire, il cohabite avec des points de vue plus contradictoires qui suscitent des débats moins polarisés.
38En définitive, dans les deux cas, la méfiance envers la science et la gouvernance du climat demeure un socle commun. L’ensemble des résultats montre que la politisation des discours climatosceptiques procède d’un même mouvement : le rejet du consensus scientifique ouvre la voie à l’adoption de récits alternatifs, qui eux-mêmes nourrissent une critique politique plus large. Progressivement, les discussions tendent vers un conformisme idéologique, surtout dans le groupe homogène, où les références à des récits proches de l’extrême droite deviennent dominantes.
39À l’issue de cette exploration des dynamiques de politisation dans les communautés climatosceptiques sur Facebook, plusieurs constats peuvent être posés. D’abord, la manière dont les interactions en ligne autour du climat transforment un débat scientifique en un espace de confrontation idéologique et de politisation a été mise en évidence. L’analyse montre que l’expression du climatoscepticisme ne se limite pas à un désaccord épistémique : elle s’articule à une remise en cause de la gouvernance climatique, à la mobilisation de récits alternatifs et de théories marginales, ainsi qu’à l’usage stratégique des émotions comme levier de cohésion. Ces mécanismes contribuent à la production d’un savoir parallèle qui renforce l’identité collective des groupes et consolide une méfiance systématique envers les institutions scientifiques et politiques.
40Enfin, l’étude explique que certains membres des deux communautés partagent des proximités idéologiques avec des partis d’extrême droite, qu’ils sont potentiellement connectés à des stratégies de communication et de recrutement mises en place par des acteurs politiques. Ces résultats invitent à réfléchir aux moyens de favoriser un dialogue public plus éclairé et à examiner comment les RSN peuvent amplifier ou atténuer la diffusion de discours polarisés.