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Dossier. Politisation des publics numériques

Politisation des jeunes publics en musique

Participation créative et expressive sur TikTok face à la candidature de Jordan Bardella
Politicisation of Youth through Musical Practices: Creative and Expressive Participation on TikTok to Jordan Bardella’s Campaign
Justine Simon
p. 225-250

Résumés

Le dispositif socionumérique TikTok se caractérise par une dynamique de création et de partage de productions musicales qui prennent sens au sein de mouvements participatifs, créatifs et/ou engagés. Ces formats courts se prêtent particulièrement à une appropriation mémétique et offrent, de surcroît, une occasion d’accroître la visibilité et le capital attentionnel des publications. Cet article s’intéresse à la manière dont les jeunes publics mobilisent et envisage ces créations participatives comme une modalité inédite de participation politique dans le cadre des débats électoraux de 2024 (européennes et législatives).

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Texte intégral

1L’utilisation de la musique en politique n’est pas une pratique nouvelle. Elle a souvent servi de levier d’engagement, de contestation ou de propagande (Darré, 1996 ; Grassy et Sklower, 2016). Toutes les tendances politiques s’expriment par la musique, quels que soient les genres musicaux représentés, du rock alternatif au rap, en passant par les musiques populaires, de la chanson engagée aux formes plus intentionnalisées de mobilisation culturelle. La musique accompagne les transformations du débat public et politique et cet article résonne particulièrement avec la progression du Front national (FN) à partir des années 1980, qui est devenu un point de cristallisation récurrent des mobilisations musicales. Tandis que le FN continuait à diffuser ses propres disques de propagande pour entretenir une identité communautaire (Thomas, 2020), plusieurs artistes s’élèvent contre le parti d’extrême droite : des Bérurier Noir (« Porcherie », 1986), à NTM (« Plus jamais ça », 1995) ou encore Diam’s (« Marine », 2004) et Saez (« Fils de France » ; titre sorti le 22 avril 2002, soit le lendemain de l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle). Ces prises de position soulignent l’importance du rôle joué par la musique en termes d’engagements politiques.

  • 1 Ce processus de politisation en ligne appelle une attention particulière aux jeunes publics, dans u (...)

2Avec l’essor des réseaux sociaux numériques (RSN), et en particulier de TikTok, il s’agit d’éclairer la façon dont la musique participe de la politisation des jeunes publics1. En se réappropriant des musiques communes, ceux-ci se forgent une identité et cherchent à créer des liens. Les discours partagés utilisent la musique pour mettre en avant des valeurs, pour prendre position. Participer aux échanges sur TikTok en utilisant de la musique constitue ainsi une nouvelle forme de politisation. Ce questionnement sur la politisation des jeunes publics se déploie dans les contextes électoraux de 2024, où le Rassemblement national (RN) réalise une percée spectaculaire dans l’électorat jeune et féminin. Aux élections Européennes, Jordan Bardella – en tête du suffrage – remporte 7,7 millions de voix (31,36 % des suffrages exprimés) : le RN séduit 26 % des 18-25 ans et 30 % de l’électorat féminin (contre 15 % et 20 % en 2019 selon l’enquête Ipsos, 2024). La dynamique électorale du parti se confirme lors des élections législatives des 30 juin et 7 juillet 2024. Le pourcentage des suffrages exprimés en faveur du RN est de 34 % dont 33 % des 18-25 ans et 32 % de l’électorat féminin (contre 18 % et 17 % en 2022 ; sources croisées : Ipsos, 2024 ; Romano, 2024 ; Leridon et Thomas-Darbois, 2024). Le vote en faveur du parti chez les 18-25 ans a donc presque doublé en cinq ans.

3Il convient de bien nuancer un lien de cause à effet trop direct entre expression numérique et participation politique réelle. La circulation de créations musicales politisées ne présume pas de leurs effets pragmatiques hors ligne, notamment en matière de vote. En effet, comme le rappelle le sociologue Julien Boyadjian (2015), l’audience numérique ne garantit pas le passage à l’acte électoral. En revanche, les plateformes socionumériques jouent un rôle central dans la structuration de la visibilité politique. Les logiques algorithmiques, en favorisant certains formats, contenus ou figures disposant d’un capital attentionnel élevé, contribuent à amplifier la circulation de messages politiques. Sur TikTok, plus qu’un simple habillage sonore, la musique constitue un levier technologique et social puissant : TikTok prend en compte la captation d’attention des musiques dans son algorithme et sa technologie favorise la participation créative et affective des publics. Dans cette perspective, l’investissement de TikTok par les acteurs politiques relève de stratégies de communication à part entière. Loin d’être anodin, l’usage de la plateforme s’inscrit dans une logique de communication politique visant à accroître la visibilité des discours, à tester des formats et à produire des données susceptibles d’éclairer les dynamiques de réception et d’adhésion. Des espaces socionumériques comme TikTok apparaissent ainsi comme des terrains d’observation privilégiés pour analyser la reconfiguration contemporaine des formes d’engagement citoyen.

4Cet article propose d’analyser la manière dont les jeunes publics mobilisent la musique sur TikTok et mettent en circulation des discours politiques et des positions opposées autour de la candidature de Jordan Bardella lors des élections de 2024. À partir de l’étude de contenus musicaux accompagnés d’images, de textes et d’hypertextes, il s’agit de saisir comment des dynamiques de positionnement, de mise en avant de valeurs et de conflictualité discursive se construisent. L’article présente brièvement le cadre théorique et analytique en interrogeant la question de la politisation en lien avec la participation numérique. Les deuxième et troisième parties sont quant à elles consacrées à l’analyse de deux corpus complémentaires, correspondant à deux modalités de participation politique : participation créative et expressive.

Cadre problématique, théorique et analytique

Problématiques et hypothèses

5Cette recherche s’inscrit dans le prolongement de travaux questionnant les processus de transformation de la communication des partis politiques, les stratégies de communication politique sur les RSN (Frame, 2017) ainsi que les formes de participation politique en ligne, dessinant de nouvelles formes de militantisme et de citoyenneté (Monnoyer-Smith, 2011 ; Blanchard, Gadras et Wojcik, 2013 ; Stephan et Wojcik, 2024). Elle raisonne surtout avec l’analyse des activités participatives en ligne des jeunes publics, pensées en tant que formes d’agentivité politique (boyd, 2014 ; Caron, 2016 ; Boyadjian, 2022).

  • 2 Je me réfère au paradigme dialogique issu des textes de M. Bakhtine (1972) considérant que tout dis (...)

6En outre, elle poursuit la réflexion de plusieurs études focalisées sur les mèmes (Simon et Wagener, 2024) à caractère politique : du « mème de leadership » (Lalancette et Small, 2020), aux « mèmes contestataires » (Mercier, 2024), en passant par les mèmes prônant une idéologie d’extrême droite (Bogerts et Fielitz, 2019 ; Simon, 2024c). Ces travaux montrent que les RSN favorisent l’émergence de nouvelles dynamiques d’engagement citoyen : hybrides, fragmentées et pouvant résulter d’une expression créative. Le présent article porte spécifiquement sur la charge affective des publications mises en musique, surtout des mèmes musicaux (Simon, 2024b). L’objectif est d’étudier les mécanismes dialogiques de création, réappropriation et réception de contenus musicaux2 afin de voir comment ils s’articulent à une nouvelle manière de s’engager politiquement. Je pars du postulat que les dispositifs socionumériques comme TikTok contribuent à l’essor de l’engagement politique mêlant participation créative – via le partage de vidéos rythmées par la musique – et participation expressive – par le biais des commentaires laissés sous les publications.

7Mais qu’en est-il précisément ? Comment la musique intervient-elle dans le débat d’idées en ligne ? En tant que productions sociales, historiquement et culturellement situées, que révèle la réappropriation de musiques par les jeunes ? Dans quelle mesure la musique agit-elle comme un tremplin de visibilité des publications à caractère politique ? Comment les paroles, les sons mais aussi les textes et les images s’articulent-ils dans la construction d’un message politique ?

  • 3 Comme le soulignent différents travaux portant sur les discours numériques, les affordances techno- (...)
  • 4 « Le discours musical se définit par des logiques sémiotiques (articulation de systèmes de signes t (...)

8Trois hypothèses guident cette réflexion. La première est que TikTok – par ses affordances participatives3 – contribue à la politisation de certains jeunes publics en proposant des formats attractifs, accessibles et ludiques, en rupture avec les registres traditionnels de la communication politique. La deuxième suggère que la musique – en tant que vecteur d’affectivité – active ce que Camille Alloing et Julien Pierre (2017) nomment le « web affectif », où la circulation des émotions favorise la participation virale et agit comme un ingrédient de politisation. Enfin, je formule l’hypothèse que les partis politiques – en particulier le RN – parviennent à instrumentaliser ces dynamiques participatives et musicales à des fins stratégiques, en orchestrant des formes de viralité plus ou moins maîtrisées. Il ne s’agit donc plus seulement d’analyser une politisation par la musique, mais de comprendre comment les RSN génèrent une culture participative algorithmée dans laquelle les discours musicaux4 – qui mêlent créativité, affectivité et quête de visibilité – deviennent un moyen privilégié de revendication, de résistance, d’alternative, de mobilisation, de cohésion, de conflictualité ou encore de domination.

  • 5 J’emploie le terme « plurisémiotique » pour souligner la matérialité mosaïque du discours mobilisan (...)

9Pour explorer ces dynamiques, l’article s’appuie sur l’analyse de deux corpus complémentaires, correspondant à deux modalités de participation politique. Un corpus de 142 publications TikTok – 50 pro-Bardella et 92 anti-Bardella, mettant en scène l’internaute dans une représentation de soi à l’image sur fond musical – constitue une première entrée pour étudier les formes créatives de politisation (participation créative). Un second corpus rassemble les commentaires postés en réaction à 16 mèmes musicaux explicitement engagés, permettant d’analyser les réactions expressives des internautes (participation expressive). L’objectif est de saisir comment les points de vue s’affichent, se répondent, s’affrontent au sein des discours de natures plurisémiotiques variées5, où se mêlent textes écrits et/ou oraux, emoji (Halté, 2023), hypertextes, images, GIFs, iconotextes, vidéos, sons, musiques, etc. Grâce à l’analyse de ces discours musicaux, il s’agit de comprendre comment les jeunes publics construisent leur rapport au politique, entre affirmation de soi et projection dans des dynamiques collectives, entre engagement argumenté, quête de reconnaissance sociale et recherche de visibilité.

Expériences participatives des jeunes, citoyenneté numérique et enjeux éducatifs

10Les jeunes ne prennent pas toujours la parole dans les espaces institutionnels ou médiatiques, mais ils s’expriment et réagissent sur les RSN. Sur TikTok en particulier, ils détournent, commentent et remixent des contenus et cette activité discursive mérite d’être appréhendée comme une forme d’agentivité politique (Jenkins, 2006). Depuis les années 1970, de nombreux travaux se sont intéressés à la citoyenneté des jeunes. Caroline Caron (2016) considère les cultures participatives en ligne comme des objets et des terrains de recherche privilégiés pour comprendre la participation sociale et politique des jeunes. L’investissement massif des jeunes sur les RSN ne se réduit pas à une consommation passive, il participe de la construction de leur rapport au monde et à l’actualité politique. L’ethnographe danah boyd (2014) a elle aussi montré combien ces espaces fonctionnent comme des lieux de socialisation, où les adolescents négocient leur identité et affirment leur présence au monde. Par des usages créatifs tels que le remix, la production de podcasts ou de vidéos, les jeunes s’inscrivent dans une forme de démocratie expressive, ce qui correspond à la définition que je donne à la notion de politisation. Dans le cadre de cette recherche, on peut ainsi se demander si la réalisation de publications à caractère politique mises en musique sur TikTok peut favoriser le développement d’une citoyenneté socio-numérique.

Culture participative en ligne et mèmes

11Les formes de participation créative sur TikTok sont interrogées dans le prolongement de plusieurs réflexions portant sur la culture participative (Jenkins, 2006) et sur la propagation virale de contenus (Pailler et Schafer, 2022). Dans ses travaux sur les pratiques de fans et la culture numérique, Henry Jenkins (2006) met en valeur deux notions phares : la convergence et l’intelligence collective. Il a analysé la façon dont les consommateur·ices-amateur·ices reçoivent et manipulent les contenus médiatiques et culturels, tout en considérant le rôle des producteur·ices de contenus et des industries culturelles (idée de convergence). Dès lors, les pratiques ordinaires de détournement ou de remix (forme d’intelligence collective) sont considérées au sein de dynamiques de participation politique. Dans ce cadre, TikTok peut être considéré comme un dispositif socionumérique favorisant la sociabilité des membres de communautés en ligne par des modes créatifs de réappropriations de contenus. Les RSN comme TikTok favorisent l’émergence de publics mouvants et pluriels, « placé[s] au centre d’un régime de participation » (Ségur et Ballarini, 2017 : 11, cité par Pereira Gonçalves, 2020), où la création de mèmes autour de valeurs communes nourrit une forme d’intelligence collective en constante transformation.

12La prolifération des mèmes sur les RSN participe de cette logique en construisant des communautés éphémères fondées sur la complicité et le partage de références communes. Leur circulation renvoie à des modes de participation qui traduisent de plus la diversité des positionnements sociopolitiques. En effet, cette dynamique mémétique peut favoriser le rassemblement autour de valeurs partagées, comme nourrir la division et l’affrontement. Le processus de politisation par les mèmes se réalise donc aussi dans la conflictualité.

13De plus, les mèmes sont envisagés comme intégrés à des stratégies de communication politique pouvant viser à transformer l’identité numérique d’un parti, toucher de nouvelles cibles, critiquer un adversaire politique, etc. (Simon et Wagener, 2023 : 12). C’est dans cet ordre d’idée que je formule l’hypothèse que les personnalités politiques et/ou les partis utilisent des déclinaisons de mèmes musicaux comme leviers stratégiques.

Mèmes musicaux

14Il convient alors de préciser ce que j’entends par « mème musical » (Simon, 2024b). Sur TikTok, la composante sonore donne aux contenus un fort potentiel mémétique. Cette composante impulse la créativité des internautes dans un cadre technodiscursif fortement structuré par les algorithmes et les logiques de tendance. Cependant, toutes les publications TikTok ne sont pas des mèmes. La notion d’intermusicalité connectée permet de saisir ce phénomène mémétique dans son ensemble : l’intermusicalité connectée désigne un phénomène socionumérique propre aux plateformes comme TikTok, où les internautes partagent des créations musicales hybrides, simplement reprises ou remixées, dans un cadre interactif et affectif. Pour saisir cette complexité, je propose de penser le déploiement de ces pratiques mémétiques musicales à différentes échelles de réappropriation. La musique peut accompagner une ambiance quotidienne ou un récit personnel. Elle peut être utilisée pour intensifier la visibilité des publications – utilisation de musiques virales et partage de musiques connues issues de la culture populaire de masse : musiques de films, de séries ou de dessins animés. La musique peut accompagner des textes (catégorie Point of View « POV ») ou de templates (modèles) visuels récurrents. On rencontre aussi d’autres formats mémétiques, tels que les comparaisons intermusicales qui reposent sur une logique d’opposition ou qui jouent sur l’incongruité. Enfin, la musique peut devenir le cœur même du jeu interactif par la réalisation de mèmes musicaux qui, en tant qu’objets d’une réappropriation collective, peuvent s’inscrire dans un processus de propagation virale.

15Les mèmes musicaux sont doublement dépendants : d’une part, d’un phénomène de participation collective des usager·ères qui reprennent, détournent ou réinterprètent des séquences musicales ayant une charge émotionnelle particulière et, d’autre part, des affordances technodiscursives des plateformes (fonctionnalités et algorithmes de recommandation) qui propulsent certaines musiques, susceptibles de devenir virales. Les mèmes musicaux correspondent plus précisément à des discours résultant d’une dynamique participative, où la musique joue le rôle principal. Une même référence musicale, en tant qu’unité culturelle reconnue par une communauté, devient l’objet des différentes déclinaisons appelées mèmes musicaux. Un mème musical est un discours qui correspond à un acte d’énonciation unique.

  • 6 Chaque vidéo sur TikTok est accompagnée d’un son. Ces sons peuvent provenir de la bibliothèque de s (...)

16Les mèmes musicaux peuvent correspondre à différents formats : simple citation (référence musicale non revisitée, simplement partagée) ; reprise musicale (musique retravaillée, beaucoup plus personnalisée, souvent vocale ou instrumentale, sans modification des paroles ni des structures musicales fondamentales) ; parodie musicale (musique revisitée dans le style et/ou des paroles) ; remix musical (une seule référence musicale revisitée dans les paroles et/ou du son ; les possibilités de découpage, restructuration de fragments vocaux et instrumentaux de l’enregistrement original étant infinies) ou mash up musical (réappropriation de plusieurs références musicales juxtaposées, en compilation et/ou mélangées, en fusion). À titre d’exemple, de nombreux mèmes musicaux ont été créés à partir du titre « Porcherie » des Bérurier Noir qu’il s’agisse de citations de « sons originaux »6, de reprises (reprise revisitée en reggae) ou de parodies (transformations en : « La jeunesse emmerde la France insoumise [ou le Front populaire] »).

L’intermusicalité connectée au service de la participation politique créative

  • 7 Christine Develotte et Marie-Anne Paveau (2017) abordent les spécificités méthodologiques de l’anal (...)
  • 8 La recherche par mots clés a permis de repérer les publications mises en avant par les logiques alg (...)

17Cette recherche s’inscrit dans un environnement numérique particulièrement dense et complexe : durant les élections de 2024, TikTok a vu circuler une multitude de publications, dont seule une fraction mobilisant la musique est ici prise en compte. Le corpus a été constitué manuellement7 aux moments clés du calendrier électoral  ; il rassemble 400 publications utilisant de la musique, partagées entre le 1er janvier et le 8 juillet 2024. La collecte a été réalisée aux lendemains des trois scrutins (le 10 juin pour les élections européennes, les 2 et 9 juillet pour les législatives), à partir d’une recherche combinant plusieurs mots-clés (« RN », « Bardella »)8.

18Une première étude (Simon, 2024d) a montré que celles-ci étaient marquées par une polarisation des positionnements, où les tiktokeur·ses étaient explicitement engagées, soit en soutien à la candidature de J. Bardella, soit en opposition à celle-ci. Des captures d’écran des vidéos, les liens URL, le texte et des métadonnées (date, métrique, texte de la publication, son partagé) ont été récoltés pour les 267 publications pour et les 133 contre, classées par ordre chronologique. La constitution du corpus, première étape d’analyse, a mis en évidence la centralité de la conflictualité discursive. J. Bardella (sa personne, sa candidature, et, plus largement, les valeurs qui lui sont associées) apparaît comme un « objet disputé » au sens de Christian Plantin (2021), dans le prolongement de la notion d’« objet de discours », développée par Jean-Blaise Grize (1990), autour duquel s’affrontent des discours argumentatifs antagonistes. Dans ces publications, la musique contribue activement à la construction du sens et des points de vue, et ce, selon les modalités diverses que j’ai présentées plus haut à propos de l’intermusicalité connectée. Sur l’ensemble de ces publications, 186 sont considérées comme ayant un caractère mémétique (131 pour et 55 contre). Et à l’intérieur de ce sous-ensemble, 107 publications correspondent à ce que je nomme « mèmes musicaux » (60 pour et 47 contre).

  • 9 L’interprétation de l’âge à partir d’images reste incertaine et ne permet qu’une catégorisation lar (...)

19Pour le présent article, focalisé sur la politisation des jeunes publics, j’ai sélectionné un sous-corpus de 142 publications (50 pour et 92 contre), reposant sur un critère d’exposition de soi à l’image (Tableau 1). Ce choix vise à pallier l’absence de données sociodémographiques accessibles sur TikTok, en autorisant une inférence prudente de l’âge et du genre. Dans les publications sélectionnées, les tiktokeur·ses apparaissent à l’écran, dévoilant leur visage et parfois leur corps, ce qui autorise une estimation de l’âge à partir de traits physiques et de codes de présentation de soi9.

Figure 1. Présentation du corpus 1 : 142 publications mettant en scène des jeunes internautes sur TikTok

Corpus 1

Sous-corpus

Total des publications (corpus global)

Dont nombre de mèmes musicaux (corpus global)

Nb de publications marqués par une forte exposition de soi (corpus 1)

Total des commentaires générés (relevé le 15 mars 2025)

Nb de mèmes musicaux marqués par une forte exposition de soi

Nb de musiques uniques utilisées dans ces mèmes (« sons originaux »)

Pour

267

60

50

22 622

20

6

Contre

133

47

92

41 499

40

13

Total

400

107

142

64 121

60

19

Analyse des images

  • 10 En lien avec la dimension discursive qu’est l’ethos, il existe différents degrés d’extimité, ou de (...)
  • 11 À la différence du playback – qui donne l’illusion d’une performance live (direct) –, le lipsync es (...)

20La majorité des publications pro-Bardella a été créée par des jeunes femmes (39 occurrences). Le selfie domine largement (28 cas), dont un aux côtés de J. Bardella lui-même (ce que l’on nomme un selfiegraphe, ou un autographe par l’image). Six autres selfies ont été filmés dans l’isoloir, affichant explicitement le vote et marquant ainsi un fort degré d’« extimité10 » (Tisseron, 2011) – ou de dévoilement de l’intimité en public –, l’acte électoral étant censé rester secret. Dans deux vidéos, des jeunes sont filmés par un tiers, à l’occasion d’un meeting de J. Bardella et lors d’un collage d’affiches (forme de « militantisme de col bleu », Stephan et Wojcik, 2024 : 89). D’autres usages exploitent les fonctionnalités ludiques de TikTok : format « duet » qui permet de réagir directement à une vidéo et fonction « post-it », où le portrait de J. Bardella est « collé » sur le front de l’internaute. Certaines personnes se sont filmées avec leur animal de compagnie pour évoquer leur vote. Enfin, 12 vidéos ont été créées dans le format lipsync (synchronisation labiale de l’internaute sur les paroles chantées dans la musique partagée)11.

  • 12 Sur cette pancarte, la petite phrase « J’espère que le gâteau était bon » est accompagnée d’un phot (...)
  • 13 @troty, 2024, « Votez Front popuslay les Bebews !!! », TikTok, 22 juin. https://www.tiktok.com/@tro (...)

21L’analyse des 92 publications opposées à J. Bardella révèle aussi un usage majoritaire du selfie (57 cas), mais décliné sous des formes plus collectives. Sept de ces selfies ont été réalisés à plusieurs, contribuant de la sorte à la mise en avant d’un ethos collectif : la mise en scène du fait d’« être ensemble » dans l’opposition. Trois autres ont été tournés dans l’isoloir, renvoyant à nouveau à cette extimité électorale. On rencontre encore deux selfiecats et un selfiedog, mettant en avant une forme d’« humanimalité connectée » (Simon, 2024a) en contexte électoral. Certaines publications relèvent d’un degré d’extimité plus faible. Par exemple, une jeune internaute se filme en train de confectionner une pancarte pour une manifestation12, mais seuls ses pieds sont visibles à l’écran. Neuf vidéos représentent des jeunes personnes en groupe, en train de danser, ou de réaliser un acte militant ; comme celle montrant deux jeunes filmées cagoulées (avec une cagoule rose) en train de coller des affiches dans la rue (exemple d’affiche visible dans la figure 213 : « Touxtes uni·e·s contre le fascisme »). Sur le plan des identités de genre visibles, les opposant·es sont majoritairement des jeunes femmes (78 cas). Enfin, le lipsync occupe également une place importante, avec 26 vidéos (dont une majorité reprend le titre des Bérurier Noir). Je souligne encore que huit comptes affichent en photo de profil l’iconotexte rouge et vert reprenant dans l’image le hashtag « #StopGenocide », soulignant un engagement non limité à la sphère électorale. Enfin, dix discours d’escorte sont liés à des mouvements politiques (#fronpopulaire sur la figure 2), mais la plupart des publications n’affichent pas d’étiquette partisane.

Figure 2. Capture d’écran d’une publication réalisée par deux jeunes militantes opposées à la candidature de Jordan Bardella, 22 juin 2024 (© compte @troty)

Figure 2. Capture d’écran d’une publication réalisée par deux jeunes militantes opposées à la candidature de Jordan Bardella, 22 juin 2024 (© compte @troty)

Assumer ses choix et les revendiquer ouvertement

  • 14 Les extraits cités sont reproduits tels quels afin de respecter la forme originale des publications

22Les publications pro-Bardella insistent sur la visibilité publique du choix électoral. Deux vidéos mettent en scène une justification explicite du vote RN. Dans l’un des cas, le texte superposé à la vidéo signale la transgression volontaire des règles électorales – ne prendre qu’un seul bulletin à la vue de tous·tes. De plus, le sens ne passe pas uniquement par les mots mais se construit dans la multimodalité : les corps deviennent des vecteurs d’expression politique. Dans l’une des vidéos, une tendance TikTok incite par exemple à « ne pas danser » pour afficher son vote J. Bardella (« Danse ou assume que tu vote bardella », texte superposé à l’image14). L’absence de mouvement devient le geste signifiant, renforcé par le discours d’escorte, qui quant à lui utilise des marqueurs partisans : « J’assume totalement #pourtoi #fyp #france #rn #bardella [emoji drapeau bleu blanc rouge] » (16 juin 2024). Ces exemples révèlent aussi une quête de visibilité permanente à travers l’usage quasi systématique des hashtags viraux (« #fyp », « #foryou », « #viral »). Le rapport au politique oscille ici entre engagement et recherche de visibilité.

23Chez les opposants à J. Bardella, la revendication publique du vote est moins forte, excepté pour les trois vidéos filmées dans l’isoloir. Les jeunes s’adressent par contre explicitement aux partis politiques afin de privilégier la logique de coalition : « Les partis de gauche ont intérêt à mettre leurs égos de côté » (texte superposé à l’image, 10 juin 2024) ; « Les gens de DROITE, faites barrages à l’extreme droite et votez NFP » (texte superposé à l’image, 1er juil. 2024).

Inciter à voter

24Parmi les publications se positionnant pour J. Bardella, 11 incitent explicitement à voter. Ces incitations cherchent à créer une forme de connivence, voire d’amitié : « rn en force dimmanche [emoji drapeau bleu blanc rouge] ne pas oublié de voté les amis » (texte superposé à l’image, 9 juin 2024). Les emoji tricolores, les hashtags d’affiliation (#rn, #bardella), ainsi que les mentions du compte officiel du candidat renforcent cette dynamique d’interpellation patriotique. Plusieurs mèmes musicaux en format lipsync reprennent la parodie musicale « Bardella, je vais voter pour toi, pour que tu contrôles la zone » (parodie du chanteur Hatik, qui est elle-même un remix du morceau « Angela » du groupe Saïan Supa Crew).

25De même, l’appel explicite au vote est présent dans le corpus de publications opposées à J. Bardella. Cinq publications portent des incitations directes, parfois sous forme d’alerte, comme dans le discours d’escorte suivant : « O secours #votezle30svp » (10 juin 2024). L’accent est mis sur l’urgence d’une mobilisation collective. Un mème musical en format lipsync recoure aussi à l’ironie pour inciter au vote, en citant de manière surplombante les arguments des abstentionnistes : « Moi je vote pas sa m’intéresse pas/de toute façon c’est tous les mêmes » (texte superposé à l’image, 2 juil. 2024). Ici, la posture corporelle de l’internaute mime une justification désinvolte et rime avec le second degré de Stromae, qui dans sa chanson « Bâtard » (2013) ironise sur les justifications des personnes racistes : « D’ailleurs Monsieur a un ami noir, et même un ami Aryen ». De nouvelles formes de politisation s’expriment ainsi à partir de l’ironie présente dans la musique et redoublée par la posture corporelle.

Partager une réaction émotive

26Les publications pro-Bardella exploitent énormément l’affectivité, telle un « carburant » algorithmique. Le corpus montre une hybridation des codes de la fan culture et de la communication politique. L’exploitation du pathos se réalise dans l’usage de filtres esthétiques, l’ajout d’emoji de cœurs, ou encore à partir de mises en scène admiratives. Dans une publication, une internaute crée ainsi un récit fictif où J. Bardella la demande en mariage : « #bardella #notreamoureux » (2 juil. 2024). Ce phénomène des fancams, habituellement dédiés aux stars, est adapté pour célébrer J. Bardella.

27Chez les opposants, l’orientation est différente : sidération, tristesse, peur face aux résultats. Cinq vidéos mettent en scène la réaction émotionnelle des jeunes publics, qui utilisent les codes décalés de l’expression mémétique : « Moi quand j’ai vu le pourcentage de votes » (10 juin 2024) – jeune homme immobile, regard perdu. Une jeune fille est filmée recroquevillée dans son lit : « Moi depuis que j’ai vu les discours de Jordan Bardella [emoji cœur brisé et emoji de pleurs] »/« Ça craint fort pour les immigrés » (10 juin 2024). Dans ces publications, la musique donne forme aux émotions.

Attaquer et discréditer l’adversaire

28Sept publications pro-RN se situent dans un registre polémique, dénigrant les électeur·ices de gauche par des commentaires négatifs et des hashtags insultants (« rageux », « gauchos », « #gauchiasses »). Ce registre de communication politique négative visant à discréditer l’adversaire est typique des stratégies du RN (Stephan, 2020). Dans d’autres cas, la conflictualité se matérialise par la valorisation d’une action réalisée dans l’espace public, comme la vidéo d’un « col bleu » RN recouvrant une affiche détournée (moustache d’Hitler dessinée sur J. Bardella), accompagnée d’une mise en garde : « Rectification #militant #Rn » (texte superposé à l’image) et « ne touchez pas à l’affiche vous allez perdre ! » (discours d’escorte, 26 juin 2024). L’argumentation repose moins sur les idées que sur la disqualification de l’adversaire et la mise en scène d’une posture combative.

29Dans le corpus opposé à J. Bardella, la critique prend des formes variées. Plusieurs vidéos en selfie sont recouvertes par un long texte qui accuse le RN (propos racistes, votes contre l’interruption volontaire de grossesse, absentéisme au Parlement européen), afin de révéler le « vrai visage » du candidat. D’autres publications recourent à la citation ironique des slogans pro-RN, projetés à l’écran puis tournés en dérision. Le corpus comporte encore des attaques plus virulentes : hashtags dépréciatifs (« #merdella »), surnoms (« Merdella gros caca ») ou rumeurs scatologiques.

Se positionner par la musique

30La musique occupe une place centrale dans le positionnement des jeunes publics, en par le recours au lipsync. En se filmant dans des séquences de doublage musical, les internautes expriment leur positionnement en l’incarnant physiquement : posture, mimiques et gestes reflètent l’engagement politique : « Cette musique définit bien Bardella on est tous d’accord » (mème musical « Capitaine mon capitaine », 10 juin 2024 ; voir détails en annexe 1). Dans ces mèmes musicaux en lipsync, les internautes adoptent généralement le point de vue défendu par le discours musical représenté, par un principe de « co-énonciation » (Rabatel, 2009). Les paramètres voco-mimo-posturo-gestuels et proxémiques incarnent l’accord avec les idées injectées dans les chansons. L’incorporation physique du discours musical est synonyme de prise en charge de son message politique. À l’inverse, lorsque l’énonciateur ne partage pas le point de vue véhiculé par la musique, l’énonciation se fait sur un mode feint et critique (principe de « sur-énonciation » ; ibid.). Dans ces configurations, les lipsyncs fonctionnent en tant que contre-discours caractérisé comme une forme de moquerie surplombante : l’internaute chante sur les paroles mais c’est sa kinésique (posture, mimiques, gestes) qui signifie un lien de désaccord. Face à l’objet disputé (la candidature de Bardella), des réappropriations conflictuelles se réalisent dans les deux camps : les pro-Bardella reprennent des musiques « de gauche » pour les dénigrer, et inversement. Ces déclinaisons en confrontation correspondent de la sorte à ce que j’appelle des mèmes musicaux « récupérés ».

31Après avoir analysé les formes de participation créative des jeunes par la réalisation de mèmes musicaux, examinons à présent leur participation expressive, grâce à l’étude des prises de parole qui se déploient dans les commentaires.

Commentaires et participation politique expressive

  • 15 Le « son original » « Capitaine mon capitaine » a été repris 24,5 K fois. Et la vidéo « Je partira (...)

32Le second dispositif socionumérique analysé correspond aux espaces de commentaires associés à 16 mèmes musicaux diffusés sur TikTok (huit favorables à J. Bardella et huit en opposition). Ces mèmes ont été retenus en raison de l’usage des musiques les plus reprises dans le corpus général (dans l’ensemble des 400 mèmes, non spécifiquement centrés sur les jeunes) et afin de garantir un équilibre entre positions pro- et anti-Bardella. La taille des communautés varie de 87 à 50 500 followers pour les huit partisan·es du candidat RN, tandis que celles des opposé·es à Bardella vont de 304 à 433 000 abonné·es. Au vu de ces chiffres, la plupart de ces comptes semble donc géré par des jeunes influenceur·euses. Du côté pro-Bardella, les mèmes s’appuient sur des chansons, des remixes et des parodies à caractère viral15. Les mèmes opposés au RN relèvent quant à eux de reprises musicales, de mashups et d’une forme de récupération discursive : mème récupéré « Contre 4 » : « Enfant du RN », où la posture du tiktokeur marque un point de vue surplombant pour critiquer la musique. Pro et anti confondus, dix de ces mèmes prennent la forme de lipsyncs, dispositif central dans la mise en scène corporelle et expressive des positions politiques. Les « sons originaux » à l’origine de ces déclinaisons ont été variablement réappropriés (de 4 à 24 500 reprises pour les sons pro-RN, de 26 à 5 479 reprises pour le camp opposé). Les caractéristiques de ces publications ainsi que des musiques partagées sont détaillées en annexes 1 et 2. Ce corpus rassemble les 2 210 commentaires de ces 16 mèmes publiés entre juin et juillet 2024 et disponibles au 17 janvier 2025, jour de leur collecte. De nombreuses vidéos ou fils de discussion ont été supprimés entre le moment de leur publication et celui de la collecte. Cette instabilité illustre une nouvelle fois le caractère volatil des discours numériques et constitue une limite méthodologique assumée. Le contenu des commentaires, l’image de l’avatar, le nombre de « j’aime » et de réponses ont été collectés. Seuls les commentaires principaux ont été retenus, les échanges internes aux fils de discussion (les réponses) ayant été écartés pour des raisons pratiques et analytiques (absence d’outils d’analyse textuelle et risque d’un corpus trop volumineux).

33L’analyse des commentaires associés à ces mèmes présente un intérêt important pour l’étude des formes de politisation des jeunes publics. En effet, ces espaces constituent des lieux privilégiés de participation expressive, où s’exposent des valeurs, des points de vue et des prises de position explicites, en interaction directe avec les contenus musicaux déclinés. Ils permettent d’observer non seulement la réception et l’interprétation des mèmes, mais aussi les dynamiques de confrontation discursive qu’ils suscitent. Ces espaces de commentaires sont eux aussi envisagés comme des lieux de conflictualité autour d’un même objet disputé (Plantin, 2021) : le vote RN. Par la notion de polémique, Ruth Amossy (2014) envisage cette conflictualité discursive comme une modalité constitutive du débat public, une argumentation participant à la structuration de l’espace public. L’analyse des commentaires permet ainsi de saisir comment la politisation des jeunes publics se joue dans ces échanges conflictuels.

Renforcement de l’entre-soi et réactions affectives

34Avant de me centrer sur les commentaires marqués par une conflictualité, notons qu’une large partie relève du soutien mutuel entre internautes partageant la même orientation politique, qu’il s’agisse du camp pro ou anti-RN. Ces interactions, souvent très brèves, contribuent à renforcer l’entre-soi en valorisant l’appartenance commune. De plus, cette tendance positive dominante est chargée de pathos (réponses aimées, emoji affectifs). Les commentaires prennent la forme de félicitations (« Bravo », « Bien joué », 2 pour), de réactions humoristiques ou émotives (« MDRRR [emoji de rire] », 5 contre ; « excellent, j’adore », 8 contre), d’expressions d’admiration ou d’affection (« Les patriotes sont trop belles », 7 pour ; « Tu es aussi belle que tes idées », 2 contre ; « Courage ma belle », 7 contre), ainsi que de surenchères complices (« j’espère que le gâteau était bon ! », 5 contre). Quelques messages font référence à la musique (« Super le son », 5 pour), mais cela reste à la marge. L’argumentation reste minimale, les échanges se limitant à une confirmation des valeurs et des émotions partagées.

Structuration du désaccord argumentatif

35Une deuxième catégorie de commentaires illustre des désaccords argumentés entre partisan·es et opposant·es. Du côté des anti-RN, les critiques portent sur l’incompétence supposée de J. Bardella et du parti (« Comment voter pour ce clown qui n’a jamais travaillé ? », 1 pour), parfois exprimées sur un mode ironique pour invalider le bulletin (« dessine un cœur sur le bulletin, cela compte double », 1 pour). En retour, les partisans du RN mobilisent des arguments identitaires et patriotiques pour contester les positions adverses, par exemple autour du drapeau (« Dans vos manifs y’a plus de drapeaux étrangers que français », 6 contre) ou de l’immigration (« impossible d’aimer son pays si tu veux qu’il soit colonisé », 6 contre). Ici, l’argumentation occupe une place centrale : elle vise bien à contester la légitimité des arguments adverses. Toutefois, il faut préciser que, proportionnément, cette conflictualité ne représente qu’une très faible partie des échanges, en particulier pour les mèmes défavorables à J. Bardella (figure 3).

Figure 3. Commentaires marqués par une forte conflictualité (désaccord) : discours s’opposant au point de vue pris en charge par l’énonciateur principal (ayant partagé le mème musical)

Pour 1

Pour 2

Pour 3

Pour 4

Pour 5

Pour 6

Pour 7

Pour 8

Moyenne

72 sur 603

11,9 %

1 sur 232

0,4 %

6 sur 71

8,4 %

3 sur 29

10,3 %

3 sur 13

23 %

2 sur 16

12,5 %

4 sur 90

4,4 %

1 sur 4

25 %

11,9 %

Contre 1

Contre 2

Contre 3

Contre 4

Contre 5

Contre 6

Contre 7

Contre 8

Moyenne

2 sur 30

6,6 %

6 sur 448

1,3 %

2 sur 72

2,7 %

0 sur 7

0 sur 12

21 sur 184

11,4 %

0 sur 35

4 sur 364

1 %

2,8 %

Disqualification polémique, attaques et menaces

36Enfin, à l’intérieur de ces échanges marqués par une conflictualité, notons qu’une part significative des commentaires échappe à l’argumentation raisonnée pour relever de la disqualification polémique. Les attaques prennent la forme d’invectives (« gauchiase », 5 contre ; « j’emmerde LFI, ces anarchistes irrespectueux », 3 contre), de critiques ad hominem portant sur l’apparence physique (« Elle a encore un peu de place sur le front pour tatouer Bardella », 1 pour), d’arguments ad baculum prenant la forme de menaces violentes d’expulsion en exploitant la rhétorique de la « remigration » (« partez je vous offre les billets aller simple [emoji d’avions] », 8 contre). L’usage de l’emoji du clown accentue enfin une logique de dévalorisation de l’adversaire, et cela dans les deux camps (dénonciations d’incompétence, d’imposture, etc.). Dans ces cas de figure, la conflictualité s’exprime surtout par l’insulte et la dérision.

Limites et perspectives

37Cette seconde démarche analytique, centrée sur les espaces de commentaires, constitue une première exploration à envisager avec prudence et recul. Elle invite à penser les défis méthodologiques liés à la volatilité des données et les limites dans la sélection des commentaires, qui se comptent par milliers. Elle questionne l’intérêt de travailler sur des données massives et interroge le choix des types d’approches à adopter (inscription de l’émotion dans le discours et/ou de la conflictualité).

38L’analyse soulève encore plusieurs questionnements structurants. Les vidéos partagées étant marquées par une forte extimité soulèvent une interrogation complémentaire : le fait que des jeunes se montrent à visage découvert favorise-t-il le respect, les échanges « fair play » ou, au contraire, les critiques, attaques et autres discours de haine (tout en prenant en considération la modération a posteriori qui se réalise sur TikTok) ? Une autre question concerne les mèmes récupérés : leur inscription dans une logique conflictuelle discours/contre-discours favorise-t-elle les moqueries et les échanges houleux ? Ce sont des pistes à explorer pour étudier les formes de conflictualité inscrites dans les discours musicaux.

Conclusion

39L’analyse des différentes publications récoltées sur TikTok (du mème musical au commentaire) met au jour différents types de participation des jeunes citoyen·nes à l’action politique en contexte électoral.

40La participation créative générée par les mèmes musicaux constitue un nouveau répertoire de contribution à la vie sociale et au débat politique. Les formes d’extimité électorale (vidéos réalisées dans l’isoloir) ou le format lipsync permettent aux jeunes de révéler publiquement leur engagement partisan. Cette dynamique collective est marquée par l’utilisation de la musique, qui augmente la charge affective des publications. Il faut aussi souligner que ces pratiques sont fortement dépendantes des affordances technologiques de la plateforme : elles s’inscrivent dans des « cadrages préfabriqués » (Saemmer, 2018) intégrés à TikTok, qui dictent fortement les productions et contribuent à une uniformisation des formes créatives. Cela confirme en partie l’hypothèse des affordances participatives de TikTok. Toutefois, cette uniformisation n’annule pas la mobilisation : elle est peut-être même à l’origine de la forte polarisation entre les positionnements pour et contre J. Bardella. L’analyse des publications met encore en évidence des différences selon les camps : d’un côté, les soutiens à J. Bardella, dont certains sont explicitement des militant·es RN, recourent davantage à un registre patriotique et polémique, et recherchent systématiquement une forte visibilité (hashtags viraux) ; de l’autre, les opposant·es privilégient l’ironie, dans une logique de sociabilité critique privilégiant le collectif.

41Quant à la politisation marquée par la participation expressive, trois résultats provisoires sont notables. Dans les espaces de commentaires étudiés, les publics restent le plus souvent dans leur propre « bulle de politisation » (Boyadjian et Wojcik, 2022 : 169), ce qui renforce l’entre-soi. Cela semble renforcé par les réactions émotives, très présentes dans les échanges. Enfin, le débat argumenté n’est pas marqué par une forte conflictualité et, quand opposition il y a, celui-ci se caractérise souvent par la disqualification polémique, l’attaque et la menace.

42Au terme de cette analyse sur les usages de TikTok en 2024, il apparaît que les discours musicaux socionumériques élargissent et renouvellent les formes de politisation et d’action militante. Cette perspective est décisive à l’approche de l’élection présidentielle de 2027, où la musique pourrait jouer un rôle central. Lors des élections de 2022, J. Boyadjian et Stéphanie Wojcik (2022) avaient mis en évidence des profils de « militants ordinaires », engagés dans des interactions improvisées et horizontales, éloignés des consignes verticales venues des partis. Avec la musique, les jeunes expérimentent aujourd’hui de nouveaux rapports à l’engagement : construction d’images de militant·es plus « cool », inscription dans une dynamique festive et créative. La musique renouvelle ainsi des formes d’écriture collectives proches de ce que Fabien Granjon et Dominique Cardon (2013) qualifient de « militantisme créatif » (mobilisation par le jeu, la danse, la musique, la parodie joyeuse, la fête ou l’expression décalée).

43Cette nouvelle approche de l’expression militante peut aussi être réappropriée par les partis politiques eux-mêmes, comme les mèmes politiques à dimension stratégique. L’hypothèse de l’instrumentalisation de ces dynamiques participatives et musicales par des partis reste à étudier.

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Annexe

Tableau 1. Musiques partagées dans les mèmes musicaux commentés pro Bardella (relevés les 15 et 16/03/2025)

Nom du compte anonymisé

Nb de suivis

Nb de followers

Nb de J’aime (compte)

Musique utilisée dans le mème musical

(nombre de mèmes musicaux réalisés

Lien vers la musique partagée

Extrait des paroles de la musique

Date de publication

Nb de J’aime (publi)

Nb de commentaires

(sans les réponses)

[Pour1]

@xxxx-diie

609

33,8 K

364,8 K

« Jordan Bardella, héros de la jeunesse »

(4 453)

https://www.tiktok.com/​music/​Jordan-Bardella-MP3-7361581420069062672

Composition engagée, Comic Cadence, 2024, « Entendez-vous le cri du peuple en détresse, JB, héros de la jeunesse […] »

Musique de campagne

08/06/24

15,6 K

1 106

(603)

[Pour2]

@xxxx-olie

2 335

4 033

81,8 K

Idem

30/06/24

1 666

527

(232)

[Pour3]

@xxxx-zota

1 158

50,5 K

452,6 K

« Capitaine mon capitaine »

(24.5 K)

https://www.tiktok.com/​music/​son-original-7288039259240418081

Remix « Plus haut », Claudio Capéo, 2019/2024, « Capitaine mon capitaine, on a b’soin d’vous pour nous guider […] »

Musique populaire

10/06/24

6 468

386

(71)

[Pour4]

@xxxx-e_44

6 931

11,8 K

190,6 K

Idem

11/06/24

897

65

(29)

[Pour5]

@xxxx-5722

9 492

44 K

135,3 K

« Enfant du RN »

(1 896)

https://www.tiktok.com/​music/​son-original-L’Homme-Poussi%C3%A8re-7380094270728407841

Parodie Générique « Les Cités d’or », 1982/2024, « Enfant du RN, tu es l’allier des Le Pen, Cherche les bulletins, c’est ta vie, c’est ton destin […] »

Chanson enfantine

16/06/24

464

14

(13)

[Pour6]

@xxxx-mann

2

997

9 272

Idem

20/06/24

124

18

(16)

[Pour7]

@xxxx-llon

538

3 321

80,6 K

Idem

24/06/24

2 447

220

(90)

[Pour8]

@xxxx-ya38

76

87

640

« Je partira pas »

(4)

https://www.tiktok.com/​music/​son-original-7385593674568125217

Composition virale, Crazy Girl, 2024, « Je partira pas, Si Si, tu partiras, et plus tôt que tu crois, On t’a assez donné, ne reviens pas […] »

Electro dance

28/06/24

640

8

(4)

Tableau 2. Musiques partagées dans les mèmes musicaux commentés anti Bardella (relevés les 15 et 16/03/2025)

Nom du compte anonymisé

Nb de suivis

Nb de followers

Nb de J’aime (compte)

Musique utilisée dans le mème musical

(nombre de mèmes musicaux réalisés)

Lien vers la musique partagée

Extrait des paroles de la musique

Date de publication

Nb de J’aime (publi)

Nb de commentaires

(sans les réponses)

[Contre1]

@xxxx-1 h 27

1 078

304

15 K

« La jeunesse emmerde le FN »

(5 479)

https://www.tiktok.com/​music/​Porcherie-les-beruuu-7031867642424068870.

« Porcherie », Bérurier Noir, 1984, « La jeunesse emmerde le FN »

Rock punk

10/06/24

88

36

(30)

[Contre2]

@xxxx-euse

1 471

13,3 K

857,4 K

« J’emmerde le FN »

(1 964)

https://www.tiktok.com/​music/​son-original-7297630885377035040

« Marine », Diam’s, 2006, « J’emmerde, J’emmerde, J’emmerde, qui, le FN »

Rap

10/06/24

39,2 K

1167

(448)

[Contre3]

@xxxx-cang

255

433 K

36,7 M

« Nik les fachos » (2 220)

https://www.tiktok.com/​music/​nik-les-fachos-7376781169162980129

Mash up, Voix de Cerfia et « Hasta siempre, Comandante », 1965/2024, « Je politise l’événement, j’emmerde l’extrême droite, j’emmerder le gouvernement français »

Chanson révolutionnaire

11/06/24

24,9 K

157

(72)

[Contre4]

@xxxx-edyl

513

40,4 K

3,2 M

« Enfant du RN »

(1 896)

https://www.tiktok.com/​music/​son-original-L’Homme-Poussi%C3%A8re-7380094270728407841

Voir plus haut : mème musical « récupéré »

16/06/24

211

7

(7)

[Contre5]

@xxxx-ndme

324

46,9 K

2,9 M

« Vous préférez manger des Pépito »

(219)

https://www.tiktok.com/​music/​son-original-7157281237722925830

Mash up, Voix de David Guiraud (10 oct 2022) et groupe Monarch, 2022/2024, « Vous préférez manger des Pépito que d’voter sur le projet de loi d’finances, j’espère que le gâteau était bon ! »

Doom metal

12/06/24

36,3 K

68

(12)

[Contre6]

@xxxx-n.dxvl

2 744

871

17,5 K

« J’aime mon pays »

(1 599)

https://www.tiktok.com/​music/​J’aime-mon-pays-Ms-Mix-7382617855197628432

« J’aime mon pays », Sexy Sushi, 2021, « J’aime mon pays, comment peux-tu en douter ? J’aime aussi le seigneur car il pardonnera mes péchés »

Techno punk

22/06/24

6 589

408

(184)

[Contre7]

@xxxx-aeelkhotri

1 555

83,8 K

543 K

« Wallah on restera là »

(26)

https://www.tiktok.com/​music/​son-original-7389125817922423557

« Sagesse », Auteur inconnu, 2024, « Wallah on restera là, Wallah on reste là, Désolé Bardella, On restera »

Musique populaire

29/06/24

57

35

(35)

[Contre8]

@xxxx-sa19nermine

296

48,6 K

62,8 K

« J’voulais rester à Bagnolet »

(1 629)

https://www.tiktok.com/​music/​son-original-7381129975702883105

Parodie « 113. Tonton du bled », Rim’K, 1999/2024, Walid Jabbari (Rebeudepoche), « J’voulais rester à Bagnolet, Macron m’a dit : “Bardella, dans c’cas là t’enlèves ton burkini” », Alors dans une semaine, j’suis en Algérie »

Rap

02/07/24

20,5 K

616

(364)

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Notes

1 Ce processus de politisation en ligne appelle une attention particulière aux jeunes publics, dans un contexte de connexion toujours plus intense, portée par la prédominance du mobile et la montée en puissance des outils d’intelligence artificielle. « Chaque jour, les 15-24 ans déclarent regarder 5 h 21 min de contenu vidéo, principalement sur les RSN » (Arcom, 2025). Et TikTok occupe une place centrale dans ces usages, avec 63 % de l’audience composée de moins de 24 ans, dont 51,3 % pour les jeunes femmes ayant entre 13 et 24 ans (We are social et Meltwater, 2024).

2 Je me réfère au paradigme dialogique issu des textes de M. Bakhtine (1972) considérant que tout discours est traversé de manière constitutive par d’autres voix. De manière délinéarisée, le discours musical numérique entre en relation de dialogue in absentia avec d’autres discours. Étudier les processus mémétiques de création musicale sous l’angle du dialogisme permet de prendre en compte la multiplicité des voix présentes au sein d’un même discours. Tout discours musical interagit intrinsèquement avec des discours antérieurs « déjà entendus » et/ou « déjà chantés ». Cette perspective raisonne qui-plus-est avec la notion de chaîne de reproductibilité (Benjamin, 1935) et de détournabilité, que j’appréhende personnellement sous l’angle de l’intermusicalité connectée. Ce mécanisme dialogique délinéarisé se retrouve aussi dans les espaces de commentaires, où les internautes interagissent entre eux, ainsi qu’avec la vidéo partagée. Ces productions discursives interrogent à un autre niveau l’importance de l’interaction et la relationalité des discours natifs en ligne (Zakharova, 2023).

3 Comme le soulignent différents travaux portant sur les discours numériques, les affordances techno-discursives conditionnent la création, la circulation et la réception des discours nés en ligne. Les dispositifs socionumériques – en proposant des formats standardisés – impulsent et cadrent l’action comme l’expression des usager·ères. Analysant Facebook, Alexandra Saemmer (2018) montre comment les plateformes capitalistes orientent les pratiques et standardisent les discours. L’interface CapCut – outil de montage vidéo intégré à TikTok qui permet facilement de créer du contenu à partir de templates vidéo et audio – illustre ce double mouvement : elle facilite la créativité et la reprise de tendances virales, tout en induisant une certaine uniformisation.

4 « Le discours musical se définit par des logiques sémiotiques (articulation de systèmes de signes textuels, rythmiques, mélodiques et/ou iconiques), s’inscrit dans des dynamiques sociales et culturelles (reconnaissance mutuelle de codes et de genres musicaux entre pairs), et contribue à la constitution de communautés de création et d’écoute musicale, réunissant des membres qui se reconnaissent dans certaines identités, certaines esthétiques et certaines émotions musicales » (Simon, 2026a : 13).

5 J’emploie le terme « plurisémiotique » pour souligner la matérialité mosaïque du discours mobilisant différents systèmes sémiotiques (textes, hypertextes, images, sons, etc.) et j’utilise le mot « multimodal » au sens restreint, afin d’intégrer les aspects paraverbaux et non-verbaux de l’interaction orale – c’est-à-dire l’ensemble des paramètres voco-mimo-posturo-gestuels, ainsi que les éléments proxémiques que l’on peut analyser à partir des images partagées (images fixes et surtout vidéos).

6 Chaque vidéo sur TikTok est accompagnée d’un son. Ces sons peuvent provenir de la bibliothèque de sons TikTok ou d’un « son original » de l’auteur·ice de la vidéo. Pour chaque publication partagée, chaque « son » est transformé en hyperlien sonore qui réunit l’ensemble des publications utilisant le même son. Chacun de ces extraits sonores peut être repris tel quel ou à son tour transformé (découpé, modifié dans de la hauteur mélodique et/ou du rythme, et/ou recombiné avec d’autres sons) ; ce qui crée un autre « son original ». Grâce à des outils intégrés au dispositif (comme CapCut), la réappropriation est devenue presque native.

7 Christine Develotte et Marie-Anne Paveau (2017) abordent les spécificités méthodologiques de l’analyse du discours numérique. Elles soulignent que les corpus numériques sont caractérisés par leur ouverture et leur évolution constante, ce qui nécessite une adaptation des méthodes d’analyse pour appréhender ces particularités. Sur TikTok, la collecte des données se complexifie par le caractère massif et plurisémiotique des publications, les logiques de mise en visibilité algorithmique et la temporalité accélérée des échanges. Les contenus partagés sont en constante évolution, ils sont visibilisés, modifiés, réinterprétés dans les fils de discussion. Les suppressions de publications, de sons ou de commentaires appuient cette instabilité. Le repérage et la sauvegarde des données doivent être rapides, parfois immédiats, comme lorsqu’il s’agit de contenus sensibles susceptibles de disparaître. Dans ce contexte, le recours à une collecte manuelle, bien que chronophage et restreignant la taille du corpus, a été privilégié.

8 La recherche par mots clés a permis de repérer les publications mises en avant par les logiques algorithmiques de TikTok (mise en avant des publications à la fois récentes et bénéficiant d’un fort engagement). S’intéressant à J. Bardella, présenté comme candidat favori dans les sondages, j’ai utilisé les mots-clés « RN » et « Bardella ». La recherche par comptes n’était pas systématique mais a permis une immersion plus fine dans les univers sociotechniques et/ou idéologiques des créateur·ices de contenus. Enfin, la recherche par musiques a permis de repérer les « sons originaux » qui avaient fait l’objet de déclinaisons sous forme de mèmes. C’est aussi un moyen d’obtenir une objectivation statistique des publications. En effet, TikTok indique le nombre de vidéos associées à chaque son, ce qui donne une première indication de sa popularité et de sa capacité à structurer une tendance.

9 L’interprétation de l’âge à partir d’images reste incertaine et ne permet qu’une catégorisation large, les « jeunes publics » considérés ici pouvant se situer approximativement entre 15 et 30 ans. Ce choix ne vise donc pas à produire une objectivation sociologique de l’âge, mais à rendre possible l’analyse de discours émanant de sujets se donnant à voir comme jeunes dans l’espace public numérique. Cette recherche adopte une approche principalement sémiotique et sociodiscursive, attentive aux formes d’exposition de soi (ethos), de positionnement des jeunes qui, par la réalisation de mèmes, s’inscrivent dans une forme de démocratie expressive. Ce sous-corpus écarte d’emblée toutes les publications ne faisant pas apparaitre le ou la tiktokeur·se. Elles sont réalisées à partir d’autres images, issues de l’actualité (J. Bardella en campagne, écrans médiatiques de résultats des votes, etc.) ou de la culture populaire (références à des dessins animés, des séries, des clips musicaux, etc.) et/ou réalisées à partir de templates de mèmes).

10 En lien avec la dimension discursive qu’est l’ethos, il existe différents degrés d’extimité, ou de dissimulation ou de dévoilement de soi, utilisant des moyens textuels et/ou iconiques.

11 À la différence du playback – qui donne l’illusion d’une performance live (direct) –, le lipsync est une mise en scène assumée où l’internaute s’approprie une bande-son de manière expressive – avec ou sans l’aide de l’IA générative – souvent pour s’amuser ou pour réaliser une prestation artistique.

12 Sur cette pancarte, la petite phrase « J’espère que le gâteau était bon » est accompagnée d’un photomontage qui représente J. Bardella mangeant un gâteau. Cette référence militante est extraite d’un mème musical (voir détails en annexe) reprenant un discours prononcé à l’Assemblée nationale en 2022 par David Guiraud, député La Frence insoumise (LFI) : « On ne vous a pas vu jeudi, collègues de l’extrême droite. Il y avait un vote ! […] Vous préférez manger des Pépito que d’voter sur le projet de loi de finances, j’espère que le gâteau était bon ! ». Cette petite phrase mise en musique prend la valeur d’une « formule » – telle que définie par Alice Krieg-Planque (2009). Je considère même que dans ce cas, on peut parler de « microformule musicale ». Les microformules musicales correspondent à « des petites unités musicales plus ou moins figées, instantanément reconnaissables, détachables et recontextualisables » (Simon, 2026a : 14).

13 @troty, 2024, « Votez Front popuslay les Bebews !!! », TikTok, 22 juin. https://www.tiktok.com/@troty___/video/7383340128820808993?is_from_webapp=1&web_id=7376544569569199648 (consulté le 16 avr. 2026).

14 Les extraits cités sont reproduits tels quels afin de respecter la forme originale des publications.

15 Le « son original » « Capitaine mon capitaine » a été repris 24,5 K fois. Et la vidéo « Je partira pas » – partageant une mélodie générée par une IA – a aussi fait l’objet de multiples reprises. Elle a initialement été publiée le 21 juin 2024 par un·e internaute anonyme qui signe « Crazy Girl ». Cette chanson devenue virale en quelques heures reprend avec sarcasme le discours oral d’une personne filmée dans un avion que les forces de l’ordre reconduisent dans son pays. La chanson – qui raisonne avec la rhétorique raciste de la « remigration » –, a été relayée par Éric Zemmour et Mila – influenceuse d’extrême droite, qui en a fait une pochette d’album –, avant d’être censurée le 27 juin. Cela n’a pas empêché la circulation virale de mèmes créés à partir de cette chanson.

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Table des illustrations

Titre Figure 2. Capture d’écran d’une publication réalisée par deux jeunes militantes opposées à la candidature de Jordan Bardella, 22 juin 2024 (© compte @troty)
URL http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/docannexe/image/43559/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 93k
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Pour citer cet article

Référence papier

Justine Simon, « Politisation des jeunes publics en musique »Questions de communication, 49 | 2026, 225-250.

Référence électronique

Justine Simon, « Politisation des jeunes publics en musique »Questions de communication [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 10 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/43559 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ebt

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Auteur

Justine Simon

Elliadd, Université Marie et Louis Pasteur, F-25030 Besançon, France
justine.simon[at]dynamots.fr

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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