1Chaque mardi soir, environ huit million et demi de téléspectateur·rices ont suivi This is Us (2016-2022). Ce drame familial, diffusé en prime time sur le network états-unien NBC1, problématise la parentalité, les liens familiaux et la question de l’adoption transraciale. Une famille « blanche »2, de classe moyenne, dont les parents (Rebecca et Jack Pearson) accueillent la naissance de jumeaux (Kate et Kevin), puis adoptent aussitôt un nourrisson « noir », Randall. L’adoption transraciale, thématique dont les séries se sont peu emparées mais qui suscitent un intérêt grandissant de la part des productions états-uniennes (Moss et Waddell, 2024), s’y impose comme un enjeu à la fois narratif et socio-politique. La décision du couple Pearson, pivot initial de l’intrigue, structure celle-ci autour de la thématique de l’adoption transraciale, incarnée par le personnage de Randall. Son parcours et ses relations aux autres : les membres de sa famille adoptive, de sa famille biologique et certains personnages secondaires servent de révélateurs des tensions sociales. Les conflits identitaires du personnage, ses prises de position et ses modes de perceptions du monde s’articulent à des tensions sociopolitiques extradiégétiques.
2L’adoption de Randall, au début des années 1980, renvoie à un contexte politique ultra-conservateur : la première présidence de Ronald Reagan (1981-1989). Si l’accueil d’enfants « difficiles à placer » y est encouragé par la mise en œuvre de politiques publiques et la pratique d’incitations financières, les adoptions transraciales suscitent, dès les années 1970, de vives critiques parmi ses détracteur·ices. La posture de la National Association of Black Social Workers (NABSW) contre le placement d’enfants « noirs » au sein de familles « blanches » illustre l’existence de ces voix contestataires. C’est dans cette perspective dissonante que la production de This is Us fait le choix d’investir la série comme caisse de résonnance.
- 3 Le 25 mai 2020, un citoyen afro-américain de 46 ans, Georges Floyd, est tué par un policier « blanc (...)
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3Pourtant, la dimension polémique de l’adoption transraciale reste marginale dans les séries télévisées, au profit de discours lissés. Adopter un enfant d’une autre « race » suffit à crédibiliser les adoptants et à désamorcer toute politisation du sujet, grâce à l’humour et à une idéalisation de la parentalité. Les sitcom Arnold et Willy (Diff’rent Strokes, 1978-1986, NBC puis ABC), Webster (1983-1989, ABC) et Modern Family (2009-2020, ABC), aussi diffusées sur des networks, illustrent cette tendance en privilégiant des récits qui minimisent toute conflictualité sociale et politique. Mais This is Us – surtout la saison 5 – marque un tournant en alignant contexte extradiégétique et récit sériel. La pandémie de Covid-19, l’assassinat de Georges Floyd en mai 20203 ainsi que les débats publics relatifs aux violences policières sont sciemment intégrés à l’intrigue, signe de l’intention du showrunner Dan Fogelman, via un effort collectif de réécriture (Villareal, 2020), à sensibiliser les téléspectateur·ices à des questions pourtant polarisantes4 : le maillage narratif renforce les questionnements de Randall sur son identité d’homme « noir » et son altérité. This is Us participe alors, à une heure de grande écoute et sur une chaîne gratuite, à une visibilisation complexifiée de l’adoption transraciale.
- 5 Le 6 janvier 2021, alors que les membres du Congrès états-unien s’apprêtent à voter la validation d (...)
4Comment les enjeux identitaires portés par la série s’articulent-ils à un contexte sociopolitique polarisé, entremêlant mouvements et contre-mouvements contestataires5 ? Dans quelle mesure ces dynamiques sont-elles investies par les communautés de réception, les fandoms, initialement pensées comme des « safe spaces » propices à des échanges apaisés (Larsen et Zubernis, 2012) ? Quels positionnements discursifs et idéologiques s’y manifestent alors ? Se maintiennent-ils au fil des discussions ou se reconfigurent-ils sous l’effet des dynamiques interactionnelles et de stimulations idéologiques nouvelles ? Pour y répondre, je propose l’analyse d’un corpus de 11 conversations collectées parmi deux groupes de fans actifs sur Facebook. Ces échanges se sont déroulés entre octobre 2020 et avril 2021, soit au moment du lancement de la cinquième saison et quelques semaines avant que celle-ci ne s’achève. Après avoir brièvement présenté le cadrage théorique, mobilisant le modèle hallien du codage/décodage (Hall, 1973) et des travaux issus des fans studies, l’approche méthodologique est justifiée. Ce travail analyse la manière dont This is Us politise la question de l’adoption transraciale et examine les processus par lesquels cette mise en récit est ensuite décodée, réencodée, puis remise en discussion par les fans, au sein des groupes Facebook étudiés.
5La sociologie des publics a connu des étayements épistémologiques successifs pour se défaire des conceptions appréhendant le « public » comme une entité homogène et passive ou, à l’inverse, déséquilibré (Bourdaa, 2021). Balayée la vision pathologisante d’une foule passionnée (Le Bon, 1895) ; contestée la relation verticale du texte à son public (Tarde, 1901) ; puis révélée, la figure d’un public co-constructeur de sens (Jauss, Maillard et Starobinski, 1972). Dans la lignée de la théorie « codage/décodage » de Stuart Hall (1973), qui souligne le rôle actif des publics dans la construction de sens des programmes télévisuels, les travaux d’Henry Jenkins (2017) ont décentré le regard porté au texte médiatique pour interroger non seulement les lectures qui en sont faites, mais aussi ce qu’elles produisent. Des lectures actives, il passe ainsi aux pratiques productives.
6Au-delà des stéréotypes qui les entourent, les fans apparaissent comme des analystes de l’expérience télévisuelle et, dans certains cas, comme des acteurs d’engagements politiques ponctuels (Bourdaa, 2021) ou plus assumés (Kligler-Vilenchik, 2016 ; Lee et Kao, 2021). Leur investissement personnel – en temps, en énergie, parfois en ressources pécuniaires – nourrit des collectifs où l’on « fait communauté » autour d’une série télévisuelle (Booth, 2010 ; Corse et Hartless, 2015). Dès lors, l’objet sériel peut supplanter le groupe lui-même, dans la mesure où un fan peut migrer d’un fandom à un autre, tant que l’objet de son intérêt demeure inchangé (Baym, 2000).
7Si le sentiment d’appartenance et l’intérêt commun cimentent ces communautés en ligne, la mobilité des individus d’un groupe à un autre révèle l’ambivalence des relations interpersonnelles propres à ce mode d’organisation (Marcoccia, 2016). Cette dynamique illustre l’idée que le public constitue un « groupe stable et variable » (Ségur et Ballarini, 2017 : 9) : stable par la constance de son attachement, variable par la composition fluctuante des communautés qui s’y rattachent. Toutefois, à la suite de Serge Proulx (2006 : 16), le seul « intérêt partagé » ne suffit pas à constituer une « communauté virtuelle ». Howard Rheingold (1993) définissait déjà ces communautés comme des regroupements socioculturels qui émergent lorsque des individus participent durablement à des discussions en ligne, au point que des réseaux de relations humaines se tissent dans le cyberespace (Marcoccia, 2016). Au-delà de l’intérêt porté à une série télévisée et du sentiment d’appartenance qu’il induit, je retiens ainsi la persistance des échanges, qui guidera la démarche méthodologique dans la sélection des communautés à étudier. Cette perspective invite à considérer plusieurs paramètres propres aux groupes Facebook : leurs modes de visibilité (« public », « fermé »), le floutage des limites entre espaces privé et public (Cardon, 2010) et les enjeux éthiques et analytiques qui en émanent. Elle conduit aussi à prêter attention aux facteurs susceptibles de déstabiliser ces collectifs : désintérêt grandissant pour l’objet culturel, formation de sous-communautés, sentiment d’exclusion ou encore départ de membres et fermeture du groupe. Ces éléments permettent d’affiner la démarche empirique tout en ouvrant des pistes sur la politisation des publics numériques et la vulnérabilisation potentielle de communautés engagées.
8Sans surprise, les fortes audiences de This is Us se sont rapidement traduites par l’émergence de communautés de fans actives sur les réseaux sociaux numérique [RSN] (Comcast, 2017). Au sein de ces arènes d’expression, les fans formulent des théories sur les intrigues à venir, comblent ainsi « certaines béances narratives » (Bourdaa, 2021 : 11), commentent les épisodes diffusés, partagent des informations extradiégétiques ou discutent des interprétations possibles. Ces discussions nourrissent le lien social propre à la communauté (Bourdaa, 2012), tout en affûtant des formes d’intelligence collective. Des réceptions cumulatives, mouvantes, omniprésentes, éclectiques sont alors à l’œuvre (Lévy, 2002), quitte à devenir porteuses de certains courants de pensées.
9Cette contribution s’inscrit dans une recherche doctorale portant sur les rapports que les fans de deux séries états-uniennes, Mad Men (2007-2015, AMC) et This is Us (2016-2022, NBC), entretiennent avec les personnages de mères mis en scène dans ces deux fictions. Dans une perspective théorique issue des cultural studies, j’ai privilégié une démarche exploratoire reposant sur une observation au long cours de communautés de fans en ligne, attentive à la « persistance des échanges » et à leur fréquence soutenue (Jouët et Le Caroff, 2013). Si cette immersion a débuté en 2020, le corpus retenu couvre des publications antérieures : l’intervalle d’analyse s’étend ainsi de 2016 à 2022. Parmi les dispositifs numériques envisagés (Facebook, Instagram, Reddit, Twitter et YouTube), Facebook a été retenu comme terrain privilégié selon des critères technodiscursifs et ethnographiques. Les groupes fermés favorisent des échanges relativement longs et intimes, propices à une analyse qualitative de type sémiodiscursive, allant de l’usage de l’emoji à des commentaires plus développés. Deux autres caractéristiques ont guidé la sélection : un nombre constant, conséquent et stable de membres ainsi qu’un volume significatif d’échanges portant explicitement sur la maternité ou la parentalité.
10Trois groupes ont ainsi été sélectionnés – This is Us Fan Discussion, This is Us Fans et This is Us Fans, News, Discussion ❤️ – réunissant respectivement plus de 5 000, 130 000 et 18 000 fans – un seuil jugé suffisamment représentatif. Tous sont privés, modérés par une ou plusieurs personnes et présentent une activité régulière, avec plusieurs fils de discussion quotidiens. Les écarts d’adhésion et d’ancienneté, expliquent des volumes d’échanges inégaux entre sous-corpus.
Tableau 1 : Volume du sous-corpus
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Nom du groupe
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Nombre de fils de discussion
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Nombre de commentaires
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Intervalle temporel d’activité
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Nombre de fils de discussion du sous-corpus
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Total des commentaires du sous-corpus
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| This is Us Fans |
44 |
6911 |
2016-2022 |
2 |
322 |
| This is Us Fans, New, Discussions ❤️ |
5 |
379 |
2021-2022 |
0 |
0 |
| This is Us Fan Discussion |
13 |
1493 |
2020-2021 |
9 |
652 |
| Total |
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974 |
11Le corpus final comprend 974 publications, sélectionnés parmi plusieurs milliers. Leur repérage s’est appuyé sur un archivage par capture d’écran et sur un étiquetage thématique préliminaire des fils de discussion (personnages, moments narratifs, thématiques, réactions des publics, références sociopolitiques). Un même fil peut être associé à plusieurs, par exemple « adoption transraciale », « Randall », « politisation du discours » ou « Black Lives Matter ». Cet étiquetage permet de cartographier le corpus selon trois dimensions : discursif (positions et argumentation de fans), diégétique (personnages et intrigues évoqués) et extradiégétique (contextes socio-politiques mobilisés). Les 974 publications retenues abordent explicitement l’adoption transraciale et la politisation de sa représentation ou de sa réception.
12Durant la période (2020-2021), Facebook dominait encore l’écosystème des RSN (Americans’ Social Media Use, 2024), mais y était principalement utilisé pour maintenir des liens familiaux et amicaux, se divertir ou tisser des communautés d’intérêts communs. Les questions politiques y étaient secondaires (McClain, Anderson et Gelles-Watnick, 2024), permettant d’anticiper soit des réactions hostiles à l’irruption de discours politisés, soit un cadrage politisé des échanges instauré par une minorité active, avec pour conséquence l’émergence de sous-groupes. La modération suppose quant à elle des effets de circulation discursive : la suppression de publications jugées haineuses ou inappropriées, les rappels à l’ordre auprès de la communauté, voire – par effet saturation et/ou incapacité à maintenir l’ordre – l’archivage ou la clôture du groupe.
13L’identification des discussions liées à la maternité et la parentalité s’est d’abord appuyée sur une recherche interne aux groupes à partir de mots clés suivants : motherhood (maternité), mother (mère), parenthood (parentalité), mum (maman), daughter (fille), son (fils) et child/children (enfant/enfants), complétés par les prénoms des personnages maternels (principaux, secondaires et ponctuels). Les publications sélectionnées conduisent ici aux représentations de l’adoption transraciale à partir des pratiques discursives des fans, permettant d’observer la réception collective et les négociations interprétatives entre fiction sérielle et contexte sociopolitique. À partir de ce corpus anglophone, je mets en œuvre une approche socio-discursive des fils de discussion, articulée à une analyse socio-sémiotique des représentations, dans un va-et-vient constant entre textes et contextes intra- et extradiégétiques (Charaudeau, Maingeneau et Adam, 2002).
14Les traces laissées par les usagers de Facebook (pseudonymes, images de profil, indications biographiques ou usage différenciés des emoji) constituent des marqueurs de mise en visibilité de soi (Georges, 2009). Leur analyse s’organise autour de trois axes :
- le relevé des traces déclaratives et agissantes de mise en visibilité de soi ;
- l’identification des dynamiques interactionnelles (discours inclusifs ou exclusifs, gestion des divergences ou usage de références culturelles) ;
- l’observation des négociations et conflits interprétatifs.
15En adoptant cette approche, la contribution met en lumière le déploiement, au cœur des pratiques numériques de réception, de définitions en tension de ce qui relève – ou non – du politique.
16Ce qui s’est d’abord dégagé, c’est la dynamique à la fois collective et conflictuelle des discours de fans autour du personnage de Randall, de la thématique de l’adoption transraciale et, plus largement, la manière dont cette thématique se politise dans les discussions qu’elle suscite en ligne. Cette politisation s’éclaire par le parcours du personnage de Randall, figure centrale de la série, dont la trajectoire personnelle – en tant qu’individu afro-américain adopté par une famille « blanche » – fonctionne comme un vecteur de réalités sociales complexes : quête identitaire, problématiques dues à l’interruption du capital culturel et discrimination raciale. Lorsque les scénaristes de la saison 5 décident de relier l’assassinat de G. Floyd, le mouvement Black Lives Matter et l’isolement identitaire traversé par Randall depuis son enfance, en l’articulant à un processus de libération de la parole du personnage, c’est un « ordre culturel dominant » (Hall, 2017) qui est bousculé – une classification instituant la parentalité idéale comme hétérosexuelle, binaire, de classe moyenne et « blanche » (Beecher, 1841).
- 6 « Show used to be uplifting now it’s just depressing ».
- 7 2,5 % des publications en font mention.
- 8 « This is definitely not a show for those that want to escape reality. It’s more a show that hits r (...)
- 9 « Fogelman commented that they wrote this and wanted to get it aired before the election! It smacks (...)
- 10 Le principal procédé sémiotique mobilisé par ces fans réside dans le choix de la photographie de pr (...)
17Au sein des communautés en ligne, cette construction narrative est perçue comme socialement pertinente pour certain·es, et symboliquement vraie pour d’autres, avec les connotations dépréciatives que cela sous-tend : « La série était enthousiasmante, maintenant c’est juste déprimant »6 (6 janv. 2021). En effet, la perception d’une certaine réalité sociale (Esquenazi, 2017), et sa forte dimension identificatoire, est ici décriée par une minorité des membres7, en quête de ce qu’ils·elles décrivent comme un « échappatoire aux problèmes du quotidien » (publication du 28 octobre 2020) et d’un univers fictionnel excluant toute référence explicite à des « sujets d’actualité » tels que la pandémie de Covid-19 ou l’assassinat de Georges Floyd. Toutefois, comme le rappelle une fan, This is Us « n’est pas un programme pour ceux qui veulent échapper à la réalité. C’est plutôt une série qui tape en plein dans le mille niveau réalité »8 (28 déc. 2021). Ces fans menacent d’arrêter de suivre This is Us et établissent un lien entre l’inclusion de ces événements et la notion de « politique », en les interprétant à l’aune des temporalités du débat public, de ses saillances et de ses antagonismes. Pour mettre en lumière cette concordance contextuelle, une fan reprend les propos de D. Fogelman, avant de les commenter : « Fogelman a déclaré qu’ils l’avaient écrit et voulaient que ce soit diffusé avant l’élection ! Ça sent la persuasion politique à plein nez ; d’où mon irritation »9 (12 nov. 2020). Plus tôt dans son discours, cette fan relie son mécontentement à un sentiment de saturation de l’arène publique concernant la problématique du racisme. D’autres membres des communautés étudiées n’hésitent pas à leur opposer une lecture alternative, en énumérant des problématiques toute aussi « réelles », mais rarement qualifiées de « politiques » : addictions et questions de santé mentale, conflits intra-familiaux, violence conjugale ou, avec une charge politique plus manifeste encore, la guerre du Vietnam. Par conséquent, l’intérêt suscité par cette pénultième saison divise ces publics, mais, plus surprenant encore, les fans s’identifiant comme afro-américain·es ou « noir·es »10 disqualifient la teneur politique de l’inclusion de l’adoption transraciale, craignant qu’elle soit perçue comme instrumentalisée à des fins idéologiques et partisanes. Ces fans déploient une terminologie empruntée au champ psychologique (« en souffrance », « en thérapie », « en voie de guérison »), rapportant la question à une expérience individuelle.
18This is Us fonctionne comme dispositif de représentation et cristallise autour du personnage de Randall, son expérience personnelle et sa relation aux autres – ses parents adoptifs, son père biologique, une communauté avec laquelle il entretient un rapport dedans/dehors – les questionnements et tensions liés à l’adoption transraciale. Pourtant, c’est la réception qui en est faite par les fans, et son ré-encodage au sein des groupes Facebook étudiés, qui « désingularise » l’expérience du personnage. Cette mutation problématise ainsi l’adoption transraciale au sein d’une arène participative. En effet, très vite, ces discours au premier abord centrés sur le personnage en tant qu’agent singulier vont solliciter des indicateurs de politisation. Si le caractère politique des échanges étudiés ne se veut ni partisan, ni explicitement « politique », une dynamique bipolarisée vient fragmenter les interactions, durant lesquelles sont relayés puis déconstruits certains stéréotypes, matérialisant un « passage du singulier au collectif » (Aït-Aoudia, Bennani-Chraïbi et Contamin, 2011).
19Des séries télévisées telles qu’Arnold et Willy (Diff’rent Strokes, 1978-1986, NBC) et Webster (1983-1989, ABC), extrêmement populaires durant les deux mandats du président conservateur Ronald Reagan, ont formalisé certains stéréotypes de l’adoption transraciale à l’écran, comme celui de « l’orphelin noir » (black orphan) et du « sauveur blanc » (white saviour), participant à une naturalisation des rapports inégalitaires de « race ». La récurrence de ces représentations normalise un chapelet de dichotomies : « noir » versus « blanc », « pauvre » opposé à « classe moyenne », ou encore « débauché » face à « moral », dans un esprit latent de hiérarchisation de catégories sociales imbriquées. Cette syntaxe sert certaines approches, telles que la pensée « colourblind » qui, sous couvert de neutraliser les connotations négatives associées à l’identité « noire », tend à invisibiliser celle des enfants adoptés, étouffant ainsi les questionnements qu’elle pourrait susciter (Jennings, 2006). En surface, This is Us semble à bien des égards prendre le même chemin et reconduire cette logique. Randall y est abandonné sur le palier d’une caserne de pompiers par un père artiste et toxicomane tandis que sa mère vient de faire une overdose, loin de la famille idéale, bien sous tous rapports, que projettent le couple de Jack et Rebecca Pearson : lui est travailleur, autodidacte, à l’écoute et aimant ; elle est femme au foyer, attentionnée et dévouée. Cependant, This is Us propose de nuancer ce récit lissé en visibilisant, au fil de l’intrigue, les stratégies mises en place par Randall pour combler ce décalage initial lié à sa condition d’adopté afro-américain. Il cherche ainsi à parachever une forme de reconnaissance en surperformant et en surpassant les attentes, afin que son assimilation soit la moins problématique possible pour ses parents adoptifs – quitte à mettre sa santé mentale en péril une fois adulte.
- 11 « I don’t look at you and see color, I see my son.—Then you don’t see me Dad ».
20La production choisit, par le biais de personnages que l’on peut considérer comme des médiateurs entre les parents adoptifs, Randall et le processus de socialisation culturelle qu’il lui est propre – celui d’un enfant « noir » au sein d’une famille « blanche » – révèle les carences parentales liées à leur « ignorance blanche », tout en développant des représentations à visée réflexive. Charles Mills (2022 : 100) identifie, comme l’ont fait d’autres auteur·ices « noir·es », ce phénomène de cécité comme étant « ce que les personnes non blanches viennent rapidement à voir – en un sens, c’est le premier principe épistémique de l’épistémologie sociale racialisée dont ils sont l’objet – c’est qu’elles ne sont pas vues du tout ». C’est précisément sur cette expérience que Randall attire l’attention de son père adoptif, au moment où celui-ci pense avoir trouvé les mots justes pour le réconforter alors que le jeune adolescent interroge sa place dans le monde. Démuni, Jack lui répond : « Quand je te regarde, je ne vois pas ta couleur, je vois mon fils. », Randall lui rétorque : « Alors tu ne me vois pas, Papa »11 (« The Dinner and the Date », saison 4, épisode 7, 2019) – une réponse qui lui permet d’avoir le dernier mot et opère un procédé de renversement du discours hégémonique. Le premier personnage à exprimer ses inquiétudes pour Randall, alors âgé d’un an, est le juge afro-américain en charge de son dossier d’adoption. Conscient du racisme systémique et des discriminations auxquelles l’enfant sera confronté, ainsi que de la nécessité de construire pour lui une identité en lien avec son altérité, il s’interroge : comment un enfant « noir » pourra-t-il être préparé à affronter ces réalités tout en se sentant en sécurité, tant sur le plan familial que communautaire, au sein d’un environnement majoritairement « blanc » ? À la suite de cette première mise en garde, d’autres médiateurs viennent progressivement apporter les ressources et solutions nécessaires aux Pearson, les aidant à parfaire leur parcours d’apprentissage parental et à soutenir Randall dans sa quête identitaire – non sans mettre à mal leur amour propre. Ces médiateurs – un professeur de karaté, un enseignant, une mère de famille du quartier, un psychothérapeute – incarnent, pour le public, des repères diégétiques et marquent de leur empreinte le cheminement de Randall, mais aussi celui de Jack et Rebecca. En bouleversant les représentations classiques, This is Us met en œuvre ce qu’Éric Macé (2007 : 8) définit comme des anti-stéréotypes par :
« le fait qu’il constitue les stéréotypes comme la matière même de sa réflexivité, conduisant ainsi, en les rendant visibles, à déstabiliser les attendus essentialistes, culturalistes et hégémoniques de l’ethnoracialisation des minorités, mais aussi de la “normalité” blanche de la majorité, que ce soit sur le ton de l’humour, de l’interpellation plus directe ou à travers la complexité des récits fictionnels ».
- 12 La Harlem Renaissance est un mouvement artistique et intellectuel états-unien des années 1920. Ce f (...)
21Au lieu de figer les représentations, dans une logique de stéréotypies redondantes, This is Us s’attache à retracer le parcours de Randall dont l’évolution, dynamique, fonctionne par paliers. L’un de ces paliers, au début de la saison 5, est une prise de parole non entravée du personnage durant laquelle il n’est plus question pour Randall de ménager ses interlocuteurs « blancs ». Alors que la famille Pearson est réunie à l’occasion du quarantième anniversaire des triplés, Kate tente une médiation entre ses deux frères, après une dispute mémorable quelques semaines plus tôt – moment de rupture survenu à la fin de la saison 4. Kate aborde pêlemêle ce conflit, l’assassinat de G. Floyd et le mouvement Black Lives Matter. Si l’intention initiale du personnage est la réconciliation familiale, elle évolue, à la lumière des antagonismes et des « conflits de la société » (Duchesne et Haegel, 2004) qui divisent les États-Unis, vers une posture de contrition et d’excuses. Sa gestuelle (sourcils froncés, moue dubitative) renforce sa perplexité discursive (« I don’t know »/« Je ne sais pas »). Pour Randall, cet événement n’est que l’arbre qui cache la forêt : aucun membre de sa fratrie n’avait, jusque-là, abordé avec lui les questions de racisme ou de violences policières – du moins avant qu’un mouvement citoyen de grande ampleur et la saturation de l’espace médiatique ne rendent ces enjeux inévitables. L’interaction aboutit à une déconstruction des schémas que Randall a intériorisés pour compenser son statut d’adopté transracial – une problématique qu’il énonce lui-même explicitement. Le personnage endosse un discours alternatif, marqué par son intertextualité, lorsqu’il devient le porte-voix du mouvement artistique et intellectuel de la Harlem Renaissance12 et lit à Jack le poème « I, Too » (Moi, aussi) de Langston Hughes. Alors que la saison 5 s’achève, il expose à son frère Kevin l’analyse didactique de son groupe de soutien autour de la notion de « Ghost Kingdom » – une « réalité psychique » (Lifton, 1994) projetée par l’adopté·e, dans laquelle ce dernier se représente sa famille biologique. La série donne ainsi libre cours aux questionnements de Randall et aux réponses qu’il peut y apporter, elle les articule aux affectations de santé mentale dont il souffre et bouscule une conception hégémonique de l’adoption transraciale.
- 13 « It felt almost irresponsible not to take on the moment ».
- 14 « Our choice has always been to be apolitical. We don’t speak of, you know, Democrat or Republican (...)
22Sur le plan narratif, si la série propose une forme de résolution des tensions vécues par ses personnages, il est légitime de s’interroger sur la manière dont cette tentative de réconciliation se prolonge – ou non – dans la réception. Les intentions de la production, inscrites dans un contexte politique spécifique – celui des élections présidentielles américaines de novembre 2020 et du débat portant sur les violences policières –, peuvent être décelées, sans être officialisées. Le retentissement médiatique du mouvement Black Lives Matter est apparu à D. Fogelman comme un fil conducteur incontournable : « Il semblait presque irresponsable de ne pas saisir l’instant »13 (Andreeva, 2020). Dans le même temps, il défend, dans la presse, une posture de neutralité, évitant toute référence explicite à Donald Trump : « Nous avons toujours fait le choix d’être apolitiques. Dans la série, on ne parle pas, vous savez, des démocrates, des républicains, ni de… vous savez qui »14 (Gonzalez, 2020). Cette ambivalence trahit une posture distanciée envers la politisation institutionnelle – celle des partis, des campagnes électorales et des personnalités politiques – tout en endossant une politisation de « sujet », via la focale réglée sur un personnage principal, sa prise de conscience et les débats familiaux qui en découlent.
23Les parcours d’apprentissage de Randall, Jack, Rebecca, Kate et Kevin, ancrés dans des expériences intimes et personnelles, animent la série. Les scènes en duo (Randall et Kate, Randall et Kevin, Randall et Jack) engagent les personnages dans un processus dépassant la simple révélation des tensions sociales : elles mettent en scène une libération de la parole – souvent houleuse et douloureuse –, dont la réflexion, l’écoute, l’acceptation de la responsabilité et la communication directe constituent les principes nécessaires au dépassement des conflits et à l’aboutissement d’un consensus. Cette démarche ouvre alors un espace de débat dont les fans s’emparent activement sans que codage et décodage ne soient « identiques » (Hall, 1994). Quelles trajectoires les fans tracent-ils face aux clivages politisés qui peuvent survenir ?
- 15 L’« ethnofannie » renvoie à une posture hybride qui conjugue immersion dans la communauté de fans e (...)
24Estimant que les séries télévisées opèrent une fonction médiatrice de la réalité sociale (Chalvon-Demersay et Terrain, 1996), il est pertinent d’établir un lien entre les représentations véhiculées et les moments de réception au sein de trois communautés d’interprétation distinctes. Toutefois, il convient de souligner qu’un même fan peut appartenir simultanément à plusieurs groupes et y faire référence durant les échanges. Lors de l’appréhension de ces espaces, j’ai allié une posture d’ethnographe – en immersion et en observation – à celle de fan, avec un regard de « spécialiste, voire expert, […] et de la connaissance de ses pratiques sociales, technologiques et médiatiques » (Bourdaa, 2018 : 133). À la différence de la participation active prônée par Mélanie Bourdaa, mon implication au sein de ces communautés reste en retrait, à la lisière des discussions, sans interactions mais à la manière des lurkers, ces fans silencieux (Falgas, 2016). Cette ethnofannie15 « en retrait », sur une longue durée, permet de préserver les échanges spontanés, de mobiliser une connaissance fine des pratiques et d’en dégager des analyses à la fois individuelles et collectives. Les sous-corpus se déplient à plusieurs échelles : la contribution de départ, formulée par un membre du groupe, qui fixe la ou les thématiques abordées, à une date donnée, parfois sur un ou plusieurs personnages de la série ; les commentaires en réaction à cette publication, comptabilisables juste en dessous du post initial ; et enfin, des réponses à un commentaire. Ceux-là engagent des formes d’apartés – pourtant exposés aux yeux des autres mais réagissant non plus seulement à la publication de départ mais à un commentaire en particulier –, plus ciblés donc. Enfin, des réponses signifiées par un like ou un autre emoji permettent aux lurkers de s’exprimer sans discourir. Le codage cible à la fois les publications individuelles et des séquences d’interactions entre deux ou plusieurs participant·es. En ce sens, il m’a semblé pertinent de rassembler les éléments observés, même si ce codage demeure non-exhaustif, dans le tableau ci-dessous :
Tableau 2. Grille de codage des observables discursifs
| Observables |
Indicateurs |
| Registre de parole |
Opinion, échange, témoignage |
| Type de langage mobilisé |
Courant, familier, vulgaire, injurieux/insultant |
| Ton |
Neutre, amical, empathique, humoristique, moqueur, ironique, polémique, conflictuel |
| Ressources argumentatives |
Longueur des commentaires, degrés de cohérence des enchaînements, nombres d’interventions par un·e même locuteur·ice, usage des guillemets, usage des majuscules, récurrences sémantiques (champs ou unités lexicaux). |
| Dynamiques interactionnelles |
Alignement, crispation, malentendu, tension, conflit et articulations de négociation |
| Marquage ethnoracial multimodal |
Références socio-culturelles, usage binaire et oppositionnel des pronoms (« nous » versus « eux »), emojis teintés, formule déclarative. |
- 16 « Anyone is welcome to join, as long as you are respectful to others. People making hateful, disres (...)
- 17 « Bullying of any kind isn’t allowed, and degrading comments about things like race, religion, cult (...)
25Josiane Jouët et Coralie Le Caroff (2013 : 153) rappellent que, pour les usagers de ces espaces numériques, « à l’intérieur des normes et des règles du dispositif, la subjectivité reste à l’œuvre dans ses énoncés et ses modes d’interactions avec les autres ». De fait, la ligne de conduite, ou « charte de participation », présentée par le groupe sous l’onglet « à propos » et le cadrage continu des échanges par des modérateur·ices sont les normes d’usage auxquels ces communautés de fans ont recours. Pourtant, ces limites varient puisqu’elles reposent sur le pouvoir décisionnel des créateur·ices de groupe et leurs modérateur·ices, conformément aux conditions du dispositif sociotechnique. Le groupe This is Us Fan Discussion, administré par deux personnes, modéré par l’une d’entre elles, met en exergue le respect des autres : « Tout le monde est bienvenu, à condition que vous respectiez les autres. Les personnes qui publient des messages haineux ou irrespectueux seront exclues »16 (This is Us Fan Discussion, s.d). Trois règles définissent la ligne directrice de la communauté et affirme sa volonté de demeurer un espace bienveillant pour les fans la rejoignant. La première (« Ni promotion ni spams ») confirme l’identité profane de la communauté, tandis que la seconde (« Restez bienveillant et courtois ») et troisième règles (« Pas de discours haineux ni d’intimidation ») balisent le bon déroulement des échanges. La dernière règle précise que « Toute forme d’intimidation est interdite, et les commentaires dégradants sur des sujets tels que la race, la religion, la culture, l’orientation sexuelle, le genre ou l’identité ne seront tolérés. »17. Il est impossible d’affirmer si ces recommandations ont été préventives ou en réaction à des publications jugées inappropriées ou discriminatoires. Précisons qu’entre le mois de février et le mois d’avril 2021, la modératrice a publié huit posts, principalement en amont de la diffusion d’un épisode, pour rappeler les fans à l’ordre quant à la diffusion de commentaires haineux ou irrespectueux. De manière systématique, le racisme y était mentionné comme inacceptable. Les mesures prises par la modératrice, en toute transparence avec l’ensemble de la communauté sont : l’effacement des publications signalées ou jugées « inacceptables », la suspension du membre ou, en dernier recours, son exclusion du groupe. La modératrice et administratrice du groupe communique à plusieurs reprises sur la toxicité grandissante de la communauté, la charge chronophage de ses fonctions et l’essoufflement de l’enthousiasme partagé puis annonce, à la mi-avril 2021, qu’elle décide – pour toutes ces raisons – de fermer et d’archiver le groupe.
Figure 1. Capture d’écran du message, généré automatiquement par Facebook, et informant de l’archivage du groupe
- 18 « Laissez vos opinions politiques personnelles à la porte. Parler de politique du monde réel et de (...)
26Le second groupe étudié, This is Us Fans, fixe des règles similaires mais bien plus détaillées. Le premier groupe ne comporte que trois sections alors que le second en a intégré dix dont l’une fait explicitement référence aux discussions à teneur politique. La traduction de cette cinquième règle se trouve en note de bas de page18.
Figure 2. Capture d’écran de la règle portant sur l’interdiction de propos à teneur politique ou malveillants envers les croyances religieuses
27Tandis que This is Us Fan Discussion ne laisse pas apparaître ce principe d’exclusion totale du « politique », laissant ainsi aux fans la possibilité implicite ou inconsciente de politiser leur discours, le balisage régulatif se fait ici explicite. En outre, This is Us Fans précise de manière formelle ce qui est entendu par politique en lui adossant l’expression « monde réel » (real world). Mondes diégétiques et extradiégétiques sont en ce sens dissociés, le lien rompu, jusqu’à perméabiliser la « porosité des médiacultures aux conflits de définition au sein de l’espace public » (Macé, 2020), déjà moins évidente que celle de l’information ne l’est. Je peux ainsi supposer que les références à des personnalités telles que les présidents Barack Obama, D. Trump ou le politicien démocrate Bernie Sanders, des institutions ou des évènements sont proscrits. Cinq administrateur·ices et deux médiateur·ices régulent l’activité du groupe, dont le nombre d’adhérent·es est particulièrement élevé. Toujours en activité à ce jour, le rythme des publications a ralenti après la diffusion de l’ultime épisode.
- 19 « You know, I used to think the worst thing that happened to me was the day that Dad died. It’s the (...)
28Cela étant dit, deux scènes s’avèrent particulièrement significatives dans le déclenchement d’une politisation des échanges conversationnels entre les fans de ces communautés. La première, située à la fin de la saison 4, met en scène un affrontement entre Kevin et Randall au sujet du traitement à adopter pour soigner leur mère, Rebecca, atteinte de la maladie d’Alzheimer. Filmée hors du cadre domestique – régulièrement préservé des scènes de conflit –, cette séquence est marquée par une forte intensité émotionnelle : rivalités, ressentiments, accusations réciproques y sont déployés (narcissisme de Kevin, survalorisation de Randall, jeux de culpabilisation etc.), jusqu’à culminer dans les paroles de Kevin : « Tu sais, je pensais que la pire chose qui me soit arrivée c’est le jour où Papa est mort. C’est le jour où ils t’ont ramené à la maison »19 (« Strangers: Part Two », saison 4, épisode 18, 2019). Cette tension dramatique irrigue la cinquième saison jusqu’à sa résolution, lors d’une scène de dialogue et de réconciliation, cette fois filmée en intérieur, au sein du foyer (« Brotherly Love », saison 5, épisode 13, 2021). La deuxième scène, ayant catalysé des réactions contraires au sein de la communauté, est celle entre Kate et Randall – mentionnée plus haut – devant le chalet familial. Bien que la scène ne soit pas conflictuelle, elle fonctionne comme un procédé de subversion du discours dominant.
29Dans la lignée des travaux de Janet Staiger (1992 ; 2000), je m’intéresse aux contextes sociaux et politiques de réception ainsi qu’à la manière dont ils influencent les interprétations. La fracturation du champ politique états-unien, que celui-ci soit institutionnel ou « ordinaire », s’est exacerbée en 2020 et 2021 à la suite d’évènements fortement polarisants. L’analyse discursive des 974 publications issues du corpus confirment une première hypothèse : la politisation des discours d’individus « ordinaires » peut transparaître alors qu’ils·elles apparaissent initialement positionnés hors du champ politique. Plusieurs indicateurs appuient cette analyse du corpus. Premier indicateur, les règlements des deux groupes, qui constituent un filtre normatif et excluent d’emblée les intrusions partisanes, cataloguées comme étant disruptives. Les administrateur·ices agissent comme des gatekeepers numériques et confinent la réception de la série hors du champ politique, malgré une charge latente prégnante. Je reviendrai sur ce dernier point. Ce processus de restriction est particulièrement marqué dans This is Us Fan, dont les publications représentent un tiers du corpus. Ayant observé ce premier passage au tamis de la dépolitisation, je constate ensuite l’absence ou les très rares mentions à des références militantes, des figures, institutions ou textes politiques : woke apparaît deux fois seulement, B. Obama y est cité une fois, les lois « Jim Crow » une fois aussi. Puis je relève un usage généralisé du langage familier durant les échanges : contractions des auxiliaires (ain’t, gonna, thats) et expressions idiomatiques populaires. Ces procédés ont pour conséquence d’atténuer la distanciation discursive, celle pouvant être interprétée comme la traduction d’une relation de pouvoir et crée ainsi une horizontalité. Pourtant, cette familiarité langagière et ses effets doivent être nuancés. L’architecture du dispositif sociotechnique instaure une hiérarchisation – avec les administrateur·ices en son sommet – puis une évaluation quantitative des contributeur·ices – remise de badges tels que celui de « meilleur contributeur·ice » ou reconnaissance de l’ancienneté grâce aux dates « anniversaire ». Par ailleurs, ce registre familier peut manifester la sociabilité d’une communauté de fans et une mise à distance des questions politiques, tout comme il peut être symptomatique d’un « jeu de masques idéologiques » et d’une stratégie populiste discursive (Charaudeau, 2014). Partant de ce constat en demi-teinte, je constate la présence d’un champ lexical étendu lié à la « race », indicateur fort de la politisation latente et de la vivacité du débat, surtout dans le contexte 2020-2021. Je prends en compte la récurrence des termes, par ordre croissant, comme « noir » (black), « blanc » (white), « race » (race), « racisme » (racism), « racial » (racial), « couleur » (color), « raciste » (racist) et afro-américain (African-american), puis de termes isolés tels que « colourblind » ou « BLM » (Black Lives Matter). Ce glissement d’un cadrage dépolitisé vers une politisation des discussions s’explique par la saillance de la « race » et des questionnements identitaires qu’elle suscite, surtout en rapport à l’adoption transraciale, et de l’inclusion d’évènements tels que l’assassinat de G. Floyd.
- 20 « Very disappointed with Randall. […] I get that he has held all of his issues of being black livin (...)
30En complexifiant la représentation de l’adoption transraciale, This is Us contribue à renouveller ses régimes de représentations (Hall, 2017), s’éloignant d’une focalisation exclusive sur la figure du « sauveur blanc », de celle de l’enfant racisé adopté assigné à la gratitude, ainsi que de l’invisibilisation de la question raciale. Les fans s’engagent alors dans un travail de décodage puis de ré-encodage des propositions narratives de la série, faisant émerger différentes « positions » interprétatives. Ainsi, 40 % des publications évoquent ou soutiennent une dynamique de « prise de conscience raciale » (race-consciousness), en relayant ou en prolongeant les problématiques soulevées par la série. À l’inverse, 7 % des contributions s’inscrivent dans une perspective relevant de l’idéologie hégémonique de « cécité de race » (colorblindness), tout en soulignant paradoxalement la position jugée privilégiée de Randall en tant qu’adopté transracial. Environ 8 % des publications relèvent d’une position négociée, parfois traversée de tensions interprétatives, comme l’illustre ce commentaire : « Très déçue par Randall […] Je comprends qu’il ait contenu tous ses problèmes d’être noir tout en vivant au sein d’une famille blanche pendant 40 ans mais pourquoi s’en prendre à Kate » (28 oct. 2020)20. Enfin, 2,5 % expriment un refus explicite des représentations faisant écho à l’actualité sociopolitique.
31Au total, près de la moitié des traces numériques collectées et analysées convergent avec la mise en visibilité et la libération de la parole opérées par le personnage. Toutefois, ces appropriations s’accompagnent de formes minoritaires mais significative de résistance et de négociations du sens. Ces dynamiques mettent ainsi en évidence la conflictualité interprétative qui traverse la réception des enjeux raciaux au sein de communautés de fans, confirmant que les appropriations profanes des récits sériels constituent aussi des lieux de politisation des publics.
- 21 « He lived with every privilege and they went out of their way to make him feel special and he’s st (...)
32« Un imbécile ingrat » (ungrateful jerk), un « personnage pleurnichard » (cry-baby character), « il en fait des tonnes » (drama queen) : telles sont les formulations dépréciatives relevées à l’encontre de Randall dans les publications l’assignant à une gratitude supposément « naturelle ». Ces qualificatifs, en particulier l’adjectif « ingrat », sont repris, discutés ou contestés par les publications relevant des postures soutenant la visibilisation des enjeux raciaux. Les procédés d’infantilisation du personnage, une fois devenu adulte – minorant du même fait ses émotions –, sont récurrents parmi ses détracteurs, comme l’illustre la publication suivante : « Il a grandi avec tous les privilèges et ils ont fait tout ce qu’ils ont pu pour qu’il se sente spécial et il pleurniche encore… […] et à cause de ce qui se passe dans le monde, dans leur monde, ils rejettent leur propre famille… et ramène tout à une question de couleur »21 (6 janv. 2021). Dans ce passage, aucune distinction n’est opérée entre le privilège de classe et celui lié à la « race ». Le premier élude automatiquement le second, disqualifiant de fait la possibilité pour un individu d’occuper une position subalterne en raison de son appartenance raciale. L’usage de l’article possessif « leur », apposé au substantif « monde », produit une distinction marquant une forme de « différenciation » (Rioufreyt, 2017). L’altérité est ici instrumentalisée afin de faire émerger deux visions divergentes du monde social. Par ailleurs, au fil d’une discussion amorcée par une fan à propos de la dépréciation systématique du personnage de Randall – suite à l’épisode « Forty : Part 2 » (saison 5, episode 2, 2020) –, le procédé de différenciation s’accentue :
- 22 « I’m not surprised not one bit. They’re content as long as we are assimilating to their ways and c (...)
« Je ne suis pas surprise, pas le moins du monde. Ils sont satisfaits tant que nous nous assimilons à leurs façons de faire et leur culture. On leur a transmis et enseigné de nous maintenir dans le rang et dans l’ignorance de notre héritage et de notre culture. Aujourd’hui, c’est seulement fait de manière moins physique. Restez “woke” et fiers, mon peuple ! Randall est sur la bonne voie pour découvrir son histoire »22 (6 janv. 2021).
33Proche d’une position majoritaire au sein du corpus, celle d’une lecture critique de la cécité à la race, ce résultat montre la construction d’un socle discursif structuré autour de l’opposition entre deux groupes sociaux, marquée par l’usage des pronoms « nous » et « eux » (Gamson, 1992). Cependant, dans ce contexte précis, les catégories « Blancs » et « Noirs » ne sont jamais nommées. Cette publication – tout comme celles qui répondent à une logique similaire de différentiation, qu’elle provienne de l’un au l’autre côté du spectre –, participent à une forme de politisation que Thibaut Rioufreyt (2017 : 136) décrit comme « indissociable de l’énonciation d’une forme de relation sociale marquée par les phénomènes de domination ».
- 23 « It’s not political it’s pathetic your parents saved you. You’re successful man with a wonderful f (...)
- 24 « They did the best they could ».
34Le trope du « sauveur blanc », incarné par le personnage de Jack Pearson, est déployé sans ambiguïté par une extrême minorité des fans. Attaché·es à la dimension familiale de la série, ils·elles se font les relais d’un cadrage traditionnel, mais en décalage avec la majorité des échanges du corpus, se retrouvant ainsi en position d’isolement. Ces fans choisissent d’embrasser le discours hégémonique en le réinvestissant dans leurs propres prises de parole. Le commentaire suivant illustre le paroxysme de cette position à la fois oppositionnelle et hégémonique : « Ce n’est pas politique, c’est pathétique. Tes parents t’ont sauvé. Tu es [un] homme qui a réussi, tu as une famille formidable, tu devrais être reconnaissant »23 (6 janv. 2021). L’énoncé est rythmé par des phrases courtes, qui scandent des opinions tranchées et marquent l’engagement de l’énonciatrice. La forme passive du verbe « sauvé », placé au centre de l’énoncé, constitue le noyau de l’idéologie inhérente au trope du « sauveur blanc », en soulignant l’inaction supposée de l’enfant. Quant au renvoi de l’adjectif « reconnaissant » en fin d’énoncé, il met en évidence ce qui est attendu de Randall : la finalité de son expérience d’enfant « noir » adopté par une famille « blanche ». L’énoncé exprime une équation implicite, présentée comme une vérité immuable : l’adoption transraciale d’un enfant « noir » par une famille « blanche » conduit nécessairement à la réussite de cet enfant devenu adulte et, donc, à une obligation morale de gratitude. En creux, d’autres stratégies discursives viennent au secours d’une vision plus stéréotypée. C’est le cas de l’expression « Ils ont fait du mieux qu’ils ont pu »24 qui, par ses réitérations, devient une formule figée – reprise jusque dans les dialogues, tel le personnage de Kate lors de sa conversation avec Randall.
35Les contours de conflits de valeurs se dessinent au fil de l’analyse. En effet, la reconduction d’un cadrage dominant vient se heurter à certaines formes de résistances. Les fans ne s’affrontent pas à proprement parler – mais l’écumage des commentaires par les modérateurs·ices, en amont de mon relevé, ne me permet pas d’attester qu’il en a toujours été ainsi. Ce que j’observe, en revanche, relève plutôt d’une tendance à nourrir des discours parallèles, qui ne se confrontent jamais frontalement mais ne cessent pas d’exister pour autant. Le terme « con » ou « imbécile » (jerk) est utilisé pour qualifier le personnage de Randall, lorsqu’il en vient à défier l’ordre établi et à se saisir d’une forme d’empowerement, par un processus de libération de la parole visant à exprimer d’autres versions de l’expérience d’adopté·e transracial·e (Labarthe et Trainoir, 2019). Au sein d’une partie de la communauté – majoritairement afro-américaine, comme l’indiquent les photos de profil et l’usage d’emojis teintés –, cette dépréciation résonne, à la manière d’un écho d’une domination persistante, venant empêcher cette démarche libératrice. Par le recours à des reprises diaphoniques, les fans s’approprient l’usage du substantif « con » (jerk) pour réagir et dénoncer ce qu’ils identifient, d’une part, comme une dévalorisation systématique du personnage de Randall et, d’autre part, un symptôme du malaise persistant aux États-Unis dès lors que des problématiques en lien avec la « race » sont soulevées. Une contributrice évoque à plusieurs reprises ce phénomène et observe que cette posture de crispation à l’égard des questions raciales se manifeste au sein des différents communautés de fans dont elle est membre.
36La réitération des termes « mal à l’aise » (uncomfortable) ou inconfort « uncomfort » par les fans adoptant un regard critique sur cette posture est progressivement traduite, au fil des interactions, comme la démonstration d’un « désintérêt » pour l’autre et d’une volonté de maintenir une lecture hégémonique, sans considération pour les perspectives portées par celles·eux qui dénoncent les injustices et/ou inégalités. En se présentant à la fois comme « adoptée » et « psychothérapeute », une fan cherche à légitimer une lecture différenciée et critique des tentatives d’effacements de ce rapport de minoration :
- 25 « The portrayal of Randall on this show is very authentic. Adopted people (like myself) face a lot (...)
« La représentation de Randall dans cette série est très authentique. Les personnes adoptées (comme je le suis moi-même) sont confrontées à une vive colère, en particulier de la part de personnes non adoptées, dès qu’elles expriment un ressenti autre que de la reconnaissance. Et les personnes noires se heurtent à une forme de mise sous silence de la part des personnes blanches, mises mal à l’aise dès qu’elles sont confrontées aux questions de racisme »25 (13 janv. 2021).
37L’analyse de ce commentaire, ainsi que de ceux qui rejoignent ce courant de pensée, démontre d’abord le pouvoir d’identification suscité par le personnage de Randall et par son arc narratif. De plus, elle révèle l’affirmation de lectures différenciées, extradiégétiques, formulées en réponse et porteuse d’une visée transformatrice : celle d’un éveil des consciences et d’une remise en question des rapports de minoration.
- 26 « But as Randall told Kate earlier this season, he never felt comfortable talking to them about rac (...)
- 27 « I have no more to say to you. And I’m out ».
38Plusieurs procédés viennent contre-argumenter ces critiques du discours dominant. Une première stratégie consiste à discréditer le personnage de Randall, par exemple en l’infantilisant. Une seconde logique discursive repose sur la marginalisation de la question raciale : si certains commentaires dénoncent l’usage de « la carte raciale » (race card) dans la série comme un instrument du « politiquement correct » visant à lisser son propos, d’autres reprennent cette même expression pour rejeter l’argumentaire qu’elle sous-tend, en désignant parfois explicitement ses auteurs : « certains fans blancs » (« some white fans »). Une troisième stratégie, à première vue moins stéréotypante que le trope du « sauveur blanc », est l’adoption d’un discours marqué par une cécité aux privilèges – ici, de « race » – et imprégnés de l’idéologie « colorblind ». Par une forme d’universalisme, qui voudrait s’opposer à une catégorisation hiérarchique des individus fondée sur un critère socialement construit, désigné par le terme de « race ». En réalité, cette posture tend à dépolitiser les échanges en recourant à un procédé d’irénisation, qui peine à saisir les racines profondes des inégalités dénoncées. Sans s’y opposer explicitement, puisqu’elle se veut bienveillante, non-discriminatoire et égalitariste (et donc universaliste), l’idéologie « colourblind » entre en tension avec les lectures différenciées, souvent intersectionnelle, qui revendiquent la disparité des expériences vécues suivant que l’on appartienne à un groupe social construit, à un autre ou à plusieurs. La publication suivante illustre ce type d’interactions. Elle répond à un commentaire à tendance « colourblind » en réintroduisant la spécificité du vécu du personnage : « mais comme Randall l’a dit à Kate plus tôt cette saison, il ne s’est jamais senti à l’aise pour leur parler de questions raciales. Que cela plaise ou non, les personnes noires et les personnes blanches sont différentes. Pas meilleures, pas pires, juste différentes. Ne pas le reconnaître ne fait qu’aggraver les choses »26 (13 janv. 2021). Cependant, l’inflexibilité des positions contraires et un figement des opinions demeurent, conduisant, au-delà du conflit, à l’enlisement du dialogue. La prédominance d’une certaine position et la quasi-totale absence de rebonds conversationnels chez leurs opposants en témoignent. De rares interventions viennent clarifier ce sentiment : « Je n’ai plus rien à te dire. Et j’arrête »27 (28 oct. 2020). D’ailleurs, deux des trois communautés observées, dont l’une fait partie du corpus définitif, ont été soit archivées, soit suspendues après que les créateurs·ices ont été personnellement harcelés·es ou ont rapporté des abus devenus impossibles à modérer.
39En croisant l’analyse des représentations de l’adoption transraciale dans This is Us avec celle des discours produits par différentes communautés de fans, cet article met en lumière les dynamiques de politisation à l’œuvre. La série propose une mise en récit réflexive de l’adoption transraciale, qui s’éloigne des stéréotypes hérités des sitcoms des décennies précédentes en complexifiant les trajectoires identitaires du personnage de Randall et en exposant les tensions raciales qui traversent la société états-unienne. Ce travail de reconfiguration narrative s’incrit dans un contexte sociopolitique marqué par la visibilité accrue des mobilisations antiracistes et par une polarisation du débat public, dont la cinquième saison constitue un moment charnière.
40Toutefois, si la série met en scène un processus de reconnaissance et de réconciliation au sein de la sphère familiale, la réception collective observées dans les communautés de fans ne reproduit pas nécessairement cette dynamique de résolution. Au contraire, les échanges analysés révèlent la persistance de clivages interprétatifs et idéologiques, qui se manifestent dans des lectures dominantes, négociées ou oppositionnelles des représentations proposées. Loin de fonctionner comme de simples espaces de convivialités ou de partage d’attachement commun à un objet culturel, les groupes de fans apparaissent ainsi comme des arènes discursives où se rejouent les tensions sociales liés aux questions raciales, à l’idée de la colorblindness ou encore à la légitimité des discours portant sur les inégalités structurelles. Dans ce cadre, la politisation ne résulte pas uniquement de l’intention des scénaristes ou du contexte extradiégétique mobilisé par la série, mais du travail interprétatif effectué par les publics, qui réencodent les propositions narratives à partir de leurs propres expériences, positions sociales et cadre idéologiques.
- 28 Je remercie chaleureusement les correcteur·ices de cet article. Leur avis bienveillants et construc (...)
41L’étude28 met également en exergue la fragilité des communautés numériques lorsqu’elles sont confrontées à ces dynamiques de politisation. Pensés comme des espaces de discussion relativement protégés, ces communautés se révèlent traversées par des logiques de différenciation, de marginalisation ou de retrait discursif qui peuvent conduire à l’enlisement des échanges, voire l’éclatement du collectif. Enfin, cet article invite à replacer l’analyse des productions sérielles dans les transformations contemporaines du paysage médiatiques états-unien. This is Us a pu investir un créneau de grande écoute pour proposer une représentation nuancée de l’adoption transraciale, l’évolution récentes des rapports entre industries médiatiques, acteurs politiques et groupes économiques interroge la pérennité de telles propositions. Il demeure légitime de se demander dans quelle mesure des séries comparables pourraient aujourd’hui être produites et diffusées dans les mêmes conditions. Cette interrogation ouvre des perspectives de recherche sur les contraintes politiques, économiques et culturelles susceptibles de façonner, à l’avenir, les régimes de représentations des questions raciales dans les fictions états-uniennes.