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Échanges

Le savant et le populisme

Une pièce symbolique sur l’échiquier politique
The Scholar and Populism. A Symbolic Piece on the Political Stage
Martin Baloge et Nicolas Hubé
p. 277-296

Résumés

Les débats sur la pertinence du concept de « populisme » sont au cœur de cette contribution. En réponse aux articles rédigés par trois chercheurs à la suite du premier texte sur les limites du populisme comme outil classificatoire (Questions de communication, 48), nous approfondissons notre proposition théorique consistant à considérer le populisme comme un « bien symbolique », mobilisé dans des contextes particuliers, en fonction des positions occupées par les agents dans cet espace concurrentiel qu’est le champ politique. Nous réaffirmons en particulier la nécessité d’étudier le populisme pour ce qu’il est plutôt que pour ce qu’il pourrait ou devrait être, soulignant aussi les spécificités historiques et géographiques du terme et sa puissance mobilisatrice dans les projets de recherche internationaux qui participent de sa pérennisation malgré ses limites épistémologiques.

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Texte intégral

1« Que faire du concept de populisme ? », c’est à cette interrogation à laquelle nous tentions de répondre dans la livraison 46 de la revue Questions de communication (Baloge et Hubé, 2024) en pointant les limites épistémologiques du terme pour mieux l’abandonner, que nos collègues, Humberto Cucchetti (2025), Zsolt Boda (2025) et Federico Tarragoni (2025a) ont proposé trois réponses, complémentaires, riches et forcément critiques à l’égard de notre propos. Qu’ils en soient chaleureusement remerciés. Leur répondre n’est pas exercice facile sans nous répéter, ni entrer dans une confrontation stérile. Cependant, à l’issue de ces échanges, nous maintenons une lecture que nous avons appelé « agnostique et agonistique de la démocratie représentative » (Baloge et Hubé, 2024 : 194) ou – ce que H. Cucchetti (2025 : 141) nomme, non sans facétie dans son texte, « une espèce de nihilisme conceptuel ».

2Le point de départ délicat de notre article était d’essayer de positionner l’analyse du terme au sein du sous-champ analytique des populism studies que nous connaissons trop bien depuis nos premiers projets de recherche en 2013 (Baloge et Hubé, 2024 : note 1). Cet espace académique est un puits sans fonds de travaux, et relève pour partie d’une véritable « populist hype » éditoriale (Glynos et Mondon, 2016). Dans son dernier ouvrage, Marc Lazar (2025 : 28) effectue un comptage quelque peu vertigineux de cette production qui cumulerait 24 500 livres en anglais entre 1990 et 2023 et « 30 400 livres et articles en anglais consacrés au populisme ou l’évoquant » pour l’année 2022. La force de cette bibliométrie n’a évidemment rien d’explicative, mais devrait inviter à s’arrêter sur les concepts utilisés plutôt que de les reprendre inexorablement. L’espace offert par ces « Échanges » permet un temps de clarifier notre propos, et ce d’autant plus que la discussion « au-delà de l’Alma mater, concerne tout citoyen » (Fleury et Walter, 2025 : 136).

3Le populisme n’est pas tant une catégorie analytique qu’un sens commun partagé aussi bien par les chercheurs, les politiques que les observateurs de la vie politique. « Y voir clair face aux usages et mésusages d’une étiquette (valorisante ou non), d’une catégorie ou d’un concept (au rendement scientifique aléatoire) est difficile » (ibid.), surtout quand elle est entendue aussi bien comme le symptôme que comme la solution pour les démocraties, comme un risque de normaliser les partis d’extrême-droite (Collovald, 2004 ; Brown, Mondon et Winter, 2023) ou comme une chance de régénérer la « démocratie par le bas » (Tarragoni, 2019 et 2025b). Ces « Échanges » auront à tout le moins permis de clarifier les différentes idées reçues sur le populisme et sur son confusionnisme (Cucchetti, Dezé et Reungoat, 2021). Une réponse toute pragmatique pourrait être celle que défend Z. Boda (2025 : 168) : assumer les « faiblesses et les imprécisions conceptuelles du terme ». Car, après tout, si l’on raisonne avec Émile Durkheim (1895 : 18), pour décrire ces choses dont on traite, « les hommes n’ont pas attendu l’avènement de la science sociale pour se faire une idée sur le droit, de la morale, la famille, l’État, la société même, car ils ne pouvaient s’en passer pour vivre ». Z. Boda (2025 : 166) revendique son statut de « concept descriptif de niveau intermédiaire », en quelque sorte une middle range theory chère à Robert Merton (1949), utile à la fois pour décrire un phénomène à partir d’une accumulation critique et méthodique de données empiriques sur un phénomène, tout en ne cherchant pas à obtenir une description normative et systématique d’un phénomène. De la sorte, nous nous rejoignons avec Z. Boda et H. Cucchetti sur le fait que « plus qu’un phénomène autonome ou une idéologie politique, on peut affirmer que le populisme est avant tout une manifestation de la crise des institutions politiques, dont la propagation à presque l’ensemble des partis témoigne de la dimension systémique de cette crise » (Baloge et Hubé, 2024 : 210).

4Néanmoins, nous avons cherché à interroger « l’absence de questionnement critique et cette dimension fortement présentiste de la qualification » du populisme (Tarragoni, 2019 : 352), non pour y rétablir une pureté théorique peu opérante, mais pour saisir ce que l’usage de ce bien symbolique fait au champ politique. Face à la qualification limitante de notre travail en approche « communicationnelle » (Tarragoni, 2025a), qualificatif disqualifiant de l’analyse des processus politiques, nous réaffirmons ici ce que cette lecture critique de la communication apporte au contraire à la compréhension du fonctionnement réel des démocraties, cette « part prise par la communication dans le processus politique » (Chaffee, 1975). En effet, il nous semble que nous donnons une quadruple chance à l’examen épistémologique du populisme au prisme de la sociologie, de la science politique, de l’histoire et des sciences de l’information et de la communication. En d’autres termes, il s’agit de « porter le regard à la fois sur la diffusion des savoirs et la systématisation des outils professionnels de la communication politique, en plus de la complexité des chaînes d’interdépendance multiples qui relient aujourd’hui les différentes parties prenantes du processus politique » (Aldrin et Hubé, 2022 : 9). Les biens symboliques dépassent les seuls « coups de com’ » et les seuls discours. Ils participent pleinement au processus politique en ce sens qu’ils sont ce par quoi et ce pour quoi on lutte (Foucault, 1971 : 12) en cherchant à la fois la raréfaction de l’espace du dicible et/ou l’imposition d’une lecture située du politique.

Un « populist Zeitgeist » : la démocratie comme processus

« Cette étude révèle la nécessité de penser le lien entre communication politique et idéologie de manière contextuelle, de repérer comment ces -ismes – bien que fondés idéologiquement pour certains partis, mais ni de manière constante, ni de manière toujours normatives – servent d’enjeu symbolique mis en jeu dans le marché de la politique représentative » (Baloge et Hubé, 2024 : 209).

5Nous l’écrivions, l’approche critique du populisme se doit de tenir ensemble l’idéologie affichée et son contexte d’expression. C’est sans doute ce que révèle cette lecture d’un Zeitgeist populiste (Mudde, 2004 ; Boda, 2025). En effet, « si le charme du populisme opère, c’est qu’il répond dans certains contextes bien précis à une attente, à un besoin, une demande d’une partie de la population, celle qu’il désigne comme formant le Peuple, qui se montre réceptive à ses arguments, à ses agissements, à ses comportements » (Lazar, 2025 : 12). Ce contexte peut être facilement énoncé, même s’il renvoie au constat (lui aussi parfois normatif) d’une « crise de la représentation ». Cette crise s’exprime par une plus faible participation politique, une désaffiliation des allégeances politiques et syndicales, un double mécanisme de radicalisation des opinions et d’évitement du politique (Bail, 2023 ; Eliasoph, 2010), la plateformisation des partis (Gerbaudo, 2019 ; Greffet, 2022), etc. Cet « anti-élitisme populiste » (Blumler, 2016) se traduit par un appel exacerbé à la participation du public et à la réactivité dans des espaces polarisés. Il s’accompagne de changements dans la réception et le rapport au politique des citoyens. Dans un article, Hanspeter Kriesi (2025 : 24, traduit par nos soins) soulignait, – sans employer le terme de « bien symbolique », mais en parlant de « formule gagnante » –, que le recours au populisme était peut-être temporaire et dépendant de l’émergence de nouveaux acteurs politiques venant proposer de nouveaux clivages :

  • 1 « In the past, populism was a temporary phenomenon: it faded out with the improvement of the econom (...)

« Dans le passé, le populisme était un phénomène temporaire : il s’est dilué avec l’accroissement de l’économie. Pour différentes raisons, il semble redevenir un phénomène temporel contemporain. Étant donné son association avec l’émergence de nouveaux clivages, il est probable qu’il se dilue à mesure qu’il est intégré par des nouveaux partis dans un paysage politique reconfiguré »1.

6Enfin, le jeu de la polarisation politique et médiatique via les réseaux sociaux numériques, mais également sur différents supports (chaînes de télévision d’information en continu, radios, magazines), participe d’une forme d’autonomisation de sous-communautés politiques, due à la multiplication des formes de communication et des techniques pour des publics très segmentés, sujets à une exposition sélective d’informations, mettant en avant des identités précises, avec des agendas pluriels. Cette dimension participative, plus horizontale voire égalitaire des « partis digitaux » ou « partis plateformes » revitalise le militantisme au moment des campagnes, mais révèle aussi un déplacement de la norme démocratique (Aldrin et Hubé, 2022). La plateformisation permet soit de ramener des mouvements sociaux contestataires et les groupes d’intérêt vers les partis, soit de transformer des mouvements sociaux contestataires en partis. Le leader « populiste » n’est pas abstrait de cette transformation. « Par ses performances histrioniques, l’hyperleader compense l’absence d’une organisation forte et fiable », nous dit Paolo Gerbaudo (2019 : 37). Dès lors, il peut capitaliser sur cette nouvelle configuration politique et une nouvelle forme organisationnelle (Cervera-Marzal, 2021). Cet hyperleader s’entend comme un leader charismatique, « dont la tâche consiste à représenter le parti et ses membres dans la sphère médiatique », mais qui « se regarde lui-même dans le miroir tendu par la superbase et s’allie à elle » à l’occasion d’échanges permanents (Gerbaudo, 2022 : 52 et 41). Cet hyperleader n’est pas une condition suffisante pour le distinguer comme populiste.

7Plus généralement, en dépit de ce qu’elle devrait être, la démocratie est une « construction historique ; un agencement tout à fait singulier de relations sociales extrêmement compliquées qui produit la démocratie, les libertés et le pluralisme ainsi que les effets d’organisation et de régulation qu’ils peuvent engendrer » (Gaxie, 1994 : 903). La démocratie représentative évolue, se transforme et s’ajuste aux contextes sociaux et politiques. Si nous voulons comprendre comment s’établit la politique démocratique, comme le rappelle Joseph Schumpeter (1942 : 372), « il nous faut partir de la lutte concurrentielle pour le pouvoir et les emplois et réaliser que la fonction sociale [de la démocratie] est remplie, pour ainsi dire subsidiairement, dans le même sens où nous disons que la production est l’accessoire de la réalisation des profits ». Dit autrement, le principe de la démocratie représentative correspond bien à un espace public discursif où s’échange des idées et des concepts, où en principe, la participation passe par une large expressivité des opinions (Habermas, 1962). Mais cette démocratie dépend de l’agencement politique réel et contingent en lien avec les transformations structurelles du capitalisme et de l’ordre politique (Manin, 1995). La démocratie parlementaire est déjà bien loin, tout comme la démocratie des partis ou du public. Nous pouvons repérer une nouvelle forme de démocratie des publics qui se distingue des formes précédentes de gouvernement par

« la diversification des lieux, des modes et des supports d’expression d’une opinion publique qui se donne de moins en moins à voir au singulier […], où les agents traditionnels du jeu politique sont remis en cause, non pas uniquement dans leur rôle de représentants, mais dans leur légitimité à énoncer une vérité en politique » (Aldrin et Hubé, 2022 : 235).

8La démocratie des publics est une démocratie continue, où la confrontation des visions du monde n’attend plus les rendez-vous électoraux et « sature quotidiennement les divers marchés informationnels » (ibid.). La concurrence entre compétiteurs, observateurs ou analystes est toujours plus intense pour produire une vérité discursive sur le social. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre que le populisme « n’est pas la cause d’éventuels dysfonctionnements et d’imperfections – inévitables – de la démocratie, mais leur conséquence » (Lazar, 2025 : 16). Pour nous, il ne s’agit pas d’élargir le concept au point de repérer le populisme durant toutes « les phases de fortes crises et mutations économiques, technologiques et sociales » (ibid. : 58) au risque de perdre la qualification de ce Zeitgeist en comptabilisant, comme le fait M. Lazar, pas moins de 75 ans d’expériences populistes sur les 140 dernières années.

9Chercher à refonder « le rapport du populisme à la condition démocratique » (Tarragoni, 2025a : 186) par la quête de son fondement ontologiquement démocratique relève de ce « charme éternel de la philosophie […] dans le sentiment qu’elle procure de se mouvoir au-dessus des contingences et des aventures mineures d’une histoire anecdotique » (Bourdieu, 1983 : 49). Notre approche revendique une investigation de sciences sociales débouchant « sur des énoncés à caractère assertorique » (Gaxie, 1994 : 905) et non normatif, en observant le populisme dans ce qu’il dit de l’état de la compétition politique. Comme le rappelle Frederick G. Bailey (1969 : 145), « une façon de comprendre une structure politique consiste à analyser le processus par lequel s’opère l’adaptation constante entre celle-ci et son environnement ». Les valeurs sont toujours incarnées. « Cela permet de les préserver et de les renforcer. En effet, si elles ne sont pas constamment entretenues et ravivées, elles s’estompent » (ibid. : 21). Cette gestion des valeurs, qualifiées de « biens symboliques », est pragmatique et contextuelle. Elle n’est pas cynique même si elle peut être stratégique. Dans cette perspective, les agents du champ politique ne font que répondre pratiquement et, par tâtonnement, « à une urgence pratique en s’appuyant sur leur expérience sociale » (Gaxie, Lehingue, 1984 : 56). L’offre de ces biens est assurée par des professionnels de la politique qui vivent de autant qu’ils vivent pour la politique pour reprendre la lecture faite par Pierre Bourdieu des propos de Max Weber (Weber, 1919 ; Bourdieu, 2022 : 159). Comme nous l’indiquions déjà dans notre texte, le populisme « est la réappropriation par les compétiteurs, comme les observateurs de cette lecture de cette crise de la représentation pour en faire un enjeu de distinction sur le marché politique pour les premiers, sur le marché éditorial pour les seconds » (Baloge et Hubé, 2024 : 210).

10Les succès électoraux des populistes fonctionnent pour ces « montreurs de populisme » comme « des accélérateurs de croyance, ajoutant la cohérence des mots et la répétition des représentations aux influences nées des évolutions des structures sociales » (Neveu, 1994 : 145), mais n’en décrivent pas moins le phénomène et surtout le généralise par trop. De ce point de vue, la contribution d’H. Cucchetti nous semble très enrichissante, en ce qu’elle permet de recontextualiser sociologiquement, politiquement et historiquement, le populisme et ses origines latino-américaine, ce que nous faisions très peu dans notre texte initial. Sa critique quant au caractère franco-centré de notre analyse est ainsi tout à fait légitime. D’ailleurs, il nous semble que la principale acceptation théorique du terme « populisme » réside dans cet usage localisé, historicisé, non normatif et pour ainsi dire latino-américain, en lien avec le péronisme, que propose notre collègue (Cucchetti, 2025). Les idées politiques ayant pour principe de circuler, rien n’interdit à un concept forgé dans le contexte argentin par Ernest Laclau (2008) d’être adopté dans un contexte français, mais à condition d’en saisir toutes les distorsions et adaptations, et de pointer ce qu’il reste de ce signifiant, non pour y rechercher la forme pure et parfaite (Tarragoni, 2020 : 64).

Sens commun académique et recherche sous contrat

11« Déconstruire le sens commun médiatico-politique » (Tarragoni, 2025a : 186) est précisément le sens de l’approche agonistique que nous proposons, avec néanmoins cette différence de ne pas devenir un « montreur de populisme » dans un débat où il est complexe de trier les rôles des uns et des autres dans la construction intellectuelle du phénomène populiste. Dans ces « Échanges », un accord est partagé : la nécessité d’objectiver notre position réflexive quant au populisme. Mais il nous apparaît ici qu’il est moins heuristique de clarifier notre conception idéale de la démocratie – qui n’apporterait que peu de choses à l’analyse que nous en faisons –, mais plutôt de rappeler la place de notre contribution dans cette inflation éditoriale, et ce qu’elle nous dit des transformations de la recherche académique contemporaine. Dans le populisme, il y a une forme de fétichisme de la pensée commune à laquelle, nous, universitaires aux côtés des journalistes, politiques, analystes, etc. participons en tant que « professionnels du pouvoir symbolique » à dire et écrire le réel. Ce moment inflationniste est le fruit d’une recherche sous contrat qui « consiste à mettre le sens commun [du] côté [des sciences sociales] en s’appropriant les mots qui sont investis de valeur par tout le groupe parce qu’ils sont dépositaires de sa croyance » démocratique (Bourdieu, 2022 : 509). Z. Boda (2025 : 168) le dit bien quand il « reconnaît qu[‘il n’est] pas un observateur neutre : j’ai moi-même publié des travaux sur le populisme et j’ai dirigé un projet consortial H2020 sur ce thème ». Ajoutons : nous aussi ! Comme nous l’indiquions déjà en note de notre premier texte (Baloge et Hubé, 2024 : note 1), notre production s’inscrit dans la continuité d’une participation à trois projets collectifs européens (une action COST, un projet H2020 et un projet Horizon). Quitte à paraître ingrat, notre position critique a toujours été de garder à distance les attendus normatifs du commanditaire dans notre production académique en refusant de trancher la question de l’épure démocratique de cette critériologie populiste.

12Une analyse plus systématique serait à faire, mais on ne peut faire l’impasse de l’observation d’une circulation circulaire évidente entre observation de succès électoraux de partis labélisés comme populistes, production académique et financements de la recherche sous contrat. Cela a déjà été le cas pour le participative turn de l’Union européenne (UE) qui devait beaucoup à la coproduction d’un appareillage théorique très sophistiqué, échafaudé autour du lexique de la « qualité de la démocratie » (responsabilisation, efficience, transparence, participation) dont les visées évaluatives, normatives et prescriptives ont été ajustées aux « problèmes » de l’UE via les travaux des European studies, des contrats de recherche et de l’inflation éditoriale corrélative (Aldrin et Hubé, 2016 : 141-144). De la même façon, les travaux sur l’état de la compétition politique se sont effectués dans un contexte où la recherche a d’abord tenté de (dis)qualifier l’euroscepticisme comme menace sur la démocratie européenne (programmes-cadre FP6 et 7)2 avant d’y traquer le populisme (H2020 et Horizon). Non sans ironie, les mêmes auteurs centraux dans la littérature définissent et labellisent les mêmes partis et mouvements politiques – parfois au même moment – comme « eurosceptiques » (Kopecky et Mudde, 2002 ; Taggart, Szczerbiak, 2004 ; Szczerbiak et Taggart, 2008) et/ou « populistes » (Taggart, 2000 ; Mudde, 2004 ; Mudde et Rovira Kaltwasser, 2017 ; Rovira Kaltwasser et al., 2017). De manière intéressante, les mêmes auteurs peuvent avoir la même prudence sur l’usage flexible des concepts en distinguant un soft et un hard euroscepticism (Kopecky et Mudde, 2002 ; Taggart et Szczerbiak, 2004) et en analysant le populisme comme une idéologie-adverbiale qui ne se suffit pas à elle-même (Mudde et Rovira Kaltwasser, 2017). Par triangulation des concepts et des partis, ils articulent euroscepticisme et partis anti-establishment en regrettant que « l’association entre partis anti-establishment et euroscepticisme soit généralement développée sous l’angle du populisme. Néanmoins, il n’y a pas de travaux substantiels sur le sujet » (Szczerbiak et Taggart, 2024 : 1174). Cela permet de préserver la façade de certains partis (dont le parti présidentiel français En Marche) qualifiés d’anti-establishment mais europhiles… c’est-à-dire sans sombrer dans l’infamie quasi antidémocratique d’être populiste ou eurosceptique. Il ne s’agit pas ici de dénier les apports de l’ensemble de ces travaux des European studies ou des populism studies à la compréhension des transformations politiques contemporaines, mais dans l’un comme dans l’autre, ces travaux ne permettent pas toujours de sortir « de la confusion entre l’analyse académique et prise de position politique dans les débats du quotidien » (Boda, 2025 : 167).

Cachez ce bien que nous ne saurions voir…

« Le populisme doit être considéré comme un bien offert à la compétition politique : il ne peut être compris seul, ni comme une idéologie, ni comme un outil stratégique, ni comme l’affirmation d’un·e seul·e homme ou femme providentiel·le. Indéniablement, il est un peu des trois, mais avant tout une ressource, souvent difficilement mobilisable, pour des acteurs en lutte qui y voient un moyen de se démarquer de leurs adversaires » (Baloge et Hubé, 2024 : 194).

13Ce flou conceptuel renforce notre lecture en termes de biens symboliques de la compétition politique. En adoptant cette définition, il s’agit de tenter de sortir d’une utilisation classificatoire du terme, en fonction du degré de démocratisme, de promesse ou de risque pour la société. Cependant, Z. Boda rappelle qu’il « semble difficile de dissocier le discours sur le populisme de cette question fondamentale » de l’ancrage démocratique desdits populistes (Boda, 2025 : 166). Qu’il nous soit donné ici l’occasion de revenir sur notre propos. L’approche épistémologique pourrait se décliner comme étant constructiviste, structurelle et critique des processus sociaux, ici politiques. Prise ainsi, comme nous l’avons déjà dit plus haut, la démocratie représentative est elle-même l’objet un processus transformatif, pour lequel l’approche idéelle permet de mesurer des écarts à la norme – ce qui constitue sans doute des apports de connaissance à la philosophie morale et politique –, mais qui n’apporte pas de connaissances sur le fonctionnement concret et situé de la compétition politique contemporaine. De ce fait, qualifier un parti ou un leader de populiste n’apporte pas grand-chose à l’explicitation du succès, de l’échec ou de l’adoption d’une telle formule politique dans un contexte particulier. En nous focalisant sur les biens symboliques, c’est-à-dire en poursuivant l’analogie économique de la compétition politique, il s’agit au contraire d’interroger le fonctionnement des démocraties représentatives en partant des transactions politiques et du travail de courtage des intérêts, en comprenant dans cette économie symbolique quels sont les enjeux en jeu.

  • 3 Cette discussion est étonnamment similaire aux reproches faits par la philosophie à la sociologie p (...)

14Nous sommes accusés « au fond, et vulgairement, [de réduire notre analyse à] une série de “coups de com” hautement distinctifs » (Tarragoni, 2025a : 174). Hélas, ce n’est pas ce que nous écrivons. Rappelons que les partis et acteurs en compétition sont des construits historiques autour de clivages et faits d’une histoire incorporée de luttes, de représentation et de portage d’intérêts sociaux3. Mais ils s’ajustent en permanence autour « d’un système d’écarts » par rapport « à ce que sont et professent leurs concurrents » (Bourdieu, 2021 : 161) au sein du même champ politique. Aujourd’hui, et nous l’avons rappelé avec l’arrivée des partis plateformes et du fait de l’allongement des chaînes d’interdépendance communicationnelle, il est évident qu’une dimension stratégiste et communicationnelle peut entrer en jeu, pilotée par sondages ou études de marché, mais il s’agit là d’une arme parmi d’autres dans la compétition politique. Plus fondamentalement, la lutte des représentations mise en jeu dans la compétition politique est une relation de lutte entre un signifiant et un signifié,

« entre des représentants donnant une représentation et des agents, des actions et des situations représentés. La concordance [entre signifiant et signifié] résulte sans doute moins de la recherche consciente de l’ajustement [et pas non plus de coups de com’, NDA] à la demande de la clientèle ou de la contrainte mécanique exercée par des pressions externes que de l’homologie entre la structure du théâtre politique et la structure du monde représenté » (ibid. : 158).

15Cet ajustement est loin d’être cynique car il est porté par des acteurs politiques qui doivent tout au champ politique et/ou bureaucratique. La mise en circulation de biens symboliques est loin d’être un calcul, mais plutôt la rencontre entre deux univers de référence – offre et compétition politiques d’un côté, et demande électorale de l’autre.

16Sans risque, on peut avancer que le « moment populiste » est lié à cet abaissement des signifiants et la crise des sens politiques, et surtout la difficulté de son courtage. De ce point de vue, la crise des Gilets Jaunes (2019) est intéressante à observer. Véritable mot d’ordre « populiste », les activistes de ce mouvement clamaient « nous sommes le peuple ». Pour F. Tarragoni (2019 : 356 et 358), leurs « idées [les] rapprochent du néopopulisme latino-américain, avec ses conseils communaux et ses comités participatifs de quartier », mais un populisme terni par « le miroir aux alouettes ou la caisse de résonance du nationalisme xénophobe ». Bref, un populisme non acceptable parce que pas assez à gauche. En revanche, pour M. Lazar (2025 : 211-212), il s’agissait d’un « populisme sociétal. [Ils étaient] démocrates, profondément démocrates, mais n’étaient guère enclins à assimiler les principes du libéralisme ». En somme, trop nationalistes pour l’un, pas assez libéraux pour l’autre. En somme, populistes, mais pas assez… surtout, devrait-on dire, refusant le principe de la représentation et du courtage de leurs intérêts. Public de sans-voix, le mouvement n’a pas été porté, construit ni représenté dans l’espace politique (Ferron, Née et Oger, 2022), ce qui le distingue fortement des mouvements des places (de Podemos à Nuits debouts ou Occupy ; Castaño, 2018 ; Guionnet et Wievorka, 2021).

17Parler du populisme comme d’un bien symbolique mis en circulation est une manière de rappeler tout le travail de courtage des intérêts entrepris par les compétiteurs politiques, et des luttes autour des (di)visions du monde social, faites de légitimation et disqualification des adversaires par l’ensemble des entrepreneurs en représentations politiques (politiques, journalistes, sondeurs, communicants, think-tanks, universitaires). Bien plus qu’une opération de communication, « le politicien averti est celui qui parvient à maîtriser pratiquement le sens objectif et l’effet social de ses prises de position grâce à la maîtrise qu’il possède de l’espace des prises de position actuelles et surtout potentielles » (Bourdieu, 2022 : 153). L’espace des prises de position repose sur un sens pratique qui permet d’éviter les faux-pas et/ou les prises de position compromettantes… ou, au contraire, de pratiquer l’art du placement mesuré par la provocation et les excès – comme peuvent le faire Jean-Luc Mélenchon, fondateur du parti La France insoumise (LFI), ou Jean-Marie Le Pen, fondateur du parti le Front national (FN), et l’homme d’affaires Bernard Tapie (1943-2021) avant lui. C’est déjà ce que nous écrivons à l’appui des observations fines de Manuel Cervera-Marzal (2021 : 16) : « Quand la situation l’exige, [les leaders] mettent de l’eau dans leur vin populiste afin de revenir à un discours de gauche plus classique ». C’est aussi ce que traduisent les extraits d’entretien avec l’un des responsables de la campagne d’Emmanuel Macron quant à son « sens du placement » dans le jeu de la campagne populiste de 2017.

18Indéniablement, pour comprendre une prise de position politique,

« il est au moins aussi important de connaître l’univers des prises de position concurremment proposées par le champ que les demandes des laïcs dont les responsables de ces prises de position sont les mandataires déclarés (“la base”) : une prise de position, le mot le dit à merveille, est un acte qui ne prend son sens que relationnellement, dans et par la différence, l’écart distinctif » (Bourdieu, 2021 : 152-153).

19Mais ce sens pratique est d’abord le fait d’acteurs sociaux engagés dans la conquête de positions de pouvoir et dont la possession permet de « tenir ceux qui les tiennent » (ibid. : 157). Les acteurs s’engagent et engagent avec eux leurs habitus et habilités à maîtriser « des prises de position à la fois distinctives et (approximativement) ajustées, entre elles aux intérêts internes à l’entreprise et aux intérêts externes pris en charge par l’entreprise » (Gaxie et Lehingue, 1984 : 61).

20Plus généralement, l’entrée dans la politique institutionnelle et surtout son maintien passe par l’acquisition et la maîtrise des règles du jeu. C’est ce qui distingue l’échec du poujadisme en politique (Collovald, 1989) du succès du premier groupe FN à l’Assemblée nationale en 1986 (Birenbaum, 1992) et la professionnalisation du Parti communiste français (PCF) au cours du xxe siècle (Gaxie, 1980). Pour le mouvement poujade, aucuns des codes (ni argumentatifs, ni de procédures parlementaires) ne sont maîtrisées, fautes de capitaux scolaires ou professionnels directs (de juristes et d’universitaires, par exemple, comme dans le groupe FN) à l’inverse du groupe communiste avec ses cadres fonctionnaires ou formés dans les écoles du parti ou du syndicalisme cégétiste (issu de la Confédération générale du travail [CGT]). Fonctionnant hors-champs, le groupe poujadiste a pu être mis hors-jeu par l’ensemble de ses adversaires à l’Assemblée (Collovald, 1989).

L’empirisme irréductible

21Notre critique du populisme ne repose pas sur « un point de vue [particulier] sur ce que la démocratie devrait être » (Tarragoni, 2025a : 179). D’une part, nous ne partons pas d’une conception préalablement définie de ce que devrait être la démocratie pour critiquer les limites conceptuelles et classificatoires du terme. Pas plus que nous limitons « la démocratie à la simple compétition partisane » (ibid.) pour pointer les faiblesses du concept. Nous partons de ce qu’est la démocratie et de la façon dont les acteurs politiques, citoyens, médiatiques, font vivre la démocratie représentative. Ici réside semble-t-il un point d’achoppement entre notre approche agnostique – mais qui très modestement n’est que l’application des principes édictés par Max Weber ou Gaston Bachelard – et l’approche normative assumée de F. Tarragoni. Citant Giovanni Sartori (1993, Democrazia, cosa è, Milan, Ed. Rizzoli, 2007 : 12) pour qui « un système démocratique est objectivé par une déontologie démocratique, et ce que la démocratie est ne peut pas être disjoint de ce que la démocratie devrait être », notre collègue nous reproche en quelque sorte de ne pas avoir fait le travail d’auto-analyse de nos propres conceptions de la démocratie qui nous pousseraient à penser son incompatibilité avec le populisme, en adoptant un point de vue instrumental, politicien et normatif de la démocratie représentative. Précisons d’abord que la citation de G. Sartori, appliquée au chercheur, nous paraît contestable dès lors que l’on étudie la démocratie avec les outils de la sociologie politique. Faisons un parallèle et remplaçons l’étude de la démocratie par celle des pratiques de vote. Tout chercheur s’appuyant sur un travail de terrain rigoureux a déjà eu à réaliser des entretiens avec des enquêtés dont les pratiques de vote reposent sur des valeurs racistes ou xénophobes pouvant heurter les croyances politiques dudit chercheur. Pourtant, aucun chercheur sérieux ne viendrait analyser ces pratiques de votes recueillies au prisme de ce qu’elles devraient être selon ses propres normes politiques (Faury, 2024). D’ailleurs, une telle approche, en sociologie politique, ne passerait pas le cap d’une évaluation scientifique dans les revues disciplinairement reconnues. En quoi ce principe élémentaire de la méthodologie des sciences sociales ne s’appliquerait pas à la démocratie représentative ? En quoi serait-il impossible d’étudier la démocratie de manière inductive, sur le terrain, pour dire ce qu’elle est aux yeux des acteurs sans avoir à se prononcer sur ce qu’elle devrait être et qui n’intéressait au final, dans une approche intellectualisante, que des (très) petits cercles militants ou universitaires ?

22Selon F. Tarragoni (2025a : 6) en affirmant étudier la démocratie de manière neutre et objective, nous tomberions dans le piège du « positivisme qui conduit à dépolitiser les choix épistémiques de construction du politique ». Daniel Gaxie (1994 : 910) avait déjà répondu à cette critique en 1994 en précisant que

« si ceux qui ironisent volontiers sur le positivisme avaient la moindre expérience du travail empirique, ils comprendraient que les faits sont effectivement construits à partir d’une problématique implicite ou explicite, mais une fois mis au jour on ne peut pas leur faire dire n’importe quoi. […] De ce point de vue, on ne peut mettre sur le même plan des opinions et des propositions fondées sur des enquêtes précises ».

23Notre vision de la démocratie n’est ni instrumentale ni politicienne, ce sont les pratiques des hommes et femmes politiques que nous étudions qui peuvent laisser penser que l’usage du populisme relève de formes de stratégies – plus que du cynisme ou de l’instrumentalisation comme nous le précisions précédemment – contextuelles, épisodiques et déterminées par l’état du marché politique et la sociologie de ses agents. Que F. Tarragoni se rassure, si nos femmes et hommes politiques développaient et mettaient en œuvre un usage émancipateur, inclusif et participatif du populisme, nous n’aurions aucune difficulté ni réticence à adopter cette « vision » du populisme, certainement que cela nous réjouirait également. Mais nous n’étudions pas le conditionnel, nos préférences politiques n’ont pour ainsi dire aucun intérêt et cette vision n’existe pas, pour l’instant du moins, ailleurs que dans l’esprit des théoriciens du populisme.

24Comme le montre très bien H. Cucchetti (2025 : 147) grâce à de passionnants extraits d’entretien réalisés avec Bernard Pignerol (membre de la gauche socialiste), l’adoption par J.-L. Mélenchon du populisme correspond plus à la rencontre dans un moment de reconstruction idéologique, entre une offre théorique sud-américaine et une demande programmatique française qu’à une véritable adoption du concept tel qu’il a été forgé par E. Laclau : « Force est de constater que, du moins dans ce discours, sa compréhension de la proposition populiste de E. Laclau est approximative et ne fait aucune référence concrète à l’appareil conceptuel de l’Argentin ». Autrement dit, dans le prolongement des propos de notre collègue, on peut dire que le populisme de gauche, mélenchoniste, ne correspond ni à un usage conceptuel rigoureux permettant de penser le populisme comme projet politique, ni à l’idéologie sud-américaine où le terme a vu le jour intellectuellement et politiquement. Le populisme à la française, de gauche, est ici un objet malléable plus proche selon nous d’un bien symbolique que d’une idéologie structurée reprenant les principes de ses fondateurs. Précisons que, comme le souligne H. Cucchetti (ibid. : 154), en France, la rhétorique – le terme est peut-être plus adapté que celui d’« idéologie » – populiste ne prend pas, y compris au sein de LFI et de son électorat puisque, comme l’écrit fort justement notre collègue, « outre les discours et les déclarations de quelques responsables Insoumis, les influences concrètes n’agissent que sur une frange militante et intellectuelle réduite ».

25À titre d’exemple, selon nos recherches (Baloge et Hubé, 2024 : note 1), l’institut La Boétie, fondé en 2019 par B. Pignerol, n’a consacré aucune de ses 54 publications disponibles en archives au populisme. Le terme ne fait pas l’objet d’un travail conceptuel et n’est pas mis en avant dans le programme de 2022. Il semble être ainsi passé de mode en 2026 au sein de la gauche française, là où les catégories idéologiques classiques (écologiste, communiste, social-démocratie, extrême gauche, etc.) résistent. Finalement, et F. Tarragonni (2025a : 6) le souligne lui-même, la matrice populiste est aujourd’hui principalement mobilisée à l’extrême droite :

« De nombreux leaders d’extrême droite, comme Jair Bolsonaro (Brésil), Javier Gerardo Milei (Argentine), Donald J. Trump (États-Unis), Viktor Orbán (Hongrie) ou Giorgia Meloni (Italie) continuent de gouverner en prétendant éliminer l’establishment politique dont ils font désormais partie, et rendre la démocratie au peuple dont ils n’ont jamais fait partie : comment l’expliquer ? Loin de se démonétiser, le recours au bien symbolique “populisme” semble même s’accroître une fois au pouvoir, en augmentant la légitimité politique de celui qui en (ab)use ».

26Pourtant, selon les travaux précédents de F. Tarragoni (2019 et 2020), aucun de ces dirigeants n’est populiste, puisque le seul populiste émancipateur et populaire doit être de gauche. F. Tarragoni rejoint ici les conclusions d’Alex Yates et Aurélien Mondon (2026) pour qui le populisme d’extrême droite n’est pas le populisme chimiquement pur pensé par E. Laclau ou Chantal Mouffe. Nous nous retrouvons alors face au chat populiste de Schrödinger : suivant ce raisonnement, ces dirigeants seraient à la fois populistes et non populistes. Soulignons d’abord que ces dirigeants politiques se voient assigner l’étiquette politique de populiste par leurs adversaires ou les commentateurs plus qu’ils ne la revendiquent. Généralement, le populisme est mobilisé avec un très faible niveau de conceptualisation par les adversaires et il ne résiste pas à l’examen de sa validité sociologique, puisque ces représentants ne sont pas représentatifs du peuple et ne gouvernent pas avec lui. Deuxièmement, en 2026, quels sont les partis de gauche qui se revendiquent encore populistes et mettent en œuvre cette idéologie ? Comme le montrent plusieurs travaux récents : LFI, bien que mettant en avant une forte distance à l’égard de l’oligarchie politique, du fonctionnement partisan traditionnel et de la présence dans ses rangs de personnes issues de minorités, est avant tout un parti comme un autre dont les élu·es ont des propriétés sociales et surtout des cursus honorum, politiques pour leur très grande majorité similaires aux autres partis politiques de gauche, parti socialiste compris (Cervera-Marzal, 2022 ; Lefebvre et Michon, 2025). En Grande-Bretagne, Jeremy Corbyn a pu être qualifié de populiste par ses adversaires, mais, comme le montre David Jeffery (2021), le leader de l’aile gauche du parti travailliste ne peut pas être qualifié comme tel dans une conception substantive du populisme, son usage relevant davantage d’un style… ou d’un bien symbolique pour le dire autrement. En Allemagne, aucun parti ne se revendique ni n’applique les principes du populisme laclausien ou mouffien. L’Altenativ für Deutschland (AfD [Alternative pour l’Allemagne]) et Die Linke (La Gauche) sont souvent présentés comme tels par leurs adversaires ou certains journalistes, catégorie reprise sans réelle distance critique dans certains travaux universitaires qui cherchent des indicateurs populistes dans les programmes ou les discours des dirigeants des deux partis (Karavasilis, 2024 ; Siefken, 2025), conduisant souvent à retomber dans le confusionnisme théorique du populisme de gauche versus populisme de droite.

27Les populistes seraient donc partout, dans la presse, en politique, dans les populism studies, mais empiriquement nulle part, si ce n’est à l’état de projet à réaliser. Le populisme à la française, fécond dans la théorie philosophique, se heurte alors au mur de la sociologie et ne peut donc pas être pensé comme un fait social, au sens durkheimien, entendu comme une « manière de faire, fixée ou non, susceptible d’exercer sur l’individu une contrainte extérieure ; ou bien encore, qui est générale dans l’étendue d’une société donnée tout en ayant une existence propre, indépendante de ses manifestations individuelles » (Durkheim, 1895 : 14). Cela ne signifie pas que le populisme, entendu comme un bien symbolique et non pas comme une catégorie analytique ou une idéologie appliquée, ne produit pas d’effets, observables empiriquement. Il oblige les agents du champ politique, selon leur position et de leurs capitaux, à se justifier, à lutter pour ou contre cette étiquette qui leur est accolée, à se défendre, à se distinguer ou encore à jouer avec et contre la violence symbolique que ce bien véhicule.

Conclusion

28Au terme de cet article, il nous apparaît que le populisme est, pour nous, chercheurs en sciences sociales, un objet pluriel. Il serait certainement plus pertinent de parler « des populismes » en sciences sociales. Nous en avons identifié trois. Un populisme mainstream, classificateur, découlant des travaux classiques de Cas Mudde et Cristóbal Rovira Kaltwasser (2017), faible conceptuellement car conduisant à des formes de confusionnisme, mélangeant des réalités politiques, idéologiques et sociologiques extrêmement disparates, mais très rentables académiquement et politiquement, alimentées par des appels à projets internationaux indispensables à la survie de la recherche dans un contexte d’austérité des budgets alloués à cette dernière. Aucun de nos collègues ne s’inscrit directement dans ce premier courant. Précisons qu’en ayant travaillé sur le populisme dans le cadre du projet européen H2020 DEMOS (2013-2022), nous avons mis les mains dans ce cambouis academico-populiste, ou critériologique pour parler plus convenablement, en cherchant à objectiver le « populisme » de J.-L. Mélenchon et Marine Le Pen (fondatrice du parti le Rassemblement national) par des indicateurs conçus en s’appuyant sur ces définitions « classiques » du populisme. Ce type de recherche, enrichissante au contact des collègues européens, débouche néanmoins sur une forme d’impasse théorique : les populismes de gauche et de droite français sont peu comparables et leur union sous l’appellation « populiste » fragilise la compréhension du phénomène lui-même, en déclinant à l’infini les variétés du populisme. C’est pourquoi nous militions pour un retour aux catégories historiques et idéologiques des partis français permettant de mieux penser les clivages partisans : extrême-droite et gauche, nationaliste, souverainiste, éco-socialiste, anticapitaliste, etc. Vient ensuite une deuxième approche, incarnée par F. Tarragoni, philosophico-normative, conceptuelle, historicisée, performative, prophétique, de gauche, utile dans le combat politique, mais empiriquement introuvable à l’heure actuelle en France comme dans une grande partie du continent européen et qui pose la question des limites de l’interdisciplinarité entre les sciences sociales et la philosophie. Enfin, une troisième approche que nous portons au moins avec H. Cucchetti, attentive aux conditions sociales et politiques de la mobilisation du populisme, où celui-ci n’est pas analysé comme une menace ou une espérance, mais comme une ressource mobilisée par les agents dans l’économie symbolique des échanges politiques, inductive, partant des pratiques des individus plutôt que d’une définition pouvant être trop générale et donc systématisante (comme dans le premier populisme) ou trop rigide et donc introuvable (comme dans le deuxième).

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Notes

1 « In the past, populism was a temporary phenomenon: it faded out with the improvement of the economy. For different reasons, it is likely to be a temporary phenomenon once again. Given its association with the emergence of the new cleavage, it is likely to fade away as the new challenger parties become an integral part of the reconfigured party systems ».

2 Accès : https://eur-lex.europa.eu/FR/legal-content/summary/seventh-framework-programme-2007-to-2013.html?fromSummary=20 (consulté le 5 mai 2026).

3 Cette discussion est étonnamment similaire aux reproches faits par la philosophie à la sociologie politique autour de la démocratie représentative dans la Revue française de science politique en 1994. À bien des égards, nous pouvons pleinement endosser la réponse formulée par D. Gaxie (1994) à son détracteur.

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Pour citer cet article

Référence papier

Martin Baloge et Nicolas Hubé, « Le savant et le populisme »Questions de communication, 49 | 2026, 277-296.

Référence électronique

Martin Baloge et Nicolas Hubé, « Le savant et le populisme »Questions de communication [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 11 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/43695 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ebv

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Auteurs

Martin Baloge

Muse, Université catholique de Lille, F-59800 Lille, France
martin.baloge[at]univ-catholille.fr

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    Getting rid of populism?
    Why one political competition good cannot be used as an analytical tool
    Paru dans Questions de communication, 46 | 2024

Nicolas Hubé

Crem, Université de Lorraine, F-57000 Metz, France
nicolas.hube[at]univ-lorraine.fr

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