- 1 Autrement dit, C. Birchall et P. Knight estiment que l’émergence d’internet ne se traduit pas néces (...)
1Internet inaugure-t-il un « âge d’or » du complotisme ? Si la communauté scientifique s’accorde sur la recrudescence des théories complotistes depuis l’apparition des espaces socionumériques, elle diverge sur les causes de ce phénomène (Mahl, Schäfer et Zeng, 2022). Cet antagonisme peut être résumé par une seconde interrogation : la diffusion renforcée du complotisme ne traduit-elle pas avant tout un essor de la publication de contenu complotiste ? Il s’agit d’une nuance soulevée par Clare Birchall et Peter Knight (2022), lesquels assimilent cette recrudescence à l’avènement d’une mobilisation d’utilisateurs permise par la démocratisation des outils de production de contenu transmédiatique1. Cette hypothèse semble trouver confirmation à l’aune de la pandémie de Covid-19, dès lors que son déclenchement coïncide avec l’apparition de nombreux comptes, chaînes et sites à l’origine d’une publication massive de contenu complotiste (Zeng, Schäfer et Oliveira, 2022). De cet ensemble se singularise la présence de Q et des Anons : la relation qu’ils partagent signale l’amorce de plusieurs renouvellements dans la production du complotisme sur les espaces socionumériques.
2En effet, cette relation dénote le rassemblement d’utilisateurs au sein d’une communauté participative et hiérarchisée, comme en témoignent leur amplification et leur interprétation collectives de théories complotistes élaborées sur le forum 4chan (Marwick et Partin, 2022). C’est aussi ce que souligne l’application de pratiques discursives vouées à s’arroger une autorité symbolique supérieure, ce à quoi parviennent un meneur Q et une poignée de ses subordonnés Anons. En témoignent les messages publiés par Q : ils se présentent comme des révélations émanant d’un lanceur d’alerte supposément proche des plus hautes sphères de l’administration Trump, dans un style cryptique, avant d’être discutés par des Anons qui cherchent, à leur tour, à en proposer l’interprétation la plus convaincante. Force est de constater que cette occurrence scelle l’union entre performance et complotisme, dans la mesure où ces pratiques s’apparentent à des stratégies de mise en scène, telles qu'il est possible d'en retrouver chez les influenceurs classiques. À cela s’ajoute une transnationalisation des rapports hiérarchiques structurant la production éditoriale de cette communauté complotiste, laquelle précipite toutefois son morcellement multiplateforme. En témoigne l’apparition de nombreux influenceurs Anons européens, attelés à la traduction et à la vulgarisation des théories issues de 4chan sur des plateformes traditionnelles et alternatives (Labbé et al., 2020). De cette production de contenu transmédiatique transparaît ainsi l’investissement de nombreux espaces socionumériques et la formation diffuse de multiples communautés d’abonnés.
- 2 Alex Jones est un entrepreneur médiatique américain, connu pour la production de contenus complotis (...)
3Bien que ces développements suscitent un intérêt académique croissant pour les communautés d’Anons, les travaux centrés sur les rapports hiérarchiques induits par leur production de contenu transmédiatique, a fortiori au sein des communautés européennes, demeurent rares et incomplets. Ce constat révèle une seconde ambivalence de la littérature consacrée au complotisme numérique : elle pâtit d’un cloisonnement entre approches qualitative et quantitative. Certes, plusieurs études quantitatives computationnelles – c’est-à-dire fondées sur la collecte et l’analyse statistique de données publiées en ligne – sont parvenues à identifier les membres les plus influents des communautés transnationales d’Anons sur diverses plateformes (Papasavva et al., 2021). Néanmoins, des conclusions globalisantes se dégagent de ces résultats, résultant du traitement des larges amas de publications collectées. Précisons que ces études sont réalisées sur des jeux de données uniplateformes et omettent de considérer de potentielles stratégies de publication multiplateformes. Pourtant, celles-ci sont déjà recensées au sein de quelques études ethnographiques consacrées à l’influenceur complotiste Alex Jones2 (Hyzen et Van den Bulck, 2019). Cette seconde catégorie de travaux qualitatifs souffre d’apports limités provoqués – outre son bornage à un seul influenceur anglophone – par l’absence d’outils computationnels. En conséquence, il est impossible de confronter les conclusions formulées à une collecte de données capable de restituer l’ampleur de la production transmédiatique étudiée. Seule une contribution tente à ce jour de résoudre ces lacunes, au moyen de la fusion d’outils computationnels avec une observation qualitative et statistiquement étayée d’influenceurs Anons italophones sur Twitter et Telegram (Pasquetto et al., 2022). Cependant, ses conclusions admettent que son analyse est inachevée, faute de tenir compte des autres plateformes mobilisées et du rôle que jouent les trajectoires biographiques dans les pratiques propres à chaque influenceur complotiste.
4Dès lors que la compréhension du complotisme numérique semble entravée par l’absence de recherches multidisciplinaires centrées sur ses producteurs de contenu, la présente étude associe méthodes quantitatives et qualitatives à l’usage d’outils computationnels en vue d’esquisser trois idéaux-types d’influenceurs, voire collectifs d’influenceurs, Anons européens. Sa première partie s’ouvre sur une conceptualisation du complotisme numérique dans la relation que partagent Q et les Anons. S’ensuit une présentation du cadre méthodologique : il vise à répondre aux difficultés posées par un terrain numérique où les enquêtés refusent tout entretien et requièrent une ethnographie en ligne computationnelle et distante. Son versant computationnel conditionne une délimitation des communautés européennes d’Anons, au sein desquelles trois influenceurs – Qlobal-Change, C.S. et Les DéQodeurs – sont sélectionnés et leurs productions multiplateformes extraites. Son versant ethnographique distant se fonde sur une observation non participante, vouée à déceler les pratiques et les formes d’instrumentalisation des dispositifs sociotechniques mises en œuvre dans la production transmédiatique et multiplateforme des influenceurs choisis. Si des stratégies similaires unissent ces trois cas, l’étude vise à montrer que ces dernières, lors du déploiement desdites pratiques, révèlent des différences singulières liées à la mise en scène privilégiée. Par ailleurs, les résultats sont nuancés par l’exploitation de mesures quantitatives et de graphiques, ainsi que d’une reconstitution partielle de leurs trajectoires individuelles. Autrement dit, cette contribution se détourne de l’analyse fine des contenus narratifs, afin de se concentrer sur une comparaison des pratiques déployées dans la production éditoriale des influenceurs Anons européens.
5Bien qu’il soit impossible de dresser un panorama succinct des travaux sur le complotisme, aucune étude s’en emparant ne peut se dérober à le situer au sein du champ académique. Cela tient à son utilisation en tant que « labellisation infamante » (Taïeb, 2010) : le terme se voit instrumentalisé afin de disqualifier des discours contestataires perçus comme déviants. Vient ensuite la coexistence nébuleuse de vocables concurrents, tels que le conspirationnisme ou encore les fantasmagories de complot (Soteras, 2018 ; Wu Ming 1, 2022). Du reste, sa conceptualisation se révèle tributaire de nombreuses disciplines issues des sciences sociales, dont certaines adoptent des positions controversées héritées des travaux pionniers de Karl Popper (1963) et Richard Hofstadter (1965). C’est ce que soulignent les critiques à l’encontre des approches psychologiques et cognitives, accusées de substituer aux facteurs sociologiques une lecture pathologique et stigmatisante (Boullier, Kotras et Siles, 2021). Ces deux approches paraissent de facto associer un « technodéterminisme complotiste » à l’usage des espaces sociaux numériques, puisque ces derniers se trouvent essentialisés – comme le précise Pierre France (2019) – en vecteurs néfastes dans lesquels les utilisateurs seraient incapables de « résister » aux contenus complotistes en circulation.
- 3 Cette distinction entre les notions « complotisme » et « conspirationnisme » – ou encore « fantasme (...)
6La contribution envisage le complotisme3 au départ de l’approche socioculturelle telle que développée par Stef Aupers (2020), lequel conçoit les théories complotistes – dans une perspective non normative – comme des productions transmédiatiques prolongeant un processus interprétatif « instable et ouvert » (ibid. : 469). En d’autres termes, le complotisme ne se limite pas à une critique des médias et se présente lui-même en tant que médias, dont le contenu varie selon des marqueurs structurels (âge, langue, capitaux) propres aux individus qui les élaborent. En ce sens, S. Aupers propose une lecture critique des ramifications engendrées par l’architecture horizontale des espaces socionumériques. Selon lui, cette configuration autorise les utilisateurs à inscrire leurs interprétations individuelles dans une production active de contenus complotistes. Cette dernière présente alors des modalités similaires à celles des « interprètes textuels » (Hills, 2002) : les utilisateurs s’emparent de contenus transmédiatiques afin d’en façonner de nouveaux destinés à entériner l’existence de complots. Cette configuration pousse S. Aupers à considérer que ces interprétations s’inscrivent dans des formes de socialisation numérique collective. Ses travaux fournissent ainsi une théorisation stimulante des communautés complotistes en tant que théâtres participatifs, où chaque production transmédiatique nourrit des échanges ancrés dans une co-construction du sens.
- 4 Cette articulation entre codes discursifs et prédation hiérarchique s’inscrit dans la lignée de l’a (...)
7Ces postulats matérialisent une base analytique extensible à l’étude des contenus complotistes élaborés par Q et les Anons : ces derniers en expriment un prolongement par l’émergence d’un « contre-public en réseau » (Jackson et Foucault Welles, 2015). Cette variation de la notion de « contre-public subalterne » (Fraser, 1990) désigne une mobilisation de communautés marginalisées, ou se revendiquant comme telles, dominées par des élites ad hoc en faveur de la promotion de leurs cadres interprétatifs alternatifs. Il s’agit donc de souligner que les circulations de contenu transmédiatique reposent sur des rapports hiérarchiques entérinés par l’exploitation des espaces socionumériques. La lecture des messages publiés par Q (appelés « drops ») sur le sous-forum /pol/ de 4chan en atteste, dès lors que leur contenu dénote un recours à des stratagèmes discursifs voué à s’arroger une reconnaissance supérieure à celles des autres membres de cette communauté en ligne. En atteste la synthèse que les drops façonnent entre les théories complotistes relayées sur /pol/ et les positions xénophobes revendiquées par ses membres (Tuters et Hagen, 2020). De cette hybridation narrative émerge une série de révélations cryptiques où sont exposées, au prisme d’un cadrage ultrapartisan, les coulisses d’une guerre secrète entre l’administration du gouvernement états-unien de Donald Trump et des élites démocrates corrompues (Papasavva et al., 2022). À cela s’ajoute la captation d’un imaginaire sociotechnique, au sein duquel 4chan incarne un espace propice à des jeux de rôle énigmatiques (de Zeeuw et Gekker, 2023). Si nombreux sont les messages publiés sur /pol/ à revêtir une prose cryptique, les drops sont les premiers à en détourner les codes à dessein de prétendre émaner d’un lanceur d’alerte proche des plus hautes sphères du pouvoir exécutif américain4.
- 5 C’est ce que signale la récurrence dans les drops des « deltas » – ces faibles écarts temporels ent (...)
8Cette présence de rapports asymétriques n’est guère étrangère à la production de contenus complotistes, comme le souligne l’accumulation des capitaux sociaux par les entrepreneurs en complots au moyen de la vente de leurs livres (Barkun, 2013). Cependant, les drops en signalent un premier renouvellement numérique, caractérisé par des pratiques d’auto-représentation que les recherches de Crystal Abidin (2016) associent aux influenceurs classiques. Celles-ci s’apparentent au déploiement de stratégies de mise en scène vouées à légitimer une personnalité en ligne, soit celle d’un lanceur d’alerte complotiste5. Précisons que ces mises en scène s’accompagnent de l’établissement d’un lien parasocial avec une communauté d’abonnés, perceptible dans l’allégeance exprimée par les Anons. En outre, ces mises en scène reposent sur l’activation d’affordances numériques, ce que montre la captation dans les drops des usages culturels de 4chan, entendues comme « les propriétés issues de l’interaction entre les éléments technologiques, sociaux et contextuels propres à chaque plateforme » (Ronzhyn, Cardenal et Batlle Rubio, 2023 : 3178).
9À ce premier renouvellement se juxtapose l’expression plus tardive d’un décloisonnement transnational et multiplateforme, mais aussi hétérarchique, au sein des socialisations collectives propres à cette communauté complotiste. Comme l’explique Axel Bruns (2021) dans sa conceptualisation des communautés en ligne, de multiples figures d’autorité non hiérarchiques, mais hétérarchiques, car diffuses et variables dans le temps, sont susceptibles d’être dérivées de la fréquence et de l’appréciation des échanges entre utilisateurs. C’est ce que révèle la production de contenu transmédiatique de plusieurs influenceurs Anons européens, affairés à la traduction et à la vulgarisation des drops, ainsi que des publications des influenceurs Anons anglophones, à destination de communautés d’abonnés européennes (Bozalka, 2025). Ce décloisonnement trouve ses origines dans les interprétations des drops issues des échanges entre Anons anglophones sur /pol/ : certaines sont adoubées au sein de drops ultérieurs. Cette validation se solde alors par l’acquisition d’une autorité symbolique, grâce à laquelle ces Anons cherchent à leur tour à s’ériger en influenceurs complotistes. Ce décloisonnement résulte des limitations inhérentes à la mise en scène des drops, dès lors que ces derniers fondent leur légitimité sur leur ancrage exclusif à 4chan. Il incombe ainsi aux Anons de déployer leurs compétences numériques, elles-mêmes héritées des pratiques délétères de 4chan (Colley et Moore, 2022), en faveur de la dissémination multiplateforme des drops. Ce conglomérat d’influenceurs complotistes participe à cette occasion à la mise en place de nombreuses infrastructures multiplateformes : ces dernières sont conçues comme l’exploitation des affordances numériques d’un ensemble de sites, comptes et chaînes servant à faire connaître les drops et leurs interprétations. Ensuite, ces infrastructures contribuent à la constitution diffuse de nouvelles communautés d’abonnés, notamment européennes, d’abord hébergées sur les plateformes traditionnelles, puis sur les plateformes alternatives, dotées d’une modération plus limitée, telles que Telegram, Odysee et Rumble (Monti et al., 2023).
10Du contre-public complotiste en réseau émanent in fine des interprétations individuelles, donnant lieu à des productions transmédiatiques alignées sur les drops, porteuses de marqueurs structurels et susceptibles de s’inscrire dans des socialisations collectives. Ces productions peuvent receler des pratiques de mises en scène distinctes, reflets de traits socioculturels, déployées en adéquation avec les affordances de leurs infrastructures multiplateformes, afin d’assurer la légitimité d’une personnalité en ligne face à une communauté d’abonnés. Ce mariage entre les socialisations collectives et stratégie de mise en scène du complotisme numérique se traduit alors par une juxtaposition de rapports hiérarchiques et hétérarchiques, où plusieurs influenceurs Anons transnationaux revendiquent leur allégeance à un seul meneur. Néanmoins, il convient de signaler que cette conceptualisation ne voit pas dans le contre-public complotiste une véritable marginalisation structurelle. Plusieurs auteurs expliquent que certains contre-publics « non subalternes » épousent des positions antidémocratiques, en contradiction avec des formes de contestation progressiste (Fraser, 1990 ; Holm, 2019 ; Zakharova, 2023). En témoignent les positions xénophobes des Anons à l’encontre de groupes structurellement marginalisés et leur mépris des médias traditionnels, s’apparentant à l’expression d’une « relative marginalité médiatique » (Gimenez et Voirol, 2017 : 10).
11Cette conceptualisation soulève une nouvelle interrogation : quelle est la démarche capable d’identifier les influenceurs Anons européens et leurs pratiques ? Alors que tout effort de réponse implique le traitement de nombreuses publications, je recours à la mise en place d’un dispositif méthodologique pensé pour les besoins de cette contribution. Celui-ci repose sur la mobilisation d’outils computationnels, grâce auxquels sont extraits un grand nombre de données, et leur analyse au moyen de méthodes mixtes. Ces dernières se fondent sur la combinaison d’approches quantitatives et qualitatives, afin de pallier les limites des démarches unidisciplinaires (Aguilera et Chevalier, 2021). Ces méthodes mixtes sont complémentaires, face à la complexité des phénomènes sociaux recensés dans la production éditoriale du contre-public complotiste.
- 6 Cette limitation à deux échelons s’explique par les contraintes inhérentes au stockage et au traite (...)
12L’impératif de recherche nécessite de procéder à l’identification préliminaire des influenceurs Anons européens. Cette opération est possible grâce à l’analyse d’indicateurs statistiques, laquelle requiert la constitution, au sein d’une première phase, d’un large corpus de données. À cette fin est réalisée une collecte computationnelle sur Telegram, épicentre des communautés d’Anons depuis leurs bannissements des plateformes traditionnelles à l’été 2020 (Hoseini et al., 2021), au moyen de son interface de programmation d’applications (API). À partir de l’identifiant d’une chaîne peuvent ainsi être extraits le contenu textuel de ses publications et leurs horodatages. Cela vaut aussi pour leur provenance, car Telegram permet à ses utilisateurs de partager du contenu d’une chaîne à une autre. De telles interactions sont cruciales à la constitution d’un corpus conséquent, dès lors qu’elles en conditionnent l’élargissement via un échantillonnage en boule de neige. Ce processus s’appuie sur la collecte itérative des publications issues d’une série de chaînes initiales (Buehling et Heft, 2023). Cette collecte sert alors de point de départ à l’identification des contenus partagés depuis d’autres chaînes, l’existence de ces dernières étant révélée et leurs publications collectées. Il s’agit de « remonter le fil des partages » par paliers, ou échelons de profondeur, successifs. Dans le cadre de cette contribution, la collecte débute avec quinze chaînes européennes sélectionnées pour leur appartenance au contre-public complotiste et s’accroît à deux reprises pour inclure un total de 134 221 chaînes6. Les périodes d’observation couvrent la réalisation d’un travail de thèse entamé en septembre 2022 et reposent sur la consultation a posteriori des productions transmédiatiques publiées (jusqu’en juin 2023) par les influenceurs complotistes choisis.
Tableau 1. Compilation tabulaire des données extraites de la plateforme Telegram via une collecte itérative.
- 7 La centralité est d’autant plus utile qu’elle génère un indicateur statistique d’influence compléme (...)
- 8 Le choix de ces communautés est motivé par la conjonction d’un nombre d’abonnés et d’une fréquence (...)
13Ce n’est qu’une fois ce corpus constitué qu’il est possible de recourir, lors d’une deuxième phase, à une approche quantitative vouée à dévoiler les communautés du contre-public complotiste et leurs membres les plus influents. Ces deux opérations se fondent sur des méthodes issues de l’analyse des réseaux sociaux numériques, une approche investissant la théorie des graphes dans le dessein de calculer la modularité et la centralité des utilisateurs recensés dans un agrégat de données (Logan, LaCasse et Lunday, 2023). Tandis que la modularité sert à regrouper les interactions de partage selon un critère de proximité duquel émergent des communautés d’Anons anglophones, italophones, germanophones et francophones, la centralité vise à quantifier les chaînes dont les publications sont les plus partagées7. Des résultats obtenus, juxtaposés à une vérification qualitative, se dégagent près de deux cents chaînes et groupes européens affiliés au contre-public complotiste. À partir de cet ensemble sont sélectionnés trois influenceurs Anons européens issus de chaque communauté que sont Qlobal-Change, C.S. et Les DéQodeurs8. Il est important de signaler que les calculs de centralité témoignent d’emblée de l’architecture « en réseau » du contre-public complotiste : les 300 chaînes les plus centrales concentrent près de 41 % du volume global des contenus partagés. À cela s’ajoute un usage prédominant des logiques d’amplification permises par Telegram, ce que reflète la répartition, depuis l’arrivée du contre-public sur la plateforme, entre contenus originaux (48 % du total des publications recensées), messages partagés (32 %) et publications contenant un lien hypertexte (20 %).
Illustration 1. Graphique de la proportion de publications mensuelles collectées depuis Telegram.
14Ces mêmes calculs attestent de l’existence d’une « communication à double étage » (Katz et Lazarsfeld, 1955). Alors que la communauté anglophone se caractérise par une autosuffisance quasi totale de sa production éditoriale, les 50 chaînes francophones, germanophones et italophones les plus influentes relaient entre 19 % et 32 % de contenus anglophones. Cette configuration trouve confirmation dans la cartographie réalisée à l’aide du logiciel Gephi (Bastian, Heymann et Jacomy, 2009). Celle-ci met en évidence la position centrale des influenceurs de la communauté anglophone, autour de laquelle gravitent les communautés européennes, dont les influenceurs contribuent à importer les contenus transmédiatiques. Notons également la taille significative de la communauté germanophone (23 % des chaînes recensées) : celle-ci atteint un volume comparable à celui de la communauté anglophone (27 %) et signale la présence d’un nombre d’influenceurs supérieur à celui des communautés francophone (8 %) et italophone (6 %). Encore faut-il mentionner la présence d’une communauté russophone pro-Kremlin (19 %), qui signale l’émergence de flux informationnels engendrés par l’invasion russe de l’Ukraine. En effet, cette évolution coïncide avec une diminution concomitante de la publication de nouveaux drops, laquelle pousse de nombreux influenceurs complotistes à se tourner vers de nouvelles sources opposées à l’administration Biden et affiliées au gouvernement russe (Bozalka, 2024).
Illustration 2. Cartographie des chaînes et groupes identifiés, où six communautés complotistes sont à signaler.
15Cette sélection conduit à une troisième phase, consacrée à l’étude des pratiques issues de l’observation de leur production éditoriale. À cet effet, une ethnographie en ligne distante est mobilisée préconisant, à l’instar de l’ethnographie en ligne classique, l’observation prolongée des échanges abrités par les espaces sociaux numériques, afin d’en saisir les dynamiques sociales, culturelles et discursives (Kozinets, 1997). Toutefois, cette variante distante implique de ne pas interagir avec les acteurs étudiés, en dépit de l’importance prépondérante qu’accorde l’ethnographie en ligne à la réalisation d’entretiens. Comme le précisent ses conceptrices, cette approche « incognito » vise à pallier les difficultés posées par l’un de leurs terrains, tout en assurant une récolte abondante de données (Renaut et Chevet, 2022). Cette variante paraît transférable à l’étude des influenceurs complotistes qui se refusent à toute forme d’entretien. Par conséquent, l’ethnographie en ligne distante couple cette posture anonyme aux phases d’observation proposées par Anne-Sophie Béliard et Coralie Le Caroff (2018) : celles-ci insistent sur le rôle des dispositifs sociotechniques des espaces sociaux numériques.
16Cela ne signifie pas que cette démarche distante est exempte de faiblesses. Elle souffre de limitations majeures relatives à la faible récolte d’informations sur les profils sociologiques de ses enquêtés, ainsi que sur les coulisses de leur production éditoriale (Bourdeloie, 2019). Cependant, j’estime que ces limitations se trouvent partiellement tempérées dans le cas des influenceurs complotistes. Deux d’entre eux font l’objet de plusieurs publications journalistiques où sont retracés leurs parcours : ces ressources représentent un premier corpus compensatoire. Précisons que les influenceurs complotistes communiquent de nombreuses informations d’ordre personnel et relatives aux modalités de leur production éditoriale. Si elles sont destinées à renforcer un lien parasocial avec leurs communautés, elles offrent une deuxième source de renseignements précieux vis-à-vis de leurs trajectoires et de leurs compétences techniques. À cela s’ajoutent les « ratés » ponctuels de la production éditoriale, dès lors que certaines maladresses permettent de saisir des éléments relatifs à son organisation interne. C’est ce que dénotent les « misclicks » (erreurs de clics) durant les livestreams (la diffusion en direct de contenus audiovisuels) des DéQodeurs, lesquels rendent visibles des échanges privés entre co-animateurs ou encore les outils numériques mobilisés. Toutefois, certaines informations continuent de m’échapper. En témoigne Qlobal-Change, pour lequel je dispose de peu de données sociologiques. Cette contribution ne vise donc pas à ériger l’ethnographie distante en un substitut systématique à l’absence d’entretiens. Cela étant, cette variante combine l’héritage de l’ethnographie en ligne classique avec une reconnaissance critique de ses propres limites, de manière à maintenir l’intérêt scientifique d’un terrain autrement jugé impossible (Albera, 2001 : 8). Je suis conscient que les informations accessibles restent sujettes à une mise en scène destinée à dramatiser la réalité : les observations se cantonnent à des traits socioculturels vérifiables.
17À cette variante de l’ethnographie s’ajoute une dernière caractéristique, car les résultats se trouvent étayés par le traitement de données issues d’une seconde collecte computationnelle multiplateforme. Dès lors que les productions transmédiatiques étudiées sont publiées sur les espaces sociaux numériques, celles-ci se prêtent à une extraction de leur contenu et de leur horodatage. Ces données permettent ainsi de nuancer les observations qualitatives par des statistiques et des graphiques illustrant les fréquences mensuelles de publication sur chaque infrastructure multiplateforme. D’autres rendent compte des chaînes et sites internet les plus partagés et de la proportion de messages publiés sur Telegram. Cependant, ce double volet computationnel soulève son lot de limites méthodologiques. Bien qu’une grande partie des productions transmédiatiques disparues demeure accessible grâce à leur archivage sur le site web.archive.org – desquelles elles sont extraites – plusieurs d’entre elles ne sont pas conservées et échappent à toute tentative de récupération. Ce constat indique que le dispositif méthodologique demeure soumis aux aléas du « bricolage » (Lécossais et Quemener, 2018) inhérent à la constitution et au traitement de corpus numériques.
Tableau 2. Compilation tabulaire des corpus constitués à la suite d’une collecte multiplateforme de données produites sur les infrastructures de trois influenceurs complotistes européens.
- 9 Je remercie Dominique Pasquier pour son aide lors de la conceptualisation de cette catégorie d’infl (...)
18Des pratiques déployées par Qlobal-Change se dégage la première tentative d’un collectif complotiste européen de s’ériger en influenceur Anon. Cette entreprise débute dès août 2018 lors de l’ouverture d’un site internet germanophone, conçu comme une passerelle d’exportation transnationale du contre-public complotiste. En effet, son agencement présente de nombreuses sections annexes, dans lesquelles sont vulgarisées les notions clés que recensent les drops, en plus de leurs traductions au sein d’un flux de publications logé sur la page d’accueil, ainsi que celles des productions de plusieurs influenceurs Anons anglophones. Cette description concourt à esquisser un premier idéal-type des influenceurs Anons européens, pour lequel l’appellation interfaceur semble appropriée9. Ce néologisme vise à désigner une production éditoriale orientée vers la facilitation d’accès et de compréhension de productions transmédiatiques préexistantes. Cette mobilisation se fonde sur l’adoption de pratiques structurées autour d’une « mise en interface » : elle renvoie à la création d’une infrastructure multiplateforme afin de promouvoir la transnationalisation du contre-public complotiste. De la production éditoriale de Qlobal-Change découle ainsi une appropriation militante du phénomène de « mise à l’agenda » (McCombs et Shaw, 1972), en ce que la traduction des drops et des contenus issus d’autres influenceurs Anons anglophones dénote une volonté manifeste d’en accroître la saillance auprès de nouvelles audiences. S’ensuit son prolongement sous la forme d’une « mise à l’agenda intermédiatique » (Dearing et Rogers, 1996), qui attribue l’augmentation de la saillance – à défaut de la production éditoriale d’un seul média – aux capacités d’amplification de plusieurs médias. C’est ce que révèlent les publications plus tardives de Qlobal-Change, dès lors qu’elles relaient aussi celles d’Anons germanophones dont elles favorisent l’émergence. Soulignons que cette seconde tendance revient à entériner l’autorité symbolique des influenceurs germanophones et se solde par la structuration hiérarchisée d’une communauté complotiste germanophone.
19Cette posture doit être comprise à l’aune d’un contexte de mobilisation pionnière : l’année 2018 se caractérise par une circulation marginale, sur 4chan, des drops et de leurs interprétations (Hannah, 2021). De premiers Anons germanophones en amorcent une transnationalisation, à laquelle se juxtapose une mise en scène similaire à celle des drops. En effet, ceux-ci demeurent – du moins lors de cette période initiale – indissociables de l’anonymat et de l’esthétique propre à 4chan. Ce contexte singulier prédisposerait une mobilisation bénévole, puisque les drops proviennent d’un lanceur d’alerte animé par des aspirations désintéressées financièrement. C’est ce que met en exergue l’agencement du site, dont la page d’accueil se singularise par son absence d’appels aux dons, en plus de son esthétique cryptique, fruit du mariage d’une architecture rudimentaire avec un code couleur sombre. Cet agencement s’agrémente de nombreux emprunts iconographiques au contre-public complotiste, ce que confirme la présence d’un logo représentant un lapin, une référence aux drops selon lesquels l’expression « plonger dans le terrier » marque un éveil à la corruption des élites politiques libérales. Force est de constater que Qlobal-Change illustre aussi une transposition aux interfaceurs de la relation entre personnalité en ligne et affordances, dans la mesure où ces deux composantes façonnent et contraignent l’usage des espaces sociaux numériques par les influenceurs (Meisner et Ledbetter, 2022). Il se dégage des outils entièrement modulables proposés par son site Blogspot un vecteur favorable à l’émulation de l’imaginaire du contre-public complotiste, ce qui l’astreint en retour à une mise en scène anonyme et bénévole.
20Bien que les membres de Qlobal-Change se cantonnent à une mise en interface soumise aux drops, celle-ci n’est pas exempte de marques d’individualisation. C’est ce qu’indique l’onglet « Informations générales » : son auteur affirme disposer d’un accès privilégié à certains « éléments clés des coulisses des drops » – auxquels il dit adhérer depuis leur apparition. Cette mise en interface tolère ainsi la valorisation de capitaux socioculturels complotistes, soit une aisance avec les codes et les messages anglophones de 4chan, laquelle demeure confinée à un travail de vulgarisation. Par ailleurs, de telles occurrences offrent des indices relatifs à la socialisation de certains membres, en dépit de leur anonymat. C’est ce que suggère le contenu de ce même onglet, car les positions xénophobes des drops envers les minorités mexicaines se trouvent transposées à une « islamisation » orchestrée par les élites libérales européennes. Au sein de certaines publications, se donne donc à voir une adhésion au complotisme ancrée dans un positionnement situé à l’extrême droite et corrélée à la fréquentation d’espaces sociaux numériques marginaux tels que 4chan. Ce constat s’accorde avec l’étude de C. Le Caroff et Mathieu Foulot (2019) : les auteurs estiment que les publications d’utilisateurs complotistes renvoient à un enchevêtrement de trajectoires sociopolitiques et de socialisations numériques complexes.
21Encore faut-il préciser que Qlobal-Change illustre le rôle primordial que joue le développement d’une infrastructure multiplateforme, laquelle est constitutive de sa personnalité en ligne. Si les influenceurs – comme l’explique C. Abidin (2016) – tirent leur autorité symbolique d’une production perçue par leur communauté comme originale, celle des interfaceurs repose sur la diversification de leur mise en interface. C’est en ce sens que doit être comprise l’ouverture en novembre 2018 d’une chaîne Telegram, soit bien avant l’arrivée du contre-public complotiste sur la plateforme. En témoignent les revers du collectif : leur bannissement de YouTube précipite une migration multiplateforme vers les plateformes alternatives que sont Rumble et Odysee. Celles-ci servent alors à l’archivage durable des publications audiovisuelles, ainsi que de celles précédemment supprimées, en raison de leur faible modération. Ces réorganisations de l’infrastructure multiplateforme sont loin d’être anecdotiques, car elles s’articulent à des mises en scène légitimantes couplées à une radicalisation de la haine envers les élites politiques et médiatiques. Chaque bannissement se voit instrumentalisé, avec une rhétorique de plus en plus virulente, comme la preuve manifeste de la véracité des contenus transmédiatiques relayés par Qlobal-Change.
Illustration 3. Graphique des publications sur les huit espaces sociaux numériques de l’infrastructure multiplateforme germanophone de Qlobal-Change.
- 10 Pegida est l’acronyme du mouvement allemand d’extrême droite Patriotische Europäer gegen die Islami (...)
22Ce développement de l’infrastructure multiplateforme s’accompagne de recalibrages singuliers au sein de la production éditoriale. Le graphique fait ressortir un délaissement progressif du site, amorcé bien avant sa fermeture, au profit de la chaîne Telegram. D’une part, cette inflexion résulte des affordances mêmes de la plateforme, lesquelles conditionnent des processus d’amplification multiplateforme plus directs : sur la chaîne de Qlobal-Change se remarque ainsi un recyclage, observé chez les influenceurs politiques (Maly, 2020), des contenus publiés sur le site, lesquels sont réutilisés sous forme de messages démultipliés. D’autre part, cette inflexion traduit l’attrait que représente Telegram pour le collectif complotiste. Les résultats établissent une corrélation positive entre l’intensification des publications de Qlobal-Change et leur circulation au sein de communautés d’extrême droite germanophones déjà présentes sur la plateforme, à l’image de Pegida10.
23Comme le souligne le graphique, ces recalibrages incluent une diminution de la production éditoriale du collectif complotiste. Celle-ci signale une troisième variable responsable du recours croissant à Telegram, s’apparentant à une lassitude militante corroborée par le retrait de plusieurs traducteurs. Certaines publications précisent que ces derniers – malgré l’importance de la lutte contre la corruption des élites – peinent à concilier cette activité bénévole avec leurs engagements professionnels. En outre, ces publications offrent des indications quant aux conditions de travail des interfaceurs, certaines traductions exigeant près de huit heures derrière un écran et le recours à des outils automatiques. À cet essoufflement s’ajoute une désillusion consécutive à la défaite de D. Trump en 2020 : cet événement provoque chez certains membres un recul de la confiance accordée aux drops. Cette double tendance provoque alors une multiplication de traductions plus courtes et adossées au simple partage de messages sur la chaîne Telegram, qui dispose d’une interface préconstruite et peu chronophage. Autrement dit, de ces recalibrages de l’infrastructure multiplateforme transparaissent la manifestation d’ajustements dynamiques entre viralité, rationalisation du temps et épuisement des contributeurs, lesquels se soldent par l’abandon du site au profit des avantages de la chaîne Telegram. Ces recalibrages indiquent que l’activité des interfaceurs n’échappe pas aux retombées du travail « aspirationnel » (Glatt, 2024) associé aux influenceurs : la juxtaposition d’un engagement personnel fluctuant dans le temps à l’absence de rémunération est susceptible de conduire à un épuisement et une diminution de la production éditoriale. Ce constat étaye aussi ceux établis par P. France et Alessio Motta (2017) vis-à-vis de l’existence de hiérarchies internes aux collectifs complotistes, selon lesquels cette diminution, consécutive au départ des traducteurs, révèle une répartition inégale du travail à fournir.
24Un tel recalibrage éditorial n’est pas sans incidence sur la mise en scène de Qlobal-Change. Celle-ci s’affranchit des contraintes du site et adopte une communication plus directe, à laquelle s’adjoint des codes discursifs empruntés aux influenceurs, à l’instar de vœux diffusés à l’occasion des fêtes. Concrètement, en s’alignant sur les usages communicationnels propres aux influenceurs sur Telegram, la chaîne s’impose comme le lieu privilégié de messages brefs et à tonalité affective adressés aux abonnés, ainsi que de publications sur les coulisses de la production ; autant d’éléments que le site Internet – dévolu à des traductions plus longues et à une mise en scène plus cryptique – ne permet pas jusque-là. Cette mise en scène renouvelée se manifeste de manière plus singulière dans certaines publications relatives aux erreurs de traduction, attribuées au bénévolat de la production éditoriale. Cette occurrence signale une transposition au militantisme complotiste d’une posture assimilable à un « amateurisme calibré » (Abidin, 2017), une stratégie de mise en scène feignant l’amateurisme par des choix délibérés et renforçant l’authenticité perçue. Cette posture se trouve exploitée par Qlobal-Change : la corrélation entre l’amateurisme de certaines traductions et l’absence de rémunération vise à faire valoir une pureté militante supérieure. De fait, cette mobilisation bénévole est érigée en un contre-modèle valorisé face aux sollicitations financières d’autres influenceurs Anons et opposé aux médias traditionnels, accusés de servir les intérêts d’élites corrompues à des fins lucratives.
25Enfin, Qlobal-Change se singularise par l’utilisation des affordances de son infrastructure multiplateforme dans la mise à contribution de sa communauté d’abonnés. C’est ce que montre le site, sur lequel un onglet « Participer aux actions » invite les lecteurs à amplifier des mèmes et à s’inscrire sur un forum de discussion parallèle. Néanmoins, c’est sur Telegram qu’apparaît une modalité inédite de cette tendance, similaire au mode opératoire de groupes terroristes (Clifford et Powell, 2019). Celle-ci relève d’un processus de « franchisage » : des abonnés polyglottes sont recrutés depuis la chaîne germanophone, afin d’administrer de nouvelles chaînes « clés en main » où le logo se dote d’un drapeau décliné selon les communautés linguistiques visées. Ces dernières sont alors destinées à poursuivre, vers de nouvelles audiences linguistiques, la mise en interface orchestrée depuis la chaîne germanophone. Ce franchisage complotiste débute dès décembre 2018 lors de l’ouverture d’une chaîne italophone, laquelle est complétée en juin 2019 par l’apparition de chaînes polonaise, espagnole et brésilienne, ainsi que par une troisième vague où sont créées – entre mai et juin 2020 – des chaînes française, argentine, turque et néerlandaise.
Illustration 4. Graphique des publications sur les onze franchises transnationales attribuables à Qlobal-Change.
26Ce franchisage donne lieu à une production éditoriale colossale : je recense 132 423 publications sur les chaînes Telegram identifiées. Toutefois, ce chiffre masque d’importantes disparités linguistiques, comme en témoignent les chaînes polonaise, néerlandaise ou encore turque, peu représentées sur le graphique. À l’inverse, les chaînes italienne (11 014 publications), espagnole (23 535), française (20 103), brésilienne (12 275) et allemande (18 718) font état d’une production transmédiatique supérieure. Ces franchises recouvrent aussi de fortes fluctuations, imputables à des décalages relatifs à la mobilisation des modérateurs de chacune des chaînes. Alors que celles allemande, italienne et américaine procèdent à une forte production entre 2018 et 2019 (une augmentation moyenne de 382 %), la défaite de D. Trump aux élections présidentielles provoque un affaissement de leur production éditoriale (une diminution annuelle de 50 % entre 2020 et 2022). A contrario des chaînes française, espagnole et brésilienne émane une mobilisation exponentielle, survenue dans le sillage de cet événement, traduisant l’engouement suscité par les franchises initiales. Enfin, ces fluctuations induisent des formes d’engagement plus diversifiées, dès lors que l’antenne italienne se dote de sa propre infrastructure multiplateforme, composée d’un site, ainsi que de chaînes sur Odysee et Rumble.
27L’influenceur C.S. juxtapose son identité civile à une production de contenu transmédiatique italophone, au sein de laquelle les drops sont mobilisés lors de l’analyse de l’actualité. En ce sens, apparaît un deuxième idéal-type des influenceurs complotistes. Contrairement à l’amplification anonyme des interfaceurs, celui-ci se caractérise par l’association d’une personnalité en ligne de journaliste indépendant à une production éditoriale orientée vers l’accumulation d’un capital social nominalisé. En témoigne la page biographique de son site Internet (fondé en octobre 2018) où il spécifie son nom et présente son « travail de contre-information » comme un combat contre un système médiatique verrouillé. À cela s’ajoute l’évocation de ses affiliations antérieures à plusieurs titres de presse nationaux italiens. Ce positionnement marque d’emblée l’appropriation par C.S. d’une stratégie de mise en scène typique des influenceurs politiques, lesquels fondent une partie de leur légitimité sur la mention conjointe d’une expérience antérieure au sein des médias traditionnels et d’une absence actuelle d’ancrage institutionnel (Lewis, 2019). De cette rupture avec les médias dominants transparaît une forme de marginalisation volontaire, érigée en rédemption garante d’une intégrité retrouvée et réinvestie dans une lutte vertueuse. Cette mise en scène semble d’autant plus singulière que les données biographiques distillées traduisent le prolongement d’un engagement professionnel que la sociologie interactionniste saisit au prisme de la « carrière militante » (Fillieule, 2020). Cette notion met en exergue la succession de réajustements issus des contraintes et opportunités jalonnant les trajectoires des individus. Or, celle de C.S. révèle une socialisation professionnelle initiée auprès de l’extrême droite italienne, grâce à laquelle il parvient à s’imposer comme journaliste. S’ensuit son ostracisation des cercles politique et journalistique, laquelle le conduit à convertir ses compétences rédactionnelles et ses connaissances, développées lors de cette phase initiale, en direction du complotisme.
28C.S. entame son parcours journalistique en 2014 avec la création d’un blog eurosceptique, lequel lui sert de tremplin vers L’Antidiplomatico où sont publiés ses premiers articles. Ensuite, il publie des tribunes pro-Trump dans Il Fatto Quotidiano et se rapproche du philosophe Paolo Becchi – considéré comme l’idéologue du parti d’extrême droite italien Mouvement 5 Étoiles (M5S) – avec lequel il anime un blog sur les sites des journaux Il Giornale et Libero. Toutefois, il disparaît de la presse généraliste en mai 2016 sur fond de désaccords : ceux-ci résultent de la radicalité de ses prises de position lors de l’entrée du M5S dans des coalitions gouvernementales. Sa production éditoriale se poursuit alors sur son site par une quinzaine d’articles publiés entre 2018 et 2019 : C.S. exprime son rejet de l’échiquier politique italien et des médias traditionnels dans un cadrage antisystème. Il faut encore attendre le début de la pandémie pour que son ancrage dans le complotisme s’accélère, cette période marquant une production soutenue d’articles où ses analyses de l’actualité sont émaillées par l’interprétation des drops.
- 11 Le terme « normiefication » puise dans le lexique des utilisateurs de 4chan et renvoie à l’usage du (...)
29Force est de constater que cette utilisation du site dénote la vocation émancipatrice du complotisme. Il ne s’agit nullement d’en légitimer l’adhésion, mon propos visant plutôt à reconnaître ce cadrage – à l’aune de la socialisation de C.S. – comme l’unique espace propice à l’expression de ses aspirations journalistiques. Notons que cette adoption tardive d’un cadrage complotiste témoigne de la force de mobilisation que suscite la pandémie. Mais cette mobilisation reflète aussi un renouvellement des modalités de production transmédiatique dérivée des drops, laquelle occasionne l’apparition d’une nouvelle génération d’influenceurs Anons. Cette dernière résulte d’un processus de « normiefication »11 consécutif à l’élargissement du contre-public complotiste (de Zeeuw et al., 2020). Si la dissémination des drops lors de la pandémie revient à en étendre les membres à de nouvelles plateformes, elle dilue par la même occasion l’importance que de nouveaux influenceurs Anons externes à 4chan accordent à leur essence cryptique. C’est ce que révèle la personnalité en ligne adoptée par C.S. : elle s’affranchit de l’anonymat des interfaceurs au profit d’un cadrage éditorial sous-tendu par le « culte de l’individualisation » propre aux plateformes traditionnelles. En d’autres termes, l’apparition de ce deuxième idéal-type se singularise par une mobilisation plus tardive que celles des interfaceurs, laquelle libère ce premier des impératifs que la mise en scène des drops sur 4chan impose à Qlobal-Change. Cette nouvelle génération se livre alors à la valorisation du parcours biographique, gage légitime des connaissances déployées, là où les interfaceurs assimilent leur anonymat à un militantisme plus noble.
30En outre, cette personnalité en ligne de journaliste complotiste illustre les façons dont la mise en scène oriente l’agencement et les choix éditoriaux des contenus transmédiatiques, soit une tendance similaire à Qlobal-Change, bien que déployée selon des modalités différentes. C.S. ne peut pas se contenter d’une amplification de contenu : il doit se cantonner à une production d’articles originaux conformes aux exigences du genre journalistique. En ce sens, chaque article affiche une mise en page soignée, une rhétorique analytique rigoureusement formulée et un référencement hypertextuel de chacune des sources évoquées. De même, cette convergence entre mise en scène et production transmédiatique reflète le rôle déterminant des dispositifs sociotechniques propres aux plateformes investies. En effet, son site s’empare des affordances du blog participatif en tant que « développement d’une contre-expertise » (Cardon et Granjon, 2010 : 112) et se construit en miroir des interfaces numériques des médias traditionnels. Cette configuration donne ainsi lieu à une production journalistique individualisée, tandis que celle des interfaceurs demeure cloisonnée à une amplification et une vulgarisation favorables au développement des communautés d’Anons.
31Cette personnalité en ligne revêt du reste une importance cruciale, dans la mesure où elle permet à C.S. – contrairement au militantisme désintéressé des interfaceurs – de briguer un palier supérieur de professionnalisation. C’est ce que signale la présence sur son site d’un onglet consacré à l’octroi de dons, soit un prolongement au complotisme de pratiques néolibérales inhérentes à la production de contenu des influenceurs (Leung et al., 2022). C.S. parvient à intégrer le don comme une composante légitime de sa mise en scène, la figure de journaliste supposant une activité éditoriale rémunérée. En atteste aussi la mise en scène du don comme « précieux » pour la survie d’un « projet d’information libre détesté par les pouvoirs de l’État profond italien » : chaque rémunération est érigée en une réponse citoyenne au danger posé par l’hégémonie des médias traditionnels. À l’instar des travaux de Quentin Gilliotte et Dominique Pasquier (2024) sur les créateurs de contenu, le cas de C.S. met en exergue les tiraillements que suscite la rémunération entre logique économique et cadrage idéologique. Du versement des dons via les systèmes de PayPal se dégage une contradiction directe avec ses positions complotistes, lesquelles postulent que les acteurs financiers sont à la solde des élites politiques corrompues. Le système de rémunération dessine ainsi un équilibrage paradoxal au sein duquel les impératifs économiques priment et les incohérences qu’ils génèrent sont tamisées. Cette professionnalisation transparaît dans les améliorations apportées à son site, telles que l’introduction d’un code couleur enjolivé, qui s’inscrivent dans une quête de légitimité tirée de l’optimisation des dispositifs éditoriaux (van Driel et Dumitrica, 2021). À noter que ces améliorations traduisent davantage une prise de distance avec la mise en scène des interfaceurs, la personnalité en ligne de journaliste complotiste supposant une esthétique intuitive opposée à l’opacité cryptique des interfaceurs. Par ailleurs, ces améliorations traduisent les limitations techniques de C.S. et les stratégies mercantiles adoptées à cet effet, si bien que celles-ci sont l’œuvre d’une entreprise italienne bénéficiant en contrepartie d’un encart publicitaire sur le site.
32Sa mise en scène de journaliste complotiste est elle aussi déployée en faveur de l’élargissement de son infrastructure multiplateforme. Contrairement à une expansion dictée par la diversification d’une mise en interface, C.S. fonde l’ouverture de sa chaîne Telegram italophone en février 2020 sur son mépris des médias traditionnels. Ce faisant, il s’approprie une nouvelle logique de distinction propre aux influenceurs politiques, selon laquelle le recours à des plateformes telles que Telegram – dont les chaînes permettent une communication en apparence plus directe avec les abonnés – vise à revendiquer une activité plus transparente que celle des médias dominants (Riedl, Lukito et Woolley, 2023). Il n’empêche que l’usage de Telegram par C.S. demeure soumis aux impératifs d’une production de contenu journalistique : en témoigne l’absence de partage direct en provenance d’autres chaînes. En revanche, ses publications comportent de nombreux messages accompagnés d’hyperliens vers d’autres sources transmédiatiques, comme l’indique le graphique, assortis d’une analyse personnelle. Ipso facto, cette pratique s’écarte de l’amplification opérée par les interfaceurs et s’apparente davantage à une émulation du rôle de gatekeeper (gardien) qu’exercent les journalistes traditionnels (Schudson, 1991). Sa chaîne Telegram et son site Internet s’attellent en ce sens à une sélection critique et argumentée de l’information, constitutive d’un cadrage éditorial doté d’une posture investigatrice.
Illustration 5. Graphique représentant les publications collectées sur Telegram. Chaque barre distingue la proportion de contenus originaux (en bleu – 47 %) de ceux issus d’un partage (en vert – 0 %) ou comportant un lien (en jaune – 53 %).
33À cela s’ajoute un continuum singulier entre la chaîne Telegram et le site, ces espaces s’inscrivant d’abord dans des modalités de production complémentaires. De nombreux messages publiés sur Telegram proposent des interprétations « à chaud » de l’actualité, développées a posteriori dans des articles plus élaborés. Ensuite, ce continuum se distingue par son pragmatisme rédactionnel : la modération plus permissive sur Telegram conditionne l’intensification d’un registre émotionnel et polémique que le cadrage plus conventionnel du site entrave. De telles inflexions s’observent dans l’usage par C.S. de vocables – tels que « nazi » ou « crétin » – uniques à sa chaîne Telegram. Son infrastructure multiplateforme traduit ainsi un ajustement de la mise en scène observé dans les publications d’autres influenceurs politiques, lesquelles sont adaptées aux seuils de modération et aux marges d’expression de chaque plateforme (Åkerlund et Nylén, 2021). Il s’agit là d’une spécificité propre à ce deuxième idéal-type d’influenceur complotiste, dans la mesure où les interfaceurs cantonnent leurs publications à des logiques d’amplification multiplateforme. C.S. se distingue a contrario par une « rentabilisation narrative » de sa production éditoriale, les messages Telegram étant susceptibles d’être étendus en articles. À cela s’ajoute une performativité modulable ajustée aux usages de chaque plateforme, de laquelle se dégage une oscillation entre codes journalistiques classiques et posture contestataire. Tandis que l’éthos journalistique de son site proscrit les invectives, sa chaîne Telegram autorise une rhétorique radicale destinée à légitimer sa position contestataire à l’encontre des médias traditionnels.
34Cette insertion de Telegram au sein de l’infrastructure multiplateforme se solde par de nouveaux arbitrages éditoriaux : le graphique témoigne de rythmes de publication défavorables vis-à-vis du site. Bien que celui-ci recense en 2020 la publication de 101 articles, ce chiffre chute respectivement à 26 et 27 au cours des deux années suivantes. A contrario, sa chaîne italophone enregistre une croissance continue, ce que dénote un volume de publications passant de 2 453 à 3 902 messages sur la même période. Outre la communication directe propre aux affordances de Telegram, l’une des causes responsables de ces fluctuations réside dans une stratégie de captation. Celle-ci consiste à favoriser la croissance de l’audience grâce à une couverture accrue d’événements politiques majeurs, dès lors que ces derniers suscitent un nombre de partages importants et augmentent la visibilité des contenus produits. C’est ce que montre la corrélation entre les pics de publications et de partages sur les publications Telegram de C.S. – a fortiori face à la diminution du nombre d’articles – observés lors de séquences critiques, à l’image de l’élection anticipée de Giorgia Meloni à la tête du gouvernement italien. En outre, cette stratégie de captation se remarque à l’aune de la transnationalisation de l’infrastructure multiplateforme, vouée à prolonger son succès auprès de la communauté anglophone du contre-public complotiste. Ce processus s’amorce dès novembre 2020 avec l’apparition d’un deuxième site et se poursuit lors de la création plus tardive de chaînes anglophones hébergées sur Telegram, Gab et Truth Social. Toutefois, ces tentatives se heurtent à des résultats limités, comme le suggère leur abandon rapide : seuls 53 articles traduits sont publiés sur le site anglophone entre 2020 et 2022 (contre 154 sur la version italophone), tandis que les chaînes et comptes anglophones ne comptabilisent que quelques centaines de messages. Cette tendance matérialise une nouvelle similitude entre interfaceurs et journalistes complotistes, dans la mesure où les recalibrages de l’infrastructure multiplateforme font face à des limitations aspirationnelles. Néanmoins, celles des premiers relèvent du manque de ressources humaines motivées, tels que des traducteurs, tandis que celles des seconds tiennent davantage à l’incapacité de développer une communauté d’abonnés dans un espace numérique anglophone déjà saturé par d’autres influenceurs.
Illustration 6. Graphique des publications sur les huit espaces sociaux numériques que C.S. insère dans son infrastructure multiplateforme.
35Enfin, C.S. se livre à une exploitation stratégique des affordances de son infrastructure multiplateforme, afin de fédérer une communauté participative. Chacun de ses articles s’accompagne d’une section réservée aux commentaires, dans laquelle figurent des réponses aux retours formulés par ses abonnés. À cela s’ajoute la création d’une chaîne Telegram consacrée aux échanges entre abonnés italophones. Ces espaces se distinguent par leur mise en adéquation avec la personnalité en ligne de C.S. : ils s’inscrivent dans une stratégie de « professionnalisme calibré » et s’opposent à l’« amateurisme calibré » de Qlobal-Change. Cette stratégie permet à C.S. de revendiquer une transparence accrue tout en instaurant une distance professionnelle, similaire à celle des journalistes traditionnels. En témoignent les espaces de commentaires et le règlement strict imposé à la chaîne d’échanges entre abonnés, lequel interdit d’invectiver C.S. via son identifiant Telegram. Cependant, cette posture se trouve « calibrée » de manière ponctuelle sur sa chaîne Telegram : cette inclination apparaît à travers une « mise en scène des coulisses » (boyd, 2006). C.S. exploite alors les difficultés qu’il rencontre comme levier de consolidation de la relation affective qu’il entretient avec ses abonnés. C’est ce que révèlent les messages relatifs à la saisie de son téléphone portable par les services secrets italiens en février 2022 – consécutive à une publication virulente à l’encontre de l’état de santé de l’ancien Premier ministre italien Mario Draghi – interprétée comme la preuve implacable des tentatives de l’État profond d’entraver son travail journalistique. Ces messages lui permettent ainsi de conjuguer une tonalité émotionnelle à des appels au soutien renforçant sa mise en scène en tant que journaliste persécuté. Cette tendance illustre une nouvelle différenciation entre le premier et le deuxième idéal-type quant à leur rapport à la communauté d’abonnés. Tandis que les premiers privilégient une mobilisation directe, les seconds en orchestrent une mise en scène stratégique par des espaces de commentaires et la dramatisation de leurs déboires.
36Au printemps 2020 émerge un collectif d’influenceurs Anons francophones, brièvement baptisé Dissept, en référence à la lettre emblématique (la dix-septième de l’alphabet) du meneur du contre-public complotiste. S’ensuit son altération en Les DéQodeurs : l’ajout de cette même lettre traduit un détournement satirique des services de vérification des faits du journal français Le Monde. Comme l’indique son nom, ce collectif manifeste une appropriation complotiste des modalités de production de contenu adoptées par les médias de réinformation (Stephan et Vauchez, 2019). En effet, ses membres entendent dénoncer les manipulations de la presse traditionnelle, accusée d’être à la solde des élites corrompues, par le regroupement incriminant de ses extraits transmédiatiques. En d’autres termes, leur production de contenu se fonde sur un « retraitement de l’actualité médiatique » (Stephan, 2024) où les incohérences entre les cadrages de divers médias sont mises en évidence et interprétées au prisme des drops, en plus d’un décryptage de l’actualité internationale conformément à ces derniers, accompagné de sources issues d’influenceurs Anons anglophones. Ce collectif francophone se démarque par la diversification de sa production éditoriale. Celle-ci mêle la publication d’articles sur un site internet à l’organisation via une chaîne YouTube de livestreams. Ces deuxièmes proposent alors un décryptage de l’actualité retraitée et sont assurés, à visage découvert, par plusieurs co-animateurs. Nombreux sont en ce sens les articles, les tweets (messages sur la plateforme Twitter/X) ou encore les drops à être projetés et discutés. Ces premiers se déclinent en une sorte de feuille de route des multiples thématiques et sources abordées lors des livestreams ; ce que complètent des traductions et des revues de presse d’autres productions complotistes.
37Cette configuration singulière conduit à considérer Les DéQodeurs comme la version la plus aboutie d’un collectif d’influenceurs Anons : à une mise en interface des mises en scène personnalisées similaires, ils juxtaposent celles des journalistes complotistes. De fait, ils incarnent un troisième idéal-type, où se confondent de nombreuses pratiques recensées chez ses homologues précédents. Toutefois, celui-ci se démarque par une personnalité en ligne assimilable à un média de réinformation complotiste, car il s’érige en un contre-modèle aux médias traditionnels, par le biais d’un retraitement transmédiatique de l’actualité. À cela s’ajoute le formalisme de la posture journalistique classique, ainsi qu’une mise en scène affective plus poussée que celle des journalistes complotistes. De fait, l’utilisation des affordances du livestream favorise – grâce aux interactions instantanées et émotionnelles qu’elles conditionnent (Scheibe, Fietkiewicz et Stock, 2016) – l’établissement d’un lien parasocial renforcé avec une communauté d’abonnés. C’est ce que dénote la rhétorique employée par les co-animateurs, qui revendiquent l’existence d’une « grande famille » soudée par son adhésion aux drops. Cette occurrence s’accompagne d’une expressivité renforcée, dans la mesure où anecdotes et blagues rythment la diffusion, afin de créer une ambiance chaleureuse et de rompre avec la posture réputée impersonnelle des médias traditionnels.
38Force est de constater que cette configuration puise son origine – à l’instar de C.S. – dans la trajectoire de son meneur. Celle-ci comporte une adhésion au complotisme nourrie par une succession d’opportunités et de revers, à laquelle se superpose une carrière militante dans le champ médiatique. Cependant, de cette trajectoire se distingue un réinvestissement, à défaut de compétences rédactionnelles ou intellectuelles, d’un savoir-faire managérial. Cette tendance partiellement relevée dans une étude de Léda Mansour (2019) se trouve corroborée par le récit personnel que met en scène L. lors des livestreams. En effet, ses premiers questionnements remontent à son immigration d’Albanie en France, où il découvre un paysage médiatique pluraliste en contraste avec l’univocité autoritaire albanaise. Il crée alors un site internet consacré à la publication d’articles exprimant son scepticisme envers les acteurs médiatiques. Il s’entoure d’une équipe de contributeurs et de monteurs, en raison de sa maîtrise limitée du français et des outils numériques. Son site attire ensuite l’attention du fondateur de Thinkerview – l’un des principaux médias alternatifs francophones – qui recrute L. et son équipe dès 2013 afin de gérer son interface multiplateforme et assurer la production de contenus. Ponctuée d’entretiens avec plusieurs figures controversées, cette phase est responsable de son éveil complotiste et lui permet d’accéder à un matériel plus professionnel, propice à l’expérimentation de nouvelles formes de mise en scène. Toutefois, il affirme que la « victoire truquée » d’Emmanuel Macron en 2017 marque une rupture : L. déménage en Suisse et ouvre un restaurant fermé peu après en raison de la pandémie. S’ensuit le premier confinement, lors duquel il s’attelle à la lecture des drops et dit faire l’objet d’une révélation spirituelle. Cette période l’entraîne à se croire investi d’une mission salvatrice, à l’origine de ses premiers livestreams.
39Outre une porosité fréquente entre ésotérisme et complotisme (Asprem et Dyrendal, 2018), cette trajectoire semble à nouveau illustrer l’importance de la pandémie. Si l’adhésion aux drops résulte bel et bien d’un récit de vie, c’est aussi de l’insécurité, de la précarité financière et du temps libre suscité par cet événement que résulte cette mobilisation. À ce contexte favorable se greffe le rôle prépondérant que jouent les premières générations d’Anons vis-à-vis de l’émergence des influenceurs européens, la lecture des drops par L., le meneur des DéQodeurs, s’effectuant sur le site d’un interfaceur anglophone. Par ailleurs, son parcours revient à nuancer les rouages de sa production éditoriale : la création des DéQodeurs laisse transparaître une activation de sa maîtrise des formats éditoriaux numériques traditionnels et novateurs. En témoigne la combinaison du site internet et des livestreams, lesquels lui permettent de passer « de l’autre côté du miroir » et de mettre en valeur son aisance charismatique. Sa trajectoire permet aussi de mieux expliquer la structure du collectif complotiste, si bien que le recrutement opportuniste de co-animateurs traduit une mise à profit de ses compétences managériales destinées à pallier ses limitations technologiques et rédactionnelles, à diviser la charge de travail et à assurer le divertissement des abonnés. C’est ce que souligne l’apparition d’une équipe de volontaires chargés d’alimenter le site Internet, duquel plusieurs membres sont promus afin de combler les « blancs » des livestreams. Ce troisième idéal-type se singularise ainsi par une production de contenu certes vouée à s’arroger un capital social nominalisé, celle-ci s’inscrivant toutefois dans une socialisation au complotisme amorcée dans les « coulisses » de la production journalistique. Ce faisant, il s’oppose à la trajectoire des journalistes complotistes, lesquels gravitent le plus souvent dans des cercles politiques par le biais desquels ils parviennent à être publiés. Ajoutons que ces deux idéaux-types bénéficient de la mobilisation ultérieure des interfaceurs, ce qui atteste d’une certaine complémentarité chronologique entre les trois cas d’étude.
40Encore faut-il souligner que l’utilisation du livestream est d’autant plus singulière qu’elle manifeste l’adoption de nombreuses stratégies de mise en scène, afin de renforcer la dimension affective entre co-animateurs et abonnés. De même, elles visent à capitaliser sur les inquiétudes que ces derniers éprouvent lors de la pandémie. Par exemple, certaines d’entre elles installent un échange bidirectionnel direct grâce à la projection de commentaires, encourageants ou anecdotiques, afin de nourrir une discussion émotionnellement chargée et d’installer les co-animateurs dans une posture de soutien bienveillant. De manière similaire à C.S. et son site, je constate que la communauté d’abonnés n’est pas simplement l’arbitre de la légitimité qu’elle accorde aux influenceurs, mais peut en incarner un rouage scénarisable à son renforcement. Néanmoins, certaines occurrences en offrent une valorisation plus poussée via les livestreams et similaire à l’analyse goffmanienne du lien entre public et scène : Erving Goffman (1956) explique que la crédibilité de la performance repose sur un appareillage (appelé « façade ») où se conjuguent décor, style de langage et rôles adoptés. Cette logique atteint son paroxysme dans la mise en scène des DéQodeurs, lorsque la projection de la caméra érige l’arrière-plan des co-animateurs en espace scénique. Des objets issus de la sphère domestique, tels que des photographies, sont réinvestis dans l’introduction d’anecdotes émotionnellement chargées. Notons que cette façade est susceptible de connaître des turbulences, comme en témoigne la défaite de D. Trump aux élections présidentielles américaines. Cet événement déstabilise le cadrage interprétatif fondé sur les drops et contraint les co-animateurs à recourir à un travail de « figuration » (ibid.) destinée à préserver la légitimité des DéQodeurs. Cette opération se solde alors par l’atténuation de leur posture de média de réinformation et par la délégation de l’interprétation aux abonnés, qualifiés de « lumières magnifiques » capables de réfléchir par eux-mêmes. Cette stratégie permet aux co-animateurs de maintenir une personnalité en ligne de média de réinformation complotiste, sans pour autant assumer les responsabilités éditoriales que cette position implique. Cette ambivalence distingue ainsi Les DéQodeurs de l’idéal-type du journaliste complotiste, dont la légitimité repose sur la pertinence de ses interprétations, là où une posture plus malléable et fondée sur le retraitement de l’actualité permet d’atténuer les ratés.
41Cette gestion managériale s’accompagne de diverses stratégies de professionnalisation, toutes destinées à garantir la pérennité de la production éditoriale. En premier lieu, s’opère une standardisation des livestreams à intervalles bihebdomadaires et la création d’une newsletter : la fermeture de la première chaîne YouTube engendre le besoin de fidéliser les abonnés et de créer des espaces d’échange capables de contourner la confusion suscitée par la « censure » des plateformes traditionnelles. Ces pratiques se transposent aux influenceurs complotistes et étayent les conclusions d’études, selon lesquelles la standardisation est perçue comme la seule conséquence d’un accroissement de notoriété (Cunningham et Craig, 2019). En second lieu, l’infrastructure multiplateforme s’élargit en direction des plateformes Telegram, Odysee, Rumble et Crowd Bunker. Cette première remplace la fonction initialement dévolue à la newsletter, dans la mesure où la chaîne des DéQodeurs s’érige comme le réceptacle de l’ensemble des productions transmédiatiques. Telegram sert entre autres à amplifier les contenus, à annoncer les livestreams, ainsi qu’à diffuser des vidéos de type « vlogging » où les co-animateurs se filment, saluent leurs abonnés ou réagissent spontanément à l’actualité. Cette configuration contribue ainsi à expliquer la fréquence de publications supérieure (6 723) que cette plateforme recense. Telegram est aussi investie en faveur d’une gestion facilitée de la régulation des commentaires, si bien que plusieurs chaînes annexes sont créées et dotées de comptes automatiques où sont concentrés et filtrés, lors des livestreams, les échanges entre utilisateurs. Odysee, Rumble et Crowd Bunker, avec respectivement 391, 295 et 54 publications, assurent l’hébergement multiplateforme des retransmissions des livestreams, ce à quoi s’ajoute leur découpage en extraits courts destinés à en promouvoir la viralité. Ces occurrences soulignent ainsi que ce troisième idéal-type adopte une stratégie d’amplification en apparence similaire à celle des interfaceurs. Cependant, il convient de noter que celle-ci est avant tout façonnée selon les besoins des abonnés, ce que montre la retransmission des livestreams, destinés à permettre aux absents de suivre les derniers échanges.
Illustration 7. Graphique des publications sur les quinze espaces sociaux numériques constitutifs de l’infrastructure multiplateforme des DéQodeurs.
42D’autres indices de professionnalisation s’apparentent à l’acquisition de nouveaux équipements, à l’image de microphones professionnels et de serveurs d’hébergement coûteux. Ce dernier exemple est significatif, car il permet de doter l’infrastructure multiplateforme de sa propre plateforme autarcique et communautaire. Celle-ci est alors calquée sur l’interface de Facebook, les utilisateurs étant capables de créer une page, de rejoindre des groupes locaux et d’échanger via des conversations privées. Ces améliorations font partie intégrante de stratégies de mise en scène. Cela s’observe dans l’expression récurrente des difficultés et de la fierté qu’elles suscitent auprès des co-animateurs : elle vise à instrumentaliser les coulisses de l’infrastructure multiplateforme souligner que celle-ci incarne un contre-modèle viable aux médias traditionnels. Comme l’expliquent Alice Marwick et danah boyd (2011), la production éditoriale et son perfectionnement forment eux aussi des sujets de conversation grâce auxquels est légitimée la personnalité en ligne. Ces difficultés contribuent parallèlement à installer un rapport de vulnérabilité avec la communauté d’abonnés par lequel le sentiment d’intimité se trouve renforcé. Si cette tendance s’observe partiellement chez les autres idéaux-types, j’observe que Les DéQodeurs en exacerbent les effets, en ce que les difficultés rencontrées par leur infrastructure sont érigées en menace existentielle susceptible de compromettre la pérennité de l’ensemble de la communauté.
43Cette mise en scène des améliorations techniques est investie favorablement à l’obtention de dons. Ces derniers sont assimilés à une sorte de salaire régulier : ils appellent les abonnés à programmer des virements mensuels censés garantir la stabilité financière du collectif et la réussite de ses objectifs militants. Cette tendance prolonge la réflexion de Viviana Zelizer et Christian Clerc (2005), selon laquelle les dons relèvent d’une dimension fortement émotionnelle et se doivent par conséquent d’être dépensés de manière judicieuse. Ces dons nourrissent une mise en scène aux accents héroïques, quand les co-animateurs affirment reverser les excédents à d’autres Anons francophones. Cependant, de cette occurrence se dégage des rapports transactionnels, dans la mesure où sont soutenus de nombreux interfaceurs s’attelant à la traduction de contenus et dont la production éditoriale se retrouve déployée dans celle des DéQodeurs. Du reste, de tels rapprochements sont susceptibles de donner lieu à l’émergence de logiques de mutualisation sélective, doublées d’un principe d’exclusion néolibérale, lesquelles sont typiques des collaborations entre influenceurs (Dean, 2024). En témoigne l’émergence de la « Team Top Gun » que rejoignent Les DéQodeurs : ce réseau d’influenceurs Anons francophones s’engage à amplifier leurs contenus respectifs et entretient ipso facto des hiérarchies concurrentielles consolidant le monopole des figures les plus suivies. Ce troisième idéal-type se distingue alors par une tendance marquée à collaborer avec certains interfaceurs, lesquels choisissent entre-temps de s’affranchir de l’anonymat imposé par les drops – une évolution que ne permet toutefois pas la production individualisée propre aux journalistes complotistes.
44Enfin, dans la mise en scène des DéQodeurs transparaît la matérialisation d’un phénomène singulier décrit comme la « capture par la communauté d’abonnés » (Jurg, Tuters et Picone, 2024). Ce concept revient à décrire la façon dont ses membres et les métriques qu’ils génèrent, telles que le nombre de vues, contribuent à influencer la production éditoriale des influenceurs. Le cas des DéQodeurs l’illustre bien : la chute du nombre de vues à la suite de la défaite de D. Trump pousse les co-animateurs à diversifier le cadrage des livestreams pour inclure des thématiques toujours plus ésotériques. Dans un premier temps, ces dernières se trouvent traitées au sein d’une production inscrite dans de nouvelles chaînes appelées Y-Files. Cette transition se traduit alors par une radicalisation ésotérique des DéQodeurs, facilitée par le conservatisme religieux de son meneur, de même qu’un abandon progressif des drops. De fait, la préparation de ces nouveaux livestreams pousse les co-animateurs à effectuer des recherches, lors desquelles ils se tournent vers les productions d’influenceurs ésotériques. Je relève que la communauté est susceptible de causer l’évolution du cadrage, ce qui s’accompagne de résultats tangibles sur la trajectoire sociologique des influenceurs. En témoigne le « rebranding » (en 2023) des DéQodeurs en Ambassadeurs du Nouveau Monde, lorsque la chaîne ésotérique et la couverture des drops sont abandonnées, à mesure que les évolutions du cadrage sont incorporées dans les livestreams principaux. S’ensuit l’adhésion de L. à une secte religieuse mentionnée dans certains rapports gouvernementaux (Miviludes, 2009). Précisons que cette radicalisation résulte aussi de la publication d’articles de vérification de faits consacrés aux propos tenus par les co-animateurs, de même que des pratiques prédatrices de certains journalistes : ces premiers sont alors retraités lors des livestreams, au moyen d’une rhétorique de plus en plus virulente ; ces secondes nourrissent le mépris que vouent les co-animateurs vis-à-vis de la presse traditionnelle ; la confiance accordée par L. à certains journalistes lors d’entretiens se trouve rompue à l’aune du visionnage des documentaires produits, lesquels font l’objet d’un montage pathologisant qu’il condamne. Il paraît important de souligner que ces phénomènes se retrouvent chez les interfaceurs et les journalistes complotistes, bien qu’ils soient exacerbés dans les médias de réinformation complotistes. Cela tient à un partage plus fréquent d’informations relatives à leurs performances, mises en scène comme preuves de leur succès, mais aussi à l’essence entrepreneuriale de leur production éditoriale, laquelle les incite davantage à scruter la réception, positive ou négative, de leurs contenus.
45L’enseignement principal de cette étude est que la circulation du complotisme numérique se structure autour d’influenceurs Anons transnationaux, au croisement d’une exploitation stratégique des espaces sociaux numériques et de pratiques d’autoreprésentation légitimantes. Cette rencontre favorise l’émergence de diverses modalités de production de contenu transmédiatique, desquelles peuvent être extraits trois idéaux-types complotistes. D’abord les interfaceurs, lesquels se manifestent sous forme de collectifs et se cantonnent à l’amplification et à la vulgarisation de publications préexistantes. Ils se caractérisent par une mobilisation pionnière, ce qui les pousse, voire les contraint, à adopter une mise en scène cryptique héritée de l’esthétique que 4chan impose aux drops. Ensuite, viennent les journalistes et les médias de réinformation complotistes, rassemblés par une mobilisation plus tardive initiée au lendemain de la pandémie. Les journalistes se distinguent par un décryptage individualisé de l’actualité, marqué par la valorisation d’une trajectoire professionnelle ancrée dans une socialisation et une marginalisation politiques. À cela s’ajoute une mise en scène singulière, où oscillent des codes journalistiques traditionnels et des inflexions censées entériner une posture contestataire. Il s’agit en ce sens d’un professionnalisme calibré, transposé au rapport parasocial entretenu avec la communauté d’abonnés. Enfin, les médias de réinformation proposent une production éditoriale collective articulée sur un retraitement complotiste de l’actualité médiatique. De leur gestion se dégage une dimension entrepreneuriale couplée à des modes de communication nettement plus affectifs que ceux de leurs homologues, ainsi que les conditionnent les affordances du livestream. Cette dimension entrepreneuriale souligne une socialisation ancrée dans les « coulisses » de médias alternatifs, laquelle explique le degré de professionnalisation supérieur propre à ce troisième idéal-type, de même que l’existence d’un vecteur de radicalisation imputable aux indicateurs de réception produits par la communauté d’abonnés.
46Par ailleurs, il convient de formuler trois points de conclusion complémentaires, destinés à étendre la portée de cette contribution. Force est de constater que le complotisme numérique se présente comme un contre-public doté d’une forme singulière, assimilable à un archipel hiérarchique et hétérarchique, où des influenceurs transnationaux, affiliés à leur meneur, forment des îles dotées de leurs propres îlots périphériques, soit leurs abonnés. Autrement dit, les influenceurs complotistes sont certes unis par leur adhésion aux drops, mais ils se différencient par des personnalités en ligne, des trajectoires et des communautés d’abonnés variées. Ce constat revient donc à contredire l’existence d’une communauté complotiste monolithique, a fortiori dans la mesure où sa composition témoigne de rapports concurrentiels. Cette contribution met ensuite en exergue l’intérêt d’une approche ethnographique distante juxtaposée à des méthodes computationnelles mixtes. Malgré les limites induites par l’absence d’entretiens semi-directifs, ce double appareillage permet de mieux saisir l’articulation entre socialisations, usages des plateformes et exploitation quantitative des métriques collectées. J’appelle à un recours plus fréquent à ce type de méthodes et à ne pas renoncer à un terrain autrement fécond du seul fait de son inaccessibilité. En outre, ce dispositif méthodologique permet de mitiger certaines perceptions alarmistes que semble cristalliser la circulation du complotisme sur les espaces sociaux numériques. À défaut d’un torrent intarissable de contenu, je relève plutôt la domination d’un noyau restreint d’utilisateurs, lesquels disposent de compétences éditoriales et techniques difficiles à acquérir. De plus, au sein des résultats figurent des phénomènes d’essoufflement : la défaite de D. Trump alimente une défiance généralisée à l’encontre des drops et entraîne des repositionnements voués à maintenir une centralité au sein des communautés complotistes. Cette fatigue éditoriale, au même titre que l’ensemble des pratiques relevées, confirme que la circulation numérique du complotisme ne rompt pas avec la production de contenu des influenceurs classiques ; elle en constitue plutôt une transposition orientée vers une production de contenu contestataire et où se confondent des parcours complexes issus de divers horizons. Je souhaite ainsi signaler que l’analyse du complotisme requiert des considérations scientifiques et méthodologiques dont les approches psychologiques et cognitives, à elles seules, ne peuvent rendre compte, en dépit de leur position prépondérante dans le débat public francophone.