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Notes de lecture
Culture, esthétique

Filip Brunea-Fox, « Un pogrom à Bucarest », précédé de « Cinq jours chez les lépreux » et autres reportages, trad. du roumain par G. Balout, Paris, Éd. Non Lieu, 2024, 216 pages

Blanche El Gammal
p. 489-492
Référence(s) :

Filip Brunea-Fox, « Un pogrom à Bucarest », précédé de « Cinq jours chez les lépreux » et autres reportages, trad. du roumain par G. Balout, Paris, Éd. Non Lieu, 2024, 216 pages

Texte intégral

1Filip Brunea-Fox (1898-1977), de son vrai nom Filip Brauner, fut un journaliste et traducteur roumain, ami intime de l’écrivain et essayiste Benjamin Fondane (1898-1944). Il est aujourd’hui à peu près oublié, alors même qu’il fut un reporter célèbre en son temps et qu’il inspira un certain nombre d’écrivains roumains des années 1970, parmi lesquels Geo Bogza (1908-1993). Lui dont les articles n’ont jamais été traduits en français est aujourd’hui tiré de l’oubli grâce au travail de Guillaume Balout, traducteur et journaliste au Courrier des Balkans, revue en ligne présentant des analyses d’articles extraits des grands journaux du Sud-Est européen, à la manière de Courrier international.

2F. Brunea-Fox fit des débuts remarqués en 1915 dans la revue symboliste Versuri și proză. Féru de cinéma – il emprunta son pseudonyme aux films d’actualité de Fox Movietone, qu’il appréciait tout particulièrement – et proche de l’avant-garde littéraire, il écrivit des poèmes surréalistes, côtoya Tristan Tzara et travailla pour divers journaux, comme Dimineața, Adevărul et Jurnalul. Mis à l’écart dès 1937 par le régime après l’interdiction de Dimineața et d’Adevărul, il dut se contenter de collaborations occasionnelles, les autorités le jugeant certainement trop incisif. Il s’adonna alors principalement à des activités de traduction : on lui doit ainsi les versions roumaines de La Folle de Chaillot (1943) de Jean Giraudoux (1882-1944), de Clochemerle (1934) de Gabriel Chevallier (1895-1969), de L’Île au trésor (1883) de Robert Louis Stevenson (1850-1894) et de La Guerre des Juifs (1932) de Lion Feuchtwanger (1884-1958). On sait qu’il s’intéressa aussi aux ouvrages de Paul-Louis Courier (1772-1825) et de Pierre Daninos (1913-2005), ainsi qu’aux vies des explorateurs Bengt Danielsson (1921-1997) et Constantin Dumbravă (1898-1935). Choix pour le moins éclectiques, qui attestent une grande curiosité, mais aussi une personnalité non dénuée d’humour et assez inclassable.

3L’introduction (p. 7-17) rédigée par G. Balout dépeint un esprit libre, un homme sans concession, peu enclin à surveiller ses mots et prompt à l’indignation. Au reste, ses modèles littéraires sont Albert Londres, Francis Carco, Joseph Kessel et Maxime Gorki, avec qui il partage des affinités politiques et dont il s’inspire en adoptant leur ton et en abordant des sujets similaires aux leurs. Pour autant, son style est bien le sien, irréductible à celui des écrivains qu’il admire : tout à la fois terriblement ironique, audacieux, poétique – ses influences symbolistes et surréalistes affleurent par endroits –, produit d’« une sorte de classicisme moldave fait d’humour, de générosité, de vieille culture raffinée et surtout d’une langue roumaine d’une pureté, d’une richesse, d’une saveur et d’une authenticité comme peu y sont parvenus sous la pression des secrétaires de rédaction et des rotatives » (p. 10, citation de l’écrivain Dumitru Radu Popescu [1935-2023], România Literară, 16 juin 1977).

4L’ouvrage réunit cinq articles rédigés entre 1928 et 1941. Il s’agit de « Cinq jours chez les lépreux », « Notes de voyage dans le Maramureș », « Ali Kadri, le sultan d’Ada Kale », « Le trottoir et le tripot » et « Un pogrom à Bucarest ». Les quatre premiers reportages sont issus d’une anthologie composée par Lisette Daniel-Brunea deux ans après la disparition de son mari et rééditée par Polirom en 2020. Simple échantillon d’une production quasi quotidienne qui s’étala sur près de vingt ans, ces textes sont présentés comme « représentatifs de l’œuvre du journaliste dans l’entre-deux-guerres » (p. 9).

5Le lecteur songe immanquablement aux malheureux décrits par Albert Londres lorsqu’il lit le titre du premier article sélectionné, « Cinq jours chez les lépreux » (p. 19-58). « Chez les lépreux » est en effet un chapitre d’« Au bagne », reportage d’Albert Londres consacré aux bagnards de Guyane (Le Petit Parisien, 8 août 1923), et Chez les fous relate une enquête qu’il a réalisée dans un asile d’aliénés (Le Petit Parisien, 15 mai 1925). Le style de F. Brunea-Fox est plus bigarré, ses descriptions plus longues et ses formules moins percutantes, mais le propos et les techniques d’investigation sont sensiblement les mêmes, comme en témoignent les dialogues poignants avec les lépreux interrogés. L’indignation et la sensibilité face aux détresses des plus faibles sont très semblables, et la conclusion, appel à la compassion des autorités, rend du reste hommage à A. Londres (p. 57-58).

6F. Brunea-Fox, comme son devancier et sans doute à peu près au même moment, rendit visite aux juifs des confins orientaux dans le Maramureș. Dans ses « Notes de voyage » (p. 59-72), il décrit également leur misère mais il relate quelques anecdotes douces-amères qui rendent compte de l’humour de ses coreligionnaires, chose que ne faisait pas A. Londres dans Le Juif errant (Paris, A. Michel, 1929) : le reporter français y montrait sa stupéfaction devant le spectacle d’un monde dont on pensait qu’il n’existait pas ou plus tandis que F. Brunea-Fox marche en terrain connu, pour ainsi dire, et partage la gaieté quelque peu forcée de ses interlocuteurs.

7Le ton sarcastique de F. Brunea-Fox transparaît plus nettement dans « Ali Kadri, le sultan d’Ada Kale » (p. 73-91). L’article évoque le lucratif commerce d’un homme d’affaires qui a mis la main sur une petite île située sur le Danube non loin d’Orșova, Ada-Kale, dont les habitants bénéficiaient d’un privilège commercial unique accordé par le roi Carol II : l’exemption de toute taxe sur le tabac et le sucre, revendus après leur transformation. Or seul en bénéficie le « sultan Ali Kadri », ainsi que les fonctionnaires qu’il corrompt, laissant les habitants de l’île dans le plus grand dénuement (p. 11). Notons qu’Ada-Kale a retenu l’attention de Patrick Leigh Fermor (1915-2011) : l’écrivain voyageur découvrit l’île en 1934 lors de son voyage dans les Balkans et décrit assez longuement ses habitants dans le second volume de Dans la nuit et le vent. À pied de Londres à Constantinople (trad. de l’anglais par G. Villeneuve, Bruxelles, Nevicata, 2014 [1986]), intitulé « Entre fleuve et forêt : du Moyen Danube aux portes de Fer ».

8Admirateur de F. Carco, F. Brunea-Fox se rend lui aussi volontiers dans les bas-fonds, comme c’est le cas dans « Le trottoir et le tripot » (p. 93-120). On y croise une prostituée expérimentée et ses connaissances : un commissionnaire, un vendeur de marrons et un cocher ; on assiste aux funérailles grandioses d’un proxénète que tout un quartier pleure ; enfin on lit le récit d’une descente dans un bouge. Les personnages dépeints, épaves, dépravés et gueux, sortent tout droit de la cour des miracles, quand ils ne rappellent pas les grands criminels des films qu’aime tant F. Brunea-Fox. De la léproserie d’un petit village situé dans le district d’Ismail (ville frontalière aujourd’hui ukrainienne) à Bucarest, en passant par le Maramureș et les Portes de Fer, F. Brunea-Fox montre différents instantanés d’une Roumanie disparue : « Le lazaret de Lărgeanca a été détruit, les juifs du Maramureș exterminés durant la Shoah, l’île d’Ada Kale submergée par le lac de retenue d’un barrage hydro-électrique, les maisons closes interdites » (p. 12). Nul besoin donc de courir le monde pour faire du grand reportage, et nul exotisme ; mais si tout est traité avec une sorte de familiarité, le ton est implacable, caustique et souvent révolté.

9Le dernier article, de loin le plus long, donne son titre à l’ouvrage ; il en est la pièce centrale, au sens propre comme au sens figuré : précédé d’une préface d’Avram Leib Zissu (1888-1956), mécène et journaliste porte-parole de la communauté juive roumaine, il est surtout un des rares comptes rendus de l’Holocauste publiés dans la Roumanie d’après-guerre. « Un pogrom à Bucarest » (p. 121-204) revient ainsi sur les atrocités perpétrées par les légionnaires roumains en 1941. F. Brunea-Fox n’élude rien du déchaînement de haine antisémite qui déferla sur la capitale, parcourt et décrit maints lieux témoins d’abominables carnages : la forêt de Jilava, au sud de Bucarest, où s’entassent des cadavres horriblement mutilés, la morgue, de modestes quartiers commerçants ravagés. Le récit bouleversant de sa rencontre avec un rabbin miraculeusement rescapé est suivi de vigoureuses protestations et s’achève sur un cri de désespoir : « Leur légion de fer et de feu nous cherche derrière chaque rempart écroulé. Et cela, dès le 1er février. Et pas une pastille d’espoir dans la moindre apothicairerie. Et tous les sourires sont faux. Et tous les gens, divisés en confessions et aspirations raciales, marchent comme des automates, tirés en arrière par un destin implacable. Qui va triompher ? Qui va tuer l’autre ? Ici s’achève la première partie de la Meguila sur les souffrances infligées aux juifs en l’an sans grâce 1941 » (p. 203-204).

10Une sélection de photos d’archives, présentée au centre de l’ouvrage, accompagne les textes : on y voit le cercle de connaissances de F. Brunea-Fox dans les années 1910, composé du dessinateur Iosif Ross (1899-1976), du philosophe Benjamin Fondane et de sa sœur Line Wechsler ; le journaliste lors de ses différents reportages ; les défilés de la Garde de Fer, mouvement et parti nationaliste révolutionnaire et fasciste créé par Corneliu Codreanu en 1927 ; des images du pogrom et du massacre de la prison de Jilava, où 64 détenus furent exécutés par les légionnaires de C. Codreanu ; l’arrestation par l’armée des membres de la Garde de Fer après le pogrom ; enfin le mémorial du pogrom inauguré à Bucarest en 2018. Le livre se clôt sur quelques pages reproduisant un entretien avec l’auteur qui se déroula dans les années 1970 ; celles-ci éclairent utilement la personnalité du « prince des reporters » et sa conception du journalisme, lequel repose sur une série d’enquêtes sociales détectant « certains problèmes de l’époque qui, revenant plusieurs fois dans l’actualité, se ramifient au-delà de l’horizon quotidien de ces réalités » (p. 211). Sociologue et écrivain polyvalent, le reporter doit s’astreindre à un labeur sans fin, conscient de ses hauts devoirs, et transférer les chiffres, ces vérités froides et implacables, « des registres vers le terrain humain » (p. 213), atteignant ainsi une forme de poésie.

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Pour citer cet article

Référence papier

Blanche El Gammal, « Filip Brunea-Fox, « Un pogrom à Bucarest », précédé de « Cinq jours chez les lépreux » et autres reportages, trad. du roumain par G. Balout, Paris, Éd. Non Lieu, 2024, 216 pages »Questions de communication, 49 | 2026, 489-492.

Référence électronique

Blanche El Gammal, « Filip Brunea-Fox, « Un pogrom à Bucarest », précédé de « Cinq jours chez les lépreux » et autres reportages, trad. du roumain par G. Balout, Paris, Éd. Non Lieu, 2024, 216 pages »Questions de communication [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 12 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/43986 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ec6

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