Navigation – Plan du site

AccueilNuméros49Notes de lectureCulture, esthétiqueCécile Carayol et Jérôme Rossi (d...

Notes de lecture
Culture, esthétique

Cécile Carayol et Jérôme Rossi (dirs), Michel Chion, l’inventeur, Paris, Hermann, coll. Musique, 2024, 248 pages

Julien Péquignot
p. 492-496
Référence(s) :

Cécile Carayol et Jérôme Rossi (dirs), Michel Chion, l’inventeur, Paris, Hermann, coll. Musique, 2024, 248 pages

Texte intégral

1Cet ouvrage collectif, dirigé par Cécile Carayol et Jérôme Rossi, est issu d’un colloque hommage à Michel Chion, qui s’est tenu en 2019 à Rouen. Il est doté d’un « Avant-propos » (p. 5-8) par C. Carayol et d’une « Introduction. Michel Chion, la vie en prose » par la direction de l’ouvrage (p. 9-34). Les textes sont ensuite organisés en trois grands ensembles, qui correspondent aux différentes facettes abordées de Michel Chion : compositeur, théoricien et musicologue. Le livre se clôt sur un précieux et fort utile « Catalogue des œuvres de Michel Chion » (p. 243-245).

2La diversité des approches et des ancrages des différents textes (études cinématographiques, musicologie, études littéraires, langues et littératures anglaises, philosophie, composition), de même que des objets abordés ou encore des angles par lesquels ils le sont, la diversité des formats des textes aussi (académiques, poétiques, entretiens, hommages, essais, etc.) donne un ensemble impressionniste à la fois plaisant à lire et en totale homologie avec son sujet, tant M. Chion se caractérise par la multiplicité : musicien, acousticien, musicologue, expérimentateur, chercheur, enseignant, critique, cinéaste, théoricien du son, de la musique, de leurs rapports avec le cinéma et plus généralement la vision et le langage, et l’inventaire à la Prévert serait inépuisable. Le livre sera sans doute l’occasion, pour celles et ceux qui connaissaient l’une ou l’autre de ses facettes, d’en découvrir d’autres : nombreux·ses sont les collègues, en études cinématographiques et audiovisuelles, en esthétique, en sciences de l’information et de la communication (SIC) ou autre, à mobiliser les concepts élaborés par M. Chion, sans pour autant avoir jamais écouté aucune de ses œuvres, ni lu aucune de ses critiques de films. D’ailleurs, ce large spectre d’activité, de connaissances et de productions de M. Chion constitue la principale limite à cette note de lecture : en tant qu’enseignant-chercheur en SIC, je ne revendique pas l’expertise suffisante pour discuter avec les textes de la première partie, « Partie I. Michel Chion, compositeur » (p. 35-110) – esthétiques tant dans leur propos que leur travail formel – ou encore ceux de la dernière partie mobilisant la musicologie, « Partie III. Michel Chion, Musicologue » (p. 189-238). Pour cette raison, le propos se concentrera ici sur la deuxième partie, « Partie II. Michel Chion, théoricien » (p. 111-188), qui offre plusieurs entrées stimulantes sur des préoccupations qui concernent les SIC, surtout sur les objets audio-logo-visuels, leurs usages et réceptions.

3En effet, comme le pointe de manière très précise le texte du philosophe Benjamin Straehli, « L’apport de la notion d’auditum » (p. 165-178), sur la notion d’auditum développée par M. Chion, ce dernier occupe d’une certaine manière une posture assez particulière, qui tente de clarifier l’usage du mot son lui-même. L’auteur montre ainsi combien M. Chion, prenant une sorte de relève conceptuelle après le travail fondamental et fondateur de Pierre Schæffer est un pont vers son saisissement par les approches phénoménologiques : « C’est pourquoi il est nécessaire à la phénoménologie du son de prendre pour point de départ de son étude l’auditum [dans toutes les citations, les italiques sont des auteur·ices], tel que le définit Michel Chion : “L’auditum, c’est le son en tant que perçu, sans confusion possible avec la source réelle (ou le complexe causal qui en est la source), ni avec les phénomènes vibratoires qu’étudie la discipline nommée acoustique” » (citant M. Chion, Le Son, Paris, A. Colin, 2004, p. 273 ; p. 174). Ce pont l’est aussi vers la question de la communication qui est en fait ce que M. Chion étudie et conceptualise à propos du son, quand d’autres s’attachent eux, pour reprendre une dichotomie un peu obsolète, à la signification. C’est d’ailleurs ce qui fait l’objet du texte du musiclogue Makis Solomos « Michel Chion et les théories du son : du son fixé aux milieux sonores » (p. 151-164) : « On comprend alors l’extraordinaire importance de l’écoute dans les théorisations du son de Michel Chion : plus que du son, Michel Chion et [sic] un théoricien du sonore, de ce qui, sonnant, nous touche, nous émeut et nous interroge. Bien entendu, Schæffer était déjà un théoricien de l’écoute – son Traité des objets sonores [Traité des objets musicaux. Essai interdisciplines, Paris, Éd. Le Seuil, 1966], nous dit-il, est avant tout un traité de l’écoute –, mais on sait que Schæffer avait un côté positiviste, et donc objectiviste, malgré ses références à la phénoménologie, alors que Chion se place délibérément du côté du sujet, de la figure du “flâneur” » (p. 154). Car c’est bien là ce qui distingue, sépare et parfois clive les approches communicationnelles et esthétiques : non seulement la prise en compte et l’attention portée au sujet, mais plus, dans une perspective pragmatique, la revendication de l’activité communicationnelle du sujet comme point de départ de compréhension des phénomènes de sens et d’affect. Là réside la dimension « sciences humaines et sociales » (SHS) des approches théoriques de M. Chion qui permet d’expliquer qu’il soit largement mobilisé lorsque ces dernières s’attellent à la compréhension des phénomènes liés à la dimension sonore des objets (naturels, symbolisés, textualisés) dont usent les sujets.

4En ce sens, la compréhension du phénomène sonore, musical, audio-logo-visuel que propose M. Chion dans son œuvre théorique est située, culturelle, sociosémiotique. C’est le propos de M. Solomos (p. 153) qu’il résume ainsi : « L’hypothèse que je voudrais soutenir ici est que Michel Chion est le théoricien d’un moment de l’histoire de ce que l’on appelle “son” : il est le théoricien de la culture audio, c’est-à-dire de la culture qui va de pair avec le son enregistré, fixé, sur support – quelle que soit la terminologie qu’on choisisse ». Mobilisant la pensée de Tim Ingold, de Giorgio Agamben ou la notion d’Umwelt de Jakob von Uexküll – références dont on sait qu’elles irriguent les études en SIC – l’auteur démontre que l’approche de M. Chion est à l’opposé de tout immanentisme, réification, essentialisation ou naturalisation : « Ainsi, le son n’est pas un objet : il n’est ni l’objet mis en vibration, ni l’espace des vibrations en général ; il est le produit de l’interaction auditeur-milieu » (p. 162). Autrement dit, le son est relation, médiation, énonciation, situation de communication, production de sens, sémiose : bref, de quelque manière que, selon l’obédience, la recherche en SIC voudra bien le conceptualiser, relevant ainsi de la communication entendue comme processus pris en charge par le sujet, lui-même considéré comme situé – donc produit de déterminations qui ainsi sont les causes premières du « son » et non les caractéristiques que d’autres approches lui accordent, soit comme propres au sein du continuum physique (l’acoustique), soit comme déterminantes de ses effets perceptuels et conceptuels (l’esthétique).

5Pour autant, et c’est la meilleure preuve, s’il en fallait, de la richesse de la pensée de M. Chion, ce dernier n’est pas toujours d’accord avec cette lecture qui en est faite, comme il l’affirme lui-même dans le texte qu’il signe « Sur les néologismes et plus généralement les mots dans la recherche » (p. 111-118) – et c’est un mérite de l’ouvrage que de juxtaposer et donc permettre de confronter ces différents positionnements : « “Synchrèse” par exemple, mot que j’ai inventé en 1990, est ce qu’un personnage de Lewis Carroll appelle un mot “portmanteau”, sic en anglais, et qu’on traduit en français par “mot-valise” ; il signifie synthèse par effet de synchronisme d’une perception fugitive d’un sens et d’une perception fugitive d’un autre sens. Cet effet psycho-physiologique n’est pas culturel, ni créé par l’éducation ou le conditionnement, et il fait partie des constantes humaines, étant lié au fonctionnement du corps et aux connections nerveuses et musculaires entre les sens […] Cette notion a été critiquée par différents auteurs français ou américains. Rien qu’écrire le mot “universel”, dans le sens commun à tout l’espèce humaine, déclenche il est vrai un réflexe hostile chez certains intellectuels qui, désireux de montrer qu’ils sont meilleurs et plus ouverts que les autres, professent un culturalisme dogmatique et absolu, pas seulement dans le domaine de la différence sexuelle, mais aussi dans celui des perceptions et comportements les plus simples » (p. 112). Quand on sait que les neurosciences mettent en évidence l’importance du milieu et des interactions dans le développement de ces mêmes connexions nerveuses, on comprend mal cette position dont on voit ici le soubassement revendicatif et potentiellement polémique (Sylvie Leleu-Merviel, « La signifiance canalisée par l’horizon de pertinence, des saisies aux agrégats via les données », Revue des interactions humaines médiatisées, 17 [1], p. 107-139, 2016). Pour autant, si l’on laisse de côté question de l’universalité, la finesse de la proposition conceptuelle est éminemment heuristique – d’où son succès dans tous les domaines d’enseignement et de recherche s’appliquant à l’audio –, parce que justement elle pose avec fracas la question du sémiotique et de l’infrasémiotique, voire de l’asémiotique, du percept et du concept, de la qualité inférentielle de certains événements : « La synchrèse, qui n’est pas en soi – je l’ajoute au passage – un effet esthétique mais en est la condition, ne concerne pas seulement la coïncidence d’un événement visuel ponctuel et d’un événement sonore ponctuel ; elle se produit aussi entre la co-vibration rythmée dans les os des basses associées à un phénomène vibratoire et de l’auditum (son entendu) qui se dessine en même temps dans la fenêtre auditive » (p. 113). On touche là à un point problématique qui préoccupe tous ceux et toutes celles qui explorent les mécanismes profonds organisant la communication. On peut bien sûr penser à la question de la lecture énergétique telle que théorisée par Roger Odin (De la fiction, Bruxelles, DeBoeck, 2000) – qui fut collègue de M. Chion à l’Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3. Si la dimension mécanique, physique des basses par exemple, pour suivre M. Chion, est incontestable en termes d’expérience et en mobilisant le (bon) sens commun critique cher à Charles Sanders Peirce (« Issues of Pragmaticism », The Monist, 15 [4], p. 481-499, 1905), demeure la question – pas des moindres – de sa causalité dans la chaîne inférentielle. Après tout, il n’est pas de percept qui ne soit l’expérience d’une « physicalité » et ce n’est pas pour autant que cette dernière doit être considérée comme cause de cette même expérience (elle peut même être « objectivement » absente – voire le cas des douleurs fantômes), comme les travaux de Sylvie Leleu-Merviel (op. cit.) par exemple l’ont bien démontré.

6Dans le même ordre d’idée phénoménologique car c’est bien de cela qu’il s’agit avec la notion d’auditum, M. Chion témoigne d’intuitions qui rentrent étonnamment en résonnance avec des préoccupations communicationnelles très actuelles. De fait, à propos des doubles négations de la langue dont on ne s’aperçoit plus : « Cela m’a amené à formuler que pour l’humain, le continu est une reconstitution a posteriori d’une période pré-langagière et pré-natale dont nous avons la nostalgie ; le continu c’est ce qui n’est pas discontinu. Nous ne voyons pas en continu, et clignons des yeux, comme Walter Murch l’a formulé et théorisé, tandis qu’avec les oreilles, sans paupières, nous clignons de l’attention » (p.115). Pour reprendre l’exemple des travaux de S. Leleu-Merviel, M. Chion aurait tout aussi bien pu, dans ce passage, parler de discrétisations : cette opération par laquelle l’interprétant cognitif produit des isolats à partir du noumène qui, en montant dans la complexité des interactions inférentielles (capta, data, ligata, etc.) aboutissent à ce que R. Odin appelle des productions de sens. De même, C. S. Peirce n’aurait pas renié cette formulation qui fait furieusement penser à la priméité, catégorie phanéroscopique à laquelle le sujet n’a pas directement accès, mais qui pourtant constitue le substrat à partir duquel il organise le monde en signes. Le « clignement de l’attention » est une variante plus littéraire de la question de l’interprétant immédiat dans la sémiotique du philosophe américain : la sédimentation de sémioses par laquelle, pour un sujet, quelque chose fait representamen et donc signe. Pour autant, il n’est pas possible de tirer trop la pensée de M. Chion du côté d’un pragmaticisme radical et ce dernier prévient cette tentation avec une certaine vigueur, voire virulence : « Ces dernières années, il me semble observer deux tendances distinctes mais allant dans le même sens obscurantiste visant à déconsidérer le travail d’exploration et de nomination : le culturalisme absolu, qui nie la continuité sur la planète de l’expérience humaine, et une hystérisation du sensoriel, qui en ferait une expérience au-delà des mots » (p. 117). On le voit, « l’inventeur », pour reprendre le titre de l’ouvrage, se situe au carrefour de questionnements très contemporains, qui agitent les SIC et les SHS en général, et ne saurait être réduit ni à une activité, ni à une posture, ce qui fait toute la richesse de sa pensée, dont l’ouvrage discuté ici rend parfaitement compte.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Julien Péquignot, « Cécile Carayol et Jérôme Rossi (dirs), Michel Chion, l’inventeur, Paris, Hermann, coll. Musique, 2024, 248 pages »Questions de communication, 49 | 2026, 492-496.

Référence électronique

Julien Péquignot, « Cécile Carayol et Jérôme Rossi (dirs), Michel Chion, l’inventeur, Paris, Hermann, coll. Musique, 2024, 248 pages »Questions de communication [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 12 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/43998 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ec7

Haut de page

Auteur

Julien Péquignot

Lerass, Université Paul Valéry Montpellier 3, F-34000, Montpellier, France

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search