Julie Verlaine, Les Héritières de l’art abstrait. Sonia Delaunay, Nina Kandinsky, Nelly van Doesburg et les autres, Paris, Éd. Payot & Rivages, coll. Histoire Payot, 2025, 272 pages
Julie Verlaine, Les Héritières de l’art abstrait. Sonia Delaunay, Nina Kandinsky, Nelly van Doesburg et les autres, Paris, Éd. Payot & Rivages, coll. Histoire Payot, 2025, 272 pages
Texte intégral
1Dans son ouvrage, Julie Verlaine, professeure d’histoire contemporaine, reconnue pour ses travaux sur le genre, le marché de l’art et la sociologie des milieux artistiques, s’intéresse à un groupe longtemps resté en marge des récits canoniques de l’histoire de l’art : les veuves et héritières d’artistes abstraits du XXᵉ siècle. De Sonia Delaunay (1885-1979) à Nina Kandinsky (1899-1980), de Nelly van Doesburg (1899-1975) à Jeanne Kosnick-Kloss (1892-1966) et Lily Klee (1876-1946), ces femmes furent à la fois gardiennes, médiatrices et promotrices de la mémoire artistique de leurs compagnons. Elles y jouent un rôle central mais longtemps sous-évalué, que l’ouvrage entreprend de reconfigurer. Dans le sous-chapitre de l’introduction « Honneur aux travailleuses de l’ombre » (p. 12), l’autrice rappelle combien leur invisibilité historique contraste avec la présence constante de ces protagonistes dans les archives des salons, galeries et musées de l’Après-Guerre, où elles apparaissent comme prêteuses d’œuvres, négociatrices, rédactrices de notices ou mécènes, participant activement à la circulation, à la documentation et à la légitimation de l’art abstrait. D’ailleurs, les pages introductives (p. 17-19) insistent sur le caractère décisif des décennies qui suivent 1945, moment privilégié pour observer la reconstruction du monde artistique parisien et l’émergence d’un autre récit de l’art abstrait, traversé par les débats entre figuration et non-figuration, mais aussi par des dynamiques de patrimonialisation où s’articulent étroitement production artistique, stratégies d’exposition et processus d’historicisation des œuvres.
2L’un des grands mérites du livre réside dans la mise en lumière d’un pan encore peu exploré de l’histoire de l’art moderne : le « travail de veuve » (p. 233), terme que J. Verlaine emploie pour désigner l’activité quotidienne, souvent invisible, de conservation, de promotion et de légitimation des œuvres d’un artiste disparu. En retraçant ce maillon essentiel entre le temps de la création et celui de la consécration, l’autrice montre comment l’omission de cet entre-deux contribue à naturaliser la notoriété des grands maîtres abstraits. À partir d’archives inédites – correspondances, carnets, inventaires, contrats, agendas – l’autrice reconstitue les réseaux, stratégies et compromis qui ont façonné la postérité des maîtres de l’abstraction. L’exploitation de ces sources privées, rarement mobilisées dans les études traditionnelles, comme l’ont déjà montré, dans une perspective d’histoire sociale de l’art, des travaux tels que ceux de Béatrice Joyeux-Prunel (Les Avant-gardes artistiques (1848-1918). Une histoire transnationale, Paris, Gallimard, 2015), permet de donner voix aux héritières, restituant ainsi leurs doutes et leurs choix, tout en déplaçant le regard vers des matériaux longtemps considérés comme périphériques ou secondaires dans la hiérarchie des sources. Cette approche, fondée sur la microhistoire et la sociologie des acteurs, renouvelle la compréhension des mécanismes de construction de la valeur artistique et du prestige posthume. J. Verlaine met aussi en évidence le rôle actif des femmes dans la fabrique du patrimoine moderne, là où les récits dominants se contentaient d’en faire des figures dévouées, mais secondaires.
3L’écriture de J. Verlaine, précise et empathique, rend compte d’un paradoxe central (p. 233-234) : ces femmes ont souvent sacrifié leur propre pratique artistique ou intellectuelle à la gestion de l’œuvre de l’autre. Elle met en lumière le labeur administratif quotidien de ces héritières, prises entre devoir de mémoire, contraintes juridiques et injonctions du marché, comme en témoignent les descriptions détaillées de leurs agendas, faits d’inventaires, de correspondances et de négociations constantes avec les acteurs du monde de l’art. Ce travail, loin d’être isolé, s’inscrit dans des réseaux solides, fondés sur des amitiés anciennes, des solidarités majoritairement féminines et des convergences d’objectifs. L’ouvrage fait ainsi apparaître la dimension genrée du travail de mémoire : soin, service, médiation – autant de formes d’engagement invisibilisées parce qu’elles relèvent du registre domestique ou relationnel, rarement valorisé dans le champ artistique. En soulignant la progressivité du processus d’historicisation – dépôt, exposition, valorisation – J. Verlaine explique comment l’œuvre devient progressivement un patrimoine commun grâce à une chaîne d’actions imbriquées, mêlant initiatives individuelles et dynamiques collectives, ce qui permet de dépasser l’apparente tension entre engagement solitaire et inscription dans des réseaux de solidarité. Le livre insiste sur le fait que leur légitimité ne découle pas seulement du lien conjugal, mais d’une véritable expertise acquise sur le tas, les rapprochant des professionnels de l’art qu’elles côtoient et parfois concurrencent. À cet égard, l’analyse des cadres juridiques de l’héritage et du droit moral (p. 14-16) éclaire les conditions concrètes de cette montée en compétence, qui constitue un pivot conceptuel central, replaçant les héritières dans le champ des métiers de l’art. Elle interroge ainsi l’héritage de l’art abstrait sous un angle nouveau, celui de l’action discrète mais fondamentale des femmes, dont l’implication dans la valorisation de l’art a été historiquement ignorée ou minimisée (p. 12-13). J. Verlaine réinscrit alors la notion de valeur artistique dans une perspective relationnelle et non essentialiste : la reconnaissance d’un artiste ne tient pas seulement à son génie ou à sa singularité formelle, mais à la permanence d’un travail collectif, souvent féminin, de transmission et de légitimation, travail dont elle montre minutieusement les ressorts.
4Ce déplacement du regard s’accompagne d’une réflexion plus large sur la sociologie du monde de l’art. L’autrice étudie comment ces veuves, souvent dépourvues de statut institutionnel, inventent des formes de reconnaissance et de visibilité inédites : création d’associations, organisation d’expositions, donations aux musées, contacts avec les galeristes et les critiques. Leur activité s’étend à l’international, puisqu’elles apprennent à organiser des expositions sur tous les continents, à négocier des ventes avec les grands collectionneurs et musées, à écrire des livres ou à intervenir à la télévision, autant de compétences nouvelles qui s’imposent dans le contexte des années 1950-1960 marqué par la réduction des distances, l’explosion des prix et la démocratisation de l’art moderne. J. Verlaine met en évidence une véritable économie relationnelle fondée sur l’échange de lettres, de conseils et d’expériences entre héritières vivant aux quatre coins du monde, contribuant à une histoire « croisée et polyphonique » (p. 14). Le livre révèle la diversité de leurs démarches – entre dévouement conjugal et stratégie culturelle – et l’émergence d’une « sororité » (p. 63-80) empirique entre femmes du milieu artistique. Par exemple, il est évoqué, le rôle déterminant de figures comme Peggy Guggenheim (1898-1979) ou Denise René (1913-2012), dont les galeries constituent autant de lieux d’émancipation et de solidarité. Ce panorama élargi permet au livre de dépasser le seul cadre conjugal et de replacer les héritières dans un réseau féminin plus vaste.
5En adoptant comme fil conducteur ces « biographies croisées d’actrices méconnues de la scène artistique occidentale des années 1945 à 1970 » (p. 235), J. Verlaine opère un changement de focale qui rend possible un autre récit, discordant par rapport aux modèles conventionnels centrés sur les grands noms masculins de l’art moderne (Pablo Picasso, 1881-1973 ; Jean Dubuffet, 1901-1985 ; Bernard Buffet, 1928-1999 ; Pierre Soulages, 1919-2022 et Yves Klein, 1928-1962). Le monde dans lequel évoluent S. Delaunay, N. Kandinsky, N. van Doesburg et J. Kosnick-Kloss apparaît comme un espace bien plus féminisé qu’on ne le croit, traversé par des plasticiennes, des galeristes, des conservatrices, des veuves et des collaboratrices dont la contribution a été systématiquement marginalisée. Le recadrage proposé requalifie cet écosystème en un véritable milieu professionnel au féminin. Par conséquent, l’autrice démontre l’importance de reconsidérer l’histoire de l’art en y intégrant les voix longtemps occultées de ces femmes visionnaires et stratèges.
6L’intérêt de l’ouvrage réside aussi dans sa portée théorique : en mettant au centre de l’analyse ces « médiatrices artistiques » (p. 236) en marge des normes du professionnalisme, J. Verlaine élargit la définition même de ce qu’est un acteur du monde de l’art. Elle articule cette action avec le cadre juridique spécifique du veuvage en France – droits successoraux, usufruit, droits moraux et présomption de confiance instaurée dès 1866 puis étendue en 1957, qui confère aux veuves une légitimité structurelle dans la gestion de l’œuvre de leurs maris (p. 14). Les héritières jouent ainsi un rôle juridique fondamental dans la pérennisation de l’œuvre, mais leur travail va au-delà des simples obligations légales : elles incarnent un véritable rôle d’agent culturel, dont la gestion de l’héritage relève d’un savoir-faire spécifique, de la conservation à la mise en valeur des créations. La démonstration expose l’articulation subtile entre cadre légal et pratiques professionnelles émergentes (p. 14 ; p. 233-234). Par leur âge, leur statut et leur situation matrimoniale singulière, ces femmes subvertissent la frontière entre le privé et le public, entre la fidélité conjugale et la responsabilité patrimoniale. Elles incarnent un modèle alternatif de médiation culturelle – informelle, inclusive, cumulative – qui conteste l’idée selon laquelle le talent et le génie s’imposeraient d’eux-mêmes. En ce sens, l’ouvrage contribue à déconstruire une vision héroïsée et individualisante de la création artistique, au profit d’une approche relationnelle et située de la reconnaissance.
7Cette démonstration, particulièrement convaincante, montre que la reconnaissance de l’artiste, bien qu’essentiellement tributaire de son œuvre, repose aussi sur une succession de choix collectifs (p. 233-234). Le livre insiste sur la notion de « deuxième vie » (p. 19), permettant de comprendre le veuvage non comme un retrait, mais comme un temps d’affirmation de soi et de contribution active à la reconnaissance universelle de l’art abstrait, requalifiant ainsi ces trajectoires féminines en véritables parcours d’engagement dans la durée.
8La conclusion (p. 233-238) du livre est à cet égard exemplaire. Elle reformule la question de la valeur esthétique comme une construction sociale, dépendante de réseaux, de stratégies et de démonstrations conduites dans un contexte culturel donné. En soulignant que la postérité de ces pionniers de l’abstraction s’impose en Occident grâce au travail de leurs héritières, J. Verlaine récuse le mythe de l’autonomie du champ artistique et rappelle que la mémoire de l’art est un terrain d’interactions, d’alliances et de luttes symboliques. En somme, ce travail de mémoire devient un enjeu non seulement esthétique mais aussi social, impliquant des processus d’influence souvent invisibles mais cruciaux pour la reconnaissance de l’œuvre. Ces héritières contribuent à l’émergence de jeunes artistes, par des engagements altruistes, des dons et legs qui ouvrent l’accès du grand public à l’art moderne.
9Cette perspective ouvre d’ailleurs la réflexion vers d’autres domaines : J. Verlaine mentionne, en fin d’ouvrage (p. 237), les cas de Delphine Ingres (1808-1887), Nadia Khodossievitch-Léger (1904-1982) ou encore Lucette Destouches (1912-2019), épouses d’artistes, d’écrivains ou de musiciens, toutes engagées dans un même effort de patrimonialisation. Ce détour comparatif prouve l’ampleur d’un phénomène historique – la mise en travail du souvenir – qui dépasse le seul champ des arts visuels. De même, l’autrice interroge les héritiers de seconde génération, enfants ou descendants d’artistes, tels Roberta Gonzalez ou Félix Klee, qui, mus par un « sens du devoir filial » (p. 238), poursuivent à leur tour la diffusion et la valorisation des œuvres parentales. Ce glissement du veuvage à l’héritage élargit la réflexion vers les logiques contemporaines de succession artistique, à l’heure où la notion d’estate tend à désigner, dans le monde anglo-saxon, un ensemble de droits (p. 238), de valeurs et de stratégies mêlant patrimoine symbolique et enjeux marchands.
10En cela, cet ouvrage ne se contente pas d’un travail de restitution historique : il engage une réflexion d’une grande actualité sur les médiations institutionnelles, les politiques de transmission et les formes d’économie affective et symbolique qui conditionnent la reconnaissance des œuvres. Il s’inscrit comme une contribution essentielle à l’analyse des rapports entre l’art, la mémoire et le marché, une analyse qui souligne l’importance de la reconnaissance du travail invisible des médiatrices artistiques dans la construction de l’histoire de l’art. L’ensemble gagne ainsi en ampleur théorique et éclaire sous un jour neuf les mécanismes pluriels de la notoriété artistique. Si l’étude de J. Verlaine est remarquable par sa richesse documentaire et sa finesse sociologique, certaines limites peuvent être relevées. L’analyse reste parfois tributaire du cadre biographique et du paradigme conjugal qu’elle cherche à dépasser : les héritières demeurent souvent définies par rapport à leur compagnon et non comme des actrices pleinement autonomes. De même, le livre, très attentif aux dimensions sociales et économiques, accorde une place plus restreinte à la réception esthétique et critique des œuvres elles-mêmes, ou à la manière dont ces femmes ont pu infléchir la lecture visuelle et théorique de l’abstraction. Enfin, le dialogue aurait pu être prolongé avec les approches de la valeur d’archive et des politiques de mémoire — comme celles de Griselda Pollock (Differencing the Canon. Feminist Desire and the Writing of Art’s Histories, Londres/New York, Routledge, 1999) et de Béatrice Joyeux-Prunel (Les Avant-gardes artistiques [1848-1918]. Une histoire transnationale, Paris, Gallimard, 2015), mais aussi avec des travaux plus récents comme ceux de David Joselit (Art’s Properties, Princeton, Princeton University Press, 2023), qui interrogent les logiques de propriété, de circulation et de valorisation des œuvres dans une perspective élargie, ou encore de Jennifer V. Evans (The Queer Art of History, Durham, Duke University Press, 2023), qui propose de penser les archives et les filiations à partir de formes alternatives de transmission et de mémoire. De telles références permettraient d’inscrire plus explicitement l’ouvrage dans un champ de recherche en plein renouvellement, à l’intersection de l’histoire sociale de l’art, des études de genre et des memory studies, en soulignant combien la fabrique de la mémoire artistique relève aujourd’hui d’enjeux à la fois matériels, politiques et épistémologiques.
11Malgré ces réserves, cet ouvrage s’impose comme un apport majeur à la compréhension des liens entre genre, mémoire et marché de l’art. En explorant les zones d’ombre de la postérité artistique, J. Verlaine propose une véritable archéologie du soin patrimonial, restituant à ces femmes la complexité de leur rôle – entre fidélité, gestion, stratégie et création. L’ouvrage, érudit, sensible et engagé, rappelle combien l’histoire de l’art demeure une histoire sociale des médiations, où les invisibles du souvenir construisent silencieusement la valeur des chefs-d’œuvre.
Pour citer cet article
Référence papier
Claudia Moisei, « Julie Verlaine, Les Héritières de l’art abstrait. Sonia Delaunay, Nina Kandinsky, Nelly van Doesburg et les autres, Paris, Éd. Payot & Rivages, coll. Histoire Payot, 2025, 272 pages », Questions de communication, 49 | 2026, 539-544.
Référence électronique
Claudia Moisei, « Julie Verlaine, Les Héritières de l’art abstrait. Sonia Delaunay, Nina Kandinsky, Nelly van Doesburg et les autres, Paris, Éd. Payot & Rivages, coll. Histoire Payot, 2025, 272 pages », Questions de communication [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 11 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/44150 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ecg
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