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Notes de lecture
Histoire, sociétés

Sylvie Chaperon, Catherine Deschamps, Emmanuelle Retaillaud et Christelle Taraud, Histoire des sexualités en France : xixe-xxie siècle, Malakoff, A. Colin, coll. Mnémosya, 2024, 520 pages

Monique Jucquois-Delpierre
p. 554-559
Référence(s) :

Sylvie Chaperon, Catherine Deschamps, Emmanuelle Retaillaud et Christelle Taraud, Histoire des sexualités en France : xixe-xxie siècle, Malakoff, A. Colin, coll. Mnémosya, 2024, 520 pages

Texte intégral

1Rédiger une histoire des sexualités même si elle se limite à la France du xixe au xxie siècle est un travail d’envergure qui demande à la fois une réflexion historique, sociologique, politique, religieuse, juridique et médicale, une recherche de sources et d’archives à tous les niveaux (débats parlementaires ou théologiques, rapports d’ecclésiastiques ou textes de lois, décisions de justice, correspondances et journaux intimes, etc.) et, surtout, qui doit rendre compte des parties les plus intimes de l’être humain conscientes et inconscientes. C’est le projet auquel se sont attelées trois historiennes : les professeures en histoire contemporaine Sylvie Chaperon et Emmanuelle Retaillaud, Christelle Taraud, senior lecturer dans les programmes parisiens de Columbia University et de New York University, ainsi qu’une anthropologue, Catherine Deschamps.

2Cette œuvre à quatre têtes et multiface maintient un ton neutre et un style sobre sans émotions superflues. C’est le savoir scientifique qui prévaut sans militantisme. Cependant, on sent quelques réquisitoires ou revendications dans le premier chapitre (p. 11-32) consacré au « resserrement des normes sexuelles ». Ce chapitre commence, à raison, par analyser ce que j’appellerais les définitions de la femme et de l’homme, et l’évolution de leurs représentations. On appréciera particulièrement l’intervention de Thomas Laqueur dont l’analyse objective n’a pas assez révolutionné les manières de voir et de comprendre « le corps et le genre en Occident » (p. 13).

3On peut lire en quatrième de couverture que « l’histoire de la sexualité depuis la Révolution française jusqu’à la loi bioéthique de 2021 […] cette synthèse, adopte une périodisation classique, car cette histoire se déroule selon les scansions affectant l’ensemble de la société : les révolutions, les guerres, les périodes de paix et de prospérité ont eu en effet des impacts différents ». Cette périodisation structure l’ouvrage en trois parties : de 1789 à 1914, première partie, qualifiée de « grand siècle de la morale bourgeoise » (p. 9-164) ; la deuxième partie va d’une guerre à l’autre (p. 165-288) et la troisième partie, de 1945 à nos jours (p. 289-454), elle-même divisée en périodes connues de la plupart des lecteurs et sujets à controverse comme la lutte pour l’avortement (p. 334-339) et la reconnaissance de l’homosexualité (p. 375 et sq.) ou le combat du mariage pour tous (p. 430-436). Chaque partie comprend 4 ou 5 chapitres qui s’achèvent par des documents représentatifs de celui-ci. Seuls les trois derniers chapitres ne sont suivis d’aucun document qui pourrait les représenter. La périodisation de la sexualité semble être significative pour les autrices. Elle fait partie de la discussion présente sur la toile, en date de mars 2025 : on y entend une heure de questions réponses par deux des autrices, S. Chaperon, et E. Retaillaud, sur leurs sources, leur manière de travailler, leur œuvre (Librairie Ombres Blanches, « Sylvie Chaperon & Emmanuelle Retaillaud. Histoire des sexualités en France 19e-20e siècle », YouTube, 26 avr. 2025, accès : https://www.youtube.com/​watch?v=sXqS6hVq9fE).

4Dans la troisième partie qui parle de l’époque contemporaine, une large place est donnée à l’histoire de l’homosexualité, aux divergences sexuelles, aux conflits et décisions prises à ce sujet. Michel Foucault s’y profile comme témoin d’une (histoire de la) sexualité à deux vitesses pour ainsi dire : l’une parle des gens dans leur intimité et leur quotidien, l’autre réfléchit sur son être même, son essence et sa dynamique. « Faire dialoguer la culture populaire avec les grandes références françaises…et avec les penseuses et penseurs anglophones… comme Judith Butler », c’est l’objectif du « livre, publié en 1998 et dirigé par Marie-Hélène Bourcier, Q. comme queer [Les séminaires Q du Zoo (1996-1997), Lille, Éd. Zoo, 1998] » (p. 416). Appréhender cette dualité, cette complexité, est le défi lancé au lecteur de l’ouvrage.

5La synthèse, conçue par trois historiennes et une anthropologue ne laisse de côté aucun des problèmes qui gravitent autour de la sexualité ou qui en sont le noyau. Elle en assure la continuité historique. Prostitution, couple, genre, éducation sentimentale, pornographie, homosexualité, violences, sida, différences sociales, discriminations entre les femmes et les hommes et entre les sexualités minoritaires et dominantes, lois et normes religieuses et civiles, croyances et traditions, rien n’est passé sous silence. Égalité, domination, discrimination, liberté, libération, révolution sont autant de mots-clés, de mots d’ordre ou de situations qui font varier la vision, la compréhension ou une manière d’être, sexuée ou non.

6Pour ce projet qu’elles ont mûri ensemble et réalisé avec brio, ces chercheuses ont réuni une bibliographie d’une richesse correspondant à la densité du propos. Elles font découvrir de nombreux ouvrages critiques décrivant des situations ou des relations concrètes. Il s’agit de textes aussi divers que l’Histoire politique du pantalon (Christine Bard, Paris, Éd. Le Seuil, 2010), celle du célibat (Jean Claude Bologne, Histoire du célibat et des célibataires, Paris, Fayard, 2004), des filles-mères (Coline Bargier, Les Filles-mères au xixe siècle, Rouen, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2015), des Histoires du pénis (Marc Bonnard et Michel Schouman, Histoires du pénis. Le sexe de l'homme vu au travers de la médecine, la psychologie, la mythologie, l'histoire, l'ethnologie et l'art, Monaco, Éd. du Rocher, 2000), la Sociologie de la sexualité (Michel Bozon, Paris, Nathan, 2002) ou bien encore le troublant Gender Trouble (Judith Butler, Gender Trouble. Feminism and the Subversion of Identity, New York, Routeledge, 1990). La bibliographie réfère cinq ouvrages de M. Foucault dont les 3 tomes de l’Histoire de la sexualité (Paris, Gallimard, 1976-1984). Ce dernier s’impose comme tête de file dans l’ouvrage avec une pensée originale et une langue qui marque les esprits. On décrit le « dispositif de sexualité » – le sujet se reconnaît lui-même dans sa sexualité par opposition au « dispositif d’alliance » où l’individu se reconnaît comme partie d’un réseau familial et social (d’après l’historien Philipp Sarasin, p. 19). On rappelle et se rappelle « l’impériale bégueule » (p. 23), décrivant une sexualité hypocrite, le « terme “anormaux” emprunté au cours que Foucault donne au Collège de France en 1975 » (p. 117), nommant ainsi le monstre humain, l’individu à corriger, et l’onaniste. On cite « l’éréthisme discursif » (p. 118), l’ordre du discours. On raconte que Jean Le Bitoux fonde le journal Gay Pied « Pour être gay et pour le pied. Pour ne plus tomber dans le guêpier des ghettos », selon une idée de M. Foucault (p. 344).

7À côté de ces publications plus théoriques, de nombreux romans ont été étudiés par les autrices. On retient ceux d’Honoré de Balzac, La Vieille Fille (Paris, Charpentier, 1839 ; p. 46, 61) ou Splendeurs et misères des courtisanes (Paris, L. de Potter, 1845 ; p. 67) et celui de Marguerite Duras, La Douleur (Paris, Éd. POL, 1985) qui rappelle l’histoire de son autrice ayant séduit un membre de la gestapo pour sauver son mari résistant (p. 264). En effet, la bibliographie répertorie les études critiques comme les documents primaires, fondations indispensables de la réflexion. Par exemple : de nombreux articles des Annales de démographie historique, les Archives des associations de luttes contre le sida, le recueil de Clémentine Vidal-Naquet, Correspondances conjugales 1914-1918. Dans l’intimité de la Grande Guerre (Paris., R. Laffont, 2014) ou les lettres publiées par Martine Sévegrand, L’Amour en toutes lettres. Question à l’abbé Viollet sur la sexualité : 1924-1943 (Paris, A. Michel, 1996). D’autres documents remarquables ou utiles comme Les Catholiques. La grande enquête (Bruxelles, Éd. Le Soir, 1984) pourraient bien sûr s’y ajouter. Mais on ne peut qu’admirer l’énorme documentation déjà rassemblée et utilisée de manière adéquate.

8Donatien Alphonse François, Comte de Sade, le Marquis de Sade est cité au même titre que le Catéchisme de l’Église catholique. Dans le paragraphe consacré au « poids de la morale et du religieux » (p. 23, 24, p. 462, note 14), C. Taraud rappelle que la « luxure » est considérée comme « un péché capital » et que seule « la vie sexuelle des couples légitimement unis » permet « d’éteindre la concupiscence ». Tandis qu’au chapitre suivant, dans le paragraphe consacré au « Libertinage, courtisanerie, pornographie. Milieux homosexuels et lesbiens, prédation et criminalité sexuelles » (p. 64), c’est l’œuvre de Sade qui est convoquée (p. 68) : « (elle) interroge nombre de questions essentielles à ce xviiie siècle finissant… Tout ce qui constitue alors la question sexuelle est affrontée dans l’œuvre de Sade autant dans la tentative de légitimation de pratiques encore assimilées au péché mortel… que dans le bouleversement sans précédent du rapport entre sexualité et religion ».

9« Encore assimilées au péché mortel » ? Le péché véniel ou mortel reste au centre de préoccupations des siècles plus tard. À cet égard, et pour l’ensemble de l’histoire sexuelle, il est sidérant de lire le document issu du recueil de M. Sévegrand, L’Amour en toutes lettres (op. cit ; p. 253). Ces lettres font partie des sources qui ont aidé à la rédaction du chapitre consacré aux « évolutions de l’entre deux guerres : entraves maintenues, discrètes libérations » (p. 219-254). De manière étonnante, elles ont pu être publiées en 1996. Ce sont réellement des clés pour connaître, comprendre et analyser les positions de l’Église sur l’acte d’amour, les rapports entre clergé et fidèles, des comportements et des sentiments au sein de couples que l’on aurait cru imperturbables et obéissant à des impératifs qui assassinent le désir. Les questions posées à l’abbé Viollet sur la sexualité ont aussi fait l’objet de représentations théâtrales. « Vingt ans après sa création, Didier Ruiz retrouve les comédiens avec lesquels il a créé L’Amour en toutes lettres, attestant que ce magnifique spectacle, aussi intense que délicat, n’a pas pris une ride ! », écrit la critique (Catherine Robert, « D’après L’Amour en toutes lettres. Question à l’abbé Viollet sur la sexualité (1924-1943) de Martine Sevegrand/MES Didier Ruiz », La Terrasse, 22 avr. 2019).

10Les autrices ont repris une des lettres adressées à l’abbé Viollet qui pourrait être à elle seule le départ d’une étude dense et complexe sur les enjeux de la sexualité et ses pratiques. Elle témoigne d’une sexualité féminine différente de l’opinion reçue et transmise par une littérature séculaire faisant état de la passivité de la femme (Georges Duby et Michelle Perrot [dirs], Histoire des femmes en Occident, 4 t., Paris, Plon, 1991). C’est une femme qui s’adresse à l’abbé Viollet. Elle s’interroge sur le péché véniel ou mortel que pourrait être la montée en elle du désir. Ce qui est à la fois émouvant, même bouleversant, paradoxal et monstrueux. Émouvant, car on admire la spontanéité, la générosité, la sincérité des acteurs, la confiance quasi puérile mise dans le religieux ; paradoxal car une croyante mariée demande l’avis ou le sentiment d’une personne qui est complètement ignorante des relations sexuelles – du moins elle en a fait le vœu. C’est aussi monstrueux en regard des connaissances et reconnaissances actuelles de la pédo-criminalité et des abus sexuels au sein de l’Église catholique en France (Philippe Portier, Paul Airiau, Thomas Boullu et Anne Lancien, « Les violences sexuelles sur mineurs dans l’Église : l’enquête de la Commission indépendante sur les abus sexuels (CIASE) », La Gazette des archives, 266, p. 191-204). La beauté de l’amour physique et sa nécessaire spontanéité, les réelles interactions entre désir et amour, la limitation des naissances, les difficultés de la vie quotidienne sont autant d’éléments qui démontent les mécanismes du conseil ecclésiastique et en montrent l’absurdité. Aucune des réponses de l’abbé Viollet n’est reproduite dans l’ouvrage. C’était peut-être un homme de foi irréprochable. Ce qui ne pardonne rien à l’Église.

11Ces lettres tout comme celles de la Grande guerre font pénétrer dans l’intimité des couples qu’on aurait présumée impénétrable. Elles mettent en lumière l’amour au quotidien qui prend ainsi sa place dans la grande Histoire. Ces documents, comme d’autres textes précieux, illustrent systématiquement chaque chapitre, qui lui-même constitue un élément de la structure du texte contenant nombre de paragraphes spécifiques.

12Cet ouvrage est à la fois une somme de connaissances et d’expériences, une mine de renseignements, un recueil de témoignages, une analyse critique de faits et d’évènements, un rappel de lois et de règlements, bref une large synthèse qui devrait occuper une place de choix dans les publications sur l’histoire de l’humanité.

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Pour citer cet article

Référence papier

Monique Jucquois-Delpierre, « Sylvie Chaperon, Catherine Deschamps, Emmanuelle Retaillaud et Christelle Taraud, Histoire des sexualités en France : xixe-xxie siècle, Malakoff, A. Colin, coll. Mnémosya, 2024, 520 pages »Questions de communication, 49 | 2026, 554-559.

Référence électronique

Monique Jucquois-Delpierre, « Sylvie Chaperon, Catherine Deschamps, Emmanuelle Retaillaud et Christelle Taraud, Histoire des sexualités en France : xixe-xxie siècle, Malakoff, A. Colin, coll. Mnémosya, 2024, 520 pages »Questions de communication [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 09 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/44175 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ecj

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Auteur

Monique Jucquois-Delpierre

Université Heinrich-Heine de Düsseldorf, D-40225 Düsseldorf, Allemagne Juquois[at]uni-duesseldorf.de

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