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Notes de lecture
Histoire, sociétés

Gwendal Châton, Calmann-Lévy, éditeur engagé. Défendre l’antitotalitarisme dans la guerre froide des idées (1945-1995), Paris, Calmann-Lévy, coll. Littérature, 2024, 290 pages

Joël Mouric
p. 559-562
Référence(s) :

Gwendal Châton, Calmann-Lévy, éditeur engagé. Défendre l’antitotalitarisme dans la guerre froide des idées (1945-1995), Paris, Calmann-Lévy, coll. Littérature, 2024, 290 pages

Texte intégral

1La Guerre froide fut un affrontement idéologique. Il est donc légitime de l’aborder sous l’angle de l’histoire des idées, où le rôle des éditeurs a toute son importance. Gwendal Châton, auteur d’une thèse remarquée, La Liberté retrouvée, une histoire intellectuelle des revues aroniennes Contrepoint et Commentaire (Rennes 1, 2006), prolonge ici ses recherches, autour de la collection « Liberté de l’esprit » dirigée par Raymond Aron (p. 14). Elle participait d’une stratégie antitotalitaire, fondée sur les idées libérales et des réseaux internationaux, européens et transatlantiques.

2Les trois premiers chapitres retracent l’engagement de l’éditeur et de son directeur de collection dans l’anticommunisme. Les frères Calmann-Lévy partagent l’engagement gaulliste de R. Aron, qui est alors membre du Conseil national du Rassemblement du peuple français (RPF), et pilier de la revue gaulliste homonyme : Liberté de l’esprit (1949-1953). Calmann-Lévy est l’une des plus vieilles maisons d’édition françaises. Ses origines remontent à Michel Lévy en 1836. Mais elle subit la crise des années Trente, les lois antisémites de Vichy, enfin la pénurie de papier qui a suivi la guerre. C’est dans ce contexte que Robert et Pierre Calmann-Lévy engagent Raymond Aron, qu’ils avaient rencontré à Londres, où il dirigeait la revue La France libre (p. 25).

3La collection « Liberté de l’esprit » participe à la mise en place de réseaux anticommunistes internationaux. R. Aron y occupe une place décisive via le Congrès pour la liberté de la culture, dont il anime la revue Preuves à partir de 1951. Aron, « esseulé en France », apparaît ainsi, au début des années 1950, comme « la figure intellectuelle centrale d’une vaste constellation transnationale » dont les éditions Calmann-Lévy sont le relais auprès du public français (p. 62).

4C’est ainsi qu’elles publient en 1947 L’Ère des organisateurs de James Burnham, ex-communiste américain devenu anticommuniste acharné. L’ouvrage datait de 1941. Sa traduction est préfacée par Léon Blum qui en conteste la thèse : l’avenir appartiendrait aux régimes technocratiques. Avec cette publication, « Calmann-Lévy et Aron cherchent à donner corps à un anticommunisme qui, sans être de gauche, veille à ne pas se couper de la gauche » (p. 71). Abondamment commenté, l’ouvrage est un succès, avec 13 000 exemplaires vendus en trois ans. Mais les ouvrages ultérieurs de J. Burnham, dont l’anticommunisme est « obsessionnel » (p. 78) ne connaîtront pas la même réussite. L’auteur souligne le caractère paradoxal (p. 87) de l’importation de J. Burnham en France : elle compromettait R. Aron dans un « esprit de croisade » (p. 92) qu’il ne partageait pas. En fait, le « moment Burnham » s’achève avec la mort de Staline en 1953. La première phase, aiguë, de la Guerre froide, est alors terminée. Calmann-Lévy n’en poursuit pas moins la ligne d’un « anticommunisme existentiel » (p. 99). La sécurité financière que lui procure en 1953 la cession très avantageuse de sa collection « Pourpre » au Livre de Poche lui en donne les moyens (p. 100). Deux succès ont aussi contribué à la relance de l’éditeur après 1945 : Le zéro et l’infini d’Arthur Koestler, et le Journal d’Anne Frank.

5Cependant, la collection « Liberté de l’esprit » s’adapte à la nouvelle situation : Le prix de la révolution (1953) de Denis W. Brogan s’inscrit dans la tradition du conservatisme burkéen, conjuguant mise en garde contre les utopies et éloge de la prudence. Surtout, R. Aron publie en 1955 dans sa propre collection L’opium des intellectuels. Il s’y présente comme un modéré, un sceptique susceptible « d’éteindre le fanatisme ». Le livre est un grand succès avec 13 000 exemplaires vendus en un an (p. 129). Les critiques sont favorables, malgré l’exception notable de Maurice Duverger dans Le Monde, qui reproche à Aron sa « fausse objectivité » et sa défense de l’ordre établi (p. 131-133).

6Les trois derniers chapitres évoquent le cheminement de la collection après la phase initiale de la Guerre froide. Elle s’adapte alors à la Détente et défend le libéralisme, sous ses formes progressiste et conservatrice. En effet, dans la seconde partie des années 1950, Calmann-Lévy passe de l’anticommunisme à un libéralisme assumé. Ce choix n’allait pas de soi, car le libéralisme avait connu une crise profonde dans la première moitié du xxe siècle. La collection couvre un large spectre allant du socialisme démocratique (surtout du travaillisme britannique) jusqu’au conservatisme. De l’angoisse à la liberté (1954), écrit en français par l’Espagnol Salvador de Madariaga, défend un libéralisme aristocratique, certes antitotalitaire, mais nettement traditionaliste (p. 142-149). Manès Sperber contribue inversement à une orientation plus progressiste, en suscitant les Réflexions sur la peine capitale (1957), ouvrage collectif porté par les noms prestigieux d’Albert Camus et Arthur Koestler. « Liberté de l’esprit » défend aussi avec constance l’idée européenne. Bien que R. Aron n’ait jamais été européiste, il n’a jamais cessé d’accompagner le mouvement européen. Le Portrait de l’Europe de Salvador de Madariaga évoque ainsi en 1952 l’Europe des lettres et de la culture. Pour susciter une conscience européenne, il faudrait « réécrire l’histoire de l’Europe comme une histoire commune » (p. 153). La Visite aux Européens du politiste américain Crane Brinton (1955), suivie d’un dialogue de l’auteur avec R. Aron, dresse un bilan plutôt optimiste des efforts européens vers l’unification, R. Aron insistant sur les « énormes difficultés » du projet (p. 157).

7Autre domaine de « Liberté de l’esprit », celui des essais contre l’antisémitisme et sur l’histoire du génocide. Alexandre Kojève (p. 163) communique à Aron le manuscrit de l’historien Léon Poliakov, ami de M. Sperber : Bréviaire de la haine est publié en 1951, avec un retentissement international. Pendant les années de la Détente, R. Aron se désengage de la collection pour se consacrer à son œuvre. L’anticommunisme n’est plus présent dans la collection Liberté de l’esprit que « sur un mode mineur » (p. 172) avec l’essai du dissident yougoslave Milovan Djilas, Une société imparfaite (1969). Calmann-Lévy propose toujours autant de traductions d’ouvrages d’abord publiés outre-Atlantique, comme De la politique pure de Bertrand de Jouvenel (1963), qui plaide pour la démocratie libérale et la modération. Mais c’est surtout la traduction du livre de John K. Galbraith, L’Ère de l’opulence (The Affluent society), qui en 1961, alors que John Fitzgerald Kennedy entre à la Maison Blanche, rencontre le succès, via un libéralisme progressiste attentif à « l’équilibre social » (p. 186). Cette même veine est celle de l’Essai sur les libertés de R. Aron (1965). L’atlantisme de Calmann-Lévy se renouvelle donc sur un mode plus attentif aux droits sociaux, voire à la critique de la société de consommation, dont témoignent les cinq essais du journaliste américain Vance Packard de 1958 à 1965 (p. 188-195).

8Gwendal Châton décrit le Mai-68 de Calmann-Lévy. L’éditeur publie Les Désillusions du progrès (1968), où R. Aron analyse les contradictions des sociétés modernes et dépeint « un libéralisme intrinsèquement fragile » (p. 204). Les ouvrages de Raymond Ruyer, Éloge de la société de consommation (1969), et de Jacques Ellul, Autopsie de la révolution (1969), vont dans le même sens. Les années 1970 représentent pour Calmann-Lévy un double défi : redynamiser la collection dans un contexte nouveau, et repenser la défense du libéralisme, ciblé par les critiques communiste et libertaire. C’est Alain Oulman, neveu de Robert Calmann-Lévy, qui assure la relève, en coopération avec R. Aron, M. Sperber et Jean Baechler. « Liberté de l’esprit » publie alors Zbigniew Brzezinski et Jürgen Habermas. La collection n’est plus le vecteur du combat antitotalitaire, mais un lieu de la circulation internationale des idées politologiques (p. 217). Elle connaît un pic de publications en 1972 où paraissent les traductions de La Notion de politique de Carl Schmitt (p. 239-242) et Du mensonge à la violence d’Hannah Arendt. L’éditeur tente de s’attacher les services d’une nouvelle génération d’aroniens. Jean Baechler prend ainsi la direction d’une nouvelle collection, « Archives des sciences sociales » et publie deux auteurs classés « très à droite » : Alain Besançon (Les Origines intellectuelles du léninisme, 1977) et Pierre Chaunu (Le Refus de la vie. Analyse historique du présent, 1975 ; p. 221). Dans « Liberté de l’esprit », c’est aussi un libéralisme conservateur de nouvelle génération qui prévaut au début des années 1970 (p. 232). Il est représenté par des auteurs comme J. Ellul (De la révolution aux révoltes, 1972), Georges Elgozy (Automation et humanisme, 1968) et Raymond Ruyer (Éloge de la société de consommation, 1969). Ce dernier rejoint ensuite la Nouvelle Droite – courant de pensée politique d’extrême droite tendance nationale-européenne apparu en 1969.

9Cependant, le rebond de 1972 est sans lendemain, parce que Bernard de Fallois, gestionnaire du Livre de Poche, impose en 1975 une révision de l’accord jusque-là très favorable à Calmann-Lévy (p. 243). Robert Calmann-Lévy meurt en 1982, R. Aron en 1983. La collection est reprise avec le concours de la Fondation Saint-Simon. Créée en 1982 à l'initiative de l’historien François Furet et de l’industriel Roger Fauroux, celle-ci voulait rassembler les sociaux-démocrates et les libéraux modérés opposés à la stratégie d'union de la gauche conduite par François Mitterrand, ainsi qu'à la politique suivie par ce dernier depuis Mai 1981 (p. 249). Ainsi la collection « Liberté de l’esprit » connaît-elle un renouveau avec des auteurs sociaux-démocrates et libéraux : Pierre Manent, Marcel Gauchet, François Furet, Pierre Rosanvallon et Philippe Raynaud. Elle disparaît avec la Fondation en 1999, avant de renaître en 2018 à l’initiative de Philippe Robinet et Dominique Schnapper, qui la confient à Gilles Achache.

10L’ouvrage de G. Châton, agréable à lire, comporte une bibliographie complète. Des encadrés suggestifs mesurent le rythme des publications ou présentent (p. 232) les différentes nuances du libéralisme pratiquées par la collection. Plusieurs annexes enrichissent le volume : la présentation de la collection par R. Aron, le catalogue des ouvrages publiés (y compris pour la nouvelle série). Les spécialistes apprécieront un instrument de travail rigoureux, mais tous ceux qu’intéresse l’histoire politique et culturelle en feront leur miel, d’autant plus que le regard critique de l’auteur n’est jamais pris en défaut. Cette histoire de Calmann-Lévy publiée chez Calmann-Lévy n’est en aucune manière un plaidoyer pro domo. À l’heure où les clivages idéologiques réapparaissent dans la cité, où ressurgissent enjeux géopolitiques et rapports de puissance, cette histoire du passé est aussi une histoire du présent.

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Pour citer cet article

Référence papier

Joël Mouric, « Gwendal Châton, Calmann-Lévy, éditeur engagé. Défendre l’antitotalitarisme dans la guerre froide des idées (1945-1995), Paris, Calmann-Lévy, coll. Littérature, 2024, 290 pages »Questions de communication, 49 | 2026, 559-562.

Référence électronique

Joël Mouric, « Gwendal Châton, Calmann-Lévy, éditeur engagé. Défendre l’antitotalitarisme dans la guerre froide des idées (1945-1995), Paris, Calmann-Lévy, coll. Littérature, 2024, 290 pages »Questions de communication [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 11 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/44198 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16eck

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