Nathalie Heinich, Penser contre son camp. Itinéraire politique d’une intellectuelle de gauche, Paris, Gallimard, coll. Témoins, 2025, 176 pages
Nathalie Heinich, Penser contre son camp. Itinéraire politique d’une intellectuelle de gauche, Paris, Gallimard, coll. Témoins, 2025, 176 pages
Texte intégral
1Au fil de sa carrière, Nathalie Heinich s’est acquis une double visibilité. L’une pour un ensemble de contributions stimulantes à une sociologie de l’art, spécifiquement de l’art moderne, mais au-delà par une palette de travaux de qualité sur Norbert Elias, les valeurs, la représentation des femmes dans la fiction occidentale. Ces travaux lui ont valu une reconnaissance internationale méritée. Plus tard, elle a acquis une autre visibilité et s’est heurtée à des critiques parfois violentes du fait de ses prises de positions comme intellectuelle dans l’espace public. C’est sur cette dimension que se situe Penser contre son camp. Sa quatrième de couverture souligne qu’il « relève donc de l’engagement politique et non de la sociologie ». Le volume explique et illustre comment l’auteur (qui est opposée à la féminisation des noms de métiers) en est venu à des positions qui lui ont valu des animosités au sein de son camp, et à justifier ces prises de position. C’est donc sur un fil conducteur que l’on peut définir comme thématique (des terrains d’intervention) et chronologique (comment ils se succèdent et s’emboîtent) que se bâtit le volume.
2D’entrée, N. Heinich souligne une série d’évolutions qui lui ont fait prendre de la distance avec une partie de la gauche qui aurait « dérivé vers des positions sociétales extrémistes : activisme néo-féministe, complaisance envers l’islamisme, soutien aveugle au trans-activisme, défense inconditionnelle de l’écriture inclusive et récemment dérive vers cet “antisémitisme d’atmosphère” que constitue aujourd’hui l’antisionisme » (p. 12-13). Simultanément, elle relève combien cette prise de distance a nourri incompréhensions et animosités, comme celle de cet auditeur venant lui dire à la fin d’une conférence son respect pour son travail de sociologue et sa stupéfaction devant son nom au bas de pétitions qu’il qualifie d’« ignominies » (p. 15).
3Un peu comme s’enchaînent les cases d’un jeu de marelle, l’ouvrage fait se succéder sept terrains de prise de position, étapes d’insertion dans un milieu intellectuel mobilisé, de construction du portait de groupe d’une gauche en pleine radicalisation dans l’irrationnel et l’antidémocratique. Partant de ses travaux sur l’art moderne et ses rejets, l’auteur souligne combien ses analyses sur les ambivalences d’une partie du monde artistique – revendiquer un statut de créateur hors du commun mais, sans que son mérite soit à évaluer, jouir des droits sociaux du commun ; jouer de « dispositifs pervers » qui exigent d’institutions culturelles la consécration de positions ou d’œuvres qui les déprécient (p. 26) – lui valent de premiers quiproquos. Cherchant à comprendre les rejets de l’art moderne, elle en serait l’ennemie. Explicitant des double-jeux elle en serait la dénonciatrice. On glisse dans le deuxième chapitre (p. 32-46) vers un terrain familier aux lecteurs de la présente revue (N. Heinich, « Pour en finir avec l’engagement des intellectuels », Questions de Communication, 5, 2004, p. 149-160) où se sont initialement exprimées les analyses sur l’importance pour le savant de la neutralité axiologique et de la distinction des arènes. Le chercheur s’exprime-t-il comme producteur de savoir devant ses pairs, comme expert apportant une compétence à une commande hors monde académique, comme intellectuel parlant dans l’espace public au nom d’une capacité plus générale à raisonner ? L’alarme de l’auteur tient à la montée d’une « bouillie militante (p. 40), contamination de la recherche par les a priori activistes, d’une incapacité à distinguer les logiques d’intervention légitimes dans chaque arène. L’analyse se déplace ensuite (chapitre 3, p. 47-60) vers le pacte civil de solidarité (Pacs) et le mariage homosexuel. Tout en soulignant la nécessité de mettre fin au « déni juridique de l’existence des couples homosexuels », N. Heinich dit son désaccord avec la solution du mariage, inadéquate, puisque « l’essentiel du rôle » de cette institution est d’encadrer la filiation (p. 49). Les interventions publiques où elle s’investit vont la conduire à endosser tardivement, avec une première tribune sur Pacs dans Le Monde en janvier 1999 (« L'avenir des femmes : la liberté et après ? », Le Monde, 22 avr. 1999), la posture d’une intellectuelle engagée, mais tout autant à faire face à des dénonciations de plus en plus agressives, telle une pétition demandant qu’on lui retire le Prix Pétrarque pour ses positions « réactionnaires » et « homophobes » (p. 55).
4La marelle des thèmes monte alors vers les expressions du féminisme (chapitre 4, p. 61-78). Là, N. Heinich réaffirme tant son attachement à l’émancipation des femmes que sa distance à l’égard d’un féminisme différentialiste, à l’écriture inclusive (p. 65), aux analyses en termes de « genre » (p. 74), à ce qui serait la complaisance à l’islamisme au nom d’une liberté des femmes de porter un foulard quand ce port leur serait souvent imposé. Ce dernier thème conduit à un chapitre 5 sur « L’islamisme et la laïcité » (p. 79-99), sur les dangers d’une mouvance qui tente de faire de la loi religieuse la loi civile et civique, cultive l’enfermement identitaire (p. 95), légitime la subordination des femmes. Là aussi, en citant noms (Florence Bergeau-Blacker, Gilles Kepel, Pierre-André Taguieff) et structures (Comité Laïcité République, Observatoire des idéologies identitaires), l’auteur donne à voir son investissement graduel dans un espace intellectuel et militant. Suit un chapitre 6 « Sur la censure et la civilisation » (p. 100-124). Il souligne les dynamiques de dé-civilisation qui s’épanouissent sur les réseaux sociaux numériques (RSN). Il ouvre une discussion sur les formes légitimes et illégitimes de régulation de la prise de parole. Toute entrave n’est pas censure : laisser libres de parole ceux qui nient un génocide c’est ré-activer la souffrance des victimes (p. 106). Mais l’auteur s’alarme de la montée d’une censure « de gauche » (p. 105) qui frappe par exemple Roman Polanski, certains spectacles, ou ses propres prises de parole empêchées par des militant·es LGBT qui lui évoquent « irrésistiblement les jeunes nazis surexcités défenestrant des étudiants juifs dans l’Allemagne des années trente » (p. 121). L’évocation de l’islamo-gauchisme et de ce que seraient les dérives d’une gauche extrémiste se ponctue dans un chapitre thématique sur la dénonciation du « wokisme et des idéologies identitaires » (p. 125-144) qui fédère une bonne part des thèmes déjà abordés. Le « Wokisme » combinerait confusion entre activisme et production de savoir, obsession des identités collectives produisant un « enfermement individualisant » qui assigne les individus à un seul rapport social. Il fait peu de cas de la liberté d’expression, joue de la fascination morbide pour le radicalisme, rétrécit l’analyse de tous les problèmes sociaux à la pauvre mécanique d’un couple domination/minorités (p. 139).
5Un chapitre final propose une ponctuation « Sur les retournements de la gauche » (p. 145-162), ou d’une grande partie de celle-ci, qui aurait renié les valeurs universalistes, tiré prétexte de l’omniprésence des rapports de domination pour disqualifier l’idée que le mérite puisse exister (p. 151). Elle pactiserait avec les islamistes, développerait une vision démagogique de la liberté : ne pas sanctionner les jeunes délinquants, ne pas réguler l’accès des jeunes aux vidéos et réseaux en ligne (p. 158-159).
6Ouvrir le volet critique de cette recension c’est entrer dans un champ de mines. N. Heinich suscite dans et au-delà du monde scientifique des réactions passionnelles, des solidarités comme des dénonciations inégalement pertinentes et il faut redouter d’en participer. Par ailleurs, son petit volume étant dense de références à sa riche bibliographie, plus encore à son intense activité dans l’espace public, il lui serait toujours facile, quelque point qu’on évoque, d’objecter que sa position réelle est plus subtile que ce qu’un format compact l’autorise à expliciter. Puisque cet ouvrage restitue un itinéraire, des chocs et des expériences, en quittant un instant la surplombante troisième personne du singulier, je voudrais, à l’image de Georges Pérec (Je me souviens, Paris, Hachette, 1978), évoquer quelques-uns de mes propres troubles confrontés à des situations proches de celles qu’évoque ce livre. Cela pour suggérer que, quelques conclusions qu’elle en tire, tous les terrains de débats et de questionnements que soulève N. Heinich ne sont pas mécaniquement les pièces à conviction de son passage d’un côté obscur de la pensée.
7Quand la question de l’homoparentalité est devenue objet de débat, il m’est arrivé de me demander ce que cela pouvait impliquer d’inconfort ou de risques pour les enfants de ces couples. Il me souvient d’avoir entendu dans un colloque international lié au genre un collègue s’excuser de n’avoir pas avoir fait relire préalablement son texte par des féministes. J’avais trouvé cela démagogique et honteux… Non qu’on ne doive pas être féministe, ou qu’il n’y ait rien à apprendre des féministes ou d’une sociologie se revendiquant du féminisme, mais parce qu’il me semble que le critère premier d’un travail scientifique est sa capacité à produire des connaissances inédites – il en est qui peuvent servir le féminisme – et non à recevoir un blanc-seing militant. Comme tout enseignant, j’ai été confronté à des usages mécaniques de concepts pourtant utiles, à des visions biaisées d’une discipline : j’ai dû dissuader un étudiant de master de qualifier de « champ » les cinq employés du service culture d’une ville de banlieue, me justifier devant l’observation indignée d’une étudiante de ce qu’au bout du premier quart d’heure d’un cours d’études de genre je n’avais pas utilisé le terme LGBT. J’ai été agacé d’entendre des collègues rappeler, parfois avec des mines d’inquisiteurs mettant en garde un hérétique, qu’il n’était plus question d’écrire des sciences sociales sans invoquer l’intersectionnalité. Aucune hostilité à des usages productifs de ce concept, et il y en a, mais ayant lu depuis un demi-siècle Émile Durkheim (1858-1917), Max Weber (1864-1920), Pierre Bourdieu (1930-2002) et quelques autres, je soupçonnais de longue date que les agents sociaux ne soient pas réductibles à une propriété ou un rapport social. Je m’étais cru naguère assez malin pour donner une fois le temps un billet à un site d’information de droite (Atlantico pour le nommer), espérant y faire passer un murmure un peu dissonant : j’ai vite renoncé, non pas parce que contredit, mais parce qu’accablé de propos injurieux et d’attaques ad hominem qui m’ont fait mesurer l’incivilité qui peut se déployer là.
8Si N. Heinich défend ses opinions, restitue avec sincérité un itinéraire, la manière dont elle argumente sur le fond ses choix et combat ses adversaires est inutilement polémique, elle prend de grandes libertés avec les règles de grammaire propres aux différentes arènes qu’elle a posé comme cadre normatifs. Certes, un registre combatif peut être fécond dans un texte politique, mais il répondra d’autant mieux aux valeurs de « rationalité scientifique » de « goût de la science », de refus du « primat de l’idéologie » que l’auteur revendique (p. 143) qu’il se gardera des simplismes, de mises en récits biaisées. Or, la disqualification étouffe plus d’une fois l’argumentation, le souci d’objectivation est pour le moins peu obsessionnel. Les exemples remplacent souvent les démonstrations précises. Empêcher la philosophe Sylviane Agacinski de prononcer une conférence, accabler N. Heinich de cris haineux ou de réécritures malveillantes de sa fiche Wikipédia sont des pratiques qui vont de la mesquinerie à l’atteinte frontale à la liberté de parole. Mais si l’on considère l’histoire turbulente de la vie intellectuelle cela laisse bien des questions ouvertes. Peut-on objectiver à partir de faits documentés une croissance significative de ces épisodes, de leur intensité – elle approcherait les horreurs du martyr de sainte Blandine (p. 39) ? Est-il facile de les caractériser : empêcher un groupe xénophobe d’extrême droite d’entrer dans un cortège féministe lors d’une manifestation à laquelle ce groupe n’a pas appelé, est-il liberticide (p. 146) ? Intimidations, harcèlement en ligne et menaces physiques contre des conférenciers ou des porteurs de cause seraient-elles dans la France de 2025 le fait de la seule gauche radicale ? Les islamistes – dont on ne niera ni l’existence, ni les desseins liberticides – sont-ils si nombreux au sein des musulmans de France, ne serait-il pas utile pour un débat rationnel de leur donner une consistance précise, autre que le spectre des « frères musulmans » dont la majorité des spécialistes arabophones faisant du terrain tient l’influence pour déclinante ? Ce mode d’argumentation par le flou où l’exemple, la possibilité d’une dérive deviennent preuves et gages d’une vague de fond irrépressible se lit encore dans la manière de disqualifier. P. Bourdieu qui n’a jamais définit sa sociologie comme « de la domination » est-il réductible à ce concept ? Peut-on dire à partir d’une analyse statistique des revues savantes que les sciences sociales, même quand elles revendiquent l’adjectif critique, se recroquevillent sur un binôme minorités – domination ? On peut débattre du fait que des questions liées à la « race », aux sexualités (LGBTQ+ en particulier), aux migrations, aux handicaps entrent de plus en plus dans les intérêts et recherches des publics étudiants et des jeunes chercheurs. Est-ce le reflet de changements objectifs dans la morphologie sociale, les rapports inter-individuels, l’évolution des sensibilités ? Quel peut aussi être le poids de logiques de mode, de distinction ou de panurgisme idéologique ? Les travaux issus de ces recherches nous font-ils voir des choses jusque-là incomprises ou invisibles, radotent-ils des conclusions prévisibles, sont-ils obsédés par le seul souci de la radicalité ? Ces questions sont légitimes. Un auteur devenu incitable (Lénine, 1870-1924) disait qu’on ne peut ériger son impatience en argument théorique. On peut être impatient ou exaspéré par des textes inutiles ou ridicules – le moment post-moderne en fut riche – qui inventent un gloubi-boulga d’engagement, de revendication scientifique, voire de prétentions littéraires, en échouant sur les trois terrains. Mais un débat sérieux suppose suivi et évaluation précise de la production avant de la traiter au lance-flammes. Co-auteur d’un manuel de sociologie du genre, j’ai lu maints livres et revues de gender studies. Si l’engagement féministe y est très souvent explicite, il n’est pas si courant qu’il dévore toute exigence scientifique. On peut rester froid devant beaucoup de contributions prévisibles, explorant des pistes déjà balisées (est-ce spécifique à ce champ d’études ?). Mais on y trouve aussi des articles de haut niveau, des explorations inventives d’objets neufs, l’apport d’une autre intelligibilité sur des objets pourtant très investis (pour illustration Rogers Brubaker, Trans Gender and Race in an Age of Unstettled Identities, Oxford, Princeton University Press, 2016).
9Le problème de l’argumentation tient aussi à l’usage de concepts qui n’en sont pas. Islamo-gauchisme est un terme commode de dénonciation, mais sans aucune consistance précise. Dans un échange sur France-Culture (« La gauche : état des lieux », Répliques, 27 sept. 2025) Michael Fœssel a pu rappeler à N. Heinich qu’hormis une brève séquence chez Michel Foucault (1926-1984) lors de la révolution iranienne (1978) – on pourra citer aussi Roger Garaudy (1913-2012), mais est-ce utile ! – aucun intellectuel ou mouvement n’a jamais revendiqué l’articulation de ces deux types de corpus intellectuel. Quant au « totalitarisme d’atmosphère », comme son cousin le « djihadisme d’atmosphère », il donne envie de citer Arletty (1898-1992) et incarne le type de notion qui dispense de toute objectivation. Relevant de l’ether, du diffus, de l’impalpable il ne peut, ni n’a besoin d’être prouvé, ou s’associe au pauvre mode de démonstration qu’est la mobilisation d’une ou deux illustrations ad-hoc, de préférences à potentiel émotionnel. Un autre trait de l’argumentation tient au choix de rarement nommer ses adversaires (sauf P. Bourdieu) ou à les suggérer par des jeux de devinettes, à les renvoyer à leur indigence ou incapacité à comprendre quand ils le sont (p. 19). Pourtant, nommer, citer, sourcer donne plus de précision à la critique. Cela contraint aussi à assumer la charge de la preuve, pas toujours facile. On le voit quand l’une des rares personnes citées, la sociologue Christine Delphy, n’aurait « jamais publié dans une revue scientifique » (p. 45), ce dont la moindre sollicitation d’un moteur de recherche montre l’inexactitude. On peut contester des prises de position de C. Delphy (L’Ennemi Principal, 3 vol., Paris, Éd. Syllepses, 1998-2001), cela ne permet pas de tenir pour indignes de discussion ses recherches qui circulent internationalement, donnent consistance à des concepts souvent mous comme le patriarcat. Cette manière de disqualifier ses adversaires conduit à un paradoxe. Une troupe d’universitaires-militants et de militants benêts radotant sur domination-minorités-LGBT sèmerait la dévastation dans la gauche, l’espace public et la démocratie. Cette influence extraordinaire gagnerait à faire l’objet d’une sociologie un peu plus rigoureuse : quels sont ses vecteurs d’influence (médias, institutions, RSN), quelle configuration sociale peut donner séduction et recevabilité à ces idées, comment d’ailleurs mesurer précisément leur impact, quelle serait la part paradoxale de leur dénonciateurs dans leur visibilité sociale ?
10En dépit du pacte de lecture de sa couverture qui annonce un texte d’engagement politique, le volume joue de ce qu’on pourrait appeler avec Jean de La Fontaine (1621-1695) la stratégie de la chauve-souris (« Je suis oiseau voyez mes ailes. Je suis souris, vivent les rats ») qui procède de la confusion des arènes que critique, non sans raison, N. Heinich. On peut acquiescer à la tripartition qu’elle propose entre chercheur, expert et intellectuel. Mais celle-ci implique une cohérence, un autocontrôle du mouvement entre genres. Ne pas mobiliser en tant qu’intellectuel l’autorité de la science sous des formes qu’on sait ou devrait savoir sans rigueur. Ne pas prendre à témoin un public universel de jugements de valeur sur la compétence d’un chercheur qui relève des pairs. Accepter contre l’hubris que même l’intellectuel le plus vif ne saurait maîtriser tous les sujets et donc éviter d’intervenir sur des enjeux où l’on dispose de plus d’exaspération que de spécialisation. S’aventurer sur des terrains qu’on ignore c’est inventer une « tradition française du bipartisme » (p. 13-14) qui bouleverse la science politique ; c’est oser des généralisations en forme de cliché comme ce machisme « des musulmans de banlieue » (p. 79) : de tous donc, et sur la base de quelle enquête ? La stratégie de la chauve-souris peut encore s’expliciter sur les pages et interventions sur la dé-civilisation. Que la violence et la grossièreté de certains modes d’adresse sur les RSN soit associée à la décivilisation, au sens eliasien d’une perte des autocontrôles sur l’expression de ses émotions, le refoulement de la violence est soutenable. Mais, si une intervention d’intellectuelle ne saurait être hérissée de footnotes comme un article de revue scientifique, elle devrait au moins suggérer la complexité des faits sociaux. Il existe une importante littérature qui étudie la place des pratiques inciviles sur les RSN, cartographie des enfermements dans ce qu’on nomme « chambres d’écho » ou « bulles de filtres » (Axel Bruns, Are filter bubbles real ?, Cambridge, Éd. Polity, 2019). En soulignant les dangers de ces réseaux pour la qualité du débat public, ces recherches – totalement ignorées des interventions de N. Heinich – aboutissent à des conclusions bien moins apocalyptiques, parce que reposant sur des enquêtes précises. C’est une expérience banale de l’investissement comme intellectuel que le temps passé en interventions publiques est indisponible au travail scientifique. Mais la stratégie de la chauve-souris c’est encore de jouer devant le grand public du statut de spécialiste de N. Elias, tout en le ramenant au seul concept de (dé)civilisation. Or, N. Elias, seul ou avec des proches (Abram de Swaan, Cas Wouters), a théorisé une dynamique d’« informalisation » comme « relâchement contrôlé des contrôles », nouvelle étape du procès de civilisation dans les mœurs, mais aussi dans les modalités de la sociabilité et de la parole en public. Le sociologue britannique Dominic Malcolm (« Post-Truth society ; An Eliasian Sociological Analysis of Knowledge in the 21st Century », Sociology, 2021, 55 [6], p. 1063-1079) montre ainsi que penser l’espace public numérique c’est n’être aveugle ni à son potentiel chaotique et violent, ni à ce qu’il est le lieu où des citoyens mieux éduqués, moins intimidés par les prétentions de spécialistes qui n’ont pas toujours vu juste ou d’élus pas toujours fidèles à leurs promesses, apprennent à trier dans les flux en ligne, cherchent à inventer des modes de discussion moins formels, mais pas pour autant irrationnels ou décivilisés.
11Un compte rendu dans une revue académique ne distribue ni brevets de gauche authentique, ni blâmes sur un positionnement politique. On en restera donc à trois considérations factuelles. Les enjeux dont traite N. Heinich sont « sociétaux ». Et ils sont importants. Mais le social en disparaît. Une incise sur « le relatif désinvestissement des questions sociales » (p. 13) par la gauche est à-peu-près tout ce qui a trait au fait qu’on puisse aussi définir la gauche en termes de (re)distribution des richesses et de droits sociaux. Dans les pages qui discutent du PACS et du mariage pour tous l’argumentation tourne avant tout autour des enjeux de filiation, des risques de voir revendiquer la reconnaissance par le droit de tout « choix de vie sexuelle ». Mais on se marie, se pacse ou évite de le faire pour des raisons qui se nomment aussi fiscalité, pensions alimentaires ou de réversion, gestion d’un patrimoine, accession à des droits sociaux. S’engager c’est avoir des valeurs et des idées. Il est sage, surtout quand on est de gauche, qu’elles portent aussi sur la vie matérielle. L’effondrement électoral de la gauche social-démocrate à l’issue du quinquennat de François Hollande doit moins aux audaces (relatives) du mariage pour tous qu’à son désintérêt pour tant des problèmes matériels des classes populaires. La revendication du mariage homosexuel est d’ailleurs étrangement caractérisée comme « injonction paradoxale consistant à exiger d’une autorité qu’elle prenne en charge et reprenne à son compte les manifestations de résistance ou de délégitimation de cette autorité » (p. 48). Mais du droit de vote masculin puis universel, à celui de se syndiquer en passant par la sécurité sociale ou l’abolition de la peine de mort, n’est-ce pas toute l’histoire de la gauche qui est jalonnée d’« injonctions paradoxales », de demandes et résistances auxquelles sera longtemps opposé leur caractère illégitime, subversif, délétère pour l’économie, la tradition ou le vivre ensemble ?
12Avec honnêteté, N. Heinich relève que ses interventions reçoivent un accueil plus zélé dans les médias de droite que dans ceux « marqués à gauche » (p. 142). Paradoxe encore qu’une intellectuelle de gauche célébrée ou sollicitée au Figaro et à la Fondapol, au Point ou à L’Express. L’interprétation paresseuse tiendrait en un : « Vous voyez bien qu’elle est de droite ». Une lecture plus pertinente serait de suggérer que c’est parce qu’elle est une des figures d’une gauche qui plaide pour une laïcité extensive, met en haut de son agenda la lutte contre un islamisme omniprésent, se défie des formes de mobilisation qui ne se coulent pas dans les moules d’un universalisme rationaliste et d’une retenue expressive qu’elle est bien accueillie par ces supports : « Vous voyez bien qu’elle est de gauche, et pourtant elle dit la même chose que nous ». La même chose ? On se gardera d’en être sûr. Mais dans un contexte d’hégémonie intellectuelle des idées conservatrices ou d’extrême droite, de saturation de l’espace public par les médias de milliardaires conservateurs – données absentes de façon assez stupéfiante de ce petit livre pourtant centré sur les évolutions du monde intellectuel –, le risque est grand de voir la convergence des agendas instrumentalisée en arasant les divergences de cadrage.
13Ce petit livre est un témoignage fort. Il contient aussi une invitation à la recherche. Singulière, la trajectoire de N. Heinich s’inscrit dans une famille d’itinéraires dont des points d’intersection ont été le Printemps républicain, des colloques, des pétitions. Être attentifs aux turning points et justifications intellectuelles de ces parcours est une dimension de compréhension qu’éclaire cet ouvrage. Resterait à réaliser aussi une sociologie qui ne soit ni mécaniste, ni réductrice de ce qui a engendré ce qui ressemble aux croisades morales analysées par Joseph Gusfield (Symbolic Crusades. Status politics and the American Temperance movement, Urbana, University of Illinois Press, 1963). Quelles en sont les ressorts dans les évolutions et stratifications des mondes académique, intellectuel et politique, des gratifications ouvertes ou fermées à leurs acteurs ?
Pour citer cet article
Référence papier
Érik Neveu, « Nathalie Heinich, Penser contre son camp. Itinéraire politique d’une intellectuelle de gauche, Paris, Gallimard, coll. Témoins, 2025, 176 pages », Questions de communication, 49 | 2026, 562-570.
Référence électronique
Érik Neveu, « Nathalie Heinich, Penser contre son camp. Itinéraire politique d’une intellectuelle de gauche, Paris, Gallimard, coll. Témoins, 2025, 176 pages », Questions de communication [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 11 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/44208 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ecl
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