Valérie Becquet et Paolo Stuppia, Géopolitique de la jeunesse. Engagement et (dé)mobilisations, 2ᵉ éd. revue et augmentée, Paris, Éd. Le Cavalier Bleu, coll. Géopolitique de…, 2024 [2021], 208 pages
Valérie Becquet et Paolo Stuppia, Géopolitique de la jeunesse. Engagement et (dé)mobilisations, 2ᵉ éd. revue et augmentée, Paris, Éd. Le Cavalier Bleu, coll. Géopolitique de…, 2024 [2021], 208 pages
Texte intégral
1Dans un contexte où la jeunesse cristallise un mélange persistant de fascination, d’inquiétude et d’incompréhension, l’ouvrage des sociologues Valérie Becquet et Paolo Stuppia, réédité en 2024 dans une version revue et augmentée, invite à un nouveau regard. Contre les généralisations hâtives, les stéréotypes générationnels ou les typologies toutes faites de l’engagement, ce travail propose une analyse structurée et documentée des dynamiques contemporaines de mobilisation des jeunes, tout en interrogeant en retour les politiques publiques qui leur sont destinées. À la croisée de la sociologie de l’action publique, des mobilisations et de l’éducation, les auteurs avancent une thèse claire : pour comprendre les jeunesses d’aujourd’hui, il faut renoncer à toute tentative d’unification, accepter leur pluralité constitutive, ainsi que la diversité territoriale de leurs ancrages, et analyser les mécanismes qui les rendent visibles ou invisibles dans l’espace public.
2Structuré en trois parties, l’ouvrage combine approche comparatiste, mise en perspective historique et analyse des dispositifs publics français et européens. La première partie revient sur l’émergence de la jeunesse comme catégorie d’action publique dans le monde occidental. À partir d’une lecture croisée des trajectoires européennes et nord-américaines, elle montre comment la jeunesse devient un objet politique dès lors qu’elle est perçue à la fois comme une promesse, celle du renouvellement, et comme un risque, celui du désordre. Cette dialectique traverse tout le xxᵉ siècle, mais elle se cristallise avec les mobilisations étudiantes des années 1960. L’année 1968, constitue un moment de bascule : les mouvements sociaux ont agi comme un révélateur des aspirations, des frustrations et des dissensus portés par les jeunes générations, mais aussi comme une remise en cause radicale des formes traditionnelles d’autorité. Les auteurs s’arrêtent sur le cas des campus américains. On y suit la manière dont, à Berkeley, les mobilisations étudiantes autour de la liberté d’expression, de la guerre du Vietnam ou des droits civiques sont devenues le cœur d’un « grand refus » – refus du conservatisme, du productivisme, des institutions autoritaires (p. 39). La jeunesse se constitue en acteur politique autonome, internationalisé, porteur d’un imaginaire de rupture, sans pour autant fonder une continuité linéaire avec les formes contemporaines de mobilisation, marquées par une forte hétérogénéité des causes, des contextes et des répertoires d’action. Cette séquence historique constitue un repère fondateur pour penser les jeunesses comme acteurs collectifs à part entière. Mais elle éclaire aussi, en creux, la difficulté des générations suivantes à s’inscrire dans cette mémoire politique sans la figer ni la trahir. L’insistance sur les décalages entre contextes nationaux, la diversité des dispositifs institutionnels et des trajectoires éducatives, permet d’éviter l’écueil d’un récit trop unifié. Au contraire, les auteurs insistent sur l’instabilité même de la catégorie de jeunesse, qui n’est jamais donnée a priori, mais toujours construite dans une relation sociale, politique et discursive.
3Ce cadre historique et comparatif permet de mieux comprendre les évolutions des mobilisations juvéniles contemporaines, auxquelles les auteurs consacrent la deuxième partie de l’ouvrage. L’accent est mis sur la diversité des causes défendues et des formes d’action, qu’aucune catégorie ne saurait englober. Certaines figures de jeunes, comme la suédoise Greta Thunberg, la chinoise Howey Ou ou l’ougandaise Vanessa Nakate, incarnent un nouveau type d’activisme, horizontal, numérique, intersectionnel, fondé sur une articulation inédite entre rigueur scientifique (le recours aux rapports du Groupe d'experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, Giec) et une rhétorique de l'urgence émotionnelle : « Les jeunes militants pour le climat combinent le plus souvent recours à la science et aux émotions » (p. 73). Les auteurs analysent quatre grands registres de mobilisation : luttes pour le climat et l’environnement, pour la démocratie et les droits civiques, contre les discriminations, ou encore autour des conditions d’étude et de travail. Les mobilisations écologiques constituent sans doute le phénomène le plus visible et le plus internationalisé. Inspirées par la figure de G. Thunberg et les grèves scolaires initiées par Fridays for Future, elles se retrouvent dans tous les continents, y compris au sein de mouvements plus radicaux comme Extinction Rebellion ou les zones à défendre (ZAD). Toutefois, ces mobilisations articulent des répertoires d’action très variés : manifestations, actions de désobéissance civile, recours juridiques (les procès climatiques aux États-Unis et en Europe) ou campagnes numériques. La transversalité est sans doute l’un de leurs traits marquants : les luttes environnementales rejoignent les combats pour l’égalité sociale et contre le racisme, dans un esprit d’intersectionnalité.
4Les réseaux sociaux numériques constituent à la fois un levier et un espace structurant de l’engagement. Ils permettent de fédérer rapidement de larges communautés, de documenter les actions, mais aussi de construire des identités collectives transnationales. En privilégiant une analyse des formes d’engagement, de leurs conditions sociales et de leurs cadrages institutionnels, les auteurs se distinguent d’approches centrées sur le rapport des jeunes au politique, telles que celles développées par Anne Muxel (Politiquement jeune, La-Tour-d’Aigue, Éd. de l’Aube, 2018), qui mettent davantage l’accent sur les processus de politisation et leurs recompositions. Pour autant, cette « numérisation » de l’action n’exclut pas la présence physique dans l’espace public : occupations, marches et rassemblements restent centraux. Les auteurs évoquent ainsi les mobilisations pro‑démocratie à Hong Kong (2019-2020), les manifestations iraniennes de 2022 autour du slogan « Femme, vie, liberté », les rassemblements Black Lives Matter aux États-Unis, ou encore les émeutes françaises de 2023. Ces luttes, analysées dans leurs contextes spécifiques, illustrent la multiplicité des causes investies par les jeunes : défense des libertés publiques, droits des minorités, justice climatique, dénonciation des inégalités sociales ou raciales. L’hétérogénéité des jeunes eux-mêmes se reflète dans toutes ces mobilisations. Les auteurs montrent combien l’origine sociale, le genre, le niveau de diplôme, l’inscription territoriale (centre‑ville, périphérie, quartiers populaires ou zones rurales) façonnent les manières de s’engager. Les taux de participation et les formes d’action diffèrent aussi : certaines catégories sont surreprésentées dans les mobilisations internationales, d’autres dans les collectifs plus locaux ou ponctuels. Cette diversité, loin d’être un simple constat, nourrit une tension permanente : comment faire converger des revendications et des pratiques aussi fragmentées ? Les auteurs soulignent qu’il n’y a pas une jeunesse, mais bien des jeunesses, aux trajectoires inégales, aux accès différenciés à la parole publique : un constat qui devrait inciter les institutions à nuancer leurs diagnostics et à diversifier leurs dispositifs d’accompagnement. Enfin, les auteurs rappellent que toutes les mobilisations ne prennent pas la forme de luttes ouvertes. Des pratiques plus diffuses, telles que bénévolat, entraide, engagements culturels ou religieux, témoignent d’autres manières de participer à la vie collective. Ces engagements, parfois invisibilisés dans les médias, sont pourtant essentiels pour comprendre le rapport des jeunes au politique. Ils permettent aussi d’élargir la définition de l’action collective au-delà de la seule contestation.
5Au-delà des mobilisations elles-mêmes, c’est dans la troisième partie que se déploie la dimension la plus originale et critique de l’ouvrage. La focale se resserre sur les politiques publiques et les dispositifs institutionnels qui visent à « favoriser » l’engagement des jeunes. V. Becquet et P. Stuppia donnent à voir les tensions qui traversent ces dispositifs : derrière la volonté affichée de soutenir la participation citoyenne se cachent souvent des logiques de cadrage, de normalisation, voire de contrôle. Les auteurs examinent d’abord les instruments européens et internationaux, en montrant comment la jeunesse est devenue un thème transversal de l’action publique depuis les années 2000. Qu’il s’agisse des stratégies de l’Union européenne en matière de citoyenneté, des campagnes du Conseil de l’Europe ou des grandes déclarations onusiennes sur la « participation des jeunes », le vocabulaire de l’empowerment est omniprésent. Toutefois, ces orientations globales peinent à se traduire en pratiques réellement inclusives : les jeunes les plus éloignés des institutions, par leur parcours scolaire, leur statut socio-économique ou leur localisation géographique, restent souvent en marge des dispositifs.
6Ensuite, l’analyse s’attarde sur le cas français et ses politiques d’encouragement à l’engagement : service civique, reconnaissance de l’engagement étudiant dans le cadre des cursus universitaires, conseils de jeunes, parlements lycéens et collégiens. Les auteurs montrent que ces mécanismes, s’ils ouvrent des opportunités indéniables pour certains, tendent aussi à valoriser des formes d’engagement jugées « compatibles » avec les normes institutionnelles. Au contraire, les pratiques protestataires sont fréquemment invisibilisées ou disqualifiées : « Les dispositifs proposés sont toujours vecteurs d’opportunités […], mais par leur caractère formel, ils sont aussi porteurs de normes d’encadrement et de contrôle de l’expression individuelle ou collective » (p. 137). Cette tension est particulièrement visible dans le cas du service civique : présenté comme une expérience de citoyenneté, il peut aussi apparaître comme une forme de pré-professionnalisation qui sélectionne ses bénéficiaires sur la base de critères implicites de conformité. De la même manière, la reconnaissance de l’engagement étudiant par des European Credit Transfer System (crédits ECTS), généralisée par la loi Égalité et citoyenneté de 2017, est ambivalente : certains jeunes perçoivent cette validation comme une incitation, d’autres y voient une manière de bureaucratiser des initiatives qui devraient rester bénévoles et gratuites. V. Becquet et P. Stuppia analysent aussi la pluralité des démarches inspirées de la « démocratie participative » : conseils de quartier, jurys citoyens, conventions citoyennes. Elles sont souvent présentées comme des outils de revitalisation démocratique, mais elles peinent à dépasser un rôle consultatif et à inclure réellement les jeunes dans les processus décisionnels. Les auteurs rappellent que la participation sans pouvoir effectif engendre déception et démobilisation : « le simple rappel du caractère non décisionnel de ces démarches ne suffit pas à régler la question » (p. 155).
7Au fil de cette analyse, l’ouvrage révèle un clivage de plus en plus net entre deux jeunesses : celle qui entre dans les cadres existants, reconnue et soutenue ; celle qui conteste ou refuse ces cadres et qui, à ce titre, reste invisibilisée ou réprimée. Les auteurs ne se limitent pas à un constat critique : ils relatent aussi les tentatives institutionnelles de repenser les dispositifs. Certaines expériences locales cherchent à assouplir les cadres, à soutenir les initiatives informelles, ou à intégrer la parole des jeunes dans l’élaboration même des politiques publiques. Des efforts qui restent minoritaires et souvent fragiles, car soumis à des contraintes budgétaires et politiques. Enfin, cette partie éclaire une dimension cruciale : la manière dont la jeunesse est pensée comme une « ressource » pour la société. Les politiques d’engagement mettent fréquemment en avant les compétences acquises par les jeunes (autonomie, sens des responsabilités, capacité d’initiative) en les rattachant à l’employabilité future. Cette approche utilitariste parsème les discours européens depuis les années 2000 et tend à instrumentaliser l’engagement : « Les jeunes sont considérés comme une ressource pour la société […], mais aussi pour eux-mêmes, au travers des compétences qu’ils acquièrent […], censées contribuer à accroître leur employabilité » (p. 161). Les auteurs rappellent qu’il s’agit là d’un glissement problématique : l’engagement ne peut être réduit à un outil de politique sociale ou d’insertion professionnelle. Il demeure aussi, et surtout, une expérience morale et politique, un espace d’expérimentation collective et de subjectivation qui échappe aux logiques strictement instrumentales.
8S’il survole nécessairement certains cas nationaux, l’ouvrage offre une bibliographie nourrie qui permet d’approfondir les questions abordées. Il propose un cadre conceptuel mobilisable au-delà du seul champ des études sur la jeunesse. Par sa réflexion sur les modalités d’engagement, les registres d’expression et la fabrique institutionnelle des dispositifs de participation, l’ouvrage intéressera les chercheurs en communication, surtout ceux qui étudient les pratiques discursives, les cultures politiques juvéniles et les dynamiques de médiation entre société civile et sphère publique, notamment en ce qu'il décrypte la mise en récit (storytelling) institutionnel de la jeunesse face aux réalités des pratiques discursives juvéniles.
9À cet égard, des productions théâtrales et narratives récentes confirment l’intuition centrale des auteurs : la difficulté persistante à faire dialoguer les générations, à comprendre ce qui anime les jeunes aujourd’hui, au-delà des stéréotypes. Dans La Distance, spectacle écrit et mis en scène par Tiago Rodrigues, présenté à l’Autre Scène du Grand Avignon en juillet 2025, une jeune fille, exilée sur Mars, s’adresse à son père resté sur Terre : « Pendant des siècles sur Terre, vous avez utilisé les pierres des ruines pour essayer de construire quelque chose de nouveau. Toujours les mêmes pierres. Les pierres de la mémoire. De l’histoire. Tout s’écroulait et vous cherchiez dans les décombres les pierres qui vous serviraient à construire un monde nouveau. » (Ysé Sorel, « Faire converser les générations – sur le Festival d’Avignon 2025 », Analyse, opinion, critique, 25 juil., 2025, https://aoc.media/critique/2025/07/24/faire-converser-les-generations-sur-le-festival-davignon-2025/). Cette réplique traduit le sentiment d’un décalage profond, presque irréversible, entre héritiers d’un monde en ruines et jeunes générations en quête d’autres fondations. Comme en témoignent aussi les interrogations croissantes autour du travail, de l’intelligence artificielle, du numérique ou de l’urgence écologique, c’est toujours la même scène qui se rejoue : une société adulte souvent démunie face à des jeunesses qui attendent cohérence, sens et capacité de transformation.
10Au fond, ce que ce livre nous apprend, c’est qu’il faut parfois cesser de nommer pour commencer à écouter. Les jeunesses dont il est question ici ne cherchent pas tant à être représentées qu’à exister autrement : dans les marges, les plis, les intervalles des discours dominants. Les figures qu’elles dessinent ne sont pas toujours audibles, ni même visibles à ceux qui gouvernent, enseignent, forment, emploient. Elles sont pourtant là, persistantes. Il s’agit, peut-être, de ne pas reconstruire avec les seules pierres des ruines, mais d’inventer d’autres langages, d’autres gestes. C’est cette exigence, fragile et irréductible, que V. Becquet et P. Stuppia aident à entendre, en donnant des clés de lecture précieuses aux acteurs éducatifs, politiques et associatifs.
Pour citer cet article
Référence papier
Alessia Lo Porto Lefébure, « Valérie Becquet et Paolo Stuppia, Géopolitique de la jeunesse. Engagement et (dé)mobilisations, 2ᵉ éd. revue et augmentée, Paris, Éd. Le Cavalier Bleu, coll. Géopolitique de…, 2024 [2021], 208 pages », Questions de communication, 49 | 2026, 593-598.
Référence électronique
Alessia Lo Porto Lefébure, « Valérie Becquet et Paolo Stuppia, Géopolitique de la jeunesse. Engagement et (dé)mobilisations, 2ᵉ éd. revue et augmentée, Paris, Éd. Le Cavalier Bleu, coll. Géopolitique de…, 2024 [2021], 208 pages », Questions de communication [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 12 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/44252 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ecp
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