Rossana De Angelis et Sylvie Ducas (dirs), La Fabrique des lecteurs. Comment le patrimoine littéraire vient aux publics, Paris, Hermann, 2025, 256 pages
Rossana De Angelis et Sylvie Ducas (dirs), La Fabrique des lecteurs. Comment le patrimoine littéraire vient aux publics, Paris, Hermann, 2025, 256 pages
Texte intégral
1L’ouvrage coordonné Rossana De Angelis et Sylvie Ducas, chercheuses en sciences du langage, résulte des travaux d’une université d’été qui s’est tenue à l’Université Paris-Est de Créteil du 12 au 15 juin 2023. La thématique en était celle d’une interrogation ouverte sur la démarche patrimoniale, ainsi que les processus de création et captation de divers publics soumis aux lois du marché économique régulant l’univers littéraire, des auteurs et autrices jusqu’aux lecteurs et lectrices ainsi que les bibliothèques en passant par les réseaux de l’édition.
2L’introduction (p. 5-32), co-rédigée par les directrices du volume, s’attache à préciser les axes de réflexion qui furent alors traités par les participants. Elles explicitent le sens de la patrimonialisation de la littérature française entre héritages et inventions (p. 8) : puisque le terme même de « patrimoine » reste une notion floue et indéterminée, le nom d’action qui procède du déverbatif, lui-même dérivé de ce substantif au contenu labile, ne peut être que l’expression de processus complexes. Citant le rapport de Louis Desgraves adressé en 1982 à Jean Gattégno, directeur du livre et de la lecture du ministère de la Culture, les autrices rappellent le tournant qui s’est opéré à cette date : « D’une mission initialement centrée sur des fonds anciens, l’institution bibliothécaire est alors passée à une mission patrimoniale, entendue comme la constitution d’un « bien collectif » dont les bibliothèques se sentaient « comptables devant les générations futures, mais aussi devant la collectivité actuelle » (p. 9). S’inscrivant dans une volonté de rééquilibrage de genre, les autrices réactivent avec pertinence le terme de « matrimoine », en usage au Moyen Âge et encore aujourd’hui dans certains pays de l’Europe romane, pour équilibrer la part féminine dans la production littéraire : « la question de la patrimonialisation littéraire ne doit pas faire oublier de celle de la matrimonialisation de la littérature. En plus de la chaîne d’actions propre à ce processus, à savoir : constitution, transmission et appropriation, la matrimonialisation littéraire suppose une action supplémentaire préalable : celle de la visibilisation des autrices. Autrement dit, pour qu’un matrimoine littéraire puisse se constituer, il faut d’abord rendre visibles et légitimes les écrivaines qui le composent » (p. 11). Ensuite, R. De Angelis et S. Ducas abordent la question du patrimoine sous l’angle de la langue et de l’écrit (p. 12) ainsi que de l’attachement à l’écriture littéraire et à l’encyclopédisme, qui « découle d’un même héritage humaniste et savant à transmettre » (p. 13). Se poserait ici une réflexion plus approfondie sur l’existence ou non d’une langue littéraire par essence ou par fonction, ce que les autrices ne développent pas afin de rester concentrées sur la problématique essentielle de l’ouvrage. Quand elles abordent « La “fabrique” des lecteurs » (p. 14) et la notion de « communauté interprétative » (p. 15) inventée par Stanley E. Fish (« Interpreting the “Variorum” », Critical Inquiry, 2 [3], p. 465-485, 1976), la réflexion s’infléchit dans un sens proche quoique distinct de ce que Michael Riffaterre (Essais de stylistique structurale, Paris, Flammarion, 1971 et La Production du texte, Paris, Éd. Le Seuil, 1979), à peu près à la même époque envisageait d’abord comme un lecteur moyen, « average reader », avant d’en faire un « archilecteur ». Là où M. Riffaterre envisageait une forme de normalisation statistique de la fonction interprétative, S. Fish (Quand lire c’est faire. L’autorité des communautés interprétatives, trad. de l’anglais [États-Unis] par E. Dobenesque, Paris, Éd. Les Prairies ordinaires, 2007, p. 68) proposait une approche plus sociologique et philosophique de cette dernière : « Je ne suis pas condamné à la subjectivité dans la mesure où les moyens par lesquels ces objets sont faits sont sociaux et conventionnels. Autrement dit, le “vous” qui réalise le travail interprétatif […] est un “vous” communautaire et non un individu isolé ». La référence aux études d’Umberto Eco (p. 15), vif contempteur des positions de S. Fish ajoute à cette réflexion le point de vue d’un théoricien de la littérature et d’un praticien de l’écriture. Mais, pour se prolonger et se patrimonialiser, la littérature a besoin de lecteurs, mais aussi d’espaces de médiations. Tout d’abord, les médiations éditoriales (p. 20), ensuite les médiations institutionnelles (p. 22) et, aujourd’hui, les médiations numériques (p. 23), ce qui conduit R. De Angelis et S. Ducas à envisager les conditions délicates de légitimation de la littérature numérique (p. 25) qui se heurtent à un obstacle majeur : « l’obsolescence programmée des dispositifs d’écriture et de lecture numériques qui rend utopique l’effort de pérennisation du patrimoine littéraire numérique » (p. 31), avant de conclure avec optimisme sur l’idée que « les “lieux de mémoire” du patrimoine littéraire […] aident à mieux comprendre la façon dont l’identité collective d’une nation se construit, non sans complexité, entre héritages et réinventions » (p. 32).
3Dans « Communauté linguistique et communauté de lecteurs : Erasme et les Grecs de Venise » (p. 33-51), Anne Raffarin, en encyclopédiste, montre comment Erasme œuvra à la création, du collegium trilingue de Louvain où étaient conjointement enseignés l’hébreu, le grec et le latin afin de mieux explorer les différents territoires de la théologie (p. 46-47). En spécialiste de la traduction, Jean-Yves Masson, dans « Quelques réflexions sur la place des traductions dans le patrimoine littéraire » (p. 53-65) met l’accent sur le fait que les traductions relèvent légitimement, à part égale avec les grandes œuvres, du patrimoine littéraire et linguistique d’une nation. On appréciera particulièrement sa très éclairante mise au point (p. 57) concernant la forgerie de « contes fantastiques » inventée par François-Adolphe Loève-Veimars (1801-1854) pour traduire les Fantasiestücke de Ernst Theodor Amadeus Hoffmann (1776-1822), et de se lamenter à juste titre sur l’inexistence d’une clef universelle d’interrogation informatique qui donnerait accès au répertoire des auteurs d’ouvrages traduits et de leurs traducteurs. Avec « Connaissez-vous Queneau ? Le “Fonds Raymond Queneau” de l’Arsenal. Nouvelles ressources, nouvelles recherches » (p. 67-111), Claire Lesage et Emmanuël Souchier, chercheurs en littérature, répondent à l’intrigante question de la place marginale de Raymond Queneau (1903-1976) dans les fonds publics. Dispersées à Verviers en Belgique, au Havre, ville de sa naissance, et à Limoges puis Dijon, souvent sous formes de photocopies plutôt que d’originaux, ces archives méritaient une reconnaissance. Augmentées des ventes effectuées en 2018 et 2021, elles ont enfin rejoint la Bibliothèque de l’Arsenal grâce à la volonté du fils de l’écrivain, le peintre Jean Marie Charles Queneau (1934-2022), à proximité des archives de nombreux membres de l’Oulipo, où, après la réception des dossiers mathématiques, elles ne manqueront pas d’être enrichies en vertu de la diversité des domaines auxquels a touché l’écrivain (p. 70). « Ce fonds nous invite à reconsidérer l’œuvre dans son intégralité au regard de la correspondance, des manuscrits et documents, des journaux et autres archives personnelles auxquelles les chercheurs n’avaient jusqu’alors pas eu accès. Au-delà de “la vie et l’œuvre” de Raymond Queneau, pour reprendre l’expression consacrée, c’est toute l’histoire culturelle, artistique et littéraire aussi bien que l’histoire intellectuelle et scientifique du xxe siècle qui est concernée » (p. 72) par cet ensemble de 18 000 lettres, placards, originales, inédits, romans, poésies, textes théoriques, scénarios, chansons, peintures, journaux, agendas, listes variées, écrits du quotidien, notes de lecture, d’écriture, de recherche…
4Lorsque E. Souchier envisage « le Journal : “Témoignage de franchise” et matière fictionnelle » (p. 86), on ne peut s’empêcher de penser aux problèmes identiques que représente une édition des carnets d’Alfred de Vigny dont Louis Ratisbonne (Paris, M. Lévy, 1897), prolongé par Fernand Baldensperger (Londres, The Scholaris Press, 1928), à l’aide de coupes et manipulations diverses, a fait un pseudo Journal d’un poète. Lorsque l’auteur traite de la collection de la Pléiade, dont R. Queneau supervisa le développement jusqu’à son décès (p. 88), et qui patrimonialise à sa manière les auteurs et les œuvres ayant fonction de canon, on saisit bien le cheminement progressif qui fait passer d’une collection à l’esthétique éditoriale singulièrement élégante, pratique et fonctionnelle à une collection d’éditions scientifiques dûment validées par des universitaires de renom. Pierre Buge écrivait à Pierre-Georges Castex, le 28 décembre 1967, son souci de faire publier une nouvelle édition des œuvres d’Honoré de Balzac. Et, avec Madeleine Ambrière-Fargeaud, Roger Pierrot et d’autres célèbres balzaciens de l’époque, l’affaire se fit entre 1976 et 1981 pour la Comédie humaine… Mais, lorsque l’apparat critique devient trop lourd et trop exigeant, comme avec la préparation du premier volume des œuvres d’Alfred de Vigny (André Jarry et François Germain, Alfred de Vigny. Œuvres complètes, vol. 1, Poésie, théâtre, Paris, Gallimard, 1986), on voit rapidement surgir les limites de l’inconfortable attelage des besoins de la bibliothèque de l’honnête homme et de celle du savant, de sorte que cette dernière édition fut amputée de plus de la moitié des notes préparées par A. Jarry. Le second tome, confié à Alphonse Bouvet (Alfred de Vigny. Œuvres complètes, vol. 2, Prose, Paris, Gallimard, 1993), fut l’objet de moins de litige en raison des principes d’édition auxquels se soumit ce dernier. Mais on attend toujours un troisième tome, qui révèlerait la teneur des mémoires, agendas et carnets d’A. de Vigny, en place de ce fake Journal d’un poète qui survit dans l’édition de F. Baldensperger en 1948. Un vrai casse-tête dont la construction livresque pose nécessairement de sérieux problèmes éditoriaux au publisher commercial lorsqu’il se rend compte des exigences de l’editor philologue et scientifique. Épistémophile, selon la formule d’Anne Clancier (1913-2014), R. Queneau aurait peut-être eu l’influence suffisante pour contraindre P. Buge à accepter une édition fiable des œuvres poétiques et dramatiques d’A. de Vigny.
5Ce qui conduit à l’étude de Sylvie Ducas sur « Les collections poche de “grands classiques” des éditions Gallimard. Patrimonialisation littéraire et fabrique des lecteurs » (pp. 113-140), dans lesquelles elle détecte des « vectrices de patrimonialisation. L’autrice met l’accent sur les complexités liées aux natures distinctes des lectorats pressentis par ces collections : « Secte » pour La Pléiade, puis chercheurs et universitaires pour cette même collection, et enfin lecteurs de masse et des foules anonymes (p. 133) pour les « Folio plus », « Folio Classiques ». Enfin, elle conclut sur le déclin manifeste de la lecture des livres, la financiarisation et la mondialisation de l’édition ainsi que l’inévitable concurrence d’internet (p. 136-138).
6Un des intérêts de cette université d’été fut de permettre des rencontres avec des acteurs en région de la patrimonialisation des œuvres littéraires. L’« Entretien avec William Jouve, Conseiller Livre à la DRAC (Provence-Alpes-Côte d’Azur) » (p. 141-156) offre l’occasion à ce dernier de rappeler qu’il est tout à la fois, en région, « conseiller livres, archives, économie du livre et langue française/langues de France » (p. 142), et qu’il a donc toute la chaîne du livre sous sa responsabilité dans ces régions comme Bretagne ou Paca, mais on pourrait citer aussi, tant le fait est général, Auvergne-Rhône-Alpes ou Occitanie, voire Hauts de France, etc. Un élément intéressant de sa présentation est la distinction nette qu’il introduit entre les maisons des écrivains et les maisons des « Illustres », cette dernière notion ayant été forgée au cours du xixe siècle autour de la représentation du « grand écrivain » (p. 148).
7Dans « Médiations numériques pour la valorisation du patrimoine littéraire » (p. 157-179) R. De Angelis revient sur la question de la transmission du patrimoine littéraire à l’heure où de nouvelles techniques interviennent pour de nouveaux publics dans ce processus. Elle distingue les bibliotextes (p. 166), les livres augmentés (p. 169) et enfin les livres enrichis (p. 170), qui induisent de nouvelles manière de lire et d’interroger les textes littéraires. Le projet HyperApollinaire de Didier Alexandre qui est de « reconstruire l’œuvre d’Apollinaire en retraçant les relations entre poésie, récits, critiques d’art et journalistiques » (p. 176) est cité à juste titre, mais, plus qu’en note, il aurait sans doute mérité une exemplification développée, car la convergence des possibilités offertes par l’usage des nouvelles technologies de l’information et de la documentation permet de contextualiser à neuf un œuvre dont la richesse repose justement sur l’interaction des différents médias dont se nourrit la créativité de Guillaume Apollinaire. Françoise Cahen, professeure de lettres, expose les « Dispositifs numériques favorisant l’appropriation des classiques au lycée » (p. 181-197) et fait part de son expérience pour remédier au décrochage de la lecture à l’adolescence, avec la plateforme numérique de lecture qu’est Wattpad (p. 184) et la constitution de communautés interprétatives. L’idée de réaliser collectivement l’édition numérique d’un livre (p. 190) retient l’attention de même que celle des « réécritures créatives multimodales » (p. 192). Et de citer en conclusion les propos de S. Fish : « Les significations ne sont la propriété ni de textes stables et fixes ni de lecteurs libres et indépendants, mais de communautés interprétatives qui sont responsables à la fois de la forme des activités d’un lecteur et des textes que cette activité produit » (p. 195).
8Alexandra Saemmer, en spécialiste des sciences de l’information et de la communication, observe que la plupart des auteurs de littérature numérique utilisent des plateformes propriétaires ou des outils-logiciels dont la constitution n’a pas été originellement pensée pour la pratique de l’écriture littéraire. Elle examine Smart Compose aussi bien que ChatGPT et note qu’avec ces instruments « l’écriture est conçue comme un réservoir de formules routinisées que l’auteur active à partir d’un mot ou d’une phrase d’amorce. L’outil calcule une sorte de sens commun statistiquement probable, qu’il s’agit en suite de conforter par les propositions faites à l’usager » (p. 203). Examinant The Dreamlife of letters (2000, https://arras.net/the-dreamlife-of-letters/) de Brian Kim Stefans (1969-) ainsi que les Poèmes PowerPoint de Jean-Pierre Balpe (1942-), et les succès qu’ils ont recueilli dans le cyberespace, A. Saemmer doit malgré tout reconnaître la réalité de l’échappée belle vers le papier (p. 212) : « Enfin, il faut bien admettre que les auteurs de littérature numérique aspirent, comme tout auteur, à une valorisation de leur œuvre ; cette valorisation, pour le moment, se fonde résolument sur le dispositif “livre papier” publié et commercialisé par un éditeur » (p. 215). Sans doute est-ce là, à défaut de mieux immédiat, une étape dans la reconnaissance patrimoniale de cette nouvelle forme d’écriture littéraire.
9Dans « Du produit dérivé à l’œuvre et retour. Formes et enjeux de la dérivation » (p. 217-235) Anne-Laure Rigeade, maîtresse de conférences en langue et littérature française, explore les manières dont les produits dérivés des œuvres littéraires incitent les lecteurs potentiels à aller vers ces œuvres : les « Hugobjets » de l’exposition de la Place des Vosges en 2011, ou les multiples activités cosmétiques de Colette (1873-1954), voire le dépôt au registre des marques des noms d’écrivains tels que Maxime Chattam (1976-), Paul-Loup Sulitzer (1946-2025), Joane K. Rowling (1965-), Stephen King (1947-) servent sa démonstration, car « les produits dérivés participent à une complexe économie du désir pour le livre » (p. 223) et, par ce désir à un désir pour l’auteur ou l’autrice parfois. Enfin, le volume s’achève sur un « Entretien avec Aurélie Olivier » (pp. 237-250), qui, en ancienne étudiante de S. Ducas et autrice, initialement libraire de formation, fait part de son expérience de fondatrice du festival « Littérature, etc. » et du Podcast (programme audio à la demande) « Les Parleuses », dont l’intitulé est emprunté aux entretiens de Marguerite Duras et Xavière Gauthier.
10Une fois le volume refermé, le lecteur ne peut qu’applaudir à… la fabrique de cet ouvrage, dont la diversité et la richesse des points de vue exposés permet de dresser à l’heure présente un brillant panorama et un très juste bilan des processus de patrimonialisation et matrimonialisation de la chose littéraire. Soigneusement composé, en dépit de quelques minimes macules (« Mouninsur », p. 60, et deux ou trois autres), l’ouvrage témoigne de l’intérêt que suscitent toujours la littérature, le livre, et les diverses formes contemporaines de médiations culturelles permettant l’accès aux œuvres écrites.
Pour citer cet article
Référence papier
Jacques-Philippe Saint-Gérand, « Rossana De Angelis et Sylvie Ducas (dirs), La Fabrique des lecteurs. Comment le patrimoine littéraire vient aux publics, Paris, Hermann, 2025, 256 pages », Questions de communication, 49 | 2026, 610-615.
Référence électronique
Jacques-Philippe Saint-Gérand, « Rossana De Angelis et Sylvie Ducas (dirs), La Fabrique des lecteurs. Comment le patrimoine littéraire vient aux publics, Paris, Hermann, 2025, 256 pages », Questions de communication [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 11 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/44296 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ecs
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
Haut de page





