Jean Estebanez, Zoos. Aux lisières du domestique, Paris, CNRS Éd., 2025, 276 pages
Jean Estebanez, Zoos. Aux lisières du domestique, Paris, CNRS Éd., 2025, 276 pages
Texte intégral
1L’ouvrage de Jean Estebanez est une enquête auprès de multiples structures internationales, des zoos au sein desquels il a pu construire un corpus photographique, ethnographique et mener des entretiens conjointement avec Mélanie Roustan, anthropologue. Il propose une étude sur l’évolution des zoos, de leur création à nos jours. L’introduction précise les éléments méthodologiques permettant d’appréhender les informations mobilisées dans le déroulé. Elle présente aussi un raisonnement théorique avec lequel je ne peux être que d’accord et qu’il convient de rappeler avec force, voire complexifier : les humains tissent des relations avec les autres espèces sans discontinuer depuis « 300 000 ans d’évolution conjointe » (p. 13). L’auteur rappelle que si la domestication est potentiellement une question de pouvoir, mais aussi une question de cadrage – adoucissant les différences d’espèces, c’est aussi une question de « corévolution » (p. 15-16), au sens où la socialisation n’est jamais unilatérale, que les animaux apprennent des humains et les humains des animaux. L’enquête, ambitieuse, regroupe une soixantaine d’établissements, dont la liste est mise à disposition du lecteur (p. 18). Ces endroits ont pu être visités par l’auteur lui-même, ou des « informateurs » répartis sur la période 2007-2017 – ce qui peut, abruptement, poser la question de la nature de ces informateurs et leurs statuts… pouvant largement colorer leurs récits. Ce recours à des tiers sur une décennie interroge la permanence de la posture épistémologique de l’auteur : comment garantir l’homogénéité de ce regard par rapport à sa propre pratique ethnographique ? Quatre lieux ont été plus particulièrement enquêtés par J. Estebanez, trois en France – zoo de Pont-Scorff, Zoodyssée de Chizé, Jardin des Plantes de Paris – un à l’étranger, le zoo de San Diego. M. Roustan a surtout enquêté au Parc zoologique de Paris. Trois parties assez équilibrées organisent l’ouvrage. La première, « L’expérience d’une animalité spectaculaire ? » (p. 23-95), s’intéresse aux rapports des humains aux animaux – choix rhétorique qui permet de mettre en évidence une différence constituée entre visiteur et habitant du zoo. La deuxième, « Une institution de la modernité ? » (p. 97-185), traite plus largement des zoos en eux-mêmes, leur évolution historique, stratégique en même temps qu’évoluent les mœurs humaines. La dernière partie, « Domestiquer le futur ? Conserver à l’âge de l’Anthropocène » (p. 185-257), tend à s’intéresser plus précisément à la période actuelle, entre modifications des représentations plus récentes, critiques et intérêts de tels environnements.
2La première partie, commence par un rappel : les zoos, bien que capable de représenter dans la pensée collective une entité stable, sont en réalité différents les uns des autres et proposent des expériences de rencontre des animaux assez variées. Par ailleurs, cette expérience prend pour objet les sujets qui composent l’intérieur d’un zoo. Quelle que soit l’acception que l’on donne, au fil du temps, des pays et des cultures, ces établissements ont en commun de permettre la mise en relation d’animaux qui ne sont pas, généralement, ceux avec lesquels on passe le plus clair de son temps, à l’exception des animaux fermiers parfois présents en ces lieux. Rares sont les chiens, les chats, les chevaux qui viennent peupler les différentes zones qu’un zoo peut proposer. Pas de pigeons ou de rats dans les différents espaces. De fait, les représentations sociales qui portent sur les espèces présentes en ces lieux sont variables : animaux sauvages, domestiques, iconiques, charismatiques, extraordinaires… Autant de qualificatifs que les zoos véhiculent ou favorisent selon le lieu géographique dans lequel on les trouve selon leurs descriptifs sur internet. Car en effet, « un zoo » n’est pas « les zoos ». Aussi, chaque visite peut différer dans la forme donnée à la manière de le visiter – à pied, en voiture, etc., dans la forme de ce qui est présenté – reproductions de décors censés représenter le milieu d’origine de tel ou tel animal, agencement d’arbres, de bosquets, de jeux, etc., ou dans le fond – animaux présents, présentés et présentables. Les « stars » que peuvent représenter les lions, les pandas, côtoient les espèces moins « glamours » que peuvent être les insectes ou les reptiles. Les qualificatifs émis par les uns et les autres sont ainsi fonction des représentations les plus partagées, qualifiant tel animal suivant le capital symbolique qui lui est associé dans une aire culturelle donnée. Les représentations, influencées par les dessins animés états-uniens humanisant les animaux (comme les réalisations de Disney), conditionnent pour beaucoup la manière dont les publics peuvent appréhender leur rencontre avec tel ou tel animal.
3Après avoir présenté les espèces les plus distinguées par le public mondial, l’auteur relève qu’en-dehors du requin et de la baleine, « jamais présentés au zoo », les animaux recensés sont tous représentés dans les collections zoologiques minimales (p. 36). C’est l’occasion de pointer un passionnant débat sur la différence entre domestique et sauvage, ce qui permet de séparer ces deux catégories. Il apparaît que chacun de ces étiquetages est vraisemblablement une construction humaine différenciante et pratique qui repose peu sur le factuel. Préférant une logique de continuum à une séparation nette, J. Estebanez propose une démonstration intellectuelle intéressante démontrant la nécessaire sortie des humains du cycle naturel, faisant ainsi écho à de nombreux questionnements autres liés à cette éventualité (p. 38-40). De plus, ces raisonnements invitent à se questionner sur l’ensemble des étiquetages produits par les humains sur leur environnement et comment ceux-ci, dans leur majorité, contribuent à polluer les débats les plus vifs. Par exemple, les concepts de « proie » et de « prédateur » sont des usages équivalents à « domestique » et « sauvage » en ce qu’ils nuisent à la compréhension des relations anthropo-zoologiques. L’arrivée de nouvelles espèces, totalement inconnues du grand public, a eu quelques impacts significatifs sur la manière de percevoir les animaux des environnements occidentaux : le lion a ainsi succédé à l’ours comme roi des animaux (p. 41). L’arrivée de ces nouvelles espèces participe à la croyance d’une spécificité des « civilisations » occidentales – l’acception partagée dans le sens commun, je parle ici en cultures – puisque les autres espèces sont dites « sauvages », cela justifie les premières critiques visant les zoos : comment le sauvage saurait être extrait de sa sauvagerie pour rejoindre les mondes civilisés ? C’est ainsi que les modes de présentation évoluent pour passer de grilles au sein desquels les animaux sont enfermés pour être intégrés dans des environnements reproduisant celui duquel ces animaux sont issus. À l’étiquetage de sauvage succède celui d’exotique. Contrairement au « sauvage », qui tend à exclure l’humain de la nature, le terme d’exotique a ceci d’intéressant qu’il est plus situationnel que clivant. Est exotique ce qui sort de l’ordinaire et, si un éléphant est exotique en Occident, il est tout à fait inclus dans les représentations quotidiennes du Cambodge (p. 51-52). Mais l’auteur estime que les animaux de zoo sont plus exotisés, donc artificiellement mis en scène, que réellement exotiques.
4À la suite de ces présentations des animaux vient celle de leurs co-actants, à commencer par les soigneurs. Par leur statut, ils ont un rapport particulier aux animaux des zoos avec qui ils peuvent avoir des relations spécifiques, porteuses de bénéfices et de risques liés à cette animalité parfois non maîtrisable. Les autres co-actants sont dans une situation diamétralement opposée : les spectateurs sont, de fait, strictement séparés des animaux observés par des grilles, parfois de savants aménagements de sol ou, dans certains cas, un pare-brise. Les « safaris », en véhicule prêté ou celui des visiteurs, donnent à voir les animaux en « prise directe », dans certains cas avec l’obligation de conserver les fenêtres fermées pour des raisons de sécurité. Les visites à pied sont organisées dorénavant avec moins de vitres que de stratagèmes permettant d’effacer astucieusement la séparation physique, afin de rendre l’expérience plus vraie que nature. Toute cette organisation a pour vocation de permettre aux visiteurs de passer un temps « hors du temps », libre qu’il est d’enchaîner les découvertes autant que de flâner à l’envi, ce que les photos, nombreuses, permettent d’observer, entre autres choses.
5L’analyse de l’institution en tant que telle constitue le cœur de la seconde partie. Dans un premier temps, une réflexion sur le rapport de la nature à la culture, popularisé par Philippe Descola (Le Monde, par-delà la nature et la culture, Paris, Société d’éditions scientifiques, 2004) ouvre un pan historique montrant l’évolution des zoos dans l’Histoire. Cette évolution est liée à la façon dont se modifient les relations des humains aux autres espèces. Selon les périodes, des connaissances accumulées et des modifications des représentations publiques, on constate une plasticité dans les capacités que les humains prêtent aux autres animaux, soit que leur apparence se rapproche de la leur ou qu’une proximité soit ressentie avec eux, par exemple celle des chats ou des chiens. Dans ces contextes multiples, les termes mêmes qualifiant les institutions qui accueillent les animaux sont différents, fonction principalement de l’ambiance éthique dans laquelle se produisent les évolutions culturelles. C’est à quoi s’intéresse J. Estebanez en relevant ces noms, suivant les pays, les périodes historiques. De même, l’étude menée permet de constater comment se diffusent et se multiplient ces institutions durant le temps, avec une accélération marquée au xxe siècle (p. 110). La période, dans laquelle prélever des animaux dans leur milieu de vie n’est pas une problématique, est l’occasion de manières de procéder qui seraient, aujourd’hui, considérées comme criminelles. La convention internationale de 1973 mettra progressivement fin à cette pratique et favorisera les naissances locales comme source de nouveaux animaux (p. 112-113).
6Les zoos fonctionnent de plus en plus comme des musées et/ou des laboratoires, dans leurs tâches tout comme dans leur présentation au public. L’organisation à l’intérieur des instituts s’élabore ainsi en fonction d’une taxonomie organisant les différentes zones à visiter. Certaines d’entre elles partagées sont mises en place afin de rendre intelligibles autant que réalistes les différentes parties de la structure censées représenter le véritable milieu de vie des individus. Certains établissements regroupent donc leurs habitants en fonction de leur continent d’origine. Ensuite, l’auteur rappelle que les premiers zoos, surtout à la période coloniale, contenaient en leur sein des humains – à l’image de ce que pouvait montrer le cirque Barnum – jusqu’au xixe siècle (p. 131-135). D’autres tentatives ont pu être documentées par J. Estebanez comme, par exemple, la présentation de vaches Holstein à Chicago.
7On retrouve dans cette partie la relation qui unit le visiteur aux animaux par le prisme du regard et des stratégies organisationnelles utilisant le décor et ses caractéristiques comme des trompe-l’œil permettant une mise en scène améliorée des animaux visités. Cette technique produit la possibilité de mettre en scène des animaux a priori plutôt impossibles à mettre ensemble sans qu’il y ait nourrissage de l’un sur le corps de l’autre. Par un savant mélange de l’angle de vue, des creux, ravins et promontoires, le spectateur peut ainsi voir dans une perspective toute « naturelle » une mise en scène rêvée. À cette occasion, le texte fait état d’un certain nombre d’interactions que peuvent avoir les animaux entre eux, mettant littéralement en scène les comportements des animaux entre eux, rappelant les travaux sur les interactions menés par Erving Goffman en sociologie (p. 151). Glissant ainsi vers la dimension spectaculaire, il rappelle que le spectacle, s’il est constitutif des zoos, est strictement encadré par la forme qu’il peut prendre, s’éloignant par principe éthique de tous les spectacles de cirques, perçus aujourd’hui comme des repoussoirs : ce spectacle intègre soigneurs et animaux dans une mise en scène de leurs relations ne montrant rien d’autre que l’importance de ces actes pour la bonne santé des animaux eux-mêmes. Dans ce cadre, l’affection portée aux animaux du quotidien sert une forme de mise à distance du danger bienvenue (p. 158). Selon l’auteur, bien que la critique des zoos porte sur la dimension domesticatoire qu’ils ont de fait, ils contribuent à la socialisation par le zoo aux espèces que l’on côtoie peu au quotidien. Ils contribuent à accroître les connaissances du public sur des animaux qu’ils seraient bien en peine de rencontrer ailleurs. Ils permettent de sortir du symbolique imposé par les médias (assimiler le tigre à un gros chat, p. 158) pour apprendre hic et nunc l’altérité animale. Ils montrent aussi que les humains ne sont pas les seuls animaux à apprendre dans ce cadre. Les animaux aussi apprennent quotidiennement de leurs relations avec les animaux humains (tous les animaux se socialisent les uns aux autres, ainsi qu’aux autres espèces). L’auteur rappelle en creux, que la socialisation n’est jamais unilatérale, que les espèces, quelles qu’elles soient, se socialisent entre elles, mais aussi aux autres espèces.
8Enfin, selon lui, les animaux naissant en zoo tendent à transformer les corporéités des animaux, les différenciant ainsi d’autres individus de la même espèce qu’on pourra voir dans d’autres lieux. La troisième et dernière partie a pour vocation de préciser les problématiques du présent et, partant, le futur qui s’engage face aux spécificités de la période appelée dans plusieurs champs scientifiques « anthropocène ». Cela se traduit par les différentes « missions » que peut ou doit réaliser un zoo, afin de « domestiquer le futur » (p. 187). De fait, les dimensions conservatoires face à une sixième extinction en devenir (p. 193) semblent la pierre angulaire du devenir de ces établissements. Dans ce cadre, les appels au don deviennent plus fréquents. Cette dimension permet une évolution contextuelle de ce qu’est un zoo : non plus un lieu d’enfermement mais un lieu de sauvegarde des espèces parfois en voie de disparition, participant non seulement au maintien de la diversité terrestre, mais aussi permettant dans certains cas la réintroduction de cette dernière dans les espaces naturels, pour peu que cela fonctionne, car les espèces qui côtoient les humains ont une fâcheuse tendance à rester à proximité des humains et semblent tendre à chercher à maintenir les liens anthropo-zoologiques, n’en déplaise aux thuriféraires d’une liberté enfin retrouvée (p. 218-224). Car une différence nette sépare les zoos d’aujourd’hui de ceux d’hier : l’incapacité dorénavant imposée de ne plus prélever de spécimens de quelque espèce que ce soit dans son milieu d’origine. La reproduction interne aux structures et les partages des gènes entre les établissements permet aux zoos de ne plus avoir à le faire. Elles sont l’endroit où des espèces disparues peuvent tenter d’être reconstituées dans une logique de « réparation » (p. 218-224), selon que cette possibilité soit payante, au sens où elle inviterait plus de visiteurs à venir rencontrer ces espèces. Tous les animaux ne sont alors pas logés à la même enseigne, et si certains d’entre eux « méritent » d’être réinstallés dans le vivant, c’est aussi parce que la disparition de certaines de ces espèces sont directement liées à l’activité humaine, comme c’est le cas pour le Dronte de Maurice (p. 194-195). Les zoos deviennent donc des lieux d’élevage dans un réseau engageant les zoos entre eux. Enfin, les structures participent progressivement de dimensions écologiques en liant leur action à la défense des animaux et de la nature qui les a vus émerger initialement. Par conséquent, les zoos sont devenus des lieux d’élevage desquels la mort est le seul élément « absent », au sens où il est invisibilisé par les acteurs de ces milieux (p. 227), pour de multiples raisons expliquées durant cette partie. Puis, vient le moment d’évoquer les relations anthopo-zoologiques qui se créent vaille que vaille entre les soigneurs et les animaux dont ils ont la charge, avec les côtés positifs et négatifs que de telles relations peuvent produire (relations facilitées ou non, « amitiés », préférences, rejets, etc.). Enfin, l’exploitation actuelle de ces établissements se heurtent aux dimensions modernes des représentations collectives et individuelles du bien-être animal et des conditions, avérées ou non, de son maintien ou de son amélioration (tels que des associations comme People for the Ethical Treatment of Animals [Peta] ou One Voice).
9L’auteur conclut en rappelant la complexité que revêtent les zoos en tant que lieux de rencontres entre les humains et les autres espèces animales, rappelant au passage les logiques de domestication et en parallèle les volontés actuelles de fermetures de ce type de structures. L’ensemble du livre, bien tenu, permet d’avoir une vision assez complète de l’évolution des zoos au fil du temps, tant en termes de structurations que d’accueil du public et de relations aux mondes qu’ils permettent. Il ne fait pas non plus l’impasse sur les questions posées actuellement par les partisans de l’éthique animale et parmi lesquels certains souhaitent voir se concrétiser leur fermeture définitive. On pourra regretter que, bien que la couverture le laisse accroire, les zoos aquatiques soient relativement invisibilisés de la production proposée. On regrettera aussi que les zoos retenus ne soient pas plus représentatifs de la généralité des structures. Néanmoins, les apports ethnographiques que représentent les photos, les annotations, les éléments de carnets ethnographiques et les entretiens réalisés qui parsèment la publication rendent la lecture agréable, vivante et le contenu enrichissant. Cela en fait une publication de qualité qui pourra intéresser chercheurs et amateurs de ces lieux spécifiques que sont les zoos.
Pour citer cet article
Référence papier
Patrice Régnier, « Jean Estebanez, Zoos. Aux lisières du domestique, Paris, CNRS Éd., 2025, 276 pages », Questions de communication, 49 | 2026, 616-621.
Référence électronique
Patrice Régnier, « Jean Estebanez, Zoos. Aux lisières du domestique, Paris, CNRS Éd., 2025, 276 pages », Questions de communication [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 12 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/44297 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ect
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