Wolf Feuerhahn et Rafael Mandressi (éds), Histoire de l’interdisciplinarité. Un mot, des pratiques, Paris, Éd. de la Sorbonne, coll. Homme et société, 2025, 425 pages
Wolf Feuerhahn et Rafael Mandressi (éds), Histoire de l’interdisciplinarité. Un mot, des pratiques, Paris, Éd. de la Sorbonne, coll. Homme et société, 2025, 425 pages
Texte intégral
1Ce volume rassemble les textes issus d’un colloque tenu en mars 2018 à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), concluant un programme de recherche pluriannuel sur les discours et les pratiques de l’interdisciplinarité. Son objet n’est pas de contribuer aux multiples débats de définition de ce que peut être l’interdisciplinarité et ses notions connexes (pluri-, multi-, trans-, etc.) mais de proposer une histoire des usages et de « ne parler d’interdisciplinarité que lorsque le mot est employé et d’observer le sens que les acteurs […] lui donnent et à quelles pratiques ils renvoient par son biais » (p. 7). Sa lecture sera très enrichissante pour tous les acteurs qui soit cherchent des arguments pour résister « aux injonctions à l’interdisciplinarité » (C. Topalov, p. 202) – horizon idéalisé martelé par les politiques scientifiques prescrites – soit cherchent à organiser d’utiles « zones d’échanges » autour des objets qui, selon eux, appelle des collaborations entre acteurs appartenant à des mondes épistémologiques, mais aussi professionnels, considérés comme distants.
2Coordonné par deux directeurs de recherche membres du Centre Alexandre Koyré d’histoire des sciences et des techniques, Wolf Feuerhahn – qui travaille sur l’histoire de l’organisation, du partage et de la dénomination des savoirs à partir d’une approche lexicométrique dans les aires franco-, germano- et anglophone – et Rafael Mandressi – spécialiste d’histoire de la médecine et de politique de la science –, l’ouvrage réunit des chercheurs en sociologie des sciences et en histoire de différents domaines scientifiques : physique (dont Peter Galison), sciences naturelles, sciences et techniques des activités physiques et sportives, sciences médicales, archéologie, sciences de l’environnement, philosophie de l’éducation, architecture universitaire, études indianistes, géographie. Cette liste suffit à elle seule à montrer la largeur de vue proposée par l’ouvrage.
3Il rassemble 18 contributions réparties en 4 parties, chacune d’elle ouverte par une introduction qui en dégage les problématiques de manière toujours éclairante.
4La première partie, « Chronologies et espaces de l’interdisciplinarité » (p. 22-126), contribue à une histoire du vocable titre et de sa diffusion dans la géographie de la recherche, en lien avec l’histoire générale des sciences et des techniques, après la Seconde Guerre mondiale. Le constat général est que l’interdisciplinarité est souvent une injonction politique top-down, dont les effets s’avèrent limités, alors même que des îlots de contact entre collectifs, beaucoup plus productifs, se constituent de manière plus libre en dehors de ces prescriptions. Julie Klein, spécialiste de la notion, formule six questions fondamentales à propos de la grande variabilité des définitions de l’interdisciplinarité : explorant la tension persistante entre nécessité de la spécialisation et appel à la synthèse en réponse à la complexité jugée croissante des objets de recherche ; la faible et fragile institutionnalisation des collectifs porteurs de ce questionnement ; la relativisation de la différence entre disciplinarité et interdisciplinarité, dont les frontières sont plus poreuses qu’on peut croire à partir de positions de principe ; l’incertitude d’une généralisation à venir des processus d’intégration disciplinaire ; et enfin la critique de la métaphore des « frontières disciplinaires », qui ne rend pas compte des dynamiques de la production de savoirs, « inter-fertilisation, interrelations et hybridation ». Les illustrations de cette complexité et de ces dynamiques sont données par une histoire lexicométrique de la diffusion des vocables « inter-, multi-, trans-, et pluri-disciplinarité » (W. Feuerhahn et Serge Reubi, p. 45-74) ; par une histoire des espoirs et des contradictions de la « culture ethnographique française » qui fut une tentative d’intégration disciplinaire emblématique de ses difficultés (Claude Blanckaert, p. 75-88) ; par une histoire parallèle des institutions universitaires parisiennes dédiées à un projet interdisciplinaire et de leur implantation géographique (Christian Hottin, p. 89-104) ; par une histoire des aléas du projet de créer une « médecine sociale » associant sciences sociales et sciences médicales au Chili (Mariana Labarca, p. 105-126).
5La seconde partie, « Des objets aux studies : terrains et représentations de l’interdisciplinarité » (p. 128-200), porte sur les dynamiques complexes, instables et contradictoires qui accompagnent soit l’injonction à « interdisciplinariser » la recherche (top down), soit au contraire la revendication (bottom up) par certains acteurs dans les marges des champs légitimées, de nouvelles épistémologies, méthodes et organisations prenant en compte de nouveaux objets, comme par exemple l’émergence des studies (area, cultural, gender, queer, etc.). Cette problématique, introduite par Gisèle Shapiro (p. 128-134), est illustrée par une sociohistoire des études de genre sur le campus de l’université de Californie à Los Angeles (Ucla) à la fin du xxe siècle (Jean-Christophe Coffin, p. 135-152) ; par l’histoire épistémologique et institutionnelle d’une discipline originellement pluridisciplinaire que sont les sciences et techniques des activités physiques et sportives (Taïeb El Boujjoufi et Stéphan Mierzejewski, p. 153-172), qui exemplifie entre autres difficultés d’établir une interface entre professionnels et chercheurs, qu’on retrouve dans une autre pluridiscipline que sont les sciences de l’éducation et de la formation ; par l’histoire des science and technology studies (Renaud Debailly, p. 173-186) ; par l’histoire d’une démarche transdisciplinaire portée par un individu, le sociologue indianiste Louis Dumont, qui fut une figure de l’EHESS et de l’École pratique des hautes études (EPHE).
6La troisième partie, « Institutions vectrices de l’interdisciplinarité » (p. 202-292), est introduite par Christian Topalov (p. 202-212) qui s’interroge sur les multiples formes de tension et de contradiction entre deux formes d’appel à l’interdisciplinarité, qu’il appelle « interdisciplinarité revendiquée » (« contester l’autorité qui règle sur [une] discipline d’appartenance », mouvement bottom up) et « interdisciplinarité administrée » (qui cherche à s’imposer à l’autonomie d’une communauté scientifique, top down). Cette problématique est illustrée par une histoire de la fondation Rockefeller entre 1919 et 1939, qui soutint fortement au sein de la Société des Nations (SDN) la coordination interdisciplinaire (Ludovic Tournès, p. 213-226) ; par une histoire des programmes interdisciplinaires de recherche (PIR) rendant compte de « l’interdisciplinarité au CNRS entre 1975 et 1997 entre promotion discursive et obstacles institutionnels », (Emanuel Bertrand, p. 227-246) ; par une histoire de l’institutionnalisation des recherches préhistoriques et de la création du Fonds national de la recherche scientifique en Suisse (Géraldine Delley, p. 247-272) ; par l’histoire du Harvard Center for Cognitive Studies, co-fondé en 1960 par les psychologues Jerome S. Bruner et George A. Miller, qui se voulait exemplaire du renouvellement de la recherche en psychologie par le recours à l’interdisciplinarité intégrée. L’ensemble de ces études contribue à attester de la grande difficulté à mettre en place des institutions interdisciplinaires, menacées par l’hostilité ouverte ou indirecte des structures disciplinaires existantes, mais aussi par les difficultés théoriques et organisationnelles internes rencontrées par leurs initiateurs. Les cinq chapitres de cette section développent des cas exemplaires de ces difficultés, principalement de deux ordres : difficultés récurrentes à donner une stabilité théorique et méthodologique à la notion même d'interdisciplinarité et effets de concurrence entre les disciplines « traditionnelles » que le projet remet de fait en question.
7La quatrième partie, « Affinités interdisciplinaires ? » (p. 294-386), contrebalance quelque peu la dimension globalement critique (et apparemment pessimiste…) des études précédentes. Jean-Louis Fabiani l’introduit (p. 294-300) en prenant le contrepied d’une pré-conception nécessairement positive de l’interdisciplinarité, reprenant une déclaration paradoxale de P. Galison (1998) : « la science est désunie [disunited] et – à l’encontre de nos premières intuitions – c’est précisément la désunification de la science qui fait sa force et sa stabilité » (p. 294). Ce qui est affirmé est l’apport le plus passionnant de l’ouvrage, à savoir que les disciplines considérées comme homogènes pourraient être elles-mêmes déjà interdisciplinaires par leur histoire et leurs pratiques ; que les configurations revendiquées comme interdisciplinaires pourraient aboutir par nécessité à la constitution de nouvelles disciplines, sans nécessairement intégrer ni concurrencer celles existantes ; que ces phénomènes ne sont pas tous conflictuels, mais qu’ils décrivent des dynamiques plus complexes et mobiles d’échanges et d’hybridations non problématiques. L’article sans doute le plus central à mes yeux dans l’ouvrage est celui de P. Galison, « Guerre dans la zone des échanges » (p. 301-316), qui reprend son apport le plus éclairant : mettant en question l’idée reçue selon laquelle les « blocs de connaissance » ou paradigmes sont étanches entre eux, il « souhaite savoir ce qui est partagé à un moment donné entre […] les expérimentateurs et les théoriciens, ou entre les scientifiques et les ingénieurs, ou entre les scientifiques et le reste du monde » (p. 302). Pour cela, il développe la métaphore de la trading zone (zone d’échange, ou zone de négociation) et identifie plusieurs degrés dans l’intégration interdisciplinaire qu’il appelle jargons (« quelques termes communs régularisés restreints »), pidgins (« langue d’échange plus développée […] encore limitée à des applications particulières », p. 304), et créoles (« des interlangages à part entière, suffisamment riches pour s’y établir, pour avoir le genre de notions métalinguistiques du langage sur le langage », ibid.), pour lesquels il donne l’exemple de la biochimie ou de la biophysique. La référence à la linguistique permet à Galison de rappeler que les disciplines, comme les langues, ne sont pas originellement pures, mais organiquement et fonctionnellement hybrides : « il n’existe pas, et il n’a jamais existé, de langue pure. Il n’existe pas non plus de discipline pure. C’est l’hybridité de bout en bout » (ibid.). P. Galison développe ensuite très en détail cette dynamique d’hybridation en faisant l’histoire du projet Manhattan, l’histoire de la conception mais surtout de la fabrication (sa dimension matérielle et opérationnelle étant une contrainte essentielle) de la bombe atomique qui allait exploser à Hiroshima. Dans le reste de cette 4e partie, ces dynamiques complexes d’hybridation et de concurrence entre disciplines supposées disjointes sont aussi illustrées par une histoire de la spécialisation dans les sciences biologiques produite paradoxalement par la demande de croisements interdisciplinaires au sein de la recherche biomédicale (Jerry Jacob et Zoe Nyssa, p. 317-334) ; par l’histoire des relations tantôt distantes, tantôt intégratrices de l’écologie scientifique au sein du Museum d’histoire naturelle entre 1970 et 2000 (Vincent Leblan, p. 335-350). L’ouvrage se ferme sur deux exemples de ces dynamiques : une histoire des tentatives de faire collaborer sciences sociales et sciences de la vie en Angleterre entre 2000 et 2010 (Sébastien Lemerle, p. 351-368) et une étude comparant de telles dynamiques dans trois domaines d’apparition récente (Fabrizio Li Vigni, Sébastien Dutreuil et Hélène Guillemot, p. 369-385) : les sciences du climat, les sciences des systèmes complexes et les sciences du système Terre, étude qui propose une stimulante typologie des pratiques de l’interdisciplinarité distinguant « cinq types de scientifiques interdisciplinaires » (p. 378) : les traducteurs, les transfrontaliers, les ambassadeurs (ou passeurs), les polyglottes et les binationaux.
8L’ouvrage apporte un éclairage globalement critique des illusions ou des déceptions de l’interdisciplinarité administrée, mais il le nuance en identifiant des zones de réussite du défi épistémologique et organisationnel qu’est l’ambition interdisciplinaire, dans le cadre surtout d’une interdisciplinarité revendiquée, dont les formes sont multiples, hétérogènes, mobiles et portées par des acteurs qui ne revendiquent pas nécessairement de mettre fin aux logiques de spécialisation, mais entrent efficacement en dialogue et en négociation avec elles.
Pour citer cet article
Référence papier
Jean-Charles Chabanne, « Wolf Feuerhahn et Rafael Mandressi (éds), Histoire de l’interdisciplinarité. Un mot, des pratiques, Paris, Éd. de la Sorbonne, coll. Homme et société, 2025, 425 pages », Questions de communication, 49 | 2026, 625-629.
Référence électronique
Jean-Charles Chabanne, « Wolf Feuerhahn et Rafael Mandressi (éds), Histoire de l’interdisciplinarité. Un mot, des pratiques, Paris, Éd. de la Sorbonne, coll. Homme et société, 2025, 425 pages », Questions de communication [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 11 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/44328 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ecv
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