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Notes de lecture
Langue, discours

Élie Guckert, Comment Poutine a conquis nos cerveaux, Paris, Plon, 2023, 253 pages

Pierre Cilluffo Grimaldi
p. 634-639
Référence(s) :

Élie Guckert, Comment Poutine a conquis nos cerveaux, Paris, Plon, 2023, 253 pages

Texte intégral

1L’ouvrage d’Élie Guckert est une enquête approfondie sur la manière dont la propagande russe a influencé l’opinion publique française au cours de la dernière décennie. Si l’ouvrage offre un éclairage précieux, sa lecture appelle toutefois une certaine vigilance à l'égard de séquences au ton plus sensationnaliste. Néanmoins, le savoir de l’auteur reste encyclopédique concernant l’implication des mouvances conspirationnistes dans la machine de propagande du Kremlin et ses projections diplomatiques (Syrie, Ukraine). L’accumulation de faits et personnalités de second rang peut désorienter un lecteur non-expert des sphères conspirationnistes, mais le journaliste sait faire preuve de pédagogie. Il décrit à quel point la propagande russe attaque sur plusieurs fronts politico-numériques en France.

2À l’heure actuelle, il demeure un grand intérêt géopolitique à cet ouvrage face au renouveau médiatique de relais d’opinions pro-Russe en France, tel que Xenia Fedorova, ancienne responsable de RT France. Elle devient de manière plus singulière la nouvelle égérie russe du Groupe Bolloré au printemps 2025. Durant cette même temporalité, la question syrienne revient au centre du jeu diplomatique avec le déplacement officiel en France ou à la Maison Blanche de son nouveau dirigeant Ahmed Al-Charaa. Enfin, les ingérences informationnelles récentes de la Russie envers les Jeux Olympiques (JO) de Paris sont incontestables (Service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères, Synthèse de la menace informationnelle ayant visé les Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024, 13 sept. 2024 : https://www.vie-publique.fr/​rapport/​295411-synthese-menace-informationnelle-jeux-olympiques-paralympiques-2024) et instaurent concrètement un risque démocratique. C’est dans ce contexte que cette réflexion garde toute son actualité.

3Ainsi, É. Guckert met en lumière la fragilité de la démocratie française face à ces opérations de propagande et d’influences diplomatiques, soulignant l’aveuglement ou la complicité de certains médias et responsables politiques. Ce travail journalistique se veut un avertissement : il raconte comment la France a été, et reste, vulnérable à la désinformation russe, et invite à une prise de conscience pour renforcer la résilience démocratique face à ces menaces. Cependant, il est à noter que la réflexion principale, à la fois en termes de longueur, d’expertise et de détails, concerne le conflit en Syrie et non véritablement celui en Ukraine. Je regrette donc qu’une figure d’autorité propagandiste, par un rôle officiel et assumé de porte-parole de l’ambassade de Russie, comme Alexander Makogonov soit analysée trop rapidement dans son œuvre propagandiste. Ce dernier a le droit à quelques paragraphes ne couvrant même pas une page et demie (p. 157-159). Pour autant, l’ouvrage présente de nombreux autres approfondissements de qualité. É. Guckert dissèque par exemple la circulation des récits du Kremlin sur les néonazis en Ukraine en France. De même, il analyse la circulation des récits pro-Russes sur le mouvement du Maïdan (2014), présenté comme un coup d’État de l’extrême-droite (p. 48-61).

4Cet ouvrage n’est certes pas universitaire, mais il est d’une vraie perspicacité pour penser les propagandes et s’enrichit par de nombreuses sources scientifiques nationales et internationales sur le sujet. L’auteur s’appuie sur les travaux de Dusan Bozalka (p. 202) de l’Institut de recherche stratégique de l’école militaire (Irsem) pour démontrer qu’au sein des communautés Twitter francophone (et aussi germanophone), les comptes associés à des personnalités complotistes et pro-Russes sont significativement les plus retweetés (D. Bozalka, « Guerre en Ukraine : comment la Russie s’appuie sur la sphère complotiste pour diffuser sa propagande », INA. La revue des médias, 24 avr. 2023). « En juin 2022, l’Institute for Strategic Dialogue (ISD), spécialisé dans l’analyse des réseaux sociaux, publie une étude qui permet justement d’obtenir une vision globale de ce redoutable travail de sape. L’organisation a repéré 28 entités, individus ou médias qui ont à eux seuls, entre 2015 et 2021, produit 19 000 contenus originaux de désinformation sur la Syrie » (p. 126). Et c’est dans cette propagande multifactorielle russe que l’on plonge avec les moultes descriptions du journaliste. Certaines publications universitaires récentes nationales (Tristan Mattelart, « La Bataille des images : de l’usage de la télévision à des fins de diplomatie publique », dans C. Lequesne [dir.], La Puissance par l’image. Les États et leur diplomatie publique, Paris, Presses de Sciences Po, 2021, p. 89-115) sur la diplomatie d’influence et le rôle des images, non-citées par l’auteur, rejoignent d’ailleurs la vision d’É. Guckert.

5En outre, je trouve éclairant le travail réalisé autour de l’héroïsation médiatique paradoxale en temps de guerre. J’observe la création d’un héros médiatique dans le contexte de la guerre en Syrie, valorisé par le JT de France 2 et de nombreux autres médias de masse, d’un certain Pierre Le Corf. « Un jeune Français à Alep qui aide les victimes d’un conflit dont tout le monde parle, au risque de sa vie, c’est une histoire dont les médias français ne sauraient se passer. En cet automne 2016, Pierre Le Corf devient donc une petite star, maîtrisant à la perfection l’art du storytelling. “Ne pas porter de gilet pare-balles ? C’est une vraie volonté, il n’y a pas d’intérêt à porter un gilet pare-balles dans un endroit où les gens n’en ont pas”, raconte-t-il à France 3" […] Pierre Le Corf reste pourtant assez vague sur la nature réelle de ses activités humanitaires. […] S’il jure ne s’intéresser ni à la politique ni à la religion, le Morbihannais profite tout de même de chacune de ses interviews pour accuser les médias français de cacher les crimes commis par les rebelles sur les populations vivant à l’ouest d’Alep et diffuser la version du régime syrien : l’est de la ville serait aux mains de djihadistes sanguinaires soutenus par l’Occident » (p. 84-85).

6De plus, l’auteur pointe la situation ambiguë de certaines personnalités quant à l’instrumentalisation médiatique des voyages diplomatiques (officiels ou artificialisés). « Dieu, dit le proverbe persan, nous a donné deux oreilles et une seule bouche pour nous conseiller de ne dire que la moitié de ce que nous entendons », disait Édouard Herriot, probablement sans se rendre compte qu’il faisait là un bon résumé de sa visite de l’Ukraine en 1933, ainsi que des voyages que feront ses drôles d’héritiers politiques au service des nouvelles fictions du Kremlin, permettant à la France de rester à la hauteur de cette « grande tradition parlementaire française » vantée par François Fillon, 90 ans plus tard (p. 187). Ces derniers restent conscients d’une certaine machine médiatique les portant en figure d’autorité dans un récit propagandiste, tout en relativisant à dessein leurs propres responsabilités individuelles. É. Guckert fait ainsi ce parallèle historique saisissant mettant en perspective sous le prisme des propagandes pro-Russes le génocide en Ukraine dit : « l’Holodomor, l’extermination par la faim, qui emporte entre 1932 et 1933 la vie de 4 millions de personnes » (p. 161-165). Cette perspective historique apporte une profondeur nécessaire à la compréhension des fictions mémorielles du Kremlin.

7Ensuite, le travail descriptif multidirectionnel de l’ouvrage permet de saisir le bien-fondé de la notion de « nébuleuse antisystème ». Des personnalités, a priori éloignées, étant mobilisées politiquement sur des thématiques apparemment sans lien, finissent par collaborer à la machine propagandiste russe. Par exemple, l’auteur révèle un : « Écrivain et polémiste vent debout contre les politiques sanitaires mises en place par le gouvernement français pendant la crise du Covid-19, Claude Janvier a quant à lui coécrit un livre intitulé Le Virus et le Président (avec Jean-Loup Izambert, Marseille, IS Éd., 2020), où il explique que la pandémie serait l’une des plus grandes manipulations de l’Histoire. Il semble très éloigné des questions liées à la Syrie. Mais, fin 2021, il y est pourtant invité par Adnan Azzam pour un voyage tous frais payés par le régime. À leur retour, ils signent une lettre ouverte pour réclamer la fin de “l’embargo criminel” imposé à Damas par l’Union européenne et les États-Unis, et qui empêcherait, selon eux, la reconstruction du pays » (p. 190). Cette addition surprenante de forces propagandistes renvoie à la complexité des intérêts en jeu. Il s’agit d’affinités électives entre ces personnes, au sens de Max Weber (1864-1920). C’est-à-dire, le tissage d'une relation de proximité, une parenté indirecte entre les deux renforçant mutuellement leurs dynamiques socio-politiques, selon des processus échappant souvent à la volonté propre (Frédéric Lebaron, Les 300 mots de la sociologie, Paris, Dunod, 2014). Cela ne représente pas des liens évidents au premier abord. Néanmoins, cette nébuleuse a perdu son hub informationnel et ciment socio-géopolitique : « RT France qui se chargeait de rassembler ces communautés hétéroclites sur une seule et même plateforme où seul Poutine était exempt de soupçons » (p. 206).

8À défaut d’un squelette idéologique fort, la Russie peut compter sur l’opportunisme politique de ses relais d’opinions en France dans la nébuleuse antisystème et non leur véritable attachement de valeurs. L’opportunisme politique dépasse les cadres idéologiques, ce que Bertrand Badie nomme « effet d’aubaine » en géopolitique (Bertrand Badie, La Diplomatie de connivence. Les dérives oligarchiques du système international, Paris, Éd. La Découverte, 2011). L’influence et les proximités avec le Kremlin s’infiltrent même dans l’opportunisme politique à l’Élysée et chez les collaborateurs les plus proches du Président : « Alexandre Benalla, alors encore adjoint au chef de cabinet d’Emmanuel Macron et disposant d’une habilitation “secret défense”, a pu en 2018 négocier un contrat de sécurité avec un oligarque proche de Poutine, Iskander Makhmudov, par ailleurs suspecté de blanchiment en Europe ainsi que de liens avec la criminalité organisée moscovite » (p. 225).

9De plus, É. Guckert souligne l’existence d’une extrême-droite qui serait pro-russe dans son squelette politique. Or le populisme d’extrême droite s’adapte au sens commun et ses propres intérêts changeants, comme dans le cas du populisme de Donald Trump depuis sa prise de pouvoir aux États-Unis en 2024. Ce dernier ayant plutôt une forme de « diplomatie de connivence » (B. Badie, op. cit.) avec Vladimir Poutine, une connivence non-amicale jouant sur la polarisation et l’adversité. Par conséquent, Jordan Bardella ou Giorgia Meloni ne sont pas des caricatures pro-russes dans le jeu diplomatique. Cela dit, il reste utile de découvrir les détails de l’influence Russe dans les arcanes de l’extrême-droite, avec des relais de propagande du Kremlin comme Thierry Mariani (p. 154-155). Ce dernier est actif depuis plusieurs décennies, étant co-président au sein de l’organisation « Dialogue franco-russe ». On découvre alors la cuisine politique du site de réinformation « InfoSyrie », fondé en 2011 par Frédéric Chatillon, un proche d’une certaine Marine Le Pen (p. 34-40).

10Malgré la richesse descriptive de cet ouvrage, il faut aussi pointer quelques faiblesses. On peut toutefois regretter la récurrence de jugements de valeur ou de formules polémiques à l’encontre de diverses figures politiques : François Fillon, Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron, Jean-Pierre Chevènement, le Rassemblement national (RN) et la Confédération générale du travail (CGT)… Il ne manque presque aucune sensibilité dans le tableau politique actuel. Par ailleurs, on a parfois du mal à comprendre la cohérence de quelques critiques qui tendent à surestimer les positions de relais de la propagande du Kremlin de certaines personnalités. Une autre figure politique étant vertement critiquée à cause de ses positions dites pro-Kremlin : Ségolène Royal (p. 143-144). Là encore, le propos devient sensationnaliste en mélangeant une expression géopolitique, par nature sensible, complexe et contestable en temps de guerre, avec les pires discours de propagandistes avérés rattachés au Kremlin. Puis, à mon sens, cette analyse omet un aspect important de l’infiltration Russe au sein de la machine médiatique et du monde occidental, celui de l’hégémonie culturelle. Une hégémonie viriliste et conservatrice pouvant exister, par exemple, via des relais au sein du « sport spectacle ». Cette consolidation du « soft power » russe, cette confrontation de valeurs et d’imaginaires conservateurs envers l’Occident, s’infiltre par un des sports dorénavant les plus médiatisés dans le monde occidental : le Mixed Martial Arts (MMA ; Kevan Gafaïti, « L’affirmation du soft power russe par ses combattants de MMA », dans J.-V. Holeindre et J. Fernandez [coords], Annuaire français de relations internationales, Paris, Éd. Panthéon-Assas, 2024, p. 65-78). Une arène politique où le dictateur tchétchène Ramzan Kadyrov consolide ses relais d’opinions internationaux.

11En définitive, l’ouvrage d’É. Guckert constitue une contribution remarquable à la compréhension des mécanismes de propagande russe en France. Malgré quelques excès polémiques, son travail journalistique rigoureux offre un panorama indispensable des réseaux d’influence du Kremlin et de leurs relais hexagonaux. La richesse documentaire, nourrie de sources scientifiques solides, fait de ce livre un outil précieux pour décrypter les enjeux contemporains de la désinformation. Les analyses approfondies sur la Syrie et l’Ukraine, ainsi que les portraits de figures clés de cette nébuleuse antisystème, éclairent avec pertinence les vulnérabilités de la démocratie française. Cet ouvrage s’impose donc comme une lecture essentielle pour quiconque souhaite comprendre les défis informationnels de notre époque et renforcer notre résilience collective face aux opérations d’influence étrangères.

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Pour citer cet article

Référence papier

Pierre Cilluffo Grimaldi, « Élie Guckert, Comment Poutine a conquis nos cerveaux, Paris, Plon, 2023, 253 pages »Questions de communication, 49 | 2026, 634-639.

Référence électronique

Pierre Cilluffo Grimaldi, « Élie Guckert, Comment Poutine a conquis nos cerveaux, Paris, Plon, 2023, 253 pages »Questions de communication [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 11 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/44356 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ecx

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Auteur

Pierre Cilluffo Grimaldi

Celsa, Gripic, Sorbonne Université, F- 75008 Paris, France

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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