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Notes de lecture
Langue, discours

Christian Le Bart, La Politique à l’envers. Essai sur le déclin de l’autonomie du champ politique, Paris, CNRS Éd., 2024, 280 pages

Alexandre Eyries
p. 645-650
Référence(s) :

Christian Le Bart, La Politique à l’envers. Essai sur le déclin de l’autonomie du champ politique, Paris, CNRS Éd., 2024, 280 pages

Texte intégral

1Depuis la réélection d’Emmanuel Macron pour un deuxième mandat présidentiel en mai 2022 jusqu’à la dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024 et aux élections législatives anticipées de juin et juillet 2024, on assiste, selon moi, à une séquence politique inédite qui aggrave encore le désamour et la défiance des Français envers les institutions politiques, envers la République ses élus et ses représentants à l’échelle locale, nationale et internationale. Depuis 2024, pas moins de cinq Premiers Ministres ont été nommés par le président de la République (Gabriel Attal, Michel Barnier, François Bayrou et Sébastien Lecornu, nommé par deux fois après une motion de censure déposée contre lui) achevant de démonétiser encore un peu plus les mandatures politiques dont les dimensions symbolique et sacrée ont perdu peu à peu de leur substance et de leur valeur en raison des épisodes délétères que la France a connu récemment.

2Dans son dernier ouvrage, Christian Le Bart – professeur de sciences politiques à Sciences Po Rennes – donne à voir la déliquescence du système politique français et la lente dérive des partis politiques, devenus, d’après moi, des « mouvements » construits sur la seule adhésion à une personnalité : les militants sont invités à céder leur place à l’habitant (démocratie participative) ou sympathisant (via des primaires ouvertes). C. Le Bart observe un paradoxe saisissant à propos des professionnels de la politique qui s’astreignent à la plus grande discrétion médiatique, des cumulards qui dénoncent le cumul, des énarques qui dénoncent l’École nationale d’administration (ENA, devenu depuis l’Institut national du service public, INSP) et des institutions me paraissant malmenées au nom d’une grammaire médiatique qui favorise les individus et l’authenticité au détriment des rôles sociaux et de la loyauté.

3Dans l’introduction de l’ouvrage (p. 7-21), C. Le Bart observe avec à propos que « la politique, définie comme champ d’activité séparé mobilisant des institutions spécifiques (le Parlement, le gouvernement, la présidence, les partis politiques, etc.), des acteurs spécifiques (les « professionnels de la politique »), un langage et des formes de grandeur spécifiques (le suffrage universel), et enfin des règles du jeu spécifique (le vote majoritaire), est toujours bel et bien là » (p. 7-8). Pourtant, de nombreux changements sont à l’œuvre et reconfigurent la vie politique en France depuis une bonne quinzaine d’années. Le chercheur évoque un renversement assez radical qui voit les élus, les institutions, les rôles politiques perdre une partie de leur capital de légitimité accumulé au fil du temps, ce qui a pour principale conséquence d’ébranler leur position de surplomb. Les principales caractéristiques du champ politique actuel sont : la professionnalisation, la partisanisation, la politisation et l’éthos de renonciation à soi. En termes simples, l’on peut dire « que l’on assiste à un mouvement de tendancielle dé-professionnalisation des prétendants au pouvoir, que ce mouvement s’accompagne d’un net recul des partis politiques, que les grammaires politiques traditionnelles subissent un phénomène d’érosion manifeste, et que l’éthos du renoncement à soi tend à s’effacer au profit d’un droit à être soi jusque dans l’endossement des rôles politiques » (p. 20). La principale leçon que l’on peut tirer de ce nouveau livre de C. Le Bart est que les changements observés dans le milieu politique se sont déroulés sur un peu plus d’une quinzaine d’années et ont vu les systèmes de représentations hégémoniques de plus en plus concurrencés par les systèmes alternatifs : « des formes de grandeur issues de la société civile, proximité, engagement de terrain, ancrage dans le “vrai” monde des entreprises ou des associations viennent fissurer la légitimité démocratique ; les grammaires médiatiques, célébrant l’expressivité individuelle, l’authenticité et la sincérité, viennent ébranler les grammaires institutionnelles classiques, celles qui valorisaient la loyauté et la remise de soi » (p. 21).

4Dans le premier chapitre intitulé « La critique de la professionnalité politique. Faire profil bas ? » (p. 23-77), C. Le Bart donne à voir un changement de paradigme complet de l’engagement politique longtemps synonyme de sérieux, de compétence et de dévotion totale à sa tâche avant de se retourner en stigmate. Les professionnels de la politique se sont mis à faire leur autocritique il y a une quinzaine d’années et à se présenter comme étant extérieurs au champ politique : « il s’agit pour l’essentiel de faire profil bas, de risquer des présentations de soi qui masquent l’ancrage dans le champ politique professionnalisé, de mettre au contraire en avant tout ce qui dissone par rapport au modèle désormais stigmatisé du politicien professionnel, quitte à brûler ce qu’on a adoré…et à masquer ce que l’on est. “Soyez fiers d’être des amateurs !”, lance ainsi Emmanuel Macron aux députés LREM en 2019. “Si les professionnels, ce sont ceux qu’on a virés il y a deux ans et demi et que les amateurs c’est vous, alors soyez fiers d’être des amateurs !” » (p. 28). L’autocritique des politiciens professionnels consiste, pour certains d’entre eux à prendre leurs distances avec une institution depuis longtemps accusée d’entretenir et de pérenniser une caste de technocrates, de mandarins ne veillant qu’à leur propre maintien au plus haut sommet de l’État et totalement déconnectés des attentes et des desiderata de la population : « Emmanuel Macron, lui-même énarque, participera clairement à ce renversement public/privé. Il écrit dans son livre programme […] Révolution que “les hauts-fonctionnaires se sont constitués en caste”, il les juge “trop protégés”. Son passage par la banque Rothschild est parfaitement assumé : “j’ai beaucoup appris du monde (de l’entreprise)” ; “j’y ai appris un métier : tous les responsables politiques devraient en avoir un”. Fin 2016, il démissionne de la fonction publique. Une fois élu, Emmanuel Macron […] a mis en œuvre la suppression de l’ENA, ou plus exactement son remplacement par un Institut National du Service Public (INSP) dont l’avenir dira s’il se distingue vraiment de l’ENA » (p. 39). Un autre exemple d’autodénigrement de la classe politique française, soucieuse de se vêtir des oripeaux de la normalité ou à tout le moins d’une manière de faire de la politique uniquement dans l’intérêt du plus grand nombre et pas dans la perspective de préserver ses avantages à vie : « En permettant par exemple à un maire de ville moyenne de devenir conseiller général ou bien député, en offrant de nouveaux mandats à se répartir (député européen, conseiller régional, conseiller intercommunal), la législation longtemps très libérale contribuait à augmenter sensiblement le nombre des professionnels de la politique cumulant les mandats et les indemnités, en même temps qu’elle atténuait les conséquences de la perte d’un mandat » (p. 40). Le cumul des mandats et des rétributions financières permettait aux responsables de faire des véritables « carrières longues » provoquant l’aigreur et l’exaspération des citoyens. Cette mise à distance de l’usine à reproduire indéfiniment des politiciens de métier et non pas des serviteurs de l’État est une stratégie payante qui a permis à de nombreux leaders politiques de faire évoluer leur image, de redorer leur blason et de se racheter une virginité médiatico-politique au risque de voir leur image et leur éthos perdre en visibilité et en lisibilité comme le remarque fort justement C. Le Bart dans la dernière partie de ce premier chapitre : « Il en résulte des stratégies ambivalentes, les politiques jouant alternativement la carte de la compétence professionnelle et celle de la fraîcheur associée à la non-professionnalisation. S’agit-il au final d’être professionnel avec les professionnels (les pairs, les entourages, les experts, l’administration…) et non-professionnel avec les non-professionnels (les citoyens…). L’exercice est en réalité beaucoup plus complexe tant les scènes politiques sont imbriquées les unes dans les autres » (p. 76-77).

5Dans le deuxième chapitre intitulé « L’effacement des organisations partisanes. Avoir un parti à soi ? » (p. 79-141), C. Le Bart attire l’attention du lecteur sur un phénomène de déliquescence et de déclin des partis politiques traditionnels, alors même que plus de cinq cent partis politiques sont référencés, témoignant d’une prolifération faisant la part belle à l’expression de toutes les sensibilités idéologiques et de toutes les expressions partisanes. Il faut insister sur « le caractère souvent très individuel des entreprises politiques contemporaines (La république en March [LREM], La France insoumise [LFI]). Elles ne sont souvent, à l’exemple du parti Reconquête fondé par Éric Zemmour, que la mise en forme de réseaux centrés sur un leader, façon pour celui-ci de financer son activité et de solidifier les liens qui l’unissent à ceux qui, politiques ou simples électeurs, acceptent de le suivre et de le reconnaître comme leader. “Chacun est un parti à lui seul”, ironise en ce sens Harlem Désir » (p. 101). Si, pendant très longtemps, les femmes et les hommes politiques hésitaient beaucoup avant de quitter leur·s famille·s respectives pour ne pas être accusés de trahir leurs idéaux, de ne pas devenir des parjures envers leur·s tribu·s au sens où l’entendait Michel Maffesoli (Le Temps des tribus. Le déclin de l'individualisme dans les sociétés de masse, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1988) : « Chaque personnalité politique est aujourd’hui tentée de forger sa propre organisation politique et de tester sa présidentiabilité. Et les grandes formations ne semblent plus guère en mesure de prévenir cette dérive centrifuge. […] À l’extrême droite, ce furent […] les départs successifs […] de Jacques Bompard (création de la Ligue du Sud en 2010) et de Florian Philippot (Les Patriotes en 2017). À droite, ce furent par exemple les départs de […] Nicolas Dupont-Aignan quittant l’UMP pour fonder Debout la France en 2008, […] La dissidence d’Emmanuel Macron entraîne celle de Jean-Yves Le Drian (Territoires de Progrès, 2020). Et le choix d’Olivier Faure de participer à la NUPES incite Bernard Cazeneuve à lancer la Convention l’année suivante. […] Chez les écologistes, François de Rugy en 2015 pour créer le Parti écologistes. Et même la jeune formation LREM n’est pas épargnée par ces logiques centrifuges : Édouard Philipe crée Horizons en 2021 » (p. 105). Pour tous les professionnels de la politique tentés par l’émancipation, la notion d’entreprise politique individuelle semble relativement appropriée même si des risques ne sont pas à exclure car le marché politique n’est pas extensible à l’infini et la visibilité médiatique est un capital fragile qu’il faut sans cesse entretenir au risque de sombrer dans l’anonymat et de perdre en attractivité. Les échecs des primaires témoignent aussi de l’incapacité des partis à désigner leur représentant le plus fédérateur et le plus crédible. Dans son ouvrage programmatique intitulé Révolution (Paris, XO Éd., 2016) E. Macron place explicitement la loyauté à soi-même bien au-dessus de la loyauté au parti et même au président de la République François Hollande, qui lui a fait l’honneur et la confiance de le nommer ministre de l’Économie, de l’industrie et du numérique : « L’évidence s’imposa : je devais quitter le gouvernement. C’était la cohérence même, ce que je devais à ma conception des choses, à celles et ceux qui me suivaient, à l’idée que je me fais de notre pays […]. J’aurais dû obéir au président comme une machine, renoncer à mes idées, enchaîner à son destin la réalisation de ce que je crois juste, simplement parce qu’il m’avait nommé ministre ? […] C’est à mon pays seul que va mon allégeance, non à un parti, à une fonction ou à un homme » (E. Macron, 2016, p. 33-34 cité par C. Le Bart, p. 133-134). Ce deuxième chapitre donne à voir de manière saisissante la perte de vitesse et la dégénérescence du militantisme traditionnel. Le « désir d’agir collectivement se conjugue à la crainte d’être trahi par des représentants ou écrasé par la mécanique institutionnelle. S’impose au contraire le désir d’être reconnu individuellement au sein du collectif militant, que ce soit comme acteur singulier en quête d’épanouissement ou comme personne porteuse d’une identité spécifique » (p. 139).

6Le troisième chapitre intitulé « Le déclin des grammaires sacrificielles. Être soi-même en politique ? » (p. 143-217) concerne plus spécifiquement l’éthos particulier associé aux (nouvelles) façons de faire de la politique. C. Le Bart fait un passage obligé par la théorie du double corps du roi d’Ernst Kantorowicz – un corps symbolique et, d’une certaine manière, sacré qui se superpose au corps physique réel du responsable politique –, notamment sur le plan des émotions : « Le surgissement du second corps, celui qui pleure ou qui se met en colère, n’est recevable alors même qu’il bouscule l’ordre institutionnel, que s’il est perçu comme parfaitement spontané ; c’est seulement à cette condition que les politiques peuvent par exemple espérer tirer profit d’une posture empathique ou compassionnelle. Tout ce qui s’apparenterait à une mise en scène se retourne contre l’auteur supposé de celle-ci : rien n’est pire qu’une larme de crocodile ou qu’une colère feinte » (p. 156-157). Mais cette volonté d’exemplarité ou de simplicité, de normalité – pour reprendre une expression attribuée à la présidence de F. Hollande – a ses limites et celles-ci sont vite franchies lorsque la transparence affichée est sujette à caution : ainsi Laurent Fabius révélait-il dans un livre intitulé Cela commence par une balade (Paris, Plon, 2003) son goût immodéré de la moto et des carottes râpées – peu crédible au regard de l’habitus bourgeois du personnage. La photo de Jean Castex assis dans le métro en septembre 2022, sac à dos à ses pieds et bras croisés comme n’importe quel Francilien sonne d’autant plus faux que celui-ci va devenir le président de la Régie autonome des transports parisiens (RATP) peu de temps après : « Toutes les présentations de soi des politiques sont travaillées par la tension entre la réserve imposée au personnage et la visibilité associée à la personnalité. Il faut désormais obéir à la fois aux normes institutionnelles qui exigent le renoncement à soi et aux normes médiatiques qui cadrent la visibilité, ce qui permet de conjuguer l’exemplarité institutionnelle et l’exemplarité sociétale » (Le Bart, 2024, p. 160). Ces dernières années, l’évolution des trajectoires politiques laisse plus de place à une vie en dehors de la politique et, au premier chef, de la passion amoureuse, celle dont les Français ont été témoins lors de l’élection de Nicolas Sarkozy avec le passage d’une première dame, Cécilia Attias, à une autre, Carla Bruni, dès le début de son mandat, ou encore de la passion cachée un temps entre F. Hollande fraîchement élu Président et l’actrice Julie Gayet. Marine Le Pen a ainsi révélé en pleine campagne présidentielle sa passion pour ses chats et sa satisfaction d’avoir obtenu un diplôme d’éleveuse la plaçant au centre d’une triangulation symbolique entre ses enfants ses chats et son jardin. D’autres leaders politiques manifestent une passion pour l’écriture, accueillie plus ou moins tièdement par les commentateurs de la vie politique (journalistes et enseignants-chercheurs) mais qui participe d’une recherche de légitimité doublée d’une forme d’introspection jugée salutaire par les politiciens eux-mêmes : « Les intéressés insistent sur l’utilité politique de cette pratique, qui participerait d’une saine réflexivité lorsque l’on occupe une position de pouvoir. Mais les auteurs plaident aussi désormais pour le droit à l’expression d’une singularité que les institutions politiques ont tendance à mutiler et qui, dans l’écriture, prend sa revanche. Entre thérapie et autodiscipline, celle-ci est alors décrite comme passion irrépressible. Le moi qui demande à écrire ne peut être contenu » (p. 204). Les exemples ne manquent pas de François Bayrou sur Henri IV (Le Roi libre, Paris, Flammarion, 1994), à Bruno Le Maire avec ses nombreux romans, de F. Hollande et N. Sarkozy livrant leurs mémoires en même temps que les leçons tirées du pouvoir, en passant par É. Philippe co-auteurs avec Gilles Boyer de romans policiers tout comme Jean-Louis Debré d’ailleurs.

7Dans la conclusion de l’ouvrage (p. 219-231), C. Le Bart appelle les chercheurs en science politique et en communication politique à faire preuve de la plus grande vigilance vis-à-vis du « culte médiatique d’une “authenticité” érigée en fétiche, de la dénonciation facile des professionnels de la politique, de la célébration béate de la société civile ou de la proximité, de la sacralisation sans nuance de l’habitant », de la religion du « terrain » et du « concret », en un mot tout ce qui constitue le lexique indiscuté de la nouvelle grammaire politico-médiatique » (p. 231). La conclusion est à l’avenant de l’ensemble de cet ouvrage remarquable, stimulante, éclairante et vivifiante pour toutes celles et ceux qui ont une forte dilection pour la vie politique, les institutions qui en permettent l’ordonnancement et la régulation, mais aussi les représentants qui en constituent les incarnations à la fois symboliques et concrètes. C’est un ouvrage dont je recommande chaleureusement la lecture.

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Pour citer cet article

Référence papier

Alexandre Eyries, « Christian Le Bart, La Politique à l’envers. Essai sur le déclin de l’autonomie du champ politique, Paris, CNRS Éd., 2024, 280 pages »Questions de communication, 49 | 2026, 645-650.

Référence électronique

Alexandre Eyries, « Christian Le Bart, La Politique à l’envers. Essai sur le déclin de l’autonomie du champ politique, Paris, CNRS Éd., 2024, 280 pages »Questions de communication [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 12 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/44380 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ecz

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Auteur

Alexandre Eyries

Centre humanités et sociétés, Université catholique de l’Ouest, F-49000 Angers, France aeyries[at]uco.fr

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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