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Notes de lecture
Langue, discours

Anne Le Draoulec et Marie-Paule Péry-Woodley (dirs), Variations sur les asymétries de genre en français, La Tour-d’Aigues, Éd. de l’Aube, coll. Monde en cours, 2025, 338 pages

Frédérique Brisset
p. 650-655
Référence(s) :

Anne Le Draoulec et Marie-Paule Péry-Woodley (dirs), Variations sur les asymétries de genre en français, La Tour-d’Aigues, Éd. de l’Aube, coll. Monde en cours, 2025, 338 pages

Texte intégral

1L’usage des genres grammaticaux en français et les problématiques connexes (accords adjectivaux et pronominaux en cas de mixité des groupes nominaux, valeur sémantique des noms « homme » et « femme » et de leurs dérivés, etc.) sont l’objet de débats passionnés et de positions tranchées, avec des échanges d’arguments parfois réducteurs, sinon caricaturaux. On sait que les enjeux sous-jacents, en termes de représentation des femmes surtout, sont parfois niés par les défenseurs du système grammatical français hérité de Claude Favre de Vaugelas, promoteur, en 1647, de la maxime qui veut que le masculin l’emporte sur le féminin, au nom du « caractère plus noble » du genre masculin, justification fort peu scientifique... et preuve s’il en fallait que les mécanismes liant langue et pouvoir sont depuis longtemps avérés, comme avait pu l’analyser Pierre Bourdieu (Ce que parler veut dire. L'économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1982). Il n’est pas anodin que le sujet fasse l’objet de prises de positions jusqu’à l’Assemblée nationale, et même de propositions de loi, en général issues de la droite de l’hémicycle, pour imposer une politique linguistique officielle contrant les tentatives de remise en cause de ce système qui nie la nature sociale de la langue.

2Le recueil collectif présenté ici s’inscrit dans la désormais longue lignée d’ouvrages et articles autour de ces questions et de leurs conséquences en termes d’inégalités genrées – dès 1978, Marina Yaguello signait d’ailleurs un volume précurseur, Les mots et les femmes. Essai d’approche socio-linguistique de la condition féminine (Paris, Payot) ; le sujet a suscité échanges et polémiques au fil des ans, avec des implications linguistiques, bien sûr, mais aussi sociologiques, idéologiques et politiques (Yanis Da Cunha, p. 117). Pourtant, l’ouvrage publié par les éditions de l’Aube, qui s’affichent comme « éditeur engagé » en 4e de couverture, résulte d’une approche résolument novatrice, en premier lieu de par sa forme : les « variations » annoncées en titre sont à entendre au sens musical, où la composition implique la transformation d’un thème toujours reconnaissable. Ce sont de courts chapitres, cinquante très exactement, dont vingt-quatre signés de l’une et/ou l’autre des directrices d’ouvrage, de trois à cinq pages le plus souvent, dix pages au maximum. Vingt-cinq auteur·ices, « linguistes et autres “argonautes de la langue” » (4e de couverture), s’attachent à étudier et à décrire comment la langue française reflète et conditionne une appréhension genrée du monde, en défaveur des femmes, et comment il pourrait en être autrement ; elles et ils marquent clairement leur soutien à la remise en cause d’un système nonobstant présenté comme immuable par certain·es, qui opposent pour ce faire genres grammatical et sémantique, comme le souligne judicieusement Y. Da Cunha avec « Le Coup de la sentinelle » (p. 113-118), intitulé ironisant sur ce sempiternel contre-exemple d’un féminin grammatical marquant un masculin sémantique.

3La lecture de l’ouvrage est stimulante, en ce que, sans afficher de visée prescriptive, il multiplie les points de vue et les angles scientifiques, selon la spécialité de chaque auteur et autrice. Chercheuses en linguistique, Anne Le Draoulec et Marie-Paule Péry-Woodley ont invité des lexicologues, historien·nes de la langue, lexicographes, grammairien·nes, sémiologues, chercheur·ses en littérature comparée ou en sciences de l’information et de la communication (SIC), informaticien, psycholinguiste mais aussi quatre écrivaines, à se pencher sur les enjeux sous-jacents aux asymétries de genre en français. Approfondissant la démarche qu’elles appliquent à leur blog de vulgarisation de linguistique, Bling, pour « aviver le plaisir de la langue par des éclairages linguistiques appliqués à des faits langagiers du quotidien » (https://bling.hypotheses.org/​a-propos), elles proposent ici de « donner à voir, à comprendre, à travers des données linguistiques concrètes, la complexité des problèmes qui se posent » (p. 33), dans un esprit à la fois drôle et pédagogique.

4Paramètre le plus discuté et au cœur de nombreuses réflexions, le masculin dit « générique » (A. Le Draoulec et M.-P. Péry-Woodley, p. 23 ; A. Le Draoulec p. 137-141 ; Claire Bessade, p. 277-285), voire « neutre » (Louis de Saussure, p. 55 ; Anne Abeillé, p. 97 ; Nathalie Schnitzer, p. 200 ; Pascal Gygax et Sandrine Zuffrey, p. 247-253), « indifférencié » (A. Le Draoulec et M.-P. Péry-Woodley, p. 19), ou même « universel » (A. Le Draoulec et M.-P. Péry-Woodley, p. 19 ; Y. da Cunha, p. 157-162 ; Annie Ernaux, p. 243-246) est une source inégalée d’ambiguïté dans maints énoncés, où il est souvent très difficile de déterminer s’il désigne vraiment un ensemble d’êtres humains ou seuls ceux du sexe dit « fort ». La diversité des qualificatifs énumérés ci-avant signe d’ailleurs la difficulté à justifier une pratique linguistique qui, par essence, renforce l’invisibilisation des femmes (A. Le Draoulec et M.-P. Péry-Woodley, p. 25), effacement linguistique tout autant que sociétal, car les inégalités de langue reflètent et nourrissent les inégalités sociales. Les contributeur·ices rassemblé·es dans ces pages exposent pourquoi cette valeur sémantique globalisante accordée au masculin ne répond à aucune logique linguistique, ni syntaxique, ni morphologique, ni parfois même phonologique (Alain Kihm, p. 149-155 ; Marie Nimier, p. 189-192), devenant source d’équivoque entre les valeurs « générique » et « spécifique » du masculin et, partant, d’incompréhension entre locuteur·ices. Cependant, plusieurs articles montrent que l’usage ne fut pas toujours celui-ci, que ce soit dans les échanges du quotidien ou chez les écrivain·es les plus respecté·es : il suffit de considérer l’accord de proximité, par exemple, pour les déterminants et adjectifs relatifs aux coordinations de noms (A. Abeillé, p. 95-100), accord qui se fait avec le genre du terme le plus proche dans l’énoncé – « les villages et villes les plus peuplées » – et a longtemps prévalu sur la règle qui impose que le masculin « l’emporte sur le féminin », formulation standard à la visée compétitive aussi malheureuse qu’injustifiée, qui « participe de l’hégémonie masculine dans la société » (A. Ernaux, p. 246). Le conservatisme de l’Académie française pour peser dans ces débats n’y est pas pour rien, on le sait, et a freiné des évolutions actées depuis des décennies dans d’autres pays francophones.

5Les analyses développées au fil des textes permettent de voir comment le constat des incohérences françaises peut in fine conduire à de nouvelles pratiques langagières, qui ne sont d’ailleurs parfois que reprise de règles largement appliquées lors de siècles passés. Il s’agit notamment, mais pas exclusivement, de pratiques rassemblées en ce qu’il est désormais convenu d’appeler l’écriture inclusive, source de moult polémiques évoquées, pour le volet politique, par N. Schnitzer (p. 269-271) et analysées par A. Le Draoulec et M.-P. Péry-Woodley (p. 26-33), ainsi que Christophe Benzitoun (p. 193-196), objet de controverses souvent mal informées ou idéologiquement réductrices. Une occurrence de cette volonté de rétablir l’équilibre et l’équité, la proposition de longue date de remplacer l’expression « droits de l’Homme » par « droits humains », discutée par Cécile Fabre (p. 61-65), illustre parfaitement le débat : l’emploi de l’adjectif relationnel « humain » en lieu et place de la complémentation nominale « de l’Homme » suffirait à lever l’ambigüité sur l’universalité de ces droits et à effacer les connotations discriminatoires de la locution, mais le statu quo prévaut encore largement, à la fois dans les textes officiels et les habitus de langage, sous des prétextes la plupart du temps fallacieux et des justifications grammaticales alambiquées, comme le rappelle D. Bellos (p. 81-83).

6Au fil des contributions s’élabore un tableau de l’usage normé, où un « elle » ne vaut pas vraiment un « lui », et surgissent les problèmes ainsi engendrés, qui dépassent l’idéologie, ce qui n’empêche pas les auteur·ices d’affirmer clairement leur volonté de démonter les postulats qui ont conduit à cette domination linguistique masculine, andro-centrée – les droits d’auteur·ices de l’ouvrage sont d’ailleurs reversés à deux organismes au service des droits des femmes. Les différents chapitres présentent pour ce faire des arguments complémentaires, comme le montrent les références croisées, judicieusement signalées en notes infrapaginales ou au sein même du texte : ils analysent et démontent point par point les raisonnements contradictoires répétés à l’envi, en émaillant les démonstrations d’études de cas, d’anecdotes et de citations empruntées à l’histoire, à la littérature, à l’actualité, à la culture populaire ou à la vie quotidienne qui, en soulignant le caractère parfois absurde, quasi comique de certains énoncés, rendent la lecture de cet ouvrage attractive et l’ensemble très convaincant : la rubrique consacrée aux locutions et proverbes (A. Le Draoulec et Josette Rebeyrolle, p. 67-70) est un modèle du genre, sans mauvais jeu de mots... Et celles dévolues aux injures sexistes et sexuelles, successivement considérées par Ann Coady (p. 107-112), A. Le Draoulec et M.-P. Péry-Woodley (p. 179-180) puis Laurence Rosier (p. 307-311, p. 323-327), ou la rubrique consacrée aux métaphores animalières appliquées aux femmes (Catherine Kerbrat-Orecchioni, p. 121-129), même si elles explorent des phénomènes connus (Dominique Lagorgette, Pute. Histoire d'un mot et d'un stigmate, Paris, Éd. La Découverte, 2024) offrent un rappel synthétique des plus opportuns sur la puissance durable de connotations lexicales péjoratives installées dans le lexique commun. Il en est de même quant à l’assignation genrée des noms de métiers et de fonctions (A. Le Draoulec et M.-P. Péry-Woodley, p. 85-88 ; A. Le Draoulec, p. 103-105), représentative de stéréotypes fortement ancrés dans la société (une puéricultrice, un médecin, une femme de ménage, un sapeur-pompier, une hôtesse de l’air), ou à l’usage dépréciatif de la collocation figée « bonne femme » (Stéphanie Pahud, p. 301-305), sans commune mesure avec celui de ses pendants masculins pourtant formés sur le même modèle, « bon homme » ou « bonhomme », marques le plus souvent positives de bienveillance – le dérivé nominal « bonhommie » en atteste –, voire de saine virilité.

7Le ton choisi pour le traitement de nombreux points, délibérément plaisant tout autant qu’instructif, se reflète dans l’humour de certains titres de notices, jeux de mots qui suscitent amusement et curiosité : « Adam (et sa côte) » (A. Le Draoulec et M.-P. Péry-Woodley, p. 45-48), « À vau-l’homme », (A. Le Draoulec et J. Rebeyrolle, p. 67-70), « Citer Cynthia » (A. Le Draoulec et J. Rebeyrolle, p. 101-102), « Caustique et encaustique » (Camille Laurens, p. 91-94), « Male-diction » (Marlène Coulomb-Gully, p. 229-232), « Toutes des bonshommes ! » (S. Pahud, p. 301-305)... Il n’empêche pas l’approche de demeurer rigoureusement scientifique et c’est ce qui fait la force de l’opus, basé sur de solides données et de nombreuses références bibliographiques fournies en notes de bas de page. Les contributions relatives aux constats lexicographiques en particulier exposent avec clarté comment la structuration des dictionnaires unilingues, où le féminin est systématiquement donné comme dérivé du masculin, donc secondaire, répond à des « conventions [...] implicites et incohérentes » quant à la suffixation, sinon « fausses » (A. Le Draoulec et M.-P. Péry-Woodley, p. 47, p. 48) en ce qui concerne de nombreux cas de dérivation lexicale. Ces incohérences morphologiques révèlent un certain embarras, qui se retrouve dans le classement des entrées relatives aux termes « homme » et « femme » et que reflètent fort bien les disparités constatées entre dictionnaires – le Trésor de la langue française, le Petit Robert de la langue française et le Dictionnaire de l’Académie française sont comparés ici – voire à l’intérieur de chaque dictionnaire, en terme d’extension sémantique ; c’est là le signe d’une inconstance des classifications lexicales et syntaxiques imputable au peu de logique des critères applicables en la matière entre sens générique et sens spécifique (A. Le Draoulec et J. Rebeyrolle, p. 203-213).

8Les écrivaines qui ont participé à l'ouvrage, Geneviève Brisac, Annie Ernaux, Camille Laurens et Marie Nimier, s’avèrent d’autant plus sensibles à ces différents aspects qu’elles témoignent, de par leurs pratiques d’écriture, de cette conscientisation de la langue, et de l’« asymétrie genrée des expériences de lecture, des représentations de l’écriture » (p. 15). Ce sont des usagères du français dont la parole et les écrits, publics, sont d'autant plus scrutés, et qui, en tant que femmes, sont souvent objectifiées par la critique – A. Ernaux, future prix Nobel de littérature, relate ainsi comment, dans un article sur l'un de ses ouvrages, un journaliste la dénommait ironiquement « la petite Annie », pratique inimaginable s’il se fût agi d’un romancier, parce que, écrit-elle, « dans la tête des gens, l’image de l’écrivain, c'est celle d’un homme » (p. 244).

9L’ouvrage offre aussi quelques incursions bienvenues dans les systèmes linguistiques étrangers, l’allemand, dans « Féminin générique » (N. Schnitzer, p. 143-146), l’anglais dans le savoureux article sur l’enseignement du français langue étrangère aux anglophones « Boy-words, girl-words » (David Bellos, p. 77-83) ou dans « Tár et les astronettes » (A. Le Draoulec et M.-P. Péry-Woodley, p. 295-298) ; cette démarche comparatiste permet d’éclairer par des contre-exemples les spécificités des problèmes que rencontrent les locuteur·ices du français, « langue qui donne un genre à toute chose » par rapport à des langues « qui ne le donne[nt] qu’à des êtres ayant un sexe » (D. Bellos, p. 83). Les étudiants anglophones de D. Bellos s’esclaffent à l’idée, absurde pour eux, qu’une table puisse être féminine et un fauteuil masculin en français, alors qu’ils les désignent par le neutre dans leur langue. Et quand la cheffe d’orchestre Tár, dans le film éponyme (Todd Field, 2023), refuse l’appellation de « maestra » qu'elle trouve dévalorisante car elle se considère l’égale d’un maestro, arguant « We don’t call women astronauts astronettes », elle méconnaît l'étymologie de cet emprunt à l’italien, langue à genre marqué grammaticalement. D’autres contre-exemples, plus ponctuels sont aussi pris dans les langues romanes, espagnol (p. 62) ou italien (p. 63) par C. Fabre, montrant que la structure de ces langues, à genre grammatical comme le français, n’empêche pourtant pas l’instauration d’une « dénomination plus inclusive » (p. 62) et que les contraintes linguistiques ne suffisent donc pas à justifier la persistance de certains intitulés au masculin dit « générique ».

10Illustré de vignettes dessinées par Nicole Antoche, organisé par ordre alphabétique des titres de contributions, le livre invite à une consultation ponctuelle tout autant qu’exhaustive, en fonction des besoins et des envies du lectorat. Son format le destine au grand public comme aux linguistes et chercheur·ses en études de genre, car il a le mérite de fournir un large panorama, très accessible et souvent amusant, sur les enjeux que soulèvent les asymétries de genre ; cette richesse est revendiquée explicitement par les directrices d’ouvrage qui écrivent dans leur préambule : « par l’effet d’accumulation se fera sentir, nous l’espérons, la récurrence pesante de phénomènes qui, pris séparément, pourraient être regardés comme de toutes petites choses » (A. Le Draoulec et M.-P. Péry-Woodley, p. 40). Leur objectif est atteint, car la somme de ces « petites choses » aboutit à un impressionnant catalogue raisonné de travers linguistiques, dont la lecture donne à réfléchir et contribuera, on l’espère, à convaincre les indécis·es de la nécessité de faire évoluer la langue française sur le sujet du genre. Elle donnera de même nombre d’arguments solides et étayés à celles·eux qui, déjà convaincu·es, cherchent à appuyer leur opinion sur des postulats scientifiques et des exemples appropriés, ouvrant ainsi la voie vers des pratiques langagières (enfin ?) plus respectueuses de la place du féminin dans la langue française et de celle des femmes dans la société (Julie Abbou, p. 315-318), car on ne saurait dissocier forme et fond, au service de plus de symétrie, de cohérence et d’équité. En mettant en lumière la portée sociale, voire politique, des incohérences qu'elles et ils décrivent, écrivaines et linguistes signent ici un ouvrage qui milite contre « l'invisibilisation des femmes » (p. 25).

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Pour citer cet article

Référence papier

Frédérique Brisset, « Anne Le Draoulec et Marie-Paule Péry-Woodley (dirs), Variations sur les asymétries de genre en français, La Tour-d’Aigues, Éd. de l’Aube, coll. Monde en cours, 2025, 338 pages »Questions de communication, 49 | 2026, 650-655.

Référence électronique

Frédérique Brisset, « Anne Le Draoulec et Marie-Paule Péry-Woodley (dirs), Variations sur les asymétries de genre en français, La Tour-d’Aigues, Éd. de l’Aube, coll. Monde en cours, 2025, 338 pages »Questions de communication [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 12 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/44391 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ed0

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Auteur

Frédérique Brisset

Cecille, Université de Lille, F-59000 Lille, France  frederique.brisset[at]univ-lille.fr

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