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Notes de lecture
Langue, discours

Kamila Oulesbir-Oukil, L’Algérie en formules. Essai d’analyse du discours, Alger, Éd. Hibr, 2022, 286 pages

Magda Orabi
p. 655-661
Référence(s) :

Kamila Oulesbir-Oukil, L’Algérie en formules. Essai d’analyse du discours, Alger, Éd. Hibr, 2022, 286 pages

Texte intégral

1Dans cet ouvrage, la linguiste Kamila Oulesbir-Oukil propose une analyse rigoureuse et innovante du discours politique, mémoriel et médiatique autour du nom propre « Algérie » (p. 13), en s’intéressant particulièrement à la circulation et à la sédimentation de certains syntagmes érigés en formules ancrées dans le langage quotidien. En s’inscrivant dans l’analyse du discours à la française (Jacqueline Authier-Revuz, « Énonciation, méta-énonciation, hétérogénéité énonciatives et problématique du sujet », dans R. Vion (éd.), Les Sujets et leurs discours. Énonciation et intéraction, Aix-en-Provence, Presses de l’Université de Provence, 1998, p. 63-79 ; Sophie Moirand, Les Discours de la presse quotidienne. Observer, analyser, comprendre, Paris, Presses universitaires de France, 2007 ; Alice Krieg-Planque, « Le traitement du “figement” par des locuteurs ordinaires : le sentiment linguistique d'“expression toute faite” dans des contextes de critique du discours politique », Pratiques. Linguistique, littérature, didactique, 159-160, p. 189-203 ; Dominique Maingueneau, Discours et analyse du discours. Une introduction, Paris, A. Colin, 2014), l’autrice montre que la notion de formule dépasse l’approche strictement descriptive de la langue afin de saisir, dans le contexte algérien, l'articulation entre usages linguistiques, mémoire historique et circulation sociale des discours (p. 12-13)

2L’enjeu de l’ouvrage dépasse la linguistique descriptive : il s’agit de montrer en quoi ces syntagmes, apparemment figés, sont en réalité des outils discursifs puissants qui condensent des tensions historiques, idéologiques et identitaires. En outre, l’autrice propose « d’observer le positionnement social, historique, politique et idéologique des énonciateurs et [d’] en déterminer les mécanismes » (p. 14). K. Oulesbir-Oukil qualifie ces unités de « formules » (p. 12), en se fondant sur quatre critères : la récurrence formelle, la circulation discursive, le statut de référent social, et enfin le pouvoir « polémique » (p. 14) de la formule. Ces critères sont mis à l’épreuve dans des corpus variés, allant de la presse française et algérienne aux témoignages d’internautes, en passant par des textes politiques et littéraires. Le pouvoir polémique de la formule semble ici déterminant, dans la mesure où l’autrice insiste sur les tensions historiques, idéologiques et socio-politiques que ces séquences discursives condensent et rendent visibles (p. 14)

3La première partie de l’ouvrage (p. 19-48) propose de faire un état de l’art de la formule, en détaillant sa catégorisation au sein de l’analyse du discours. L’autrice commence par définir les desseins de l’analyse du discours visant, selon elle, à « connaître et à comprendre le procès du sens du discours » (p. 25), en évoquant son caractère « interdisciplinaire » (ibid.). Ensuite, elle emprunte à Alice Krieg-Planque (op. cit.) la définition de la formule qui se cristallise lors d’un débat public en « séquence verbale […] repérable du point de vue de la description linguistique […] et qui se met à fonctionner dans les discours produits dans l’espace public comme une séquence conjointement partagée et problématique » (p. 35). Dans ce contexte, la chercheuse s’inscrit pleinement dans la définition de l’objet formule qu’elle propose en 2011 (« Les “petites phrases” : un objet pour l’analyse des discours politiques et médiatiques », Communication & langages, 168, p. 23-41) que l’on peut identifier « grâce à un signifiant stable, […] chargée de tensions et d’enjeux [qui] pose un problème dans l’espace public qui l’adopte » (p. 36). Le fait qu’elle ait des usages différents « en fonction du contexte » (p. 37) la rend justement polémique. Elle rappelle ainsi que la formule se reconnaît d’abord par son caractère figé qui lui donne « un caractère agissant » (Krieg-Planque, op. cit., 2003 ; p. 38) au demeurant intuitif, car soumis à l’analyse subjective de l’interprétant qui est justement celui qui « décide du figement d’un syntagme » (p. 39). De fait, les stéréotypes psychologiques, les préconstruits culturels, les croyances partagées, les « topoi chez Jean-Claude Anscombre » et les « idéologèmes chez Marc Angenot » (p. 41) ne sont pas des formules du fait qu’ils ne sont pas figés, autrement dit difficilement repérables à partir de sa forme. Le figement formel constitue un critère essentiel dans la mesure où il rend la formule repérable et traçable dans les discours, permettant ainsi sa reprise et sa circulation dans l’espace social (p. 41). Enfin, la chercheuse propose de s’interroger sur l’utilité de la formule dans l’analyse du discours. Ses intérêts sont en effet multiples : elle « comprime une pensée, une Histoire, de la politique et du social », comme elle peut « figer la langue » ou « traquer les traces, les emprunts » ou selon les termes d’A. Krieg-Planque les « grumeaux » (p. 46). La formule reflète ainsi la pensée et le mode de réflexion d’acteurs sociaux d’une époque.

4Le deuxième chapitre de l’ouvrage (p. 49-116) met l’accent sur les contextes dans lesquels évoluent les formules en analysant rigoureusement « les marques linguistiques et discursives [déterminées] par l’extérieur socio-idéologique du discours » (p. 51). Grâce à un corpus d’énoncés issus de contextes différenciés, tels que des propos extraits de prise de parole de pieds-noirs, de discours politiques, de commentaires médiatiques qui comprennent des articles de la presse écrite, des « articles-réactions » (p. 56) et de témoignages intimes, l’autrice met au jour la multiplicité des sens que cette expression peut prendre : revendication nostalgique, expression de la domination coloniale, stéréotype figé, ou encore support d’une idéologie plus diffuse, liée à la mémoire sélective d’une partie de la population française. Dans une démarche sémasiologique, c’est-à-dire allant du signe vers l’idée, la linguiste propose l’analyse de la formule la plus chargée historiquement et symboliquement : « l’“Algérie française” », employé pour la première fois par le général Charles de Gaulle (1890-1970) en 1958 dans son discours tenu à Mostaganem. K. Oulesbir-Oukil montre comment un même syntagme peut être à la fois vecteur d’adhésion ou de rejet, selon les contextes d’énonciation.

5Par ailleurs, l’un des apports les plus remarquables de cette analyse est le concept de référent social, emprunté à A. Krieg-Planque (« Les “formules” dans les discours politiques et institutionnels », Communication au colloque Les Conf’apéro en sciences du langage, Lyon, ENS de Lyon, 28 janv., 2014. https://cle.ens-lyon.fr/​langues-et-langage/​langues-et-langage-en-societe/​miscellanees/​les-formules-dans-les-discours-politiques-et-institutionnels), que l’ autrice mobilise pour analyser la manière dont ces formules ne renvoient pas à une réalité stable, mais à une construction discursive constamment renégociée. Par conséquent, « “Algérie française” » ne fait pas uniquement référence à une période historique, celle de la colonisation, mais devient un signifiant flottant, porteur de nostalgie, de conflictualité ou de déni selon les usages. Toutefois, tous s’accordent à penser qu’il s’agit « d’un état que la France a voulu instaurer en Algérie » (p. 66), en somme un département français à l’époque coloniale « dans une Algérie qui se battait pour être algérienne » (p. 68), à tel point que le syntagme est considéré comme un « stéréotype d’emploi » qui ne souffre d’aucun « commentaire[s] métadiscursif » (p. 67), dans les corpus actuels jusqu’au discours du général de Gaulle. Ce glissement est particulièrement perceptible dans l’étude du syntagme « les partisans de l’“Algérie française” » (p. 74) comprenant les aspirants à une « Algérie française » assimilée, où le discours médiatique tend à amalgamer pied-noirisme, extrême droite et rejet de l’Algérie indépendante. Cette formule sous-jacente à l’« Algérie française », fut malmenée par le terme « autodétermination » prononcée la première fois par le président De Gaulle lors de son discours de 1959, où il propose au peuple algérien la tenue d’un référendum, avec la possibilité de choisir leur indépendance. D’une empreinte fortement liée à l’imaginaire d’un passé glorieux français, s’esquisse alors « un effacement du sens du slogan Vive l’Algérie Française » (p. 75) pour céder la place à un nouveau vocable tabou « l’autodétermination » (ibid.), qui implique, à l’échelle métadiscursive, un refus et la révolte de la partie française de la population, donc la fin d’une réalité historique.

6Une deuxième analyse porte sur la formule « l’Algérie n’est pas la Tunisie », utilisée comme justification pour nier toute analogie entre la situation en Algérie et les soulèvements dans les pays voisins dans les périodes du « printemps arabe » (p. 96), transformant la révolte algérienne en « rébellion » (p. 99) et non en « révolution » (ibid.). Cette expression est montrée comme une stratégie de disqualification discursive, visant à ancrer une « exception » (p. 102) algérienne au nom de la stabilité, de la mémoire de la décennie noire ou d’une maturité démocratique invoquée. L’analyse inscrit cette expression pleinement dans les critères requis de la formule qui nécessitent : « figement et discursivité, parce qu’elles sont dans le discours sous la même forme ou définis à l’intérieur d’une même structure, référent social parce qu’elles sont reconnues par tout le monde qui leur donne sens et existence,[…] polémiques parce qu’elles comptent des partisans et des opposants dans le contexte algérien et sont souvent remises en cause, ou reçoivent des réajustements de sens » (p. 104).

7Une autre formule centrale défini par le groupe nominal « le “printemps algérien” » (p. 105) propose de contextualiser la précédente. Dans le sillage des révolutions arabes de 2011, cette expression a émergé dans le débat public pour désigner, de manière rétrospective, les soulèvements d’octobre 1988 en Algérie. L’intérêt est double : d’une part, K. Oulesbir-Oukil montre comment une formule peut être rétrospectivement construite et réinterprétée à la lumière d’événements postérieurs ; d’autre part, elle interroge la performativité de ces appellations dans la construction d’une mémoire collective et d’un récit national. Ce syntagme est aussi analysé dans sa dimension polémique : certains discours, dont la parole de l’écrivain Yasmina Khadra, l’utilisant pour affirmer que l’Algérie aurait déjà connu son printemps (p. 109), d’autres pour suggérer qu’il n’a jamais eu lieu du fait que son peuple soit « uni, cohérent et solidaire » selon les propos de l’ancien Premier ministre algérien Abdelmalek Sellal (p. 110), ou qu’il ait été, selon le journaliste Akram Belkaid, volontairement empêché à cause d’un octobre 1988 « inachevé » (p. 111) ou de l’échec du mouvement des aarouch au printemps 2001. Ce même syntagme prend une interprétation différente dans l’analyse de l’écrivain Kamel Daoud qui évoque à son tour « L’exception algérienne mystérieuse » (p. 113), variante nominale de la tournure « l’Algérie fait/ne fait pas exception » (ibid.), en posant une série de questions à portée ironique sur les raisons qui pourraient justifier le refus du peuple algérien « de s’aligner avec les autres pays arabes pour ne pas replonger dans la décennie noire » (p. 114) en désignant le régime politique par l’oxymore « dictateurs utiles et éclairés », considéré comme « une ceinture de sécurité » (ibid.). L’autrice rappelle que ce syntagme, mis entre guillemets, constitue une modalisation autonymique d’emprunt. Les guillemets marquent ici une prise de distance vis-à-vis de la désignation employée, l’autrice montrant par ailleurs que ce type de procédé peut relever d’une modalisation autonymique d’emprunt lorsqu’il signale une non coïncidence entre les mots et la réalité désignée (p. 110-112). Cette stratégie insérée dans un discours rapporté, permet au locuteur de prendre ses distances avec la désignation qui ne reflète pas nécessairement sa réalité historique ou politique. Ce procédé met en évidence une non-coincidence entre les mots et leur réalité, et invite par là une lecture critique de l’expression.

8La troisième partie de l’ouvrage (p. 117-180) propose d’aborder des formules construites autour du nom propre Algérie, au sein de différents discours recueillis dans la presse écrite et numérique algérienne, à partir d’évènements. Le passage entre des faits d’actualité dans le monde et celui mis à jour dans le discours est appelé « moment discursif » (p. 123). En cela, ce sont les « discours qui construisent les évènements [qui] offrent […] un terrain favorable à l’installation de formules et en assurent la circulation » (p. 126). L’autrice cite la théorie des linguistes Paul Sibon et Marie Veniard selon lesquels l’acte de nommer n’est pas restreint à la seule désignation de choses ou de faits. Pour ces chercheurs, il s’agit d’un acte discursif qui s’associe au fait d’adopter un point de vue, d’interpréter différemment le réel, et de choisir un mot souvent chargé d’histoire, de mémoire et de représentations sociales et politiques. De ce fait, le discours n’est jamais neutre : les mots choisis réagissent à d’autres discours, selon le dialogisme de Mikhaïl Bakhtine (1895-1975). Ainsi, le locuteur dialogue-t-il avec ce qui a été dit avant lui, ou ce qui sera dit après lui, ce qui implique l’imprégnation forte d’une intertextualité pour une interaction sociale et politique entre mots et contextes. Les formules issues de la nomination sont donc porteuses d’enjeux idéologiques et utilisées stratégiquement pour délivrer des messages ou influencer la perception des faits. À l’instar du syntagme « Algérie plurielle » qui s’inscrit, lui aussi, dans un « figement discursif » (p. 133), du moins considéré comme tel de la part des locuteurs. Le discours sur ce syntagme illustre à la fois une tentative d’en cerner le référent et la possibilité d’en déconstruire le sens en s’essayant à différentes interprétations de cette « pluralité » (p. 134) où les différentes identités (turques, chinoises et françaises) tendent à « occidentaliser » le pays, voire lui offrir un espace de « mixité » (ibid.). La pluralité évoquée par l’autrice ne se limite pas à une diversité culturelle : elle renvoie à des représentations ethniques, migratoires et identitaires de l’Algérie, associées dans certains discours à une occidentalisation du pays et à une remise en cause de son identité historique et religieuse. Vocable d’autant plus polémique qu’elle peut connoter « une perte de l’identité originale » (ibid.) du pays.

9En se fondant sur une lecture fine des discours médiatiques, K. Oulesbir-Oukil met en lumière la capacité de ces formules à « condenser des prises de position, des valeurs, des conflits » (p. 153), tout en révélant leur double rôle descriptif et performatif, comme le syntagme « Algérie française », vocable catalyseur d’une mémoire coloniale « oscill [ant] entre la nostalgie, l’ironie et la dénonciation » (p. 165). À côté, l’expression « Algérie plurielle », plus moderne, impose une vision d’ouverture et de diversité identitaire dans un contexte de « redéfinition politique » (p. 157). La force de ces formules réside, selon la chercheuse, dans leur figement linguistique et la manière dont elles sont socialement acceptées, ce qui leur permet d’« ancrer une vision du monde dans une trajectoire discursive » (p. 179). En analysant les mécanismes d’énonciation, de circulation et de transformation de ces syntagmes, elle propose de mieux comprendre les processus de légitimation, de contestation et de construction mémorielle dans les discours publics algériens.

10L’ouvrage est une véritable encyclopédie qui illustre parfaitement le fait que, pour les plus initiés, les formules discursives, loin d’être de simples éléments linguistiques figés, constituent de véritables opérateurs de mémoire, de pouvoir et de conflit. En analysant leur circulation dans le discours public algérien, K. Oulesbir-Oukil révèle les dynamiques de pouvoir par lesquelles les syntagmes s’articulent dans l’espace social, y jouent un rôle d’ancrage symbolique et de polarisation idéologique. La chercheuse pousse la réflexion en insistant sur la nécessité de penser les formes dans leur historicité et leur performativité. En cela, ce travail offre aux sciences de l’information et de la communication un terrain d’analyse novateur pour interroger la fabrique discursive de l’actualité, l’institutionnalisation des représentations collectives et les tensions mémorielles qui traversent les sociétés postcoloniales.

11Bien que l’ouvrage présente des qualités indéniables, il souffre de quelques lourdeurs phraséologiques. En effet, le propos, parfois très technique, gagnerait à être davantage vulgarisé pour une meilleure accessibilité auprès d’un public non spécialiste. Certaines sections, surtout celles portant sur les développements théoriques autour du figement ou de l’autonymie, pourraient être mieux articulées à l’analyse empirique. Enfin, l’absence d’une synthèse conclusive plus développée limite légèrement la portée générale de la démonstration.

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Pour citer cet article

Référence papier

Magda Orabi, « Kamila Oulesbir-Oukil, L’Algérie en formules. Essai d’analyse du discours, Alger, Éd. Hibr, 2022, 286 pages »Questions de communication, 49 | 2026, 655-661.

Référence électronique

Magda Orabi, « Kamila Oulesbir-Oukil, L’Algérie en formules. Essai d’analyse du discours, Alger, Éd. Hibr, 2022, 286 pages »Questions de communication [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 12 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/44411 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ed1

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