Mélanie Roustan, L’Animal captif et la nature sauvage. Une ethnographie du Parc zoologique de Paris, Dijon, Les Presses du réel, coll. Œuvres en sociétés, 2025, 360 pages
Mélanie Roustan, L’Animal captif et la nature sauvage. Une ethnographie du Parc zoologique de Paris, Dijon, Les Presses du réel, coll. Œuvres en sociétés, 2025, 360 pages
Texte intégral
1Mélanie Roustan propose une réflexion sur la relation entre humains et animaux de nature anthropologique mais également éthique et politique au sens où elle interroge les rapports de domination induits. Le zoo est présenté comme un lieu privilégié pour observer ces relations : il incarne paradoxalement l’institution totale et la vie sauvage tout en reflétant diverses conceptions de la nature héritées de l’histoire occidentale. Contrairement aux musées qui cherchent à mettre en dialogue les visions culturelles, les parcs zoologiques révèlent les strates historiques des différentes représentations de la nature : vision biblique de l’homme et de l’animal, période coloniale et idéologie de la conservation.
2Pour explorer ces récits et leur matérialité, l’autrice a mené une enquête de 2014 à 2018 en s’appuyant sur différents modes de collecte de données. Accompagnée d’étudiants du Muséum national d’histoire naturelle auquel est rattaché le parc zoologique, elle a conduit une centaine d’entretiens auprès de visiteurs, mené des observations in situ, organisé une campagne photographique incluant des milliers de clichés et rassemblé une revue de presse extensive. Une enquête complémentaire a été réalisée auprès des personnels et des animaux (présence lors de nourrissages et démonstrations, etc.). L’enquêtrice a aussi pu accéder à des informations internes à l’institution (newsletters, comptes-rendus internes, e-mails adressés au personnel, accès aux revendications salariales, etc.). Trois perspectives principales organisent la démarche : le zoo comme entreprise patrimoniale de conservation du vivant sur le modèle muséal, le zoo comme dispositif de représentation de la nature et le zoo comme administration du vivant à partir de techniques.
3La dimension patrimoniale voire muséale du zoo est abordée dans différents chapitres. Le premier chapitre (p. 27-53) s’attache à retracer la genèse des évolutions muséales depuis deux siècles et à cerner la manière dont le zoo s’y inscrit et adhère aux valeurs scientifiques et morales associées. L’autrice cite la ménagerie royale (1661-1903) de Louis XIV qui visait l’accumulation et la concentration d’espèces rares et dont l’architecture, fondée sur le modèle du panopticun, favorisant enfermement et surveillance totale, a incarné le pouvoir et le prestige du souverain. À la révolution, la Ménagerie du Jardin des plantes (1794) est créée dans une logique de restitution des biens publics, de partage des connaissances scientifiques et d’utopie politique. Dans un objectif plus populaire se sont développées les ménageries foraines. Les zoos européens et américains ont ouvert au xixe siècle avec une visée « culturaliste » (p. 31), réactivant l’imaginaire exotique. Dans le même temps, les expositions coloniales participaient à la fabrication de stéréotypes, souvent xénophobes, en fictionnalisant le monde sauvage. À l’origine de la création du zoo de Vincennes, l’Exposition coloniale internationale de 1931 est considérée par M. Roustan comme un « vaste dispositif muséographique » (p. 38) mettant en scène des humains, des non-humains et des artefacts, tels que les dioramas. Le modèle copié est celui de Stellingen (Hambourg) créé par l’allemand Carl Hagenbeck en 1907 qui exposait les espèces dans une scénographie simulant la liberté, hybridant les mondes du spectacle et scientifique.
4Fondé en 1793, le Muséum national d’histoire naturelle participe à la pérennisation du zoo temporairement installé pour l’Exposition et organise les premières expéditions ethnographiques qui entreprennent une détermination des espèces. L’entreprise de classification et de hiérarchisation des espèces et des races soutient l’ambition colonisatrice (p. 39). Il faut attendre les années 1970 pour que l’opinion publique porte une critique sur le rôle joué par les zoos concernant la condition animale. Les dispositifs de recensement pour la conservation se structurent alors progressivement en Europe. Au début des années 2000, des enjeux de fréquentation et de composition des publics se posent pour le zoo de Vincennes dont les infrastructures sont vieillissantes. Il sera rénové au cours des années 2010 selon un « plan de conservation » qui intègre les nouvelles exigences liées à la condition animale. Six entités, « biozones » représentant des écosystèmes, sont créées, dans une logique d’« immersion » du public mais aussi de sensibilisation à la conservation de la biodiversité. A contrario, M. Roustan note que l’histoire et l’origine coloniale du parc sont occultées dans la communication du site, au profit de la promotion de ses missions face à la nature et de son adossement au Muséum national d’histoire naturelle (p. 49).
5Le chapitre 6 (p. 211-251) étudie les logiques muséales et patrimoniales à l’œuvre. La première partie s’intéresse aux logiques muséales de l’institution dans le cadre de la conservation à savoir « la sauvegarde et la préservation d’une faune sauvage vue comme un patrimoine en danger » (p. 212). M. Roustan constate que le vivant est mis en scène de manière idéalisée, occultant les dégradations ou marques de cyclicité dans un rapport à la nature « à la fois aveugle et nostalgique » (p. 221). Le carnet rose du parc zoologique est un élément de communication partagé avec le personnel de l’institution et les publics ; il est tourné vers une célébration de la vie. L’autrice constate une « idéalisation patrimoniale à l’œuvre » (p. 220) orchestrée par les campagnes de communication du parc qui utilisent des représentations fictionnelles ou fictives des animaux, en continuité avec les productions des industries culturelles et médiatiques. Les processus patrimoniaux à l’œuvre peuvent se comprendre, d’une part, dans le cadre des activités marchandes que l’institution entretient et, d’autre part, dans les logiques de collection et de conservation appliquées au vivant. L’autrice rappelle la genèse du mouvement de patrimonialisation du vivant par les conventions internationales du xxe siècle, déplaçant sur le plan sémantique la notion de patrimoine d’un bien privé à « un bien commun protégé institutionnellement » (p. 225). L’autrice fait le lien entre la politique « d’extraction et d’appropriation de ressources » (p. 226) du zoo et l’idéologie coloniale. Bien que les zoos se situent en opposition aux pratiques de vente illégales d’animaux sauvages, ils surfent sur la vague du « business du sauvage » (p. 229), basé sur la production et la consommation d’images d’animaux exotiques, tout en produisant un récit sur la conservation du vivant.
6Les logiques muséales concernent aussi la gestion des collections vivantes, leur protection, les missions de transmission, les activités de médiation et d’éducation, le zoo étant à la fois un lieu de patrimoine et de sensibilisation au patrimoine. M. Roustan aborde l’idée de collection. La question de leur restitution, discutée dans les musées, est encore un impensé au zoo. L’autrice rappelle que les collections « déjà existantes » ont été réinvesties de sens afin d’adapter les logiques antérieures d’accumulation et d’exploitation des espèces à de « nouvelles valeurs » (p. 237) liées à la conservation. À titre d’exemple, l’autrice rappelle la compétition entre les zoos de Berlin Ouest et Est, pour détenir le plus grand nombre de spécimens rares, du temps de la guerre froide. À ces logiques anciennes de démonstration du pouvoir, viennent se superposer d’autres logiques scientifiques, politiques et éthiques. En ce qui concerne la composition des collections, l’autrice rappelle l’existence de hiérarchies concernant les animaux, comme celle des « big five » qui représentent les cinq espèces généralement les plus attendues par les publics (lions, éléphants, buffles, léopards et rhinocéros). La constitution de collections se fait « en concertation avec des organismes centralisateurs qui gèrent les programmes d’élevage » (p. 245). M. Roustan démontre que le terme de « collection » appliqué aux animaux ne va pas de soi pour le public interrogé qui l’associe davantage aux artefacts. Elle observe un glissement sémantique de ce terme, de l’exposition de l’exotique à la conservation du vivant. La collection vivante suppose aussi une capacité à assurer la reproduction des spécimens.
7Le huitième et dernier chapitre (p. 285-331) porte sur les effets la « muséalisation » (p. 285) sur les animaux et sur leurs conditions de vie en situation captive. M. Roustan étudie la matérialité de la captivité, ses usages et « le système normatif à l’œuvre » (p. 287) comme autant d’illustrations d’une « institution totale » (Erving Goffman, Asylums: Essays on the Social Situation of Mental Patients and Other Inmates, New York, Anchor Books, 1964 [1961]). Le parcours de visite correspond à une zone circonscrite au sein du parc, identifiée par des délimitations multiples. Citant Michel Foucault (Dits et écrits (1954-1988), t. 2, 1970-1975, Paris, Gallimard, 1994 [1978]), l’autrice rappelle le pouvoir que les humains exercent sur les animaux via ce dispositif d’« assujettissement » (p. 291) et évoque aussi la présence de situations de dépendance entre humains : entre les publics et les professionnels. La « radicale asymétrie des positions » (p. 300) entre visiteurs et animaux captifs se trouve masquée par la liberté de mouvements des corps, la reconstitution narrative de la vie sauvage des animaux et l’organisation architecturale du parc favorisant les expériences immersives en continuité avec le « modèle » historique dit [Carl] Hagenbeck (p. 295) – du nom du zoologiste spécialiste des zoos humains et des enclos sans barrière. La captivité est perçue comme problématique par les publics. Certains reconnaissent les efforts de l’institution pour offrir des espaces de liberté aux animaux et, selon l’autrice, « rendre aux humains acceptable le sacrifice de quelques animaux à l’illusion du sauvage » (p. 302). Le souci pour leurs conditions de vie, leur santé et leur sécurité procède de ce que l’autrice appelle la « surveillance-bienveillance » (p. 302), désignant « un ensemble de procédures de contrôle vue comme une forme de soin » (p. 303). Les liens du parc zoologique avec le Muséum national d’histoire naturelle renforcent à la fois son tropisme scientifique et le souci de la conservation. Le soin passe par un nourrissage très contrôlé, ou des expérimentations scientifiques. Quand elle ne renvoie pas à l’hôpital, « l’institution totale » qu’est le zoo convoque l’univers carcéral aux enjeux sécuritaires. L’autrice relate un incident lié à une fuite de babouins qui pourrait rappeler une tentative d’évasion (p. 308-314). Enfin, le zoo peut aussi devenir un refuge lorsque celui-ci est envisagé à l’aune de sa mission de protection des espèces en danger et de conservation de la biodiversité. La chercheuse relève que certains professionnels évoquent non seulement le bien-être animal, mais aussi le souhait supposé des animaux de disposer du confort et de la protection qu’offre le zoo. Cette idée s’illustre dans l’anecdote relatée d’une perruche échappée de la volière et qui cherchait « désespérément » à y retourner (p. 330-331).
8Envisageant le zoo comme dispositif de représentation de la nature, le deuxième chapitre (p. 55-85) porte sur les « territoires de l’imaginaire » (p. 55) du zoo et sur leur déclinaison matérielle dans des mises en scènes paysagères favorisent le dépaysement des visiteurs. L’autrice explique que le projet sélectionné pour la rénovation se fonde sur la notion de paysage, dans la continuité historique de la muséologie « Hagenbeck » et à l’image du grand rocher, métonymie du zoo. Le principe de paysages, par la superposition des plans séparés par des fossés plutôt que par des cages, est réhabilité afin de donner l’impression d’espèces évoluant librement dans un espace naturel. L’ambition est d’instaurer un simulacre de face à face entre animaux et publics. Il est intéressant de noter le caractère occidental d’une telle représentation naturaliste, fondée sur l’interchangeabilité des paysages et qui instaure « une relation esthétique et distanciée à la nature » (p. 81). L’impression de traverser des paysages est obtenue par la création de points de vue, de proximité spatiale avec les animaux, d’espaces dans lesquels le visiteur peut s’immerger, comme dans des volières. La notion de dépaysement est à double détente, au sens où le parc permet à la fois de jouir d’une enclave de nature au sein de la ville et où il offre une rencontre avec une nature sauvage, importée d’autres contrées. D’ailleurs, le thème du voyage autour de la terre est souvent présent dans des lieux d’exposition. M. Roustant s’intéresse à la manière dont ces paysages sont aux prises des représentations culturelles des visiteurs. Le paysage est interprété comme le cadre de vie des animaux, il renvoie à l’imaginaire des sciences liées à la conservation, tout comme à celui des paradis perdus vierges de traces humaines, ancré dans la religion, le colonialisme et le mercantilisme rejoignant « l’ontologie naturaliste » (p. 84).
9Le chapitre 3 (p. 97-127) explore le zoo comme dispositif exposant les corps des animaux tantôt dans une perspective commerciale, tantôt comme objets de musée, voire comme « danseurs de peep-shows » (p. 88). La « mise en vitrine » des animaux, instaurée par des « baies de vision » (p. 93), renvoie aussi bien à la stratégie muséale qu’à celle marchande et au monde du spectacle. Le vivant se fait aussi image, derrière les encadrements des baies, grâce à la production intensive de photos sur site ou d’autres représentations issues des industries culturelles. Le monde marchand trahit aussi sa présence dans le recours, par les services du parc, au photomontage et l’usage de filtres et de technologies de réalité virtuelle. L’autrice voit dans les objets de la boutique, que tout visiteur est contraint de traverser, « désirs de possession, d’appropriation, d’accumulation […] qui requalifient le lieu a posteriori » (p. 100). En creux, la boutique révèlerait « l’inconscient » (p. 100) du parc rappelant ses origines coloniales. Souvent, les visiteurs justifient leur présence au zoo par un souci pédagogique vis-à-vis de leurs progénitures. La captivité animale est aussi régulièrement condamnée, « les contraintes matérielles du parc s’appliquent aux animaux plus fortement qu’aux humains » (p. 107). « Les animaux se font ambassadeurs de la conservation » (p. 109), désignée comme « biodiversité » ou « écosystème », favorisant la « promotion d’une vision scientifique du monde » (p. 109). Leur présence sensible serait aussi « à même de susciter l’émotion et l’empathie nécessaire à une prise de conscience » (p. 110). Des messages informant sur les soins et la santé des animaux justifieraient la captivité animale et sa monstration. Enfin, l’autrice envisage la notion controversée de spectacle pour parler du parc. Le terme est décrié par les professionnels qui y travaillent mais utilisé par les visiteurs pour « désigner toute médiation humaine ou animation scientifique organisée par l’institution » (p. 114). Cette notion permet d’envisager le « travail de représentation » des animaux devant un public. Des mises en scène présentent le travail des soigneurs en sensibilisant à la biodiversité, représentations lors desquelles l’action animale est très attendue des publics. Le coût d’entrée induit des attentes chez les visiteurs en termes de visibilité et de photogénie des animaux, selon des comportements et normes préétablis. L’autrice conclut que « la configuration matérielle des lieux, des corps et des gestes, donne à rejouer le rapport de domination qui traverse, à l’échelle de leur ensemble, les relations entre humains et animaux » (p. 123).
10Le chapitre 4 (p. 129-169) traite de la sensibilité des publics face à certains comportements animaux et de l’anthropomorphisme qu’elle révèle, soit « d’hypothèses à partir de projections ou d’intuitions fondées sur des rapprochements entre être vivants » (p. 155). L’anthropomorphisme permettrait « aux humains de se maintenir du côté de la culture, quand le reste du monde vivant est caractérisé par l’idée de nature » (p. 131). L’autrice raconte l’offre de cadeaux de Noël à des babouins et les réactions des publics. Cette scène révèle des contradictions « d’une institution naturaliste rattrapée par ses tentations culturelles » (p. 135). Le nourrissage est perçu comme l’opportunité d’observer les instincts dits « naturels » des animaux. Les soins esquissent des rapports soigneurs/animaux comme de la « dépendance réciproque entre soignant et soigné » (p.140). L’activité sexuelle des animaux suscitent des réactions en tout genre, oscillant entre hilarité et indignation. La volonté de pédagogie envers les plus jeunes se trouvent limitée en ce qui concerne les activités ou les anatomies sexuelles des animaux. Au nom de leur « bien-être », les animaux disposent d’un droit à se soustraire des regards du public. Les visiteurs s’interrogent sur les conditions existentielles des animaux et leur éventuelle conscience, questionnant les contours d’une frontière séparant « natures et […] statuts » (p. 147) des humains et du vivant non-humain. Cette « frontière infranchissable entre l’humain et l’animal » et « qui structure la pensée occidentale » (p. 154) est au fondement des concepts d’anthropomorphisme, d’ethnocentrisme et d’anthropocentrisme. M. Roustan cite les sociologues Bruno Latour (1947-2022), Philippe Descola ou Donna Haraway qui contestent « la mainmise humaine sur les autres espèces et l’ensemble des écosystèmes » (p. 155), position qui inviterait au dépassement de l’anthropomorphisme. L’autrice touche ici aux limites de l’anthropologie, discipline qui ne sait pas aujourd’hui « penser les collectifs hybrides du monde vivant, les réseaux d’interrelations au sein desquels les humains s’insèrent et se débattent, à partir d’un point de vue non exclusivement humain » (p. 156). Au final, l’autrice expose que la confrontation aux animaux, surtout aux comportements sexuels de ceux-ci, révèle à l’homme à la fois son animalité et sa sophistication en termes psychiques, physiques et éthiques.
11Le cinquième chapitre (p. 171-209) traite de la question de la mort animale et des stratégies mises en place pour y faire face. La première stratégie identifiée par l’autrice consisterait à « culturaliser les morts animales “naturelles” » (p. 172), c’est-à-dire, à investir de significations des décès liés au cycle de la vie. M. Roustan soulève le fait que nourrir des animaux à partir d’autres animaux vivants pose un problème éthique aux publics si bien que la viande est fournie aux carnivores sous une forme « neutralisée » (p. 176) par un processus industriel. Les mises à mort entre animaux sont cachées car elles seraient perçues comme trop violentes dans l’univers « pacifié » (p. 178) du zoo. En revanche, les morts naturelles de certains animaux particulièrement populaires sont honorées par des nécrologies. Des spécimens restent en collection au Muséum national d’histoire naturelle, sous des formes taxidermiques et souvent narratives. La deuxième stratégie consiste à « naturaliser », ou « normaliser » (p. 194) les morts animales dites « culturelles », c’est-à-dire, orchestrées par le personnel du parc pour des raisons sanitaires ou liées au nourrissage. Ces pratiques renvoient à des formes de « hiérarchisation des vies » (p. 172) selon le statut des animaux, fondée sur le prisme de la conservation de la biodiversité. Les rats sont ainsi éliminés systématiquement et les grillons sont élevés en vue de nourrir d’autres espèces. En fin de vie, certains animaux sont euthanasiés. Les mises à mort d’animaux en sur-numération choquent, comme celle très médiatisée d’un girafon au Danemark qui a servi de repas aux lions.
12Le chapitre 7 (p. 253-281), aborde le zoo comme système d'administration du vivant à partir de techniques. M. Roustan analyse les logiques d’administration des collections locales d’animaux, qui s’imbriquent aux politiques de coordination européennes et aux classements et règlements internationaux concernant les espèces en danger. L’autrice évoque la montée en puissance de la « dataisation de la nature » (p. 254), non seulement liée au référencement individuel des animaux mais aussi à une gestion des données génétiques. Une menace est associée à cette évolution : la conservation pourrait donner lieu à la création de biobanques et d’exposition d’hologrammes d’animaux si bien que ces derniers pourraient être remplacés par leurs données ou avatars au nom de leur protection. Cette informatisation croissante des collections vivantes peut se comprendre comme une évolution vers des logiques de gestion quantitatives.
13Les renouvellements de populations ne sont possibles que par la reproduction ou le transfert d’individus entre zoos, organisés par l’European Association of Zoos and Aquarias (EAZA). Si la logique de conservation préside, la logique « du chiffre », au sens marchand du terme, est de même présente si bien les zoos incarneraient « la partie émergée, légale et légitime, de l’iceberg illicite et brutal du trafic d’animaux sauvages » (p. 257). Même si les ventes sont interdites, les échanges de spécimens procèdent de la loi de l’offre et de la demande. Certaines arrivées d’animaux proviennent des saisies en douane qui viennent assurer la diversité génétique nécessaire à la survie des espèces. Les espèces sont authentifiées selon leur patrimoine génétique. « Les notions de pureté [génétique] et d’hybridation sont au cœur des discussions sur la valeur des spécimens » (p. 265) illustrant-les « apories de choix scientifiques et patrimoniaux » (p. 268). Les inventaires se font à l’aide de listes, dénombrements et encodages des animaux dans des bases de données. La gestion des collections correspond donc à une « rationalité scientifique et comptable » et à la « mise en information et en informatique des animaux » (p. 275). En creux, les logiques d’administration des animaux vivants renvoient à la place dominante des technologies connectées dans les sociétés et des approches biologique, sanitaire et sécuritaire relatives au vivant.
14La conclusion générale (p. 335-341) revient sur le « paradigme de la conservation de la biodiversité » (p. 335) qui encadre les missions et valeurs du parc zoologique. M. Roustan parle de recherche « de rédemption » (p. 335) au sens où la responsabilité humaine est convoquée pour justifier l’entreprise de conservation par la collection, la gestion et l’accumulation de savoirs scientifiques. Elle voit aussi dans l’institution un « rite de conjuration » (p. 335) de la mort, de célébration de la vie accompagné d’une « sacralisation-sacrifice » des individus représentant leurs espèces respectives et enfermés pour la cause. Enfin, l’autrice remarque que les collections vivantes agissent comme déclencheur de « réflexivité » (p. 341) pour les humains, mis « face à la part sauvage du monde » (p. 342) qu’ils cherchent à domestiquer.
15En définitive, M. Roustan offre un ouvrage dense permettant d’envisager le zoo comme institution culturelle et patrimoniale et non comme simple lieu de loisirs. Elle analyse le rapport et les imaginaires que les humains entretiennent avec la nature dite « sauvage », comment les animaux deviennent à la fois représentants d’un monde sauvage, ensembles de données génétiques, ambassadeurs d’espèces menacées. L’autrice arpente les coulisses du parc zoologique, allées, enclos, bureaux, cliniques vétérinaires, en rapporte des clichés, verbatims et documents qui donnent au lecteur le sentiment de l’accompagner dans ses déambulations, d’observer les dilemmes éthiques, d’entendre les discours ambigus des visiteurs, ainsi que la parole des soigneurs et des employés. Il ne manquerait que la voix des animaux qui semble presque transparaître en creux dans les anecdotes et observations rapportées avec un certain sens de l’humour. À travers ce foisonnement de données collectées, M. Roustan dévoile les tensions inhérentes à une institution patrimoniale dotée d’une collection vivante. Conserver la biodiversité tout en favorisant le bien-être animal. Divertir le public en l’éduquant aux enjeux de la conservation. Déployer des logiques propres à l’univers muséal (inventaire, sélection, mise en scène, médiation) et gérer les cheptels en tenant compte de leurs spécifiés en termes d’élevage, de conditions de vie et de surveillance sanitaire. L’anthropologue identifie donc les paradoxes d’une institution à la fois marchande, patrimoniale et scientifique, soumises à des contraintes techniques, réglementaires, économiques et des enjeux éthiques. L’ombre de l’héritage colonial traverse le livre et plane sur le lieu et les médiations qu’il offre.
Pour citer cet article
Référence papier
Claire Burlat, « Mélanie Roustan, L’Animal captif et la nature sauvage. Une ethnographie du Parc zoologique de Paris, Dijon, Les Presses du réel, coll. Œuvres en sociétés, 2025, 360 pages », Questions de communication, 49 | 2026, 661-668.
Référence électronique
Claire Burlat, « Mélanie Roustan, L’Animal captif et la nature sauvage. Une ethnographie du Parc zoologique de Paris, Dijon, Les Presses du réel, coll. Œuvres en sociétés, 2025, 360 pages », Questions de communication [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 11 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/44422 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ed2
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