Navigation – Plan du site

AccueilNuméros49Notes de lectureMédias, technologie, informationHenri Assogba et Kodjo Atassé Kou...

Notes de lecture
Médias, technologie, information

Henri Assogba et Kodjo Atassé Koulete (dirs), L’Univers de la radio. Adaptations et mutations, Québec, Presses de l’Université Laval, 2025, 210 pages

Simon Ngono
p. 669-674
Référence(s) :

Henri Assogba et Kodjo Atassé Koulete (dirs), L’Univers de la radio. Adaptations et mutations, Québec, Presses de l’Université Laval, 2025, 210 pages

Texte intégral

1Malgré l’avènement d’internet et des réseaux sociaux numériques (RSN), la radio conserve une place centrale dans l’écosystème médiatique contemporain. Elle s’inscrit profondément dans les pratiques quotidiennes, non pas en dépit, mais grâce aux transformations qu’elle a su opérer à l’ère numérique. C’est précisément ce processus d’adaptation et de mutation que met en lumière l’ouvrage collectif dirigé par l’ancien journaliste Henri Assogba et le chercheur en communication Kodjo Atassé Koulete. La radio y est abordée comme un objet de recherche dynamique, en constante redéfinition. L’ouvrage explore les évolutions des usages, les transformations des formats et les nouvelles pratiques radiophoniques dans un paysage médiatique traversé par des logiques numériques. L’accent est mis sur les « radiomorphoses » et les multiples (re)configurations de l’audio, surtout par les plateformes numériques, les podcasts, les assistants vocaux ou encore les services de streaming (écoute en ligne).

2Issu de la dixième édition du colloque international organisé par le Groupe de recherches et d’études sur la radio (Grer), en partenariat avec le Département d’information et de communication de l’Université Laval (Québec), cet ouvrage rassemble une diversité de contributions qui éclairent la manière dont la radio s’insère dans un univers audio élargi, marqué par de nouvelles concurrences, expressions et contextes.

3Chaque chapitre explore un aspect particulier de l’univers de la radio : usages des applications mobiles, podcast, streaming, radio communautaire, radios tunisiennes ou radios publiques (comme France Culture). Cet ensemble permet de saisir la complexité et la diversité des évolutions du secteur radiophonique. L’ouvrage documente avec précision la manière dont la radio se réinvente dans l’ère numérique, à travers la gafamisation (Gafam étant l’acronyme des entreprises Google, Apple, Facebook, Amazon), la création de podcasts, l’hybridation des contenus, la programmation musicale et les applications mobiles. Ces études permettent de mieux comprendre le passage de la radio traditionnelle à des formes plus flexibles et interactives, ainsi que d’appréhender les enjeux éditoriaux, techniques et socioculturels de cette transition. Plusieurs chapitres, notamment sur le corps audio, les clubs d’écoute ou les reportages immersifs, mettent en avant la dimension sensorielle et participative de l’écoute, ainsi que la manière dont les radios adaptent leurs contenus aux attentes et aux pratiques des publics. L’ouvrage souligne ainsi la centralité de l’auditeur dans les transformations du média. En abordant des thèmes tels que les risques de concentration éditoriale, la radio tunisienne confrontée à des enjeux réglementaires et politiques, ou encore la dénonciation des dérives langagières au Québec, l’ouvrage permet de réfléchir aux impacts sociaux, professionnels et éthiques des transformations numériques, offrant un angle critique et engagé sur les mutations du secteur.

4Pour en rendre compte, il est possible de regrouper les chapitres en plusieurs thématiques transversales : transformation du statut et des fonctions, innovations numériques et podcasts, recomposition éditoriale, expériences sensorielles, participation des publics et enjeux institutionnels et politiques. Cet exercice amène à discuter des points de convergences et de divergences des contributions contenues dans l’ouvrage.

5Plusieurs contributions interrogent la redéfinition du statut de la radio, envisagée non plus seulement comme média de flux mais comme dispositif communicationnel en recomposition. Ainsi, le sociologue Hervé Glevarec (p. 11-19) montre que la radio perd son monopole symbolique et devient un acteur parmi d’autres, offrant un contenu segmenté et adapté aux rythmes contemporains. Frédéric Antoine (p. 57-67), chercheur en sciences de l’information et de la communication (SIC), nuance cette perspective. Il souligne que malgré la montée des contenus à la demande, le direct conserve une fonction structurante. Ceci dans la mesure où il garantit une temporalité propre au médium. Dans le cas de France Culture, Fañch Langoët (p. 175-186), blogueur spécialisé dans la radio, illustre que ces adaptations peuvent fragmenter l’identité éditoriale et affaiblir la cohérence culturelle. Les contributions d’H. Glevarec et F. Antoine s’accordent sur la nécessité pour la radio de s’adapter aux nouveaux contextes numériques. Tout comme elles convergent sur la fin d’un monopole strictement linéaire de la radio. Mais elles divergent sur l’impact de cette transformation. H. Glévarec insiste sur la perte de centralité, F. Antoine sur la persistance d’une temporalité spécifique. F. Langoët, quant à lui, souligne un coût symbolique supplémentaire, celui de la fragmentation identitaire. Ces analyses montrent que la transformation du statut de la radio n’est ni uniforme ni uniquement structurelle : elle oscille plutôt entre adaptation et continuité, avec des effets différenciés sur la fonction sociale, la temporalité et l’identité culturelle du médium. Ces écarts révèlent une tension entre approche continuiste et approche transformationnelle du médium.

6La numérisation constitue un axe central de l’ouvrage. Elle est envisagée comme moteur des recompositions techniques, économiques et symboliques de la radio contemporaine. Elle participe à la redéfinition simultanée des supports de la radio, de ses temporalités et ses logiques économiques. Dans ce sens, Séverine Equoy Hutin (p. 21-40), chercheuse en SIC, décrit les applications mobiles comme des espaces de réédition et de remédiation, donnant naissance à des hypergenres hybrides. Romain Bigay (p. 43-55), membre du Grer, explique la convergence croissante des pratiques entre radios et plateformes de streaming, rationalisées par des outils et critères marketing. Les consultants en intelligence des affaires Louise Hélène Paquette et Albino Pedroia (p. 69-82) analysent l’intégration de la radio dans un écosystème sonore ubiquitaire, tandis que Sébastien Poulain (p. 85-109), chercheur en SIC, nuance ces perspectives en pointant la dépendance des producteurs aux infrastructures des Gafam. Tous s’accordent sur le fait que la numérisation modifie profondément l’expérience radiophonique. Il s’agit de la transformation des modes d’accès et d’écoute, de l’importance de la logique algorithmique et la reconnaissance d’une hybridation radio/web. Les divergences apparaissent dans l’évaluation des effets. De fait, S. Equoy Hutin et R. Bigay mettent l’accent sur les opportunités créatives et éditoriales, L. H. Paquette et A. Pedroia sur la transformation de l’écosystème sonore, tandis que S. Poulain insiste sur les contraintes économiques et techniques. La convergence des analyses montre une mutation multidimensionnelle. La radio devient plus flexible et diversifiée. Certaines voient dans le podcast une extension de la radio, d’autres y voient une autonomisation complète. Cette innovation s’accompagne d’une forme de dépendance aux plateformes et infrastructures, laquelle illustre la tension entre autonomie créative et contraintes structurelles qui interroge la frontière même de l’objet « radio » : s’agit-il d’une continuité médiatique ou d’un changement d’écosystème ?

7L’ouvrage révèle les transformations des pratiques éditoriales et des logiques de programmation dans un environnement médiatique concurrentiel. Il est précisément question de l’analyse des mutations technologiques et économiques qui affectent en profondeur la hiérarchisation et la mise en forme des contenus radiophoniques. Les contributions abordent l’évolution des formats, la segmentation des publics et les stratégies de fidélisation. R. Bigay souligne la rationalisation des pratiques de sélection musicale, proche de celle des plateformes de streaming, tandis que F. Antoine rappelle que la temporalité du flux direct conserve une singularité propre. La convergence réside dans la reconnaissance d’une adaptation des pratiques aux nouvelles exigences techniques et marketing, et sur la diversification des formats narratifs. La divergence se situe plutôt dans la perception de la perte ou du maintien de la spécificité radiophonique. R. Bigay insiste sur l’uniformisation des pratiques, F. Antoine sur la persistance d’un rythme et d’une expérience temporelle distincte. L’axe met en lumière une tension productive entre standardisation et singularité. La radio se rationalise et s’informe par des outils numériques. Cependant, elle maintient une dimension temporelle et relationnelle unique, essentielle à l’identité de la radio.

8Au-delà des mutations technologiques, l’une des contributions rappelle que la spécificité de la radio réside dans son expérience sensorielle et immersive. La radio n’est pas seulement un média du son, elle est aussi à appréhender comme un dispositif technique dont le traitement des contenus mobilise le corps et l’affect de l’auditeur. Chantal Francoeur (p. 111-121), journaliste de formation, introduit le concept de « corps audio ». Elle soutient que le son agit comme outil, capteur et vecteur émotionnel, créant une immersion et un sentiment d’authenticité. Cette perspective converge avec l’idée que l’expérience radiophonique ne se réduit pas à la structure éditoriale ou à la technologie. Elle diverge avec les analyses centrées sur la standardisation et la plateformisation, où le corps et la perception sensible sont moins pris en compte. La radio conserve ainsi une dimension immatérielle et affective, capable de résister à la rationalisation et à la numérisation, confirmant que l’expérience immersive reste un vecteur de singularité et de continuité du médium. La véritable question est de savoir si la radio numérique modifie l’expérience sensorielle ou si elle en reconfigure simplement les conditions.

9Par ailleurs, l’ouvrage porte la participation et l’interaction des auditeurs comme un axe central, révélant le rôle actif des publics dans la construction et la régulation du discours radiophonique. Les chapitres abordent les questions relatives aux appels en direct et à la constitution des communautés d’auditeurs. Idé Hamani (p. 123-137), docteur en sciences du langage, montre que les clubs d’écoute au Niger permettent une co-construction du contenu et une valorisation des compétences argumentatives locales. Simon-Olivier Gagnon (p. 139-155), archiviste, observe au Québec que la participation peut prendre la forme d’une vigilance critique sur les contenus diffusés, à travers l’archivage et la dénonciation sur CHOI Radio X. Les deux contributions montrent comment les auditeurs deviennent des acteurs et modifient le rapport au contenu. Elles s’accordent sur la reconnaissance d’une horizontalisation relative et la transformation des régimes d’autorité. Néanmoins, elles présentent des points de divergence. Si I. Hamani insiste sur l’inclusion et l’empowerment, S.-O. Gagnon met l’accent sur la responsabilisation et la régulation sociale. Ces contributions illustrent la diversité des formes de participation et montrent que l’autonomie des publics est toujours négociée, oscillant entre appropriation, contrôle et co-construction des contenus. Ces positions sont révélatrices d’une tension entre démocratisation communicationnelle et contrôle éditorial.

10Enfin, plusieurs chapitres replacent la radio dans ses contextes socio-politiques et institutionnels expliquant que ses mutations ne peuvent être comprises indépendamment de ces cadres. La chercheuse en SIC Soumaya Berjeb (p. 157-173) analyse la radio tunisienne où l’innovation se heurte aux contraintes politiques post-25 juillet 2021 imposées par le président Kaïs Saïed. F. Langoët souligne que, dans le contexte français, les logiques de performance et d’audience fragmentent l’identité de France Culture. Les points de convergence reposent sur l’idée selon laquelle la radio reste toujours soumise à des rapports de pouvoir. Des éléments de divergence apparaissent aussi. S. Berjeb pointe des pressions politiques directes et institutionnelles. Alors que F. Langoët oriente son analyse du côté des contraintes diffuses liées à l’audience et à la performance. Ces écarts montrent que les mutations de la radio ne peuvent être pensées indépendamment des régimes politiques et des configurations institutionnelles. Cet axe thématique révèle que l’autonomie éditoriale est constamment négociée et que la radio évolue au croisement de logiques techniques, économiques et politiques.

11L’ouvrage rassemble de nombreux chapitres, chacun abordant un aspect spécifique de la radio et des environnements numériques. Toutefois, il convient de relever que la cohérence globale de l’ouvrage souffre parfois de l’hétérogénéité des styles, des niveaux de problématisation et des approches méthodologiques. Certaines contributions, surtout historiques ou empiriques, manquent de mise en perspective théorique approfondie. Bien que quelques contributions abordent les usages, l’ouvrage gagnerait à intégrer davantage de recherches empiriques centrées sur les publics, grâce à des méthodologies qualitatives plus développées (ethnographie, entretiens, etc.). Les études de cas se concentrent principalement sur quelques pays à dominance francophone, comme la France, la Belgique, la Tunisie, le Niger ou le Québec. Si ces contextes offrent des insights précieux, ils ne permettent pas de généraliser les conclusions à l’ensemble du secteur radiophonique mondial, pour des environnements moins documentés ou technologiquement différents. Par ailleurs, si l’ouvrage rend bien compte des formes d’adaptation technique de la radio (plateformes, formats audio, streaming), les dimensions sociopolitiques de ces mutations sont parfois moins développées. Par exemple, qu’en est-il des enjeux de pouvoir, de hiérarchisation algorithmique ou de monétisation des contenus audio ?

12Ces points d’approfondissement n’éclipsent pas le bien fondé de cet ouvrage qui propose un panorama très large des transformations radiophoniques dans l’environnement numérique et croise les regards de chercheurs et de praticiens.

13Ce collectif s’impose comme une référence pour les chercheurs en SIC, en particulier ceux qui s’intéressent aux médias sonores dans une ère dominée par les plateformes et les données. Il permet de revaloriser la radio comme objet d’étude pertinent, loin des visions passéistes ou technophobes, en montrant comment elle intègre, transforme et parfois résiste aux logiques de l’économie numérique. Par sa diversité d’approches et son ancrage dans l’actualité des débats scientifiques, l’ouvrage stimule la réflexion sur les nouveaux formats audio, les modalités d’écoute connectée, la politisation des contenus radiophoniques et la complexification des espaces publics numériques. Finalement, ce collectif s’inscrit dans une épistémologie des médias en transformation, en rupture avec les approches fixistes de la radio comme média autonome ou isolé. Cela rejoint une logique de médialité élargie, où la radio n’est plus étudiée uniquement pour ses caractéristiques propres, mais dans ses interactions avec d’autres dispositifs techniques, symboliques et culturels. Ce livre éclaire les mutations de la radio dans un écosystème audio élargi, sans céder à la tentation du discours pessimiste. Il constitue une base solide pour penser et appréhender les évolutions et adaptations du sonore à l’ère du numérique.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Simon Ngono, « Henri Assogba et Kodjo Atassé Koulete (dirs), L’Univers de la radio. Adaptations et mutations, Québec, Presses de l’Université Laval, 2025, 210 pages »Questions de communication, 49 | 2026, 669-674.

Référence électronique

Simon Ngono, « Henri Assogba et Kodjo Atassé Koulete (dirs), L’Univers de la radio. Adaptations et mutations, Québec, Presses de l’Université Laval, 2025, 210 pages »Questions de communication [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 10 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/44427 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ed3

Haut de page

Auteur

Simon Ngono

LCF, Université de La Réunion, F-97400 Saint-Denis, France simon.ngono[at]univ-reunion.fr

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search