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Notes de lecture
Médias, technologie, information

Olivier Deloignon, Une Histoire de l’imprimerie et de la chose imprimée, Paris, Éd. La Fabrique, 2024, 323 pages

Christophe Cosker
p. 674-678
Référence(s) :

Olivier Deloignon, Une Histoire de l’imprimerie et de la chose imprimée, Paris, Éd. La Fabrique, 2024, 323 pages

Texte intégral

1Enseignant l’histoire visuelle et docteur en histoire de la typographie et du livre, Olivier Deloignon croise ses deux domaines de spécialité pour publier cet ouvrage. L’originalité de cet essai, au ton parfois ironique, est de considérer le livre, mais aussi le magazine et la bande dessinée, c’est-à-dire la chose imprimée, comme un continuum. En outre, l’objectif de ce livre consiste à dévoiler, sous l’écrivain, ou plutôt avec lui, le typographe. O. Deloignon cite alors des transfuges passant d’une catégorie à l’autre comme Pierre Joseph Proudhon ou encore William Morris. L’ouvrage, qui s’intéresse à une opération consistant à « déposer de l’encre sur un support » (p. 11) à l’aide de caractères métalliques mobiles donnant une forme solide aux pensées, intéressera le chercheur en sciences humaines, car il s’agit de l’étude du procédé qui consiste à laisser une trace sur le papier, mais aussi et surtout dans l’esprit. C’est la raison pour laquelle, au-delà de la technique, l’histoire de l’imprimerie est celle d’une quête de liberté et d’indépendance par rapport aux pouvoirs. L’imprimerie est instrument de liberté, ou plutôt de libération.

2En Occident, l’imprimerie est une invention de la Renaissance. L’auteur rappelle les noms de ceux qui font le livre : impresseur, typographus et librarius (p. 23). Il s’agit respectivement de celui qui possède la machine, de celui qui la fait fonctionner et de celui qui vend le livre. Ces rôles peuvent se mêler et sont assurés par une ou plusieurs personnes. De façon élargie, le lecteur découvre le vocabulaire de l’histoire de l’imprimerie, du terme de casse à celui relativement connu de coquille – le fait de remplacer, volontairement en cas de sabotage ou involontairement en cas d’inattention – une lettre par une autre. O. Deloignon est capable de convoquer un vocabulaire plus rare, comme l’adjectif anopisthographe qui désigne l’impression du seul recto d’une feuille parce que l’encre la traverse. On trouve aussi la mémoire de termes tombés en désuétude comme le paradigme morphologique issu de la féconde racine grecque du livre : bibliomane, bibliographe, bibliopathe, bibliolâtre, bibliolathe, bibliophobe, biblioscope, bibliotacte, bibliothapte.

3Le livre revient sur l’invention de l’imprimerie. Les souvenirs scolaires livrent un nom et une date : Gutenberg en 1450. La réalité est plus complexe, car il y a concurrence dans la revendication de l’inventeur de l’imprimerie et du lieu d’invention. De plus, des récits légendaires et mythiques se greffent sur cette histoire ancienne. Ainsi le personnage de Gutenberg peut-il se dédoubler et donne lieu au scénario mythique du vol d’une invention divine. Deux villes prétendent être le berceau de l’imprimerie : Strasbourg et Mayence. Il existe aussi une revendication italienne. Enfin, la véritable origine de l’imprimerie semble avoir été escamotée parce qu’elle n’est pas européenne (p. 35). L’importance de l’invention explique les diverses stratégies de revendication pour soi et de disqualification d’autrui.

4Ensuite, O. Deloignon indique ce qui se joue, du point de vue culturel, dans le passage du livre recopié au livre imprimé : « La culture savante latine, jusque-là privilège d’une toute petite frange de la population, les litterati, littéralement les lettrés (gens de lettres) que sont les clercs et les intellectuels, a été traduite et publiée en quelques décennies dès la fin du xve siècle par la typographie. Désormais, les illiterati (illettrés) c’est-à-dire les “gens du commun” ont accès à la culture écrite dans un langage qu’ils maîtrisent. Si ces derniers n’ont pas les grades les plus élevés des études universitaires, illettré ne veut pas nécessairement dire qu’ils ne savent pas lire ni écrire, simplement qu’ils ne maîtrisent pas les subtilités de la langue latine. L’arrogance de Merula peut bien se déverser, le mouvement est entamé et irrémédiable, mais pas sans résistance » (p. 15). L’auteur décrit un transfert culturel, qui est le passage d’une littérature d’un groupe vers un autre. À l’origine, la culture savante est la culture latine détenue par les clercs et les intellectuels. Or cette littérature est en latin. Une fois traduite et imprimée, elle touche un nouveau public. L’impression française remplace la copie latine et la culture passe alors des litterati aux illiterati.

5En tant qu’instrument de libération, l’imprimerie fait l’objet d’un discours épidictique, alternant entre l’éloge et le blâme. Voyons les arguments du blâme : « De longue date, l’imprimerie a ainsi été accusée de pervertir, au choix : la jeunesse, les âmes, les femmes, les hommes, les simples, les clercs… de stimuler l’oisiveté, l’acédie, l’hérésie, la révolte, l’onanisme, le suicide ou les cheveux longs… d’encourager la désobéissance, l’intempérance, l’immoralité ou le désordre… de diffuser plus ou moins ouvertement la “mal-pensance” à l’encontre de sa “vocation supérieure” voire de vicier les esprits. La tête dans les limbes, mais les pieds en enfer. Il n’est pas toujours simple d’être le procédé permettant de produire un objet matériel, concret, le livre, qui est lui-même producteur d’abstractions, d’émotions plus ou moins avouables, la pensée » (p. 15). À rebours du discours humaniste positif sur les bienfaits de l’imprimerie relativement à la circulation du savoir, il existe un discours négatif qui émane de certains groupes ou du pouvoir. Aux yeux de ces derniers, l’imprimerie n’élève pas l’esprit, mais au contraire l’abaisse. Le problème est celui de la diffusion d’idées auprès d’un public souvent jugé faible d’esprit. On peut en donner pour exemple la jeunesse, la femme ou les demi-savants. La lecture est alors coupable de tous les maux rapportés dans un inventaire à la Prévert qui suggère le désaccord de l’auteur. Ainsi la lecture encourage-t-elle par exemple l’oisiveté ou incite-t-elle à se laisser pousser la mèche. Le but de ce discours est à la fois de contrôler certains ouvrages et, plus fondamentalement, ceux qui sont susceptibles de les lire.

6La mauvaise réputation de l’imprimerie est peut-être due à ceux qui y travaillent et portent, pour une part d’entre eux, des noms d’animaux comme le singe « Le terme tipographe apparaît en français en 1554 et désigne le compositeur d’imprimerie qui aligne les lettres mobiles pour former lignes et pages et que l’argot typographique surnommera ultérieurement “singe”, eu égard aux mouvements de ses bras lorsqu’il compose la casse. » (p. 24) ou l’ours « Au xixe siècle, l’argot typographique nomme “ours” le responsable juridique d’une imprimerie puis ironiquement et d’une manière plus large les ouvriers travaillant à la presse. Les gestes du pressier qui actionne le barreau de presse rappelant les mouvements d’un ursidé encagé. Mais l’ours est aussi une pièce de théâtre qui n’est pas imprimée ou encore les mentions légales obligatoires, dont le nom de l’imprimeur, apposé sur un imprimé… qu’on nomme aussi colophon » (p. 24-25). En effet, il s’agit des gens qui travaillent dans un endroit étrange. En outre, leur statut d’ouvriers qualifiés les rend particulièrement complexes à gérer, comme en témoigne l’origine du mot « tric » : « Le mouvement déclencheur de cette mise au pas est le grand tric des ouvriers typographes lyonnais, en 1539. C’est l’un des premiers exemples répertoriés de grève coordonnée en France » (p. 86). Cet événement montre que l’imprimerie est aussi instrument de libération pour elle-même et, dans le cas présent, par rapport au roi. En outre, l’histoire de l’imprimerie est une histoire qui permet de comprendre certains ressorts de la grève et du syndicalisme dans une France qui est alors un royaume. L’origine du mot « tric » est particulièrement complexe et sujette à débat. Le mot fonctionne comme une interjection qui signale le début de la grève. Certains le rapprochent du germanique streik qui signifie « grève » et d’autres de trinken qui veut dire « boire ». La débauche succède à l’embauche. On entend parfois encore aujourd’hui le mot « tricard » qui désigne à l’époque l’employeur victime du procédé. Quoi qu’il en soit, la modernisation de l’imprimerie, qui va de pair avec son automatisation, a progressivement raison de ceux qui, en inventant les sociétés de secours mutuel posèrent les bases du syndicalisme.

7L’ouvrage propose de longs développements sur le rapport entre imprimerie et pouvoir : « La jonction entre la montée des contestations sociales et religieuses, le développement d’un moyen de diffusion particulièrement puissant et le péril ressenti par les élites quant à leur système de valeurs est le terreau sur lequel se développe alors la censure » (p. 106). La censure naît en contexte religieux, elle est d’abord simple opération de vérification : derrière le moine copiste, on trouve le censeur qui est un relecteur et un correcteur. Ensuite, elle devient opération de contrôle et d’interdiction. La censure se fait condamnation. C’est dans ce contexte que l’on retrouve l’origine et la force du concept de mise à l’index : « L’Église réprouve l’influence délétère, nocive que peuvent avoir certains écrits sur certains lecteurs “immatures” puisque non encore édifiés […] ce qui préoccupe au premier chef, c’est l’incidence nuisible des textes et l’interprétation que pourraient en faire les lecteurs. C’est pourquoi les vota (rapports rédigés par l’examinateur d’un livre suspect à destination des cardinaux membres de la Congrégation de l’Index, la Sacra Congregatio Indicis) s’intéressent souvent moins à l’intention de l’auteur, lorsqu’il n’est pas directement considéré comme hérétique, qu’à la réception par un lectorat donné » (p. 108-109). La censure est donc affaire d’orthodoxie, condamnant ce qui s’en éloigne, de l’hétérodoxie à l’hérésie. C’est la raison des nombreux autodafés. À l’époque moderne, la censure est liée à l’opposition entre catholicisme et protestantisme, c’est-à-dire le schisme chrétien à l’époque des guerres de religion du xvie siècle français. Dans cette perspective, la situation peut être résumée, à grands traits, de la façon suivante. Le catholicisme entend contrôler la lecture et l’imprimerie à laquelle le protestantisme lâche la bride pour permettre à ses idées de circuler. Le contexte de l’affaire des Placards, rappelée par O. Deloignon, met en relief la volte-face du roi François Ier quant à la liberté de la presse. Néanmoins, la censure ne fait jamais l’objet d’un consensus, comme le rappelle l’adage : Index non viget in Gallia (l’index n’est pas en vigueur en France). À titre subsidiaire, le lecteur trouve des considérations sur les enfers des bibliothèques, ce lieu dans lequel on place les ouvrages sulfureux, pour des raisons politiques ou érotiques.

8Pour achever son histoire de l’imprimerie, O. Deloignon s’intéresse successivement à deux revues. La première d’entre elle permet de développer le paradigme de la tradition : Wieland (1900). La seconde permet de développer celui de la modernité : Zodiaque (1950-2002). L’auteur développe davantage ce second paradigme et cite Métal hurlant (1975-1987), À suivre (1978-1997), L’Écho des savanes (1972-2021) et Pilote (1959-1989) sans oublier de rappeler le sens du titre Viper (1981-1984) : « D’autant plus que le titre, Viper, lui aussi sibyllin pour le profane, renvoie au parler des jazzmen et bluesmen américains des années 1930. Viper désigne, en effet, le sifflement produit lorsqu’un fumeur tire une bouffée sur une cigarette artisanale composée au moins partiellement de chènevis » (p. 260). Ainsi, derrière l’histoire officielle des revues et de ceux qui les animent, existe-t-il une histoire plus officieuse, celle de ceux qui mettent le livre en forme typographique et l’impriment.

9En conclusion, le chercheur en sciences humaines trouvera dans cet ouvrage de précieuses informations sur les enjeux de l’imprimerie, de l’enjeu interne de la transmission d’idées à leur entrave et à la tentative de contrôle des esprits. Cette histoire de l’imprimerie n’est pas seulement une histoire de mots, mais aussi une histoire d’images. Elles sont reproduites en couleurs au milieu de l’ouvrage et donnent à voir la façon dont l’imprimerie accompagne l’histoire de l’humanité, de l’atelier artisanal à la machine moderne, en passant par les représentations de Gutenberg et le rituel de l’autodafé. Ainsi l’imprimeur est-il, aux yeux d’O. Deloignon, un combattant de la liberté au même titre que l’écrivain. Le dernier mot est ici laissé à l’auteur. Rappelant l’opposition rabelaisienne entre imprimerie et artillerie, O. Deloignon note la porosité entre le combat et les idées, surtout dans le monde contemporain : « Aujourd’hui, en cette période où l’artillerie – diabolique et antithèse de l’imprimerie selon Rabelais – résonne à nouveau aux marches de nos démocraties, que le droit de s’informer et de s’exprimer est trop souvent foulé aux bottes, que l’obscurantisme ressurgit régulièrement et que l’impression périclite au profit des supports numériques et des injonctions à nous inscrire dans une inéluctable dictature de l’écran, il est primordial de rappeler le rôle éminemment politique et social de la chose imprimée, de gens du livre et des gens de lettres » (p. 20).

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Pour citer cet article

Référence papier

Christophe Cosker, « Olivier Deloignon, Une Histoire de l’imprimerie et de la chose imprimée, Paris, Éd. La Fabrique, 2024, 323 pages »Questions de communication, 49 | 2026, 674-678.

Référence électronique

Christophe Cosker, « Olivier Deloignon, Une Histoire de l’imprimerie et de la chose imprimée, Paris, Éd. La Fabrique, 2024, 323 pages »Questions de communication [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 12 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/44446 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ed4

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Auteur

Christophe Cosker

HCTI, Université de Bretagne Occidentale, F-29200, Brest, France LCF, Université de La Réunion, F-97400, Saint-Denis, France christophe.cosker[at]univ-brest.fr
 

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