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Notes de lecture
Médias, technologie, information

Hubert Guillaud, Les Algorithmes contre la société, Paris, Éd. La Fabrique, 2025, 176 pages

Camille Roucher
p. 689-694
Référence(s) :

Hubert Guillaud, Les Algorithmes contre la société, Paris, Éd. La Fabrique, 2025, 176 pages

Texte intégral

1L’ouvrage de Hubert Guillaud s’inscrit dans la lignée des essais critiques qui interrogent les conséquences sociales, politiques et économiques de la numérisation du monde (Antoinette Rouvroy et Thomas Berns, « Gouvernementalité algorithmique et perspectives d’émancipation. Le disparate comme condition d'individuation par la relation ? », Réseaux. Communication. Technologie. Société, 177, p. 163-196 ; Dominique Cardon, À quoi rêvent les algorithmes. Nos vies à l'heure des big data, Paris, Éd. Le Seuil, 2015 ; Shoshana Zuboff, The Age of Surveillance Capitalism. The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power, New York, Éd. Public Affairs, 2019). H. Guillaud est journaliste et essayiste, ancien rédacteur en chef du site InternetActu.net. Sans se vouloir académique, ce volume se positionne en tant qu’intermédiaire entre la médiation scientifique et la critique sociale, en cherchant à rendre intelligible pour un large public les transformations que produisent les technologies computationnelles dans les sociétés contemporaines. L’ouvrage se présente comme une analyse politique des algorithmes. Il ne s’agit pas d’un traité technique ni d’une étude empirique, mais d’un essai argumentatif nourri d’exemples concrets, issus du système français ou utilisés par la population française, relatifs à la gestion publique, au travail de plateforme et à la gouvernance des données. L’auteur y défend l’idée que le calcul algorithmique, loin d’être un instrument neutre d’efficacité ou d’objectivation, constitue aujourd’hui l’un des vecteurs majeurs de la rationalisation autoritaire du social. Son propos, résolument critique, se situe au croisement de la sociologie des techniques, de la philosophie politique et de l’économie numérique.

2Je retiens trois idées majeures structurant l’ensemble du livre et formant le fil directeur de l’auteur. Premièrement, H. Guillaud montre que les algorithmes ne sont pas neutres (p. 28). Ils traduisent, dans leur conception même, des choix de valeurs, d’objectifs et de priorités politiques. Chaque code et chaque modèle de calcul s’inscrit dans une logique institutionnelle et économique déterminée. Or, pour H. Guillaud, l’illusion de neutralité technologique masque un projet de rationalisation du social au service d’une logique de gestion et de contrôle. Deuxièmement, l’auteur soutient que les algorithmes discriminent (p. 41). En automatisant les décisions administratives, par exemple, à la Caisse des affaires familiales (CAF) ou dans Parcoursup, les plateformes de recrutement ou les systèmes de notation, ils reproduisent et amplifient les inégalités sociales préexistantes. Le calcul, sous couvert d’objectivité, introduit des biais systémiques qui précarisent davantage les publics déjà vulnérables. Troisièmement, l’auteur avance que les algorithmes participent d’une politique austéritaire et autoritariste (p. 70). Selon lui, la logique de calcul, en cherchant à optimiser les coûts, à rationaliser les aides sociales et à standardiser les comportements, est le prolongement technique d’une idéologie hypercapitaliste de la restriction et du contrôle. En ce sens, les algorithmes ne se contentent pas d’administrer la rareté. Ils l’imposent comme principe de gouvernement. Dans cette perspective, l’auteur dénonce une dérive qu’il qualifie de « risque fasciste des calculs » (p. 123), où la prétention de l’efficacité technique se substitue à la délibération démocratique. Ces trois thématiques, que sont la non-neutralité du calcul, la discrimination automatisée et l’autoritarisme algorithmique, forment la matrice argumentative de l’essai d’H. Guillaud. Cependant, l’auteur ne se contente pas de critiquer les excès du numérique. Il propose une repolitisation du débat sur la technique, en appelant à repenser la gouvernance des systèmes algorithmiques. Il invite à calculer autrement, à concevoir des dispositifs transparents, participatifs et orientés vers l’émancipation plutôt que vers le contrôle (p. 146).

3Si l’ouvrage s’inscrit clairement dans le courant critique du numérique, aux côtés de ceux de S. Zuboff, A. Rouvroy ou D. Cardon (op. cit.), il se distingue par son ton d’alerte et par sa volonté de relier directement les choix technologiques aux politiques d’austérité contemporaines. En ce sens, ce travail ne se veut pas une étude académique des algorithmes, mais un texte politique et civique en faveur d’une technologie plus démocratique. Certes, cet essai s’inscrit dans le courant des critiques contemporaines du numérique, cependant il s’en distingue par sa focalisation sur les effets sociaux et politiques concrets des dispositifs algorithmiques. Il défend l’idée selon laquelle le calcul, loin d’être neutre, constitue aujourd’hui une modalité de gouvernement du social (p. 36). L’ouvrage est accessible et engagé, en tirant beaucoup d’exemples concrets de ses explications. Dès lors, il remplit une fonction précieuse de vulgarisation critique. Néanmoins, il soulève plusieurs questions sur le plan méthodologique, épistémologique et politique.

4Il est à relever la nature non scientifique de la démarche. H. Guillaud n’emploie pas de méthodologie académique. Il ne construit pas d’hypothèse vérifiable, ne décrit pas de corpus et ne formule pas de protocole d’analyse. Son argumentation procède par accumulation d’exemples : CAF, revenu de solidarité active (RSA), Parcoursup, Uber, destinés à illustrer une intuition globale plutôt qu’à démontrer une causalité. En cela, l’ouvrage relève de la tradition de l’essai critique mais pas de la recherche empirique, si ce choix confère au texte une force rhétorique, il en limite nécessairement la validité analytique. L’absence de données empiriques mesurables, comme des taux d’erreurs, des types de biais, des méthodologies de conception, empêche d’évaluer la portée exacte des phénomènes dénoncés. Sans articuler critique politique et enquête de terrain, l’ouvrage reste donc sur le registre de la généralisation démonstrative. En ce sens, l’approche de l’auteur illustre une tension récurrente dans la critique du numérique, entre la plausibilité sociale du diagnostic et la vérification scientifique des faits. Comme le rappelle Rob Kitchin (The Data Revolution. Big Data, Open Data, Data Infrastructures and their Consequences, Londres, Éd. Sage, 2014), la compréhension des logiques algorithmiques nécessite de croiser analyse technique, étude des organisations et observation des usages. L’un des apports majeurs du livre est de rappeler la dimension politique inhérente à tout dispositif technique. En affirmant que les algorithmes ne sont pas neutres, H. Guillaud rejoint la tradition de la sociologie des techniques. En effet, Langdon Winner (« Do Artifacts Have Politics? », Dædalus, 109 [1], 1980, p. 121-136) a montré que les artefacts matériels et numériques incarnaient des choix de valeurs. Madeleine Akrich (« Comment décrire les objets techniques ? », Techniques et culture, 54-55, p. 205-219) ou Bruno Latour (Aramis ou l’amour des techniques, Paris, Éd. La Découverte, 1992), eux, ont insisté dans leurs ouvrages sur la façon dont les technologies inscrivaient des prescriptions de comportements. Cependant, H. Guillaud tend à radicaliser cette position. Chez l’auteur, la non-neutralité du calcul devient une intention politique intrinsèque (p. 70), comme si tout algorithme portait nécessairement une visée d’exploitation ou de contrôle. Si cette observation peut être avérée à bien des égards, ce glissement impliquant que la technique ait des effets politiques vers la politisation déterministe est discutable. Peut-être faudrait-il alors défendre une conception plus contextualiste, qui entendrait que les algorithmes acquièrent leur orientation politique dans les institutions et les pratiques où ils sont intégrés, non pas nécessairement dans leur structure logique. Et ce, sans pour autant balayer l’idée que certaines technologies puissent être fondées dans une perspective politique déterminée. Autrement dit, un même outil pourrait produire des effets émancipateurs ou répressifs selon les cadres de gouvernance. La critique de H. Guillaud a donc une portée heuristique. Certes, elle permet de dénaturaliser la technique, mais au prix d’une tendance à confondre le potentiel politique des technologies et leur usage social particulier.

5La deuxième thèse de H. Guillaud, selon laquelle les algorithmes produisent et reproduisent des discriminations, est solidement étayée par de nombreux travaux contemporains. Les analyses de Virginia Eubanks (Automating Inequality. How High-Tech Tools Profile, Police, and Punish the Poor, New York, St. Martin’s Press, 2018) sur les politiques sociales automatisées, de Safiya Umoja Noble (Algorithms of Oppression. How Search Engines reinforce Racism, New York, Nex York University Press, 2018) sur les biais raciaux des moteurs de recherche, ou encore de Ruha Benjamin (Race After Technology. Abolitionist Tools for the New Jim Code, Cambridge [Ma.], Éd. Polity, 2019) montrent que les systèmes de données traduisent et amplifient les inégalités structurelles. Sur ce point, le propos de H. Guillaud est justifié et enrichi d’un héritage riche. Cependant, l’auteur en propose une lecture stricte, impliquant que les discriminations seraient le produit direct d’une intention politique de tri social. Cette pensée est totalement contradictoire avec l’idée qu’il est possible de concevoir des algorithmes équitables. C’est-à-dire, encadrés par des contraintes de justice institutionnelle et sociale. Pourtant, l’auteur ambitionne de penser des formes de correction et de régulation internes aux modèles de calcul, sur lesquels il faudra revenir. Mais en ignorant des approches moins radicales, H. Guillaud tend à réduire le problème à une opposition morale des bons et des mauvais algorithmes, sans aborder la complexité technique et éthique des solutions possibles. Cette simplification, si elle renforce l’efficacité argumentative de l’essai, fragilise parfois la crédibilité scientifique du propos.

6Le point le plus controversé de l’ouvrage de H. Guillaud réside, d’après moi, dans la thèse de l’autoritarisme algorithmique, que l’auteur va jusqu’à qualifier de « risque fasciste des calculs » (p. 123). Cette formule, volontairement provocatrice, renvoie à l’idée que la rationalité technique se substitue à la délibération politique et que les logiques d’optimisation deviennent un mode de gouvernement. Ce diagnostic rejoint la critique du capitalisme de surveillance et de gouvernementalité algorithmique défendue par nombre d’auteurs comme S. Zuboff, A. Rouvroy et T. Berns, qui dénoncent des formes de pouvoir opérant sans discours ni loi, et que les institutions semblent peiner fortement à réguler. Ici, la référence de l’auteur au fascisme pose problème sur le plan conceptuel. Elle relève davantage de la métaphore politique que de l’analyse sociologique. Le fascisme désigne historiquement un régime politique totalitaire, et non un mode de rationalité administrative ou économique (Roger Griffin, « What Fascism is not and is. Thoughts on the Re-Inflation of a Concept », Fascism. Journal of Comparative Facist Studies, 2 [2], p. 259-261). Employer ce terme pour qualifier la standardisation numérique risque d’affaiblir la rigueur du propos. Par exemple, des auteurs comme D. Cardon ou Antonio Casilli (En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic, Paris, Éd. Le Seuil, 2019) préfèrent parler d’asymétrie de pouvoir ou de captation du travail et de l’attention, qui s’avèrent être des notions plus précises et opératoires. En ce sens, H. Guillaud adopte une posture critique radicale mais qui apparaît parfois très interprétative. Pour servir son propos, l’auteur lit, dans la logique du calcul, une visée autoritaire globale, là où d’autres y voient une dérive systémique qui serait réversible par des efforts conséquents de régulation démocratique.

7Le dernier chapitre, « Calculer autrement » (p. 143), ouvre justement la perspective d’une réappropriation démocratique des algorithmes. H. Guillaud y appelle à la création de commissions d’usagers, à une transparence accrue et à la constitution d’un service public du numérique. Si ces propositions sont normativement fortes et intéressantes, elles restent davantage programmatiques et peu opérationnelles, parce que l’auteur s’investit peu en profondeur dans les explications. Il ne précise ni les modalités institutionnelles de ces structures participatives, ni les instruments juridiques permettant de les mettre en œuvre. Sur ce point, des travaux récents sur la gouvernance algorithmique participative (Jessica Morley, Anat Elhalal, Francesca Garcia, Libby Kinsey, Jakob Mökander er Luciano Floridi, « Ethics as a service: a pragmatic operationalisation of AI Ethics », SSRN Electronic Journal, Feb. 11, 2021) offrent des cadres plus précis pour penser la co-construction de ce genre de systèmes techniques. H. Guillaud en reste donc à un niveau de prescription générale, fidèle à sa posture d’essayiste, et qui correspond bien à la vulgarisation qu’il cherche à apporter. L’auteur ouvre le débat sur la dimension politique du design technologique, mais la faiblesse de l’ouvrage réside dans l’absence d’articulation avec les recherches existantes en éthique de l’intelligence artificielle, à la justice de la data et à l’intérêt public des technologies.

8En définitive, il est nécessaire de rappeler que cet ouvrage occupe une place importante dans le champ des critiques du numérique. L’ouvrage ne propose pas un modèle explicatif nouveau, mais renforce la dimension politique d’un débat souvent confiné à la technique. Il permet de penser l’algorithmisation comme un symptôme d’une rationalité hypercapitaliste plus large, et non comme un simple enjeu d’innovation. Sa contribution principale est d’avoir réinscrit la question technique dans le champ de la critique sociale et politique, en soulignant que la rationalisation algorithmique n’est jamais un processus purement technique, mais un instrument de pouvoir. Cependant, d’un point de vue strictement scientifique, l’ouvrage relève davantage du discours critique engagé que de la recherche au sens académique. Sa valeur tient à sa capacité de synthèse et de conscientisation, mais pas à la rigueur de ses démonstrations. En somme, et même si H. Guillaud nourrit son ouvrage de beaucoup de références, il est nécessaire de le confronter aux travaux d’autres chercheurs que ceux cités. Cela permet au lecteur de comprendre que H. Guillaud radicalise la critique de la gouvernance algorithmique amorcée par S. Zuboff, A. Rouvroy ou D. Cardon, mais qu’il le fait au prix d’une simplification méthodologique et d’un vocabulaire chargé politiquement.

9L’intérêt majeur du livre de H. Guillaud tient donc à son effort de politisation du débat sur les algorithmes. En dénonçant la prétendue neutralité du calcul et en mettant en lumière les logiques de discrimination et d’austérité dont ils relèvent, il contribue à redonner une place centrale à la question du pouvoir dans les technologies contemporaines. Sa lecture demeure précieuse pour ouvrir des discussions dans l’enseignement supérieur, la recherche en sciences sociales et les politiques publiques. Elle est utile et aisée à comprendre pour le grand public et appellerait à être complétée par des approches plus empiriques et pluralistes, qui examinent non seulement les dérives des algorithmes, mais aussi les conditions de leur transformation démocratique.

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Pour citer cet article

Référence papier

Camille Roucher, « Hubert Guillaud, Les Algorithmes contre la société, Paris, Éd. La Fabrique, 2025, 176 pages »Questions de communication, 49 | 2026, 689-694.

Référence électronique

Camille Roucher, « Hubert Guillaud, Les Algorithmes contre la société, Paris, Éd. La Fabrique, 2025, 176 pages »Questions de communication [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 12 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/44461 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ed6

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Auteur

Camille Roucher

Crem, Université de Lorraine, F-57000 Metz, France camille.roucher[at]univ-lorraine.fr

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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