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Notes de lecture
Médias, technologie, information

Thibault Lambert, Ce que Grindr a fait de nous. Amours et sexualité à l’ère des applications de rencontre, Paris, Lattès, coll. Nouveaux jours, 2025, 272 pages

Rose K. Bideaux
p. 694-701
Référence(s) :

Thibault Lambert, Ce que Grindr a fait de nous. Amours et sexualité à l’ère des applications de rencontre, Paris, Lattès, coll. Nouveaux jours, 2025, 272 pages

Texte intégral

1Il s’agit du premier ouvrage de Thibault Lambert, journaliste au Parisien. Il prend pour objet Grindr, application de rencontre lancée en 2009 par Joel Simkhai, première à exploiter la géolocalisation en temps réel pour mettre en contact des individus situés dans un même périmètre. Conçue pour les hommes gays et bisexuels, elle s’est rapidement imposée comme une référence incontournable des rencontres sexuelles entre hommes (p. 12). Grindr se distingue de la plupart des autres applications de rencontre par son interface fondée sur une grille de profils, classés par ordre de proximité et mise à jour en continu, un modèle qui sera ensuite repris par Scruff ou Hornet, mais dont Grindr reste la pionnière. L’emploi de la géolocalisation constitue son principe cardinal : chaque utilisateur peut voir en temps réel qui se trouve à quelques centaines de mètres, parfois dans le même immeuble, ce qui renforce l’impression de proximité immédiate et de disponibilité potentielle. Les profils affichent en général une ou plusieurs photographies et quelques données standardisées comme l’âge, la taille, le rôle sexuel, etc. Cette visibilité instantanée ouvre sur une messagerie privée qui permet d’échanger rapidement, de partager des photographies supplémentaires, puis d’organiser une rencontre quasi immédiate.

2En l’espace d’une décennie, ce mode de fonctionnement a profondément transformé les pratiques relationnelles et les représentations de la sexualité au sein des communautés gaies, modifiant à la fois les façons de rencontrer des partenaires, les usages des espaces urbains et la construction des subjectivités homosexuelles. Dès l’avant-propos (p. 9-18), l’auteur explicite son positionnement en affirmant « ne revendiqu[er] aucune distance avec ce sujet, bien au contraire », faisant de « [s]a propre expérience un terrain d’investigation » (p. 15). Cette démarche manifeste une volonté de partir de l’expérience intime pour ouvrir à une réflexion communautaire. Le livre se situe ainsi à la croisée du témoignage, de l’enquête journalistique et de l’analyse sociologique, en combinant expériences personnelles, témoignages d’usagers et entretiens avec des chercheur·euses. Il est structuré en quatre parties inégales en taille et en contenu, qui suivent un fil allant de l’histoire de Grindr et de ses logiques internes, à ses effets sur les subjectivités et les sociabilités, pour aboutir à un bilan critique et prospectif. L’ensemble poursuit un double objectif : comprendre pourquoi Grindr est devenue une application hégémonique, au point d’incarner à elle seule un pan entier de la culture gaie (p. 14), et contribuer aux réflexions déjà conduites par d’autres sur ce que peut encore vouloir dire « être pédé » aujourd’hui (p. 18).

3La première partie, intitulée « Un maillon de l’histoire » (p. 21-118) – la plus volumineuse de l’ouvrage – inscrit Grindr dans une généalogie longue des sociabilités homosexuelles et des techniques de rencontre. T. Lambert rappelle que, pour beaucoup d’usagers, l’entrée sur l’application prend la forme d’un rite initiatique. Il évoque lui-même sa jeunesse en Vendée, marquée par des profils clairsemés et distants, avant de découvrir à Paris une grille densément peuplée, faite de visages proches et non anonymes (p. 30-33). Ce contraste est vécu comme un vertige, signe du passage d’une sexualité solitaire à l’intégration dans une communauté rendue visible par l’écran. Grindr agit alors comme un « doudou » communautaire, procurant une « sensation, agréable et diffuse, d’être bien entouré » (p. 34) et dissipant le sentiment d’isolement qui accompagne souvent la découverte de son homosexualité. Mais cette nouveauté s’inscrit dans une continuité plus large : dès le xixᵉ siècle, les rencontres homosexuelles étaient contraintes par la clandestinité et la surveillance policière, ce qui les réduisait souvent à des rapports rapides et discrets dans les jardins, les pissotières ou les parkings (p. 78-81). C’est de là que vient la logique du « plan cul », entendue comme une rencontre sexuelle brève, anonyme, souvent dépourvue de prolongement affectif. Grindr n’invente donc pas ce modèle : elle transpose dans l’espace numérique une culture ancienne de la furtivité et du sexe sans lendemain, tout en la rendant accessible et standardisée à une échelle inédite (p. 86-87). Conçue pour connecter instantanément des hommes situés dans un même périmètre, Grindr se distingue des plateformes hétéro-orientées comme Tinder ou Happn, qui préfèrent se présenter comme des espaces de rencontres amicales ou sérieuses afin de rassurer une clientèle féminine (p. 49). Au contraire, Grindr assume d’emblée une vocation sexuelle et directe, en investissant les codes de la sexualité masculine : un désir conçu comme détaché de l’affect, une objectivation du corps et une logique phallocentrée (p. 50). Ce positionnement explique son succès fulgurant, mais aussi la standardisation rapide des interactions, T. Lambert décrivant ainsi un « scénario de référence » où les salutations laconiques sont suivies de l’échange de photos intimes, de l’indication des préférences sexuelles, de l’envoi d’une adresse, d’un rapport bref, puis d’une séparation immédiate (p. 66-67). « Sur le papier […] ça ne fait pas rêver », reconnaît-il, mais cette chorégraphie, répétée à l’infini, est devenue une norme intériorisée, tout en réactivant une hiérarchie de genre implicite : le « plan direct », sans bavardage, est valorisé comme plus viril, alors que « trop parler est déjà considéré comme du féminin » (p. 67-68). Ensuite, l’auteur insiste sur les effets spatiaux de l’application (p. 88-108), à commencer par les bars gays, autrefois centraux, qui connaissent un net déclin depuis les années 2000 (p. 91). Toutefois, il ne s’agit pas d’une disparition totale, mais d’une recomposition : les applis permettent à ceux qui évitaient ces lieux de s’en passer, tandis que la gentrification fragilise les quartiers gays et que les jeunes générations préfèrent des soirées queer ponctuelles ou des bars plus diffus et éphémères (p. 95-97). En dehors de Paris, Grindr est aussi façonné par la contrainte territoriale, la rencontre demandant alors davantage de patience et de planification (p. 103). Tout en élargissant théoriquement l’accès aux rencontres, l’application reproduit donc les inégalités de mobilité et accentue l’isolement des usagers en milieu rural. Enfin, T. Lambert s’interroge sur l’absence d’un équivalent lesbien à Grindr (p. 109-118), si ce n’est Wapa, lancée en 2015, qui reprend bien le principe de la grille géolocalisée, mais en interdisant toute image sexuelle et en se présentant avant tout comme un espace d’amitié ou de couple (p. 110). Cette différence tient à des sociabilités lesbiennes davantage fondées sur des réseaux invisibles et diffus, mais aussi à des obstacles matériels et politiques : inégalités économiques, misogynie et lesbophobie fragilisent de longue date les lieux spécifiquement lesbiens (p. 112). La découverte de l’orientation s’effectue souvent au gré des rencontres et le couple demeure la forme de référence plutôt que la multiplication des partenaires (p. 113). À cela s’ajoute une dimension sécuritaire : la géolocalisation, vécue comme une ressource chez les hommes, est au contraire perçue par les femmes comme une menace d’exposition aux violences sexistes et lesbophobes (p. 114).

4La deuxième partie, « Un amplificateur des logiques masculines » (p. 119-180), constitue l’un des deux volets analytiques de l’ouvrage, en ce qu’elle montre que Grindr n’est pas un outil neutre de rencontres mais un dispositif qui reproduit et intensifie les hiérarchies de désir et de pouvoir propres aux sociabilités gaies. T. Lambert mobilise la notion de « masculinité hégémonique » définie par Raewyn Connell (Masculinités. Enjeux sociaux de l’hégémonie, trad. de l’anglais par C. Richard, C. Garrot, F. Voros, M. Duval et M. Cervulle, Paris, Éd. Amsterdam, 2014 [1995]), soit l’ensemble des normes viriles dominantes qui structurent les rapports de genre et hiérarchisent les hommes entre eux (p. 130). Sur Grindr, cette hégémonie se cristallise autour des utilisateurs qui multiplient les conquêtes et incarnent une réussite sexuelle érigée en valeur sociale (p. 122-123). Dans « une communauté (et une société) qui célèbre autant la jouissance », souligne T. Lambert, enchaîner les partenaires « équivaut à posséder le plaisir sexuel comme un bien, qui prend de la valeur au fil des rencontres, pour s’accomplir socialement » (p. 123-124). Ce succès ne dépend pas uniquement de la beauté ou de la musculature, mais aussi de la capacité à se présenter comme sexuellement attrayant ou à demeurer suffisamment passe-partout pour circuler sans encombre dans un univers hyper catégorisant (p. 124). Mais derrière cette apparente diversité, ce sont toujours les mêmes corps qui dominent : jeunes, blancs, cisgenres, musclés et virils, dotés d’un capital économique et culturel qui leur permet d’incarner un idéal sexuel exigeant, entretenu au fil du temps par le sport, les régimes et les soins esthétiques (p. 125). Cette hiérarchie s’accompagne de stéréotypes physiques qui assignent implicitement des positions sexuelles : un jeune homme mince et imberbe est spontanément associé au rôle réceptif, tandis qu’un quadragénaire grand et poilu incarne au contraire une figure dominante et pénétrante (p. 126). Ces assignations trouvent leur traduction dans une terminologie très partagée dans les cultures gaies, que Grindr a rendu immédiatement visible : « actif » ou top – celui qui pénètre –, « passif » ou bottom – celui qui reçoit la pénétration –, ou « polyvalent » ou versatile – qui combine les deux rôles. Plus récemment, l’application a introduit la catégorie side (p. 55), qui désigne les gays privilégiant des pratiques sexuelles sans pénétration : sexe oral, masturbation mutuelle, etc. Si cette identité ouvre la possibilité de déplacer l’axe phallocentré de la sexualité gaie, T. Lambert n’en explore guère la portée critique, laissant apparaître Grindr comme un espace où les scripts hétéronormés et les hiérarchies viriles sont non seulement reproduits mais amplifiés par le numérique. Le reste de la deuxième partie met en lumière la centralité du corps dans les hiérarchies de Grindr et la manière dont l’application amplifie les discriminations (p. 135-149). Les normes dominantes valorisent la minceur, la tonicité et la musculature, tandis que les corps gras, efféminés ou simplement « ordinaires » sont relégués aux marges, alimentant des formes de dysmorphophobie nourries par la comparaison incessante avec des profils saturés de torses sculptés (p. 136-142). À cette exclusion corporelle s’ajoutent des discriminations raciales : les hommes racisés sont tantôt fétichisés, réduits à des stéréotypes sexuels qui associent leur altérité à la virilité ou à l’exotisme, tantôt rejetés par des formules lapidaires comme « pas de Noirs, pas d’Arabes » (p. 151-157). Les discriminations liées à l’âge prolongent cette logique : les plus de quarante ans, souvent jugés « hors marché », se redéploient sur d’autres plateformes comme Scruff ou Growlr, où la culture bear – gays plus âgés, corpulents et poilus – valorise d’autres morphologies et des sociabilités plus inclusives (p. 157-162). Enfin, les exclusions les plus violentes visent les personnes trans* – pour ce terme, j’applique la graphie de Jack Hlaberstam –, ciblées par des insultes et des rejets explicites (p. 170-173), et les personnes séropositives, confrontées à des refus abrupts et des injonctions humiliantes (p. 173-175). Ces violences, banalisées par l’interface même de l’application, rendent visibles des discriminations structurelles qui traversent la communauté et, si des initiatives militantes cherchent à dénoncer ces pratiques via des comptes Instagram recensant les messages discriminatoires (p. 169-173), elles demeurent marginales face à l’ampleur des violences quotidiennes. Grindr apparaît ainsi moins comme un outil de connexion que comme une machine à trier et à hiérarchiser, reproduisant dans le numérique des logiques de domination corporelle, raciale et sociale.

5La troisième partie, « Le Miroir des solitudes » (p. 181-240), déplace l’analyse des hiérarchies visibles de Grindr vers leurs effets psychiques et sociaux, en mettant en évidence la dépendance et l’isolement qu’elles génèrent. Après l’excitation initiale vient la lassitude : les interactions se répètent, le scénario sexuel se fige et l’expérience s’érode dans une monotonie que T. Lambert appelle la « Grindr fatigue », c’est-à-dire la sensation de tourner en rond dans un cycle d’échanges toujours identiques (p. 183). Cette logique de consommation conduit parfois à l’autocontrainte : après avoir longuement discuté avec un interlocuteur et franchi l’étape de la rencontre, on se sent tenu de coucher même en l’absence d’attirance réelle, pour rentabiliser l’investissement temporel (p. 191). Pourtant, malgré la frustration, les usagers reviennent sans cesse sur l’application, Grindr fonctionnant ainsi à la fois comme une source d’angoisse et comme un appui identitaire (p. 194-204). T. Lambert souligne que beaucoup de gays se découvrent ou se construisent à travers elle, l’application jouant le rôle de miroir communautaire qui confirme leur appartenance à l’homosexualité et leur existence dans un monde souvent homophobe. Paradoxalement, Grindr devient ainsi un outil qui renforce la solitude autant qu’il contribue à la conjurer, à la fois béquille identitaire et machine à frustration. Le troisième volet de cette partie aborde le chemsex, défini comme la pratique de rapports sexuels prolongés sous l’effet de drogues de synthèse, comme les cathinones, destinées à intensifier le désir et à prolonger l’acte (p. 203-220). Bien que déjà présent auparavant, le phénomène a connu une accélération avec la pandémie de Covid-19 : les confinements, en fermant bars, clubs et lieux communautaires, ont fait de Grindr un relais central d’organisation de rencontres clandestines (p. 205-207). L’application a permis la mise en contact rapide, l’accès aux partenaires et aux substances, installant le chemsex comme une pratique ambivalente, à la fois refuge contre l’isolement et facteur d’exposition aux risques. T. Lambert rapporte des expériences où sommeil, faim et soif disparaissent, remplacés par un désir artificiellement prolongé permettant des rapports de plusieurs heures, voire de plusieurs jours, avec une intensité affective si exacerbée qu’elle pouvait donner l’illusion de tomber amoureux instantanément (p. 211-213). Grindr fonctionne alors comme une infrastructure logistique, articulant réseaux sexuels et économie parallèle de la drogue. Mais, derrière ce refuge, se profilent des dangers majeurs : dépendance, isolement, fragilisation de la santé sexuelle et mentale, banalisation des prises de risques et overdoses (p. 216-220). Dans le prolongement du chemsex, T. Lambert élargit la focale pour analyser un mal-être plus global qui traverse les hommes gays aujourd’hui (p. 221-240). Il évoque une « épidémie de solitude gay » identifiée aux États-Unis (p. 226), symptôme d’un isolement structurel qui ne peut être imputé aux seules applications. Pour l’expliquer, il mobilise la notion de « stress minoritaire » : la pression continue d’un environnement homophobe marqué par les violences, les discriminations symboliques et les inégalités persistantes dans l’accès aux droits (p. 228-232). Il met aussi en avant ce que le sociologue John Pachankis appelle « stress intraminoritaire » (J. E. Pachankis, K. A. Clark, C. L. Burton, J. M. W. Hughto, R. Bränström et D. E. Keene, « Sex, Status, Competition, and Exclusion: Intraminority Stress from within the Gay Community and Gay and Bisexual Men’s Mental Health », Journal of Personality and Social Psychology, 119 [3], 2020, p. 713-740), c’est-à-dire la pression générée par les hiérarchies internes à la communauté elle-même, où la jeunesse, la blanchité, la performance corporelle et la réussite sociale fonctionnent comme autant de critères de valorisation et d’exclusion (p. 235-236). Grindr exacerbe ces dynamiques en plaçant les usagers dans une compétition permanente, générant chez ceux qui échappent aux normes dominantes un sentiment d’échec et de marginalité. Ce constat rejoint celui, plus large, de la « dating fatigue » (p. 237-239), cette lassitude vis-à-vis des applications de rencontre qui touche aussi les hétérosexuels, mais prend chez les gays une intensité particulière, dans la mesure où elle s’inscrit dans un contexte d’isolement historique et de forte dépendance à ces technologies pour accéder à des formes de reconnaissance sociale et affective.

6La quatrième partie, « Stop ou encore » (p. 241-268), la plus courte de l’ouvrage, se conclut sur une réflexion critique et désabusée quant à l’avenir de Grindr. Après avoir montré les limites des tentatives de régulation interne et les promesses peu crédibles de l’entreprise (p. 243-256), T. Lambert adopte une posture réflexive en interrogeant la volonté réelle des usagers à transformer leurs pratiques (p. 257-262). Selon lui, beaucoup ne cherchent pas à bouleverser le fonctionnement de l’application, mais simplement à obtenir davantage de respect et de souplesse dans les interactions. Dès lors, Grindr est présenté comme un outil de mise en relation, dont les effets dépendent avant tout des usages qui en sont faits. Mais cette lecture individualisante déplace la responsabilité des discriminations et violences vers les comportements des utilisateurs, au lieu de questionner les structures de la plateforme elle-même – design, algorithmes, logique économique –, ce qui constitue une esquive des enjeux systémiques. Pour T. Lambert, le véritable défi n’est pas technologique mais relationnel : il s’agit de réapprendre à concevoir une sexualité moins centrée sur soi, où l’autre n’est pas réduit à un simple instrument de jouissance, et de replacer au centre les amitiés entre gays comme socle de sociabilité et de solidarité (p. 266-268). Le livre s’achève ainsi sur une note intime : plutôt qu’une alternative technologique, il appelle à un réancrage communautaire et affectif, hors des logiques marchandes et compétitives qui structurent Grindr.

7L’un des apports indéniables de cet ouvrage réside dans sa capacité à cartographier les effets de l’application sur les sexualités gaies, en les resituant dans une histoire longue, en mobilisant un lexique précis et en s’appuyant sur les travaux de plusieurs chercheur·euses. L’ouvrage montre comment Grindr structure les pratiques sexuelles, redessine les usages de l’espace urbain et façonne des subjectivités, tout en donnant à lire des témoignages incarnés qui rendent compte de ces transformations de manière sensible. Il a aussi le mérite de centraliser des travaux jusque-là dispersés, de les rendre accessibles à un public élargi et de diffuser ces réflexions bien au-delà du lectorat gay ou LGBT+, grâce à une couverture médiatique qui a contribué à inscrire la question de Grindr dans l’espace public. Toutefois, le choix d’une écriture subjective et autobiographique produit un double effet : d’un côté, il rend le texte vivant et accessible, capable de toucher un lectorat non spécialiste ; de l’autre, il brouille parfois la frontière entre observation et projection personnelle. De fait, T. Lambert semble projeter ses propres critères de désirabilité dans certaines descriptions : lorsqu’il écrit que « Christophe n’a pas un visage que je qualifierais de beau, ni le corps d’un mannequin » (p. 124) ou qu’il présente « Tim, 27 ans, ce blond vénitien employé dans une agence de communication » (p. 33), il reconduit implicitement des hiérarchies esthétiques qu’il prétend analyser. Ces notations filtrent son regard et réduisent la portée analytique, plaçant l’ouvrage dans un entre-deux parfois inconfortable : ni enquête ethnographique, ni récit intime pleinement assumé.

8Pourtant, la force du livre réside précisément dans l’importance accordée aux témoignages : les portraits et récits d’usagers apportent une densité rare, qui fait ressortir la manière dont l’application s’inscrit dans les vies quotidiennes et transforme les subjectivités. Néanmoins, on peut regretter que cette démarche n’ait pas été davantage exploitée : les compétences de journaliste de l’auteur auraient pu permettre de multiplier les entretiens et de diversifier les voix entendues, afin de rendre compte d’expériences moins normatives, telles celles qui échappent aux hiérarchies dominantes de désirabilité. Dans cette perspective, l’absence de témoignages de femmes trans* interroge : minoritaires mais présentes sur l’application depuis l’ouverture des options d’identité de genre en 2017, elles participent à la transformation de cet espace numérique. Sans constituer un angle aveugle majeur, leur absence laisse de côté des dynamiques singulières – qu’il s’agisse des rencontres entre hommes hétérosexuels et femmes trans*, ou des recherches de relations entre femmes trans* elles-mêmes – qui auraient pu enrichir l’analyse. Cette tendance à recentrer l’analyse sur les usages dominants se retrouve dans l’étude des scripts sexuels : T. Lambert met bien en évidence le caractère phallocentré des catégories actif, passif et versatile, mais son propos tend à rester enfermé dans ce cadre normatif, laissant de côté la diversité des pratiques (BDSM, fétichismes, sexualités non pénétratives, etc.). En se limitant ainsi aux pratiques majoritaires, il reconduit malgré lui une binarité héritée de l’hétérosexualité, plutôt que d’explorer les formes qui en débordent. Même le titre de l’ouvrage reflète cette orientation : « amours » et « applications » apparaissent au pluriel, mais « sexualité » demeure au singulier, comme si l’expérience était homogène, alors même que l’empirie révèle une pluralité de sexualités – du plan rapide au chemsex, en passant par les relations amoureuses.

9Enfin, l’ouvrage demeure limité dans sa portée politique : en affirmant que Grindr n’est qu’un outil et que les problèmes relèveraient avant tout des comportements individuels (p. 259), T. Lambert déplace la responsabilité des comportements induits par la plateforme vers les usagers, sans interroger en profondeur les logiques structurelles du capitalisme de plateforme. Les choix de design en grille, les algorithmes de mise en relation, la logique de monétisation ou encore la revente de données sensibles ne sont qu’effleurés, alors qu’ils participent directement à la reproduction des hiérarchies et des violences en ligne (Sébastien Broca, Pris dans la toile. De l’utopie d’Internet au capitalisme numérique, Paris, Éd. Le Seuil, 2025). Ce déplacement d’une critique systémique vers une morale individuelle affaiblit le propos et explique en partie la tonalité désabusée de la conclusion. Là où l’on aurait pu attendre une ouverture vers des pistes collectives ou vers une réflexion sur des alternatives possibles, le texte se clôt sur une injonction à « mieux se comporter », réduisant ainsi des inégalités structurelles à une question de civilité interpersonnelle. Le titre lui-même accentue cette ambiguïté en promettant une révolution collective – « ce que Grindr a fait de nous » – qui semble annoncer un diagnostic global, alors que l’ouvrage relève surtout d’une expérience générationnelle, et peut-être plus encore personnelle, qui aurait gagné à être explicitement située comme telle.

10En définitive, cet ouvrage se lit moins comme une enquête systématique que comme une chronique générationnelle incarnée, précieuse par sa capacité à condenser des savoirs existants et des expériences vécues, mais limitée par ses angles morts et son refus d’affronter pleinement la dimension structurelle du capitalisme numérique, c’est-à-dire l’ensemble des logiques économiques fondées sur l’extraction de données, la marchandisation des interactions sociales et la dépendance à des plateformes privées. Loin de clore la réflexion, il appelle au contraire à l’élargir : donner voix aux minorités invisibilisées, multiplier les enquêtes empiriques et replacer Grindr dans une critique plus globale des infrastructures numériques qui façonnent les sexualités.

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Pour citer cet article

Référence papier

Rose K. Bideaux, « Thibault Lambert, Ce que Grindr a fait de nous. Amours et sexualité à l’ère des applications de rencontre, Paris, Lattès, coll. Nouveaux jours, 2025, 272 pages »Questions de communication, 49 | 2026, 694-701.

Référence électronique

Rose K. Bideaux, « Thibault Lambert, Ce que Grindr a fait de nous. Amours et sexualité à l’ère des applications de rencontre, Paris, Lattès, coll. Nouveaux jours, 2025, 272 pages »Questions de communication [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 11 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/44478 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ed7

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Auteur

Rose K. Bideaux

Legs, Université Paris 8, Université Paris Nanterre, Université Paris Lumières, F-93322 Aubervilliers, France rosekbideaux[at]gmail.com

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