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Notes de lecture
Théories, méthodes

David Pontille et Vololona Rabeharisoa (coords), Une journée avec Bruno Latour, Paris, Presses des Mines, 2024, 167 pages

Jean-François Clément
p. 760-765
Référence(s) :

David Pontille et Vololona Rabeharisoa (coords), Une journée avec Bruno Latour, Paris, Presses des Mines, 2024, 167 pages

Texte intégral

1Bruno Latour a commencé sa carrière de chercheur dans un important laboratoire états-unien de l’Institut Salt à San Diego en Californie. Son but n’était pas de contribuer à préciser ce que sont les étapes de la méthode expérimentale ou de justifier la vérité des propositions qui en découlent, mais de voir quels sont, dans la réalité de la vie d’un laboratoire, les paramètres qui font la complexité de la vie quotidienne. Pourquoi une hypothèse n’est pas automatiquement suivie par une expérimentation ? Pourquoi utilise-t-on un instrument plutôt qu’un autre ? On sort alors de la vie scientifique idéalisée pour aborder immédiatement les « masses manquantes », la politique (qui s’oppose à ces expérimentations ?) ou la vie économique (qui rechigne à financer ces recherches ?). Et une multitude de facteurs peuvent apparaître pour différencier la vision idéale que l’on trouve dans les traités d’épistémologie et la réalité du terrain. Il en résulta La vie de laboratoire. La production des faits scientifiques (avec Steve Wooglar, trad. de l’anglais [États-Unis] par M. Biezunski, Paris, Éd. La Découverte, 1979) puis Les Microbes, Guerre et paix (Paris, Métailié, 1984), enfin d’autres écrits dont La Science en action. Introduction à la sociologie des sciences (trad. de l’anglais [États-Unis] par M. Biezunski, Paris, Gallimard, 1995 [1987]).

2Après le décès de B. Latour le 9 octobre 2022, ses amis, en particulier ses collaborateurs du Centre de sociologie de l’innovation (CSI) où il a été actif durant 25 ans, ont souhaité lui rendre un hommage. Ce livre est le compte-rendu des 21 témoignages qui lui ont été rendus le 23 octobre 2023 à l’École des Mines de Paris. Chaque chercheur, français ou étranger, éclaire, avec des tons très différents, ses relations personnelles avec l’homme et les idées présentes dans ses différentes publications. Le livre est suivi par des documents extraits des fonds propres du chercheur qui ont été déposés aux archives municipales de Beaune. On y voit l’inauguration du fonds « Bruno Latour », l’ancien fonds « Sciences, techniques et sociétés » financé par la famille Schlumberger, qui comporte plus de 7 000 ouvrages, à l’École des Mines de Paris.

3La rencontre avait été structurée en quatre parties, alors que le livre en comporte cinq. La première partie (p. 19-51) présente des éléments de personnalité. On y trouve des textes de Madeleine Akrich, Alexandre Mallard, Antoine Hennion, Dominique Pestre et Bruno Karsenti. Sa lecture, passant d’un portrait à un autre, permet de comprendre pourquoi B. Latour n’a pas constitué d’école autour de lui avec une orthodoxie, des maîtres et des disciples. Non seulement B. Latour se présente lui-même comme individu appartenant à des réseaux différents, mais chaque personne, qui se réfère à lui, garde ses centres d’intérêt propres, ses méthodes et son individualité en tant que chercheur (p. 21). On est en présence d’individus-réseaux qui collaborent entre eux sur la base de partage de concepts ou d’idées indépendamment de toute relation de pouvoir.

4Lorsque B. Latour, en tant que lecteur, choisit de classer les ouvrages qu’il avait choisis pour la bibliothèque du Centre de sociologie de l’innovation, il refuse le classement disciplinaire qui est celui de la classification décimale universelle pour choisir un autre type de classement : celui de l’ordre d’entrée des livres dans les bibliothèques (p. 27 et sq.). On est donc devant des dates qui renvoient à des pensées collectives en train de s’élaborer progressivement. Au chercheur considéré comme étant un génie succède le chercheur-réseau dans un monde marqué par un changement social profond à partir des années 1980 qui est « le passage de mondes essentiellement verticaux et hiérarchisés au monde plus horizontaux et rhizomatiques des (re)fabrications de soi » (p. 41). On voit alors comment dans le temps, des idées entrent en relation avec d’autres idées venues d’horizons très différents, ce que le classement par matière ne permet pas. Cela permet de découvrir peu à peu les ouvrages qui ont structuré la pensée de B. Latour, par exemple à la cote STS 262, il y a Studies in ethnomethodology de Harold Garfinkel (Englewood Cliffs, Éd. Pentice-Hall, 1967), puis on trouve, à la côte 1546 le livre de Steven Shapin et Simon Schaffer, Leviathan and the air pump : Hobbes, Boyle ans the expérimental life (Princeton, Princeton University Press, 1985), à la cote 3577 L’Invention des sciences modernes d’Isabelle Stengers (Paris, Éd. La Découverte, 1993), etc. C’est ainsi une histoire intellectuelle qui se présente aux lecteurs. B. Latour théorisera cette pratique dans un texte « Ces réseaux que la raison ignore. Laboratoires, bibliothèques, collections » (dans Christian Jacob et Marc Baratin [dirs], Le Pouvoir des bibliothèques. La mémoire des livres dans la culture occidentale, Paris, A. Michel, 1996, p. 23-46). La bibliothèque, y écrira B. Latour, est « le nœud d’un vaste réseau où circulent non des signes, non des matières, mais des matières devenant signes ». Ensuite, en tant qu’auteur, il ne procède pas, comme dans les articles scientifiques ordinaires, puisqu’il cherche à impliquer ses lecteurs et à les faire participer aux cheminements de sa propre recherche, à ses doutes ou à ses difficultés, voire aux impasses de sa propre pensée (p. 23).

5Dans cette partie, il est aussi rappelé l’intérêt de B. Latour pour l’art, en particulier pour la peinture, la sculpture, le théâtre et la musique. Il produira même, à partir d’une lecture des travaux de Paul Agnew, une analyse originale du passage de la modalité à la tonalité qu’il relie non pas à l’évolution des polyphonies, présentes dans les madrigaux, vers d’autres œuvres où apparaît une voix principale soutenue par des accords de basse continue, car ceci était déjà présent au xiiie siècle, ce qui renvoie à l’apparition du sujet moderne (p. 34-35). B. Latour souligne un autre changement, le chanteur ne peut plus improviser sur des mélodies connues de tous puisqu’il est obligé désormais de lire une partition où dissonance et harmonie sont d’avance ordonnées par un compositeur. Par ailleurs, B. Latour va s’intéresser aux arts plastiques à partir du concept d’iconoclasme, d’où les expositions de 2016 et de 2020 dont il sera le commissaire au Zentrum für Kunst und Medien (Centre d’art et de technologie des médias) de Karlsruhe. Il cherchera à voir comment les peintres vont rendre visible l’invisible, par exemple dans son analyse de l’Assomption de la Vierge chez Laetitia (1516-1518) ou Nicolas Poussin (1650) qui montre tous deux la Vierge en train de monter dans le ciel, différemment du Christ puisqu’elle est un être seulement humain. Il lui faut donc des supports dans ce mouvement qui sont des angelots dans des nuages, alors que le Christ n’en a nullement besoin.

6La deuxième partie (p. 53-77) comporte des interventions de John Law, Simon Schaffer, Jérôme Denis et David Pontille, ainsi que François Thoreau. Il y est expliqué que B. Latour est parti de l’observation d’objets techniques pour étendre sa réflexion au monde vivant. On croit observer des objets inanimés et on est en face de réalités sans cesse mouvantes, dont les déterminants jadis inconnus se multiplient peu à peu à l’infini. C’est la notion même de substance qui disparaît alors que se révèlent d’autres possibilités de percevoir.

7La troisième partie (p. 79-101) rassemble les contributions de Michel Callon, Isabelle Stengers, Didier Debaise et Fabian Muniesa. Celles-ci présentent l’arrière-fond philosophique, parfois théologique, des réflexions de B. Latour apparues à l’occasion d’une conférence prononcée à Francfort et qui sera publiée en 2010 (« Coming out as a philosopher », Social Studies of Science, 40 [4]. https://doi.org/​10.1177/​0306312710367697) et développée en 2012 avec l’Enquête sur les modes d’existence. Une anthropologie des Modernes (Paris, Éd. La Découverte). Ce sera un tournant dans la carrière du chercheur. Certes, il y eut l’intérêt depuis les années 1990, que rappelle B. Karsenti, pour la pensée de Baruch Spinoza (1632-1677). Bruno Karsenti suggère de renverser la perspective sur B. Spinoza dans l’Éthique (1677) et de penser que le salut est plus important que Dieu. Par la vie éternelle promise, on peut acquérir, en tant qu’humain, un des attributs divins, ce qui permet ensuite de changer le regard sur soi-même, sur le monde ou sur Dieu. En raison des limites du fonctionnement du cerveau capable de ne vraiment comprendre que la pensée et l’étendue, chaque fois que l’on réduit les attributs d’une quelconque réalité, ce qui est le fondement de l’organisation disciplinaire des sciences, on limite les modes d’existence de ce que l’on observe. Or, ce que les scientifiques observent, ne sont que des faits purifiés dans le cadre du laboratoire. Dans la réalité, il existe des « choses » ayant chacune un grand nombre d’attributs, ce qui fait qu’aucune n’est entièrement réductible ou irréductible à d’autres : le scientifique a recours à des rats de laboratoire qui ont tous eu rigoureusement la même histoire. Dans la vie réelle, chaque rat a sa singularité, par exemple un système immunitaire différent en fonction de son passé, tout en appartenant à l’espèce des rats.

8De là, peut naître la théorie des choses, la « thing theory » (p. 147 et sq.). Dans la vie réelle, il n’y a pas de fait contrôlé et purifié, seulement des réalités avec un très grand nombre d’attributs qui peuvent coagir entre eux pour former une singularité. On peut même faire l’hypothèse, à partir de B. Spinoza, que toute réalité a un nombre infini d’attributs, ce qui fait de la nature l’équivalent de Dieu (Natura sive deus). Pour dire cela autrement, les choses ne sont pas des faits donner à voir et existant de manière neutre ou passive sous les regards. Elles sont toujours des objets subjectifs, exprimant également des idées et surtout les produisant par leur agentivité. Les objets fabriqués par l’humain reflètent, consciemment ou inconsciemment, directement ou indirectement, les croyances des individus qui les ont commandés, fabriqués, achetés ou utilisés et, par extension, les croyances de la société plus large à laquelle ces individus appartenaient. Cela revient à dire que chaque élément observé est en soi et dans le regard du chercheur quelque chose d’infiniment complexe qui peut sans cesse acquérir de nouvelles dimensions juridique, esthétique, mathématisable, écologique, etc. Ceci change complètement la notion même d’enquête et met au second plan l’idée même d’épistémologie ou la volonté d’établir des critères séparant la science des croyances ou les sciences dures des sciences « molles » comme l’ont fait Thomas Kuhn (1922-1996) ou Karl Popper (1902-1994). Il n’existe pas dans le monde de fait qui ne soit pas une puissance expressive, ce qui fait que la matière n’est jamais exclusivement de la matière, elle est toujours profondément culturelle.

9La quatrième partie (p. 103-121) présente des textes dus à Léone-Alix Mazaud et Béatrice Cointe, Brice Laurent, ainsi que Kristin Asdal. Ces auteurs rappellent que la pensée de B. Latour s’était attachée aux questions environnementales à partir du livre Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocartie (Paris, Éd. La Découverte, 1999), suivi par Face à Gaïa. Huit conférences sur le nouveau régime climatique (Paris, Éd. La Découverte, 2015) et du Mémo sur la nouvelle classe écologique. Comment faire émerger une classe écologique consciente et fière d’elle-même ? (Paris, Éd. La Découverte, 2022) que Bruno Latour publia avec B. Schultz sans oublier le texte posthume, La Religion à l’épreuve de l’écologie. Entretiens de Bruno Latour avec Anne-Sophie Breitwiller et Pierre-Louis Choquet, suivis de Exégèse et Ontologie (Anne-Sophie Breitwiller et Pierre-Louis Choquet [éds], Paris, Éd. La Découverte, 2024). En reprenant d’une autre manière l’hypothèse Gaïa, B. Latour déconstruit l’idée de nature mise en face de la subjectivité humaine sans s’occuper en retour des humains. Pourtant, cette nature, jadis conçue comme passive, peut se révéler soudain, elle aussi, active et se mettre à interagir créant ainsi une géohistoire dans une ère appelée l’anthropocène. « En explorant les mille figures de Gaïa, on peut déplier rétrospectivement tout ce que la notion de Nature avait confondu : une éthique, une politique, une étrange conception des sciences et, surtout, une économie, et même une théologie. Finalement, la Nature était très peu terrestre et surtout très peu matérielle. Gaïa, c’est le nom du retour sur Terre de tout ce que nous avions un peu rapidement envoyé. Alors que les Modernes regardaient en l’air, les Terrestres regardent en bas » (4e de couverture de Face à Gaïa, op. cit.). Cela conduit B. Latour à voir autrement la ville de Paris lorsqu’il part de cartes présentant la thermographie des jardins des Buttes-Chaumont ou des Champs-Élysées afin de répondre aux questions de l’adaptation de la ville au changement climatique. Il peut y avoir des jardins de taille identique, mais qui ne conservent pas de la même manière leur fraîcheur. On voit immédiatement que la réflexion doit partir de la densité des plantations, à proximité des trafics routiers ou de l’importance du bâti situé à proximité. Des réflexions simplistes se transforment alors en prise de conscience de la complexité des phénomènes. B. Latour propose de ne plus penser la nature à partir de la politique, mais à faire l’inverse. Ceci impose d’organiser une lutte contre les climatosceptiques ou contre les mouvements populistes qui ignorent sciemment les questions relatives au changement climatique.

10La cinquième et dernière partie de ce livre (p. 123-151) est constituée par les réflexions de Christelle Gramaglia, Morgan Meyer, Dominique Vinck, Roman Solé-Pomiès, Solène Sarnowksi et Jean Goizauskas. Elle rappelle qu’un des soucis majeurs du penseur est de ne pas limiter les enquêtes à l’examen des substances des choses ou des êtres, mais à être attentif aux questions de subsistance. Plusieurs chercheurs apportent des exemples de l’efficacité des concepts développés par B. Latour dans différents champs de recherche. Un premier exemple montre qu’il n’y a jamais de substance stable sous-jacente aux phénomènes que l’on pourrait appeler une essence : c’est celui d’une fête des vignerons qui a lieu à Lavaux en Suisse tous les 14 ou 28 ans depuis 1797. L’événement se prépare pendant 10 ans et on dit qu’il faut 10 ans pour s’en remettre (p. 139). On parle de « fête », mais chaque édition de cette fête a été profondément différente de toutes celles qui ont précédé. Il y a une transmission qui est aussi une traduction et la question est d’abord celle des formes de la subsistance et non une interrogation philosophique sur l’essence de la fête. Un autre exemple est celui d’habitants qui vivent dans des villes à forte pollution industrielle et qui persistent à vouloir rester là où ils sont nés et où ils ont leurs relations malgré les désagréments vécus par eux (p. 126-127). Ceux-ci ne deviennent pas écologistes pour autant et ils continuent à prendre soin de leur environnement. Un lien au territoire subsiste sans qu’il n’ait de relation avec les liens qui ont précédé. Un troisième exemple (p. 131 et sq.) et celui d’un festival des low tech à Concarneau. Ce qui est important n’est pas le fondement des choses, mais leur mode d’existence ou de transmission. La matérialité des objets est souvent très secondaire, ce qui importe est l’objet en action : « De quelle façon est-il conçu, construit, maintenu, réparé, reproduit, déplacé, mis en circulation, copié, etc. ? » (p. 133).

11La lecture de ce texte entraîne deux reproches à ce type de pensée. La première est de nature méthodologique. Soulignant la multiplicité des façons d’observer ou la diversité des influences sociales ou politiques qui détermine les perceptions des faits scientifiques devenus essentiellement des constructions sociales, on produit un relativisme alors que les sciences unissent les humains dans des constructions mentales collectives et le plus souvent universelles. La seconde peut se développer, à la suite de Daniel Tanuro (« Face au désastre. Pourquoi Bruno Latour a tort et pourquoi il faut le prendre au sérieux ?  », Contretemps, 18 mai, 2021) en remarquant que B. Latour n’attaque pas le capitalisme comme cause essentielle de la crise écologique. Cet apolitisme ou cette prudence excessive face au capitalisme a aussi attiré l’attention d’Yvon Quiniou (« L'étrange écologie apolitique de Bruno Latour », Le Club de Médiapart, 24 févr., 2022) qui remarque l’absence d’alternative économique ou de projet social clair au système actuel. Cette pensée demeure de nature philosophique et ne peut pas se traduire en action politique.

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Pour citer cet article

Référence papier

Jean-François Clément, « David Pontille et Vololona Rabeharisoa (coords), Une journée avec Bruno Latour, Paris, Presses des Mines, 2024, 167 pages »Questions de communication, 49 | 2026, 760-765.

Référence électronique

Jean-François Clément, « David Pontille et Vololona Rabeharisoa (coords), Une journée avec Bruno Latour, Paris, Presses des Mines, 2024, 167 pages »Questions de communication [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 11 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/44605 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16edf

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Auteur

Jean-François Clément

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