La place des enseignements artistiques en 2030
Texte intégral
1Dans l’ouvrage Le futur de l’éducation et des compétences. Projet Éducation 2030 (OCDE, 2018), plusieurs défis sont identifiés pour l’école de demain. Qu’ils soient d’ordre social, économique ou environnemental, ces défis questionnent les acteurs du monde de l’éducation et de la formation sur leur capacité à accompagner les élèves ou les étudiants à devenir les citoyens de demain. Quelles seront les compétences, les attitudes et les valeurs qui leur seront nécessaires en 2030 ? Comment les systèmes éducatifs et de formation peuvent-ils s’adapter aux exigences de la prochaine décennie ? Les enseignements artistiques ont-ils le potentiel d’apporter des solutions créatives et innovantes ? Comment les recherches en éducation sur les pratiques artistiques contribuent à créer et développer une réflexion sur l’éducation de demain ?
2Ce numéro spécial s’appuie sur des recherches multidisciplinaires dans les enseignements artistiques (musique, arts plastiques, théâtre, danse, arts appliqués et design). Il veut être une première proposition à penser l’éducation de demain. Si la dimension humaniste reste toujours à étudier en éducation, d’autres dimensions, didactiques et pédagogiques, numériques et technologiques, sociales, communautaires et économiques, ont investi les pratiques artistiques et leur enseignement. Les recherches en sciences de l’éducation, et plus largement dans l’ensemble des sciences, concernant les enseignements artistiques apportent des résultats qui peuvent affecter l’agir éducatif de toutes les disciplines dans les prochaines années. Ces articles proposent à la fois un état des lieux sur les résultats déjà obtenus, ainsi que des pistes de réflexion sur ce que pourrait être la contribution au renouvellement des perspectives pédagogiques sous l’influence des enseignements artistiques. En d’autres termes, les auteurs de ces recherches montrent comment les pédagogies fondées sur les arts peuvent être source de réorientation de l’activité enseignante et du développement des futurs citoyens dans les champs de l’éducation et la citoyenneté, de la reconnaissance de l’altérité et de l’interculturalité, du bien-être et de la créativité, de l’inclusion et de l’engagement scolaire.
3Ce numéro de Questions vives sur la recherche en éducation artistique est scindé en trois parties : 1) visions prospectives de disciplines artistiques et analyse des contenus ; 2) mise en œuvre de pensée créative au sein de projets éducatifs et de formation ; 3) approches expérientielles et énactives comme vecteur d’apprentissage, tant dans la formation professionnelle des étudiants que dans la formation des initiales élèves.
4La première partie, « Prospectives et analyse des contenus », est nourrie par trois articles. Le premier article porte sur l’enseignement musical en Suisse et en France, le deuxième sur l’art dramatique au Canada, et le dernier de cette partie sur la danse en France et au Canada. L’article « Musique à l’école : des projets affiliatifs et interculturels au service du Projet Éducation 2030 de l’OCDE » de François Joliat et Pascal Terrien se fonde sur les 36 concepts clés déclarés dans le Projets Éducation 2030. Les auteurs étudient comment l’enseignement de la musique peut contribuer au développement de compétences « transformatives » décrites dans le rapport de l’OCDE (2018). Pour ce faire, ils procèdent à une analyse catégorielle a priori des 36 concepts clés pour tenter de mieux cerner les domaines scientifiques et les fonctions psychologiques auxquels ils se rattachent. Leurs premiers résultats montrent que, par ordre d’importance, les fonctions exécutives, la fonction affiliative, la fonction éthique/universaliste et la fonction créative sont à développer pour réaliser les objectifs du Projet Éducation 2030. Puis, ils observent la manière dont la fonction affiliative et la fonction éthique/universaliste entretiennent une correspondance scientifique particulièrement pertinente avec les concepts clés qui sous-tendent les théories scientifiques de l’enseignement musical à l’école. Enfin, ils analysent comment cette étroite correspondance conceptuelle s’opérationnalise sur le terrain de l’enseignement musical scolaire par l’étude de pratique de chants d’ensembles (fonction affiliative) avec des élèves en début de scolarité et celle de pratique de formation d’étudiants à l’enseignement musical interculturel (fonction éthique/universaliste) au secondaire.
5Le deuxième article, « Place et rôle de l’enseignement de l’art dramatique au Québec : prospectives pour un monde en transformation », de Francine Chaîné, Chantale Lepage et Carole Marceau, revient sur cet enseignement dans le système scolaire québécois. S’appuyant sur le rapport Rioux (1969), les auteures expliquent comment ce texte fondateur a été le tremplin d’une succession de programmes d’études en art dramatique. Leur recherche pose un regard rétrospectif sur l’évolution du modèle québécois, mais cherche également à anticiper comment l’enseignement et l’apprentissage du théâtre à l’école peuvent contribuer à la formation d’un élève citoyen créatif, ouvert et responsable et ainsi mieux l’outiller à faire face à un monde complexe et incertain. Dans une prospective d’évolution des pratiques, Chaîné, Lepage et Marceau analysent également les approches pédagogiques et les gestes professionnels de l’artiste pédagogue favorables au développement de compétences transformatives dans la classe d’art dramatique.
6La troisième contribution à cette première partie, « Comment et par qui la danse en éducation prépare-t-elle les jeunes aux défis de demain ? Perspectives de la France et du Québec pour l’horizon 2030 », est le fruit d’une réflexion sur l’enseignement de la danse d’Hélène Duval et Alexandra Arnaud-Bestieu. Elles recensent les résultats de recherche les plus pertinents des trente dernières années dans ces deux pays qui décrivent comment et à quelles conditions se développent certaines composantes des compétences dites transformatives en milieu scolaire. Les auteures observent comment complémentairement à l’enseignement-apprentissage de la danse, le bien-être personnel, le sens de la collectivité, l’inclusivité, la capacité d’adaptation, la créativité et l’ouverture d’esprit se développent. Elles analysent aussi la formation des enseignants de danse. Après avoir exposé leurs résultats, elles proposent des recommandations quant à la formation des enseignants de danse pour qu’ils et elles puissent développer des compétences transformatives chez leurs élèves pour les placer au fondement de leur capacité d’agir.
7La deuxième partie de ce numéro porte sur la mise en œuvre de la pensée créative au sein de projets éducatifs et de formation. Deux articles nourrissent cette réflexion : « Former aux compétences du xxie siècle à l’aide du design », par John Didier et Éric Tortochot, et « Les arts plastiques : un enseignement au service d’un savoir fondamental, le respect d’autrui » par Nathalie Rezzi et Julia Brissaud. L’article de Didier et Tortochot aborde les enjeux de l’enseignement du design dans la perspective d’évolution des systèmes éducatifs au xxie siècle. Les auteurs identifient quelles seraient les spécificités de cet enseignement qui contribueraient, à l’avenir, au développement des compétences transformatives de tous les élèves à l’aide de l’activité de conception. Ils font l’hypothèse que cette activité peut activement contribuer à former les apprenants à faire face à des situations nouvelles, inédites et sans procédures préétablies. Dans un premier temps, ils reviennent sur l’épistémologie du design pour positionner cette discipline à la croisée des sciences et de la technologie, et la considèrent du point de vue des activités créatrices et techniques et des arts. Ainsi contextualisé, le design peut être étudié comme discipline scolaire pour former à la conception, ce qui implique quatre catégories de compétences génériques : créativité, collaboration, communication et esprit critique. Dans un second temps, plusieurs exemples illustrent chacune de ces catégories. Enfin, une réflexion est proposée sur l’esprit critique, comme pensée complexe sous-jacente à une compétence dynamique qui se déploie dans le temps et mobilise des dispositions dans des situations diverses et variées. Leur article s’achève par une réflexion sur la prise en compte de ces catégories de compétences génériques dans la formation des enseignants.
8De leur côté, Nathalie Rezzi et Julia Brissaud interrogent le rôle particulier des arts plastiques dans le développement d’habiletés métacognitives. Elles s’intéressent plus particulièrement au processus d’autorégulation pour renforcer le respect d’autrui présenté par le ministère de l’Éducation nationale comme un savoir fondamental. Au travers d’un dispositif anglo-saxon inspiré des enseignements Science, Technology, Engineering, Arts and Mathematics, le Tinkering for Learning, appliqué à la pratique des arts plastiques à l’école élémentaire, les auteures posent l’hypothèse que cet enseignement participe à l’apprentissage du respect d’autrui au cœur des compétences sociales nécessaires au citoyen de 2030. Le public visé par cette étude est constitué d’élèves scolarisés en réseau d’éducation prioritaire, souvent éloignés de la culture artistique. L’étude vise à évaluer l’efficience d’un dispositif pédagogique impliquant la mise en œuvre, par les enseignants, d’une pratique expérientielle en arts plastiques sur le renforcement du savoir fondamental « respecter autrui » chez des élèves âgés de six à huit ans.
9La troisième et dernière partie de ce numéro, « Approches expérientielles et énactives comme vecteur d’apprentissage tant dans la formation professionnelle des étudiants que dans la formation des initiales élèves », présente trois recherches sur la place de l’énaction dans l’apprentissage par l’expérience artistique. Sandrine Eschenauer s’intéresse plus particulièrement à la dimension sociale des objectifs du développement durable affichés par l’OCDE (2018). Pour les atteindre, il devient urgent de (re)donner une place centrale à l’intelligence sensible ou « esthétique » à l’école, c’est-à-dire sensorielle et émotionnelle. Ses travaux montrent comment le sensible est nécessaire au développement d’une littératie empathique. L’auteure définit ainsi une empathie équilibrée tant sur le plan émotionnel que cognitif. Cette empathie équilibrée doit permettre de développer aussi bien des compétences de haut niveau cognitif (abstraction, analyse, esprit critique, etc.) que des habiletés prosociales indispensables aux visées de paix et de réduction des écarts entre les individus. Eschenauer s’appuie sur des résultats d’études qui permettent d’attester que pour construire une société équilibrée et équitable, la pratique des disciplines artistiques dans différentes langues, et particulièrement du théâtre plurilingue en tant qu’« art social et polyesthétique », doit trouver une place de choix dans l’école française. Son article « Oser la performance théâtrale plurilingue à l’école pour une éducation au développement durable » permet d’éclairer les effets d’une telle pratique à l’aune du champ de l’énaction en éducation.
10Dans le deuxième article, « Renouer avec le vivant. De l’analyse réflexive d’une expérience de création vers une pédagogie artistique sensible dans une perspective énactive », Sylvie Morais interroge l’incidence des enseignements artistiques dans le contexte de crise écologique qui met en danger les générations futures, la qualité de nos existences et celle de l’environnement. L’auteure pose l’hypothèse de la nécessité d’une pédagogie qui renoue avec le vivant, une pédagogie artistique qui cherche à rétablir le fil sensible qui relie les êtres vivants à l’environnement, les uns aux autres et à eux-mêmes. Son article présente l’analyse réflexive d’une recherche de création artistique : Arborescence. Les verbes du vivant. Cette analyse esquisse les contours d’une pédagogie artistique sensible dans une perspective énactive. L’analyse de théorisation-en-action de l’expérience de création s’appuie sur la double pratique professionnelle d’artiste et de pédagogue de l’enseignant des arts, et permet de mieux comprendre comment elles s’enrichissent l’une l’autre.
Nous espérons que les résultats de ces recherches contribuent à enrichir les réflexions sur Le futur de l’éducation et des compétences. Projet Éducation 2030. Nous souhaitons que ce numéro de Questions vives consacré au rôle des enseignements artistiques dans le développement de nouvelles pédagogies puisse nourrir le débat général sur l’éducation.
Pour citer cet article
Référence électronique
Pascal Terrien et Hélène Duval, « La place des enseignements artistiques en 2030 », Questions Vives [En ligne], N° 35 | 2021, mis en ligne le 17 décembre 2021, consulté le 14 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsvives/5927 ; DOI : https://doi.org/10.4000/questionsvives.5927
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