1Rungis, commune de 5610 habitants située à une dizaine de kilomètres de Paris, est connue pour compter sur son sol le Marché d’intérêt national (MIN) depuis le transfert en 1969 des Halles de Paris. Le MIN est désormais le principal pôle d’approvisionnement alimentaire de la région parisienne. Malgré une population relativement faible pour une commune de la petite couronne, elle est équipée d’infrastructures conséquentes. D’imposants échangeurs autoroutiers assurent la liaison avec les autoroutes A6, A10 et A86. Aux heures de fortes affluences, ils s’encombrent des véhicules des employé·e·s des zones d’activités et du MIN. Les pistes de l’aéroport d’Orly sont le théâtre d’un ballet régulier d’avions survolant la commune.
2Au milieu de l’enchevêtrement de ces infrastructures routières, logistiques et aéroportuaires, se trouve une plaine de 155 hectares, à cheval sur les communes de Rungis, Fresnes et Wissous, des départements du Val-de-Marne et de l’Essonne. En 2017, date à laquelle j’ai entamé mon enquête, elle est cultivée par un horticulteur, une famille de céréaliers et le centre horticole de la ville de Paris. Le château de Montjean et son parc, à Wissous, sont en attente d’une restauration. La ferme attenante au château, bien que propriété d’un agriculteur qui cultive des terres en grande couronne, n’a plus d’usage agricole depuis longtemps. Elle sert d’entrepôt pour une entreprise de restauration de palettes et de cagettes destinées aux entreprises du MIN. On trouve aussi, au sud de la plaine, deux sites de traitements de déchets urbains et déchets verts. Des abords de la plaine et une partie du ru de Rungis auraient également été comblés par des remblais datant de la construction, à partir des années 1950, de l’aéroport d’Orly, des autoroutes et du cimetière parisien de Thiais, entre autres. Îlot agricole progressivement grignoté par ces aménagements successifs, reste du vaste plateau de Longboyau, l’histoire des sols de la plaine de Montjean est mouvementée.
- 1 Ce terme a été forgé par la sociologie de l’environnement (Mormont, 2009) et employé par la sociolo (...)
3À Rungis, comme dans d’autres franges périurbaines autour de Paris, à Chelles, Le Plessis-Trévise ou Mandres-les-Roses, des urbanistes, des élu·e·s locaux, des mangeur·se·s, des paysan·ne·s n’entendent plus considérer ces terres urbaines uniquement comme de potentielles réserves foncières mais envisagent d’y concilier développement urbain et pérennisation de l’usage agricole des sols. Le cas de la préservation de l’usage agricole des sols de la plaine de Montjean, objet de ce texte, est un exemple où l’écologisation articule des enjeux agricoles et urbains. La notion d’écologisation a d’abord été employée dans le domaine de l’agriculture1. Dans un cadre plus large, la notion d’écologisation vise à décrire et caractériser les changements engendrés par l’intégration des questions environnementales dans les politiques publiques, les organisations et les pratiques professionnelles (Mormont, 2013). Récemment, ce terme a été employé pour analyser le processus politique, cognitif et normatif d’« inflexion écologique » suscitant l’émergence de nouvelles pratiques et référentiels dans des domaines comme les loisirs (Ginelli, 2012 ; Ginelli, 2015). Prendre pour objet les normes, les savoirs, les registres d’action et les acteur·rice·s qui portent l’ambition d’une transformation de la gestion des espaces agricoles périurbains dans le Grand Paris, peut nous renseigner sur les conditions d’écologisation de la fabrique urbaine.
- 2 Ces programmes apparaissent au début des années 2010. Ils sont mis en œuvre dans certains territoir (...)
4Dans un contexte où la qualité environnementale du cadre de vie est un élément incontournable des projets d’aménagement, l’analyse de l’évolution des relations entre aménagement urbain et agriculture est renouvelée. La géographie rurale trouve de nouveaux objets dans les paysages agricoles qui émergent à la périphérie des villes (Donadieu, 1998). Des recherches voient dans l’hybridation des référentiels d’actions de l’urbanisme et de l’agriculture, avec l’exemple des programmes agri-urbains2 en Ile-de-France, un potentiel « gagnant-gagnant où ville et agriculture se réinventent ensemble » (Poulot, 2014). D’autres travaux analysent la ville-campagne comme un changement de perception de l’étalement urbain. Plutôt que de chercher à le contrôler, cette figure urbaine propose d’intégrer l’agriculture au tissu urbain (Cattan & Berroir, 2006). Il importe alors de considérer ce que font ces relations renouvelées entre ville et agriculture, non seulement à l’agriculture, mais aussi à l’aménagement urbain. C’est ce que soulignent les notions d’« urbanisation de l’agriculture » et d’« agrarisation de la ville », telles que les définissent les géographes M. Ernwein et J. Salomon Cavin. La première concerne l’« emprise croissante de l’urbanisation sur les espaces et dans les pratiques agricoles », quand la seconde désigne l’ « emprise croissante de surfaces et de pratiques agricoles en ville » (Ernwein & Salomon Cavin, 2014). À Rungis aussi l’urbanisation impacte les espaces et les pratiques agricoles.
- 3 De nombreux travaux ont été conduits sur l’agriculture urbaine et les ceintures alimentaires dans l (...)
- 4 Les relations entre urbanisme et alimentation ont donné lieu ces dernières années à de nombreux tra (...)
5L’agriculture a pendant longtemps été considérée par les architectes et urbanistes comme éloignée de leurs champs d’action (Pothukuchi & Kaufman, 2000)3. Depuis le milieu des années 2000, de plus en plus de travaux interrogent les relations entre agriculture et aménagement. Dans le sillage des travaux pionniers de K. Pothukuchi et J. Kaufman, des géographes, urbanistes, architectes, sociologues (re)font le constat du rôle de l’alimentation et de sa production dans le façonnage non seulement des villes, mais aussi de la politique et de l’espace public (Morgan, 2009)4. L’agriculture en ville mettrait à jour de nouvelles potentialités urbaines (McClintock, 2010). Certaines recherches soulignent en revanche le risque de standardisation des modèles agricoles (Bognon & Cormier, 2018) et du « développement d’une agriculture au service du projet urbain » (Serrano & Vianey, 2007). L’assemblage de l’agriculture et de l’architecture peut donc autant enrichir qu’appauvrir le potentiel narratif et l’imaginaire collectif de ces espaces à l’interface ville-agriculture (Torreggiani et al., 2012). Je retiens de cette diversité de perspectives, dont je ne peux ici rendre compte de manière exhaustive, la capacité à renouveler profondément les grilles de lecture du processus de fabrique de la ville.
- 5 La métropole du Grand Paris est une entité administrative officiellement créée le 1er janvier 2016. (...)
6La recomposition des relations ville-agriculture est également l’objet de ma recherche depuis 2016. J’adopte une démarche inspirée des travaux cités précédemment, en particulier ceux qui analysent les transformations des imaginaires et des récits autour de la relation entre aménagement et agriculture. Cette recherche s’intéresse plus particulièrement à la construction d’un récit métropolitain autour de la préservation des espaces agricoles dans le Grand Paris5 et à la manière dont il contribue à faire exister cette métropole naissante. Les pratiques et les discours des urbanistes, des élu·e·s, des agronomes comme des habitant·e·s à propos des sols de Montjean, m’apparaissent comme des marqueurs des enjeux idéologiques qui entourent la transition écologique des villes. Ces sols sont urbains par leur situation géographique, et agricoles par leurs usages. On fera ici l’hypothèse que produire l’alimentation des villes sur et à partir de leurs propres sols représente peut-être un des points forts d’une idéologie urbaine inédite.
- 6 Cette étude de la plaine de Montjean s’inscrit dans une recherche plus large sur l’écologisation de (...)
7En plus de faire appel aux travaux en sociologie de l’écologisation, ce texte s’inscrit dans la suite de travaux qui ont analysé l’assemblage de discours, pratiques et éléments matériels qui font de la terre une ressource pour divers·e·s acteur·rice·s (Li, 2007 ; Li, 2017). Je m’interroge dans cet article sur les conditions d’articulation et de concurrence entre les savoirs des sols des mondes politique, de l’aménagement et de l’agriculture dans la valorisation de l’usage agricole des sols de la plaine de Montjean. Outre des sources documentaires (rapports des concertations et des réunions publiques, diagnostics fonciers, scénarios prospectifs et études sur l’impact environnemental de l’aménagement, articles de presse locale et communiqués d’associations environnementales), je m’appuie également sur les témoignages que j’ai pu recueillir au fil de l’enquête. Il s’agit d’élu·e·s de différents échelons politiques en quête d’approvisionnement en produits locaux, des producteurs et productrices aguerri·e·s et en fin de carrière ou nouveaux·elles venu·e·s et en reconversion professionnelle. J’ai aussi rencontré des agent·e·s techniques de collectivités territoriales et d’agences publiques qui cherchent à concilier construction de logements et préservation des espaces agricoles6. Ces recompositions me semblent rendre compte des conditions d’interactions de communautés de pratiques encore peu habituées à collaborer. Pour autant, les discours gardent des traces des savoirs qu’elles y ont engagées et des types de gestion proposés.
8Comment la problématique de la préservation de l’agriculture sur la plaine de Montjean articule-t-elle les savoirs et les modes de gestion des sols de ces acteur·rice·s, en apparence cloisonnés et irréconciliables ? En quoi l’écologisation de la gestion de ces sols agricoles recompose-t-elle les frontières des savoirs urbanistiques et agricoles ? Quelles ruptures avec des savoirs, des usages et des modes d’action antérieurs l’écologisation des pratiques urbanistiques et agricoles engage-t-elle ?
- 7 Entretien avec la responsable de l’urbanisme de Rungis le 27/03/2018 dans son bureau à la mairie. S (...)
9Lorsqu’est entamée l’élaboration du plan local d’urbanisme (PLU), en 2011, la responsable de l’urbanisme de la municipalité de Rungis, vient d’obtenir son poste. La commune doit composer avec des prescriptions contradictoires concernant tout particulièrement la plaine de Montjean. La responsable de l’urbanisme décrit la situation en ces termes : « [...] d’un côté les services de l’urbanisme qui demandent de construire fortement et d’un autre côté les services de l’État, les services agriculture, qui demandent de protéger les terres. […] »7.
10La perspective de l’urbanisation de la plaine rencontrait alors l’opposition d’habitant·e·s, d’associations et de certain·e·s élu·e·s. Si le sort des sols de la plaine est l’objet de négociations en ce début des années 2010, il faut remonter aux années 1990 pour retracer les conditions dans lesquelles les acteur·rice·s du projet d’aménagement se sont engagé·e·s dans une discussion autour des usages des sols de la plaine.
- 8 Cette agence a été remplacée par Grand Paris aménagement en 2015.
- 9 Décret n° 2007-785 du 10 mai 2007
- 10 EPA ORSA, Projet stratégique et opérationnel 2009-2013 cité dans Cour des Comptes, Rapport particul (...)
11En 1990, l’État, à travers l’agence foncière et technique de la région parisienne (AFTRP)8, préempte près de 37 hectares de parcelles agricoles de la plaine de Montjean. Plus tard, en 2007, l’établissement public d’aménagement Orly-Rungis-Seine-Amont (EPA ORSA) est créé par décret9 et remplace l’AFTRP dans son rôle d’aménageur de la plaine. Le périmètre d’action de l’aménageur concerne un vaste territoire considéré « en déclin » et sur lequel subsistent des « vestiges » d’une activité agricole10. Quant à la plaine, décrite comme un « territoire enclavé », il est prévu que ses sols soient, au moins partiellement, bâtis pour participer à dynamiser ce territoire dont la population décroît. L’ambition de cette vaste opération d’aménagement est de « structurer ce territoire dans une perspective « durable » et métropolitaine », de telle sorte que Rungis et les villes voisines deviennent un pôle moteur du développement de la rive gauche de la Seine.
- 11 Article 1 - Loi n°2000-1208 du 13 décembre 2000 relative à la solidarité et au renouvellement urbai (...)
- 12 Article 14 – Loi n°2010-788 du 12 juillet 2010 portant engagement national pour l’environnement
- 13 Loi d’orientation foncière du 30 décembre 1967.
- 14 Article 13 du code de l’urbanisme et de l’habitation, issu de la loi de 1967. Par l’ambition d’arti (...)
12L’aménagement de la plaine de Montjean prend place dans un contexte réglementaire régional et national intégrant depuis quelques décennies la problématique de la consommation des terres agricoles. Sur le plan national, les principes entérinés dans plusieurs textes législatifs depuis le début des années 2000 requièrent ainsi « l’équilibre entre […] un développement urbain maîtrisé […] et la préservation des espaces affectés aux activités agricoles »11 ainsi que l’« utilisation économe des espaces »12. Dans les années 1960 la préoccupation principale des documents d’urbanisme concerne la constructibilité. Les plans d’occupation des sols (POS), créés en 196713, « délimitent des zones d’urbanisation en prenant en considération la valeur agronomique des sols et l’existence de zones de terrains produisant des denrées de qualité supérieure […] »14. Plus tard, au début des années 2000, la loi sur la Solidarité et le renouvellement urbain remplace les POS par les plans locaux d’urbanisme (PLU) et les projets d’aménagement et de développement durable (PADD). L’agriculture devient un élément du « projet territorial ». C’est particulièrement le cas pour certains projets d’agriculture intégrés à la gouvernance urbaine. Pour autant, si la multiplication des outils d’aménagement visant à limiter la consommation des terres agricoles atteste de l’intérêt du législateur pour cette problématique à partir des dernières décennies du XXe siècle, certaines analyses pointent les effets limités de ces mesures. En effet, la plupart ne sont pas obligatoires et dépendent de l’intérêt des acteurs locaux pour s’en saisir (Courtoux & Claveirole, 2015).
- 15 Ces conceptions émergentes dans l’aménagement de la région francilienne, font écho à des discours p (...)
13Au niveau régional, l’ambition du schéma d’aménagement de l’Ile-de-France est de considérer la « nature » comme un « partenaire de développement » et non comme une variable d’ajustement des aménagements (Conseil régional Ile-de-France, 2013, p. 62)15.
14Pour préserver « ce poumon vert » qu’ils disent menacé par les projets de l’aménageur EPA ORSA, les élu·e·s des trois communes de la plaine (Wissous, Fresnes et Rungis) créent, en 2011, le Syndicat intercommunal pour la valorisation de la plaine de Montjean. C’est Mireille Ferri qui en prend la direction. Ex-conseillère régionale du parti les Verts et vice-présidente de plusieurs institutions d’urbanisme (IAURIF et fédération d’agences d’urbanisme) elle a participé à l’élaboration du schéma d’aménagement régional (SDRIF) paru en 2007. Elle y a défendu en particulier « la double nécessité de construire ET de préserver des sols non construits » (Ferri, 2010). Ce schéma régional est censé traduire la proposition d’inscrire dans un même projet territorial les enjeux de l’agriculture et ceux de l’urbanisme de la région capitale.
- 16 Cahier d’acteurs du Syndicat intercommunal pour la valorisation de la plaine de Montjean, p. 7
- 17 Le Parisien, « Polémique autour du projet de golf sur l’espace naturel », 21 mai 2005.
- 18 Cahier d’acteurs du Syndicat intercommunal pour la valorisation de la plaine de Montjean, p. 8
15Alors que le maintien de l’agriculture ne faisait pas partie des pistes envisagées jusque-là, les acteurs du Syndicat se saisissent de cette recommandation pour la transposer au contexte de la plaine de Montjean. Ils mettent en avant le « principe d’un équilibre entre zone à urbaniser/maintien des espaces ouverts naturels et agricoles et amélioration globale de la biodiversité »16. Les précédentes pistes soutenues par les maires de ces communes pour préserver ce « poumon vert » sans « faire reposer le coût de l’aménagement sur les administrés »17 comme le proclame le maire de Rungis, M. Charresson, ont rencontré des oppositions. Ce fut le cas avec le projet d’installation d’un golf qui a entraîné la mobilisation d’associations environnementales locales, ou celui d’un parc urbain, jugé trop onéreux par des élu·e·s. Les membres du Syndicat entendent désormais promouvoir « la diversification de la production et la réorientation vers du maraîchage » au regard de la « fonction métropolitaine de la plaine comme lieu de production pour un marché local ou semi-local métropolitain », et de l’importance de considérer « la question de la qualité des sols et du renforcement de la biodiversité (sol, flore, faune et circulation d’eau) »18. Dans ces discours, l’agriculture est considérée comme un ensemble de pratiques responsables de la dégradation de l’environnement, mais aussi comme une voie pour un usage considéré comme « durable » des sols et garante de relations ville-campagne vertueuses (Salomon Cavin, 2012).
16Après plusieurs années de tensions entre les propositions de l’État, des élu·e·s et des habitant·e·s, un consensus est trouvé autour d’un projet agri-urbain. Des initiatives du même ordre ont émergé tout autour de la région parisienne depuis la fin des années 1990 (Poulot, 2014). À l’instar des autres expériences, l’agriculture est à Montjean un outil d’aménagement. La particularité, ici, est que ce n’est pas seulement un espace agricole qui est aménagé.
- 19 Source : Présentation de la réunion publique Agroquartier Montjean Est – Rungis, 3 juillet 2019. Co (...)
17Le nouveau quartier est baptisé « agroquartier ». Bien que « flou », ce concept rend compte de la façon dont l’urbanisme participe à « la pénétration des espaces urbains par des réseaux agricoles de différentes natures et de différentes intensités » (Ernwein & Salomon Cavin, 2014). Dans le cas de Montjean, la démarche vise la densification urbaine et la limitation de la consommation des espaces agricoles limitrophes. En ce qui concerne la première phase, « l’agroquartier Montjean Est », doit aboutir à la construction de 250 logements ainsi que des équipements publics et commerciaux à l’horizon 2023. Elle s’étend sur une surface de 3,55 hectares cultivée quelques années auparavant par une exploitation familiale de grandes cultures. Qualifié de « quartier en pleine terre qui se pose en douceur sur la plaine » lors d’une des réunions publiques19, cet aménagement est supposé incarner un espace de transition entre la ville et la campagne. Bordé par une « lisière boisée », il est traversé d’« allées prairies » dont les sols sont perméables. À la fois paysage et cadre de vie, dans la « ville fertile » (Salomon Cavin & Ernwein, 2014), l’agriculture est un élément d’inspiration pour un projet urbain réenchanté.
Figure 1. Plan de la plaine de Montjean et de l’agroquartier.
Source : C. Shorter – Ateliers Jours – Magéo, document présenté lors de la réunion publique du 3 juillet 2019
- 20 La Cité de la gastronomie Paris-Rungis est présentée comme un « nouvel équipement […] un lieu cultu (...)
18Le devenir des sols de la plaine de Montjean semble ainsi être au cœur du « projet urbain et territorial du futur » (Mantziaras & Vigano, 2016, p. 243). Par cette formule, les architectes P. Mantziaras et P. Vigano mettent en avant l’importance de l’intégration du sol dans des modèles de conception urbaine engagés dans la transition écologique. À Rungis, il est question que les terres agricoles soient non seulement intégrées à la conception de l’écosystème urbain, mais aussi au processus d’élaboration d’une identité territoriale. À l’horizon 2024, Rungis accueillera en effet un nouvel équipement à dimension métropolitaine, la Cité de la gastronomie20. Pour la responsable de l’urbanisme de Rungis, ce projet métropolitain est en accord avec l’enjeu de la municipalité de ne pas seulement protéger l’espace agricole mais de le valoriser. De par sa proximité, la plaine de Montjean pourrait devenir un site de production convoité par les restaurateurs de la Cité de la gastronomie.
- 21 Schéma Directeur de la Région Ile-de-France (SDRIF) du 18 octobre 2013
- 22 L’agence des espaces verts (AEV) gère pour le conseil régional près de 2300 hectares d’espaces agri (...)
- 23 Les enjeux des PRIF sont de préserver l’agriculture périurbaine de l’urbanisation, notamment les es (...)
- 24 Extrait (article 1) de la Convention partenariale entre l’Agence des espaces verts, le Conseil géné (...)
19Inscrit par les élu·e·s régionaux dans la version finale du schéma d’aménagement de la région Ile-de-France21, l’assemblage au sein d’un projet d’aménagement de différents usages de la plaine acquiert ainsi une dimension politique régionale. Les élu·e·s régionaux qui siègent à l’Agence des espaces verts (AEV), un établissement public sous l’égide de la région Ile-de-France chargé de la protection des espaces naturels, forestiers et agricoles22, votent la création d’un périmètre régional d’intervention foncière (PRIF)23. Ce dispositif permet de protéger les espaces agricoles de Wissous et de Rungis. Ils valident l’acquisition à l’EPA ORSA de 22 hectares de terres agricoles et trois hectares de forêts. Peu de temps après, en 2015, une convention est signée entre les quatre principaux acteurs institutionnels de la plaine, l’EPA ORSA, l’AEV, le conseil général du Val-de-Marne et la municipalité de Rungis, pour définir la « vocation agricole de la plaine » 24.
20Avec le changement de propriétaire, les attentes concernant les usages agricoles des terres se transforment. Dans un contexte d’écologisation des politiques publiques (Mormont, 2013), la gestion des sols des lisières urbaines et des enclaves agricoles apparaît comme « la nouvelle frontière de l’innovation métropolitaine » (Bayle, 2011). Sur la plaine de Montjean se rencontrent des discours s’accordant sur l’intérêt d’y préserver l’activité agricole. Ce projet est singulier par l’enrôlement d’acteur·rice·s dont les modes d’actions et les types de savoirs des sols diffèrent. Le travail coordonné entre des élu·e·s, des représentant·e·s de la profession agricole chargé·e·s de la protection des sols non construits, avec des urbanistes et aménageurs marquent plusieurs ruptures avec les savoirs et pratiques agricoles existants sur la plaine.
- 25 Etude pour le Conseil général du Val-de-Marne, Structuration d’un pôle agricole de proximité sur le (...)
- 26 Il y a une vingtaine d’années la surface agricole utile de Rungis était de 99 hectares. D’après le (...)
21Jusqu’en 2019, les agriculteur·rice·s sont, mises à part les pépinières de Paris, un horticulteur et une famille de céréaliers. Quatre autres agriculteurs sont titulaires de droits à exploiter. Certain·e·s sont propriétaires des terres, d’autres disposent de baux ruraux, de conventions d’occupation précaires avec l’EPA ORSA ou bien cultivent sans droits connus25. Au fil des aménagements la surface agricole de la commune de Rungis s’est réduite, entraînant des échanges de parcelles entre les exploitant·e·s26. L’horticulteur n’est pas directement concerné par la première phase de l’« agroquartier ». Alors qu’il était en passe d’être exproprié à Villejuif, à quelques kilomètres de Rungis et où se trouve le siège de son exploitation, il a acheté en 1988 3,8 hectares de la plaine. Quant aux membres de la famille de céréaliers, ils cultivent 32 hectares de la plaine sur la commune de Rungis depuis 1967.
22Plusieurs arguments figurent dans les discours pour justifier la transition agricole. C’est tout d’abord celui de la fragilité des exploitations, comme ici avec la responsable de l’urbanisme de Rungis :
[…] l’abandon de la culture céréalière était aussi assez évident, parce que les terrains étaient déjà trop petits. Les agriculteurs en place pensaient déjà à laisser ces terrains-là, qui n’étaient plus rentables pour eux, c’était trop déconnecté de leurs autres terrains agricoles. […] La logique céréalière arrivait en fait un peu au bout. Il fallait de toutes façons penser à un autre type d’agriculture. […] je pense qu’ils ont envie de partir, ils ont envie d’arrêter.
- 27 Les rapports et études d’impacts successifs publiés depuis 2006 donnent des compte-rendu détaillés (...)
- 28 L’unité de référence du département du Val-de-Marne (surface qui permet d’assurer la viabilité des (...)
- 29 Ces terres achetées par l’État en 1990, en vue de leur urbanisation, sont depuis 2015 et leur racha (...)
23Ce jugement sur la situation de l’exploitation céréalière repose d’une part sur sa pérennité sur le plan économique et d’autre part sur les types de productions. L’activité céréalière, qui occupe la plus grande partie de la plaine, est conduite par plusieurs membres d’une même famille. Ces derniers exercent d’autres activités en parallèle de leur activité agricole. En 2006, une étude évaluait le revenu total de l’exploitation entre neuf-mille euros et quinze-mille euros par an27. Au regard de ces revenus et de la surface agricole cultivée par l’exploitation, l’activité de l’entreprise est jugée non pérenne en l’état28. Cette famille envisage d’arrêter son activité. Sur ces constats, la libération des parcelles par les céréaliers est entamée29.
- 30 Ce collectif créé en 2009 est composé d’associations de Rungis et Wissous. Il a pour objet d’agir « (...)
- 31 Étude du collectif pour l’espace naturel de Montjean, L’espace naturel de Montjean, novembre 2012. (...)
24À la problématique de la pérennité des exploitations s’ajoute celle la perception de l’impact du mode de production céréalier sur la qualité des sols et de l’eau. C’est notamment un argument du collectif d’associations environnementales, le Collectif pour l’espace naturel de Montjean30. Celui-ci s’est constitué suite à la mobilisation de différentes associations du territoire contre la construction d’un golf sur la plaine au milieu des années 2000. À travers la publication d’une étude, ses membres dénoncent « une agriculture intensive de type PAC », source de « menaces pour les sols » et la qualité des eaux du ru de Rungis, « malgré leur qualité réputée depuis des siècles »31. La problématique de la préservation de l’eau a émergé comme enjeu collectif à travers le Syndicat de la plaine de Montjean. Il s’agissait de remettre à l’air libre le ru de Rungis, un cours d’eau semi-enterré. C’est avec la perspective de développer le maraîchage que l’eau devient une ressource pour l’agriculture. La perception de l’agriculture comme vectrice de dommages pour les milieux pédologique et aquatique émerge comme nouvel argument pour soutenir l’écologisation des pratiques agricoles (Mormont, 2008). Dans ce document les membres de ce collectif témoignent de leur connaissance de l’urbanisation partielle de la plaine qu’engendrera l’« agroquartier » (2012, p. 27). Ils y sont néanmoins favorables dans la mesure où, écrivent-ils, cet aménagement permettra non seulement le maintien de l’activité agricole, mais ouvrira également des pistes pour la transformation des pratiques (p. 11 et p. 25). Au sein de ce collectif, les membres d’une association pour le maintien de l’agriculture paysanne (AMAP) proposent par exemple l’installation de producteurs en agriculture biologique qui vendraient leurs productions en circuits-courts. Davantage que l’urbanisation, ce sont les pratiques des agriculteurs qu’ils mettent en cause dans la dégradation des sols et de la biodiversité.
- 32 J’aborde la notion de praxis en tant qu’ensemble des activités matérielles et intellectuelles des h (...)
25La mise en avant du maraîchage à la place des grandes cultures s’inscrit dans l’idée d’approvisionnement de proximité, d’une agriculture à « taille humaine », en écho avec la traduction du souci pour l’environnement dans les préoccupations quotidiennes des individus. L’application des principes du développement durable à l’agriculture ouvre la voie à un « post-productivisme de proximité » (Poulot, 2010). Les légumes viennent du proche alors que les céréales comme le blé sont accolées aux représentations de l’agriculture mondialisée. La proximité géographique et sociale avec le ou la maraîchère s’oppose à la distance ressentie avec les agriculteurs en grandes cultures. En rupture avec les formes d’action, significations et relations aux sols préexistantes (Fournil et al., 2018 ; Goulet & Vinck, 2012), l’assemblage de valeurs écologiques et de représentations de l’agriculture balise les conditions d’une nouvelle praxis32 des sols. L’introduction de cette nouvelle praxis entraîne une transformation sociale et cognitive de l’environnement et des pratiques agricoles. En ce sens, le rapport au lieu semble prendre pour membres de ce collectif la forme d’un attachement à des sols et à des ressources aquifères affectés par une agriculture considérée comme provoquant des dommages (Krzywoszynska, 2019). Cet attachement renouvelle leurs possibilités de « prises sur le futur » (Chateauraynaud & Debaz, 2017) à travers la projection de nouvelles pratiques agricoles.
26Aux attentes citoyennes, les quatre acteurs institutionnels (AEV, conseil général du Val-de-Marne, EPA ORSA, Rungis) répondent par le recours aux savoirs d’expert·e·s afin d’établir les conditions concrètes d’une transition agricole. Ces études, destinées à la mise en œuvre d’actions, proposent une analyse du potentiel agronomique des sols. Elles prennent ici le sens d’une évaluation de la composition physico-chimique et de l’adéquation des sols aux conditions attendues pour le développement d’activités de maraîchage.
27En 2006, un diagnostic foncier et des exploitations agricoles est commandé par les municipalités de Fresnes et de Rungis. Coordonné par l’AFTRP, le premier aménageur de la plaine, en collaboration avec plusieurs bureaux d’études spécialisés en études urbaines, diagnostics écologiques et aménagements paysagers, il conclut à l’incompatibilité des sols de la plaine avec le maraîchage. Prenant appui sur les connaissances pratiques des agriculteur·rices et l’analyse des cartes géologiques de la région, les professionnel·les en charge de l’étude soulignent que « les propriétés du sol de la plaine de Montjean ne se prêtent pas à l’installation de cultures maraîchères. ». C’est la qualité physico-chimique des sols qui est en cause : « Les terres argileuses de la plaine sont lourdes et caillouteuses. Les terres propices au maraîchage doivent au contraire être légères : les légumes doivent être plantés et arrachés facilement, la terre ne doit pas coller aux légumes ».
28Une partie des terres de la plaine pourrait néanmoins se prêter au développement du maraîchage, « les 5 ha de terrain exploités [...] pour de l’horticulture pourraient accueillir du maraîchage »33. Les terres auxquelles il est fait référence sont situées au nord de la plaine, en bordure du tissu urbain existant. Depuis son installation, l’horticulteur y cultive en pleine terre des plantes ornementales (tournesol et eremurus) et des courges destinées à la décoration, achetées par des fleuristes parisiens sur son étal du MIN. Le maraîchage et l’horticulture ornementale sont deux branches de l’horticulture. En l’absence d’analyse des sols, je fais l’hypothèse que la conclusion de l’enquêteur s’appuie sur une représentation de la similarité des pratiques de ces deux corps de métiers. Si le sol permettait en ce lieu une activité horticole pourquoi ne pourrait-il pas y être envisagé du maraîchage ?
- 34 Étude pour le Conseil général du Val-de-Marne SAFER, Structuration d’un pôle agricole de proximité (...)
- 35 Société d’aménagement foncier et d’établissement rural. Ce sont des sociétés anonymes sans but lucr (...)
29Quelques années plus tard, en 2012, une autre étude est commandée par le conseil départemental du Val-de-Marne. Propriétaire de quelques hectares de la plaine, le département projetait d’y développer une activité de maraîchage pour des personnes en insertion professionnelle34. Coordonnée par la SAFER Ile-de-France35 en collaboration avec deux bureaux d’études spécialisés dans l’aménagement, l’équipe qui la réalise est présentée comme « pluridisciplinaire composée d’agronomes, d’urbanistes, de sociologues, de sciences politiques… ».
- 36 La battance désigne la tendance d’un sol à former une croûte sous l’action de la pluie. Le ressuyag (...)
30Aux entretiens réalisés avec les exploitant·e·s sur leur expérience de la culture de ces terres, est associée l’analyse de cinq échantillons de sol. Nuançant l’étude précédente, l’équipe constate une « bonne qualité agronomique des sols », une « très bonne terre à grandes cultures (blé et orge) ». Le sol « ressuie bien », il a une « faible battance »36, quoique inégale selon les secteurs de la plaine, aux dires des producteurs. De limoneux-argileux au nord à sablo-argilo-limoneux au sud « cette diversité peut être une force » trouve-t-on dans leur rapport. Ces résultats s’appuient sur la connaissance que les agriculteur·rices ont des sols qu’ils cultivent en grandes cultures et sur des analyses basées sur des référentiels techniques. De là, les enquêteurs définissent un scénario pour l’aménagement du site. La qualité des sols leur semble compatible avec le maraîchage à la condition d’une organisation des cultures selon les qualités des différents secteurs du site. Par exemple, des légumes-feuilles, certaines plantes aromatiques, les cultures sous serres et le bâtiment au sud de la plaine (là où les terres sont caillouteuses d’après l’analyse croisant savoirs empiriques et relevés des sols), les légumes racines au nord.
31Pour autant, aux contraintes que posent les sols de la plaine pour le développement du maraîchage s’opposent les ambitions et contraintes des urbanistes et aménageurs pour l’aménagement de l’« agroquartier ». Si l’usage agricole est préservé sur une partie de la plaine, « ce qu’il faut savoir c’est que même si c’est protégé aujourd’hui... on a dû quand même rogner sur les terres agricoles […] on sait que les zones urbanisables sont sur les meilleures terres » déplore la responsable de l’urbanisme de Rungis. Les 3,5 hectares du secteur de l’« agroquartier » étaient auparavant cultivés par la famille de céréaliers. La totalité des terres cultivées par l’horticulteur sont sur le secteur prévu pour la deuxième phase de construction. De plus, le PLU a entériné la nécessité de maintenir les vues sur la partie basse de la plaine. Dans le projet ce secteur est nommé l’« agrovallon » (figure 2). Ce choix est en accord avec le projet paysager de l’« agroquartier » mais empêche d’y installer des serres.
Figure. 2 Plan des phases des appels à candidature.
Source : AEV, Appel à candidatures sur les terres agricoles du PRIF de Montjean, Novembre 2017
32À la « ville insoutenable » accusée d’empiéter sur les terres agricoles (Bonnin et al., 2006), a succédé l’impératif de la « ville dense », construite dans la continuité du tissu urbain existant (Bognon & Cormier, 2018.). En déplaçant ce principe vers la « lisière de ville », l’« agroquartier » pourrait être une synthèse du paradigme urbanistique de densité et un essai d’application du principe de « ville poreuse » proposé par P. Vigano et B. Secchi. C’est-à-dire un maillage urbain laissant une place aux sols en tant qu’« espace entre les choses » (2011). En pratique, le développement du maraîchage est envisagé d’abord en fonction des ambitions du projet d’aménagement : concilier les impératifs de limitation de la consommation de terres et la construction d’un maximum de logements.
- 37 Les orientations réglementaires du schéma directeur régional d’Ile-de-France prévoient ainsi : « Po (...)
- 38 Des manières de concilier valeur agronomique et aménagement foncier sont l’objet d’études récentes. (...)
33Les savoirs des sols mobilisés dans le cas de la plaine de Montjean illustrent les conditions où deux modes de protection des sols peuvent apparaître difficilement conciliables voire en concurrence. Pour reprendre les mots du juriste P. Billet « le sol, qu’il soit surface ou matière, est un espace de concurrence » (Billet, 2018). Le principe urbanistique de densification prend en compte les objectifs de réduction de la consommation des sols (en superficie). Si l’aménageur a pu accepter de réduire la part de terrain à aménager, la répartition des usages de la plaine entre construction et agriculture ne semble pas avoir été considérée au prisme des différentes qualités des sols. L’EPA ORSA a ainsi cédé une part importante de la plaine à l’agriculture. Mais par ailleurs, une partie de ce qui a été identifié comme « les meilleures terres » par les producteur·rice·s et les mesures de la qualité physico-chimiques du sol sera urbanisée. Conformément au schéma régional cité plus haut et à différentes mesures réglementaires, les zones urbanisables doivent être situées dans la continuité immédiate du tissu urbain37. À ce titre, ce cas témoigne de la manière dont l’agriculture et la succession d’études des potentialités du sol s’articulent dans les pratiques d’urbanisme. Le projet de remplacement des céréales par le maraîchage mobilise des savoirs experts des usages et de l’histoire des sols. Mais ce sont les savoirs en matière de restriction de l’imperméabilisation des sols dont se saisissent les aménageurs pour concevoir l’aménagement de l’espace38. Dans la mise en pratique, qualité des sols et réduction de l’artificialisation apparaissent amalgamées.
34La préservation des sols est, à ce moment, considérée au prisme de la gestion des sols propre à l’aménagement du bâti : la limitation de la consommation des terres agricoles. C’est donc à travers l’amélioration du « potentiel agronomique » des sols qu’une nouvelle étape du processus propose de concilier densification d’aménagement et production alimentaire.
35À ce stade du projet, la répartition des usages sur la plaine est actée. L’« agroquartier » sera au nord et les cultures au sud. Ces discours, qui mettent en récit le sol et ce que l’on peut en faire, deviennent les ressorts d’une même vision : développer le maraîchage sur la plaine pour approvisionner en légumes les habitant·e·s de Rungis et des environs. Cependant, les connaissances des sols acquises à travers les diagnostics et les contraintes posées par l’« agroquartier » mettent un frein au moyen de la concrétiser. Le projet entre dans une nouvelle phase, celle de savoir comment il est possible concrètement de faire du maraîchage sur ce sol spécifique.
- 39 La permaculture est une approche holiste de l’espace cultivé et habité marqué par les écrits pionni (...)
- 40 Ces deux agriculteurs ont co-réalisé une étude avec l’INRA sur la viabilité économique de fermes de (...)
36En écho avec les attentes exprimées par le collectif d’associations environnementales évoquées plus haut, c’est à la demande du maire de Rungis que la permaculture a été introduite dans le cahier des charges élaboré en 2015. À titre personnel, il a visité et a été séduit par le modèle de la ferme du Bec Hellouin. Cette ferme normande, où sont expérimentées des pratiques inspirées des principes de la permaculture39, a été fondée en 2004 par Perrine et Charles Hervé-Gruyer40. En agissant sur le système agricole, leur approche de la permaculture constitue un nouvel horizon pour habiter la plaine et améliorer le potentiel agronomique des sols (Centemeri, 2019).
- 41 Entretien avec un paysagiste qui a contribué à l’élaboration de scénario du « village de micro-ferm (...)
37En accord avec ces attentes, l’AEV commande une nouvelle étude. Sous l’égide de la SAFER, sont rassemblés la co-fondatrice de la ferme du Bec Hellouin, des hydrauliciens, des écologues et un cabinet de paysagistes. Le directeur de ce cabinet a particulièrement pris à cœur sa contribution à ce qu’il qualifie de « commande rare » pour un « site rare »41.
- 42 Etude commandée par l’AEV, Etude agricole et paysagère sur la plaine de Montjean, rapport final 201 (...)
38À la lumière des études précédentes, les différents corps de métiers mobilisés réitèrent la conclusion de leurs prédécesseurs : « Pour arriver à des sols conformes à une agriculture de type maraîchage, a fortiori pour de l’agriculture biologique et de la permaculture, un processus d’amélioration des sols est nécessaire ». L’étude souligne tout particulièrement la problématique que pose le faible taux de matière organique des sols de la plaine, de l’ordre de 2,1 à 2,8 % en fonction des lieux, alors que les taux recommandés en maraîchage sont de l’ordre de 5 à 6 %42. Cette recommandation est spécifiquement liée à la problématique de l’accès à l’eau. Contrairement aux cultures précédentes qui ne nécessitaient pas d’irrigation, dans le cadre d’un projet de maraîchage il sera, selon eux, nécessaire d’augmenter significativement le taux de matière organique et la capacité du sol à retenir l’eau pour en faciliter l’accès aux plantes.
39Supposant qu’il est plus difficile d’agir sur le taux d’argile (teneur en argile granulométrique de l’ordre de 15 à 20 % sur la plaine) ou de sable (teneur en sable granulométrique entre 5 et 9 %), présentés comme des « éléments défavorables à la rétention d’eau », que sur celui de la matière organique, l’équipe propose d’employer des techniques spécifiques (paillage, binage) et la mise en œuvre de systèmes économes en eau sur le double principe d’une « durabilité interne et externe ». En « interne », le mode d’action proposé est la création d’un « maillage bocager agroforestier » à l’intérieur duquel s’organisent une rotation des cultures (maraîchage, arboriculture, plantes aromatiques et médicinales) « jardinées à la main » et des unités de petits élevages (aviculture) favorisant la fertilisation des sols (amélioration du taux de matière organique) et la réduction de l’évaporation (par l’agroforesterie). « Dans l’agrovallon, on avait même prévu de faire paître le tracteur », signale le paysagiste pour désigner le cheval de trait. En mettant en avant des pratiques pour adapter les sols aux contraintes posées par la projection d’un usage maraîcher dans un contexte d’aménagement urbain, ce scénario tente de concrétiser le récit de la permaculture qui a enthousiasmé l’élu urbain.
40Du point de vue de la « durabilité externe », ce « village de microfermes » est conçu comme un nouveau lieu de l’urbanité (Ascher, 2005). Le paysagiste conçoit cet espace tourné aussi vers l’extérieur. À travers le recyclage des déchets verts et alimentaires, la création d’espaces d’accueil à la ferme, l’espace est imaginé en lien autant avec l’« agroquartier » et ses habitant·e·s qu’avec des réseaux à une échelle territoriale plus vaste.
41Au-delà de la production alimentaire, le paysagiste considère cette commande comme l’occasion de mettre en œuvre le principe de « fronts de terre » qu’il a élaboré au cours de son parcours professionnel de praticien et d’enseignant. L’agriculture n’est pas le cœur de la proposition du « village de micro-fermes » : « en réalité on est plutôt dans une occupation autre des franges urbaines, plutôt dans quelque chose de participatif, interactif [...] ». Selon lui, les franges agricoles des villes peuvent être pérennisées sur le modèle des fronts de mer et des lisières forestières. La notion de « front de terre » renverse la perspective proposée par certains documents d’aménagement. En effet, le schéma d’aménagement régional (SDRIF) délimite des « fronts urbains », c’est-à-dire des frontières supposées infranchissables par l’urbanisation. Le paysagiste propose un autre regard. Celui-ci ne porte pas sur la ville endiguée mais sur des espaces agricoles pérennisés.
- 43 Aggrader est un terme employé pour désigner les techniques d’amélioration de la fertilité des sols. (...)
À cet endroit-là, on n’a pas besoin d’être un « pape » de la permaculture, il suffit juste de savoir un peu bien jardiner et de se parler ensemble, […] je reste persuadé que le modèle économique de démarrage ce n’est pas le maraîchage [...]. Ensuite ce sera le maraîchage mais avant d’aggrader43 un sol de cette pauvreté là il faudra un peu de temps, plus pour ceux qui avec un peu de chance vont mettre trop de matière organique, ça va être contre-productif… le temps que le sol digère… ça va stresser le sol, prévient-il.
Figure 3. Plaine de Montjean étude agricole et paysagère.
Source : Groupement SAFER - L’Anton & Associés – Burgéap – Biodiversita – Bec Hellouin, Pour l’Agence des Espaces Verts, Etude agricole et paysagère de la plaine de Montjean. Carnet des pièces graphiques, février 2016.
42Les propositions techniques pour améliorer la capacité du sol sont inspirées non seulement des méthodes de la ferme du Bec Hellouin mais aussi des maraîchers parisiens. Le choix de prendre appui sur l’expérience des jardiniers-maraîchers parisiens du XIXe siècle est lié à la taille de leurs exploitations. C’est-à-dire entre quelques milliers de mètres carrés et quelques hectares, d’après les écrits de certains d’entre eux (Courtois-Gérard, 1863 ; Moreau & Daverne, 1870). Ces « micro-fermes » transposent à l’usage des sols agricoles les impératifs de sobriété spatiale de la « ville durable » (Emelianoff, 2007). De même, le rôle que jouaient les maraîchers à cette époque dans le « retour à la terre » des déchets urbains (Barles, 2005) semble faire écho aux prescriptions contemporaines de l’économie circulaire (Gitton et al., 2018). Cette nouvelle étape du projet illustre comment l’usage maraîcher des sols est envisagé par le paysagiste à l’aune des services que les sols peuvent potentiellement rendre à la société (urbaine) (Fournil et al., 2018). Confrontant les agriculteur·rice·s à des demandes de productions immatérielles en référence à un passé imaginé (Poulot & Rouyres, 2007), ce « village de micro-fermes » est conçu comme un projet paysager associant espace productif et espace public.
43Le recours à une mise en histoire des pratiques agricoles témoigne de la performativité des interprétations de pratiques anciennes pour préserver ce qui apparaît aujourd’hui essentiel d’un point de vue éthique, politique, émotionnel et culturel (Sallustio, 2018). Tout en ajoutant des éléments idéologiques au récit portant sur un renouvellement des relations au sol, ce scénario en donne néanmoins une cohérence. La préservation des sols de l’artificialisation devient ici le fil directeur d’un projet urbain qui lit et réinvente l’histoire agricole de ce territoire au prisme des incertitudes écologiques contemporaines.
44Ce scénario conciliant espaces publics et espaces de production a séduit le maire de Rungis. Mais il implique des aménagements et d’importants investissements que le propriétaire, l’AEV, à travers les élu·e·s qui y siègent, n’est pas prêt à assumer.
- 44 Les candidat.e.s pour la location de ces parcelles ne sont pas les agriculteurs déjà présents sur l (...)
- 45 Agence des espaces verts, Appel à candidatures sur les terres agricoles du PRIF de Montjean, novemb (...)
45Les connaissances acquises avec l’enrôlement du paysagiste et de son équipe, finalement « désenrôlés », ne disparaissent pas totalement. Recomposées elles viennent renouveler les modes d’action de l’AEV et de la mairie. Les représentant.es de l’AEV ont ainsi lancé un appel à candidature pour l’installation sur la plaine de producteur·rice·s selon une trame organisée en différentes unités de production (figure 2)44. Ils prévoient d’appliquer à Montjean la gestion des sols qu’ils ont déjà éprouvés ailleurs, comme à Périgny-sur-Yerres, une autre commune du Val-de-Marne. L’AEV fait le choix d’élargir les pratiques culturales à l’agriculture certifiée biologique et de favoriser des méthodes hydrauliques classiques (pompage, bassin de rétention, récupération des eaux de pluie)45. Il est envisagé de relier l’espace agricole à l’« agroquartier », afin de récupérer l’eau des toits pour l’irrigation. Cependant, les technicien·ne·s émettent des craintes quant à la qualité des revêtements des toits de l’« agroquartier ». C’est ce qui amène l’ingénieure agronome et les élu·e·s référent·e·s à envisager un partenariat avec le centre horticole de la ville de Paris, situé en bordure du périmètre du projet. Encore à l’étude au moment de mon enquête, ce scénario aurait de nouvelles implications sur les types de cultures de la plaine. En échange de l’accès aux eaux de ruissellement des serres du centre horticole, l’AEV pourrait lui attribuer des terres sur l’« agrovallon ». Ce partenariat, qualifié de « non-officiel » par mon interlocutrice, engage d’autres contraintes, de nature politique cette fois-ci. Dans ce cas précis, la raison concerne les rapports politiques houleux de la présidente de la région Ile-de-France, institution tutélaire de l’AEV, Valérie Pécresse, avec la maire de Paris, Anne Hidalgo.
- 46 Pour cette citation et les suivantes : entretien à la ferme du Rimarin à Rungis, le 6 janvier 2020.
46Sur la parcelle dont la mairie de Rungis est propriétaire, un projet pilote de permaculture prend forme depuis le printemps 2019. Pour la maraîchère qui s’y est installée, l’eau est aussi désormais le « problème numéro un » 46. Son objectif est de « faire une micro-ferme transmissible et reproductible dans toutes les grandes villes » raconte-t-elle. Si elle a choisi la permaculture c’est pour développer « une culture permanente sans épuiser la terre ». Elle raconte que l’agriculture n’a pas uniquement un but de production alimentaire. Il s’agit de créer un écosystème capable de s’autoréguler et de s’autoalimenter. Elle entend bien montrer que l’on peut vivre de ce modèle de production : « Il faut être cohérent, aller jusqu’au bout si on veut montrer l’intérêt du modèle, il faut montrer qu’on peut en vivre » dit-elle. C’est sans compter sur le coût de l’irrigation à l’eau de ville à laquelle elle a eu recours. L’eau accessible par le forage est saumâtre. Forer plus profond est pour l’instant inenvisageable en raison du coût. Si elle a constaté la grande capacité du sol à retenir l’eau, le premier été suivant son installation fut caniculaire. Elle prévoit d’augmenter le paillage, de créer une canopée d’arbres pour réduire l’évapotranspiration. Autant du point de vue financier qu’éthique, elle considère que l’irrigation à l’eau de ville est un frein à la pérennité de son activité.
47L’accès à l’eau est une nouvelle condition pour rendre possible l’écologisation des usages des terres de la plaine. Comme l’écrit T. M. Li, « l’assemblage constitué afin de faire de la terre une ressource disponible pour certains objectifs à l’exclusion d’autres réclament une élaboration culturelle intense et complexe. Outre le travail difficile et continu de légitimation […], il faut inclure le déploiement de technologies pour faire fructifier la terre, d’instrument de mesure pour arbitrer entre les usages selon leur degré d’efficacité, et de dispositifs d’inscription pour adapter la ressource aux différents acteurs » (Li, 2017). Sur la plaine de Montjean, l’enjeu de la gestion circulaire de l’eau contribue à élargir les réseaux d’acteurs et les dispositifs associés à la gestion de ces terres. De nouveaux et nouvelles acteur·rice·s, des politiques et une maraîchère, apparaissent dans le processus de mise en valeur de la plaine. Bien qu’allégé, le récit de ce que serait un bon usage des sols agricoles de la plaine de Montjean se recompose à nouveau.
48La préservation des sols de la plaine de Montjean est un exemple où la transition agricole et la protection des sols en zone urbaine engagent non seulement des contraintes techniques mais aussi des ambitions politiques, des enjeux financiers et des imaginaires, pouvant donner lieu à des luttes de position et de prééminence.
49Le partage de la plaine et la publicisation conjointe de plusieurs actions sur la plaine témoignent des conditions d’assemblage de la gestion des sols des professionnel·le·s de l’aménagement urbain, urbanistes et paysagistes, avec celles des acteur·rice·s traditionnel·le·s de la protection des sols agricoles en Ile-de-France. Davantage que les sols comme milieu, c’est l’espace des sols et les usages que les différents protagonistes y projettent qui permettent à certaines pratiques urbanistiques et agricoles de se rejoindre. En outre, je constate sur la plaine de Montjean la persistance de plusieurs types de gestion des sols. Les frontières entre espace productif et espace urbain se traduisent par une répartition spatiale de leur action. Ce processus d’aménagement par la valorisation de l’usage agricole des sols s’apparente à un « art du bricolage, pour tenter de faire tenir ensemble des polarités, des contradictions » tel que V. Manceron et M. Roué ont pu qualifier l’imaginaire écologique (2013).
50Ainsi, la description du processus de valorisation de l’usage agricole des sols de cette plaine rend compte de transferts de pratiques : des urbanistes reproduisent certaines représentations de l’agriculture, des agronomes bricolent des aménagements élaborés précédemment par des paysagistes. Les sols agricoles de la plaine apparaissent comme un vecteur pour l’engagement dans l’action d’acteur·rice·s suffisamment divers pour pouvoir envisager des modes de gestion des sols aussi différents qu’un parc urbain, un « agroquartier » et des « micro-fermes ». Cependant, ces articulations ne sont pas exemptes de conflictualité et de rapports de pouvoir. Les connaissances et les contraintes avec lesquelles ils et elles doivent composer rendent visibles les tensions épistémiques (Goulet, 2008) qui traversent l’écologisation de la fabrique urbaine.
Je tiens à remercier pour leurs commentaires les collègues ainsi que les relecteur·rice·s anonymes qui ont accepté de relire les versions antérieures de cet article. Je remercie également toutes les personnes rencontrées au cours de cette enquête sans qui cette recherche n'aurait pas pu avoir lieu.