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Comptes rendus de lecture

Alain Desrosières, L’argument statistique. Pour une sociologie historique de la quantification (tome I) et Gouverner par les nombres (tome II)

Benjamin Lemoine
Référence(s) :

Alain Desrosières, L’argument statistique. Pour une sociologie historique de la quantification (tome I) et Gouverner par les nombres (tome II). Paris, presses de l’école des mines, 2008

Texte intégral

  • 1 Et cela, après la première publication, il y a une quinzaine d’années, du premier ouvrage de l’aute (...)

1La réunion dans deux ouvrages de l’œuvre disséminée d’Alain Desrosières, essentiellement constituée d’articles, de communications à des conférences et de contributions à des ouvrages collectifs, constitue un recueil incontournable et fondateur pour la sociologie de la quantification, et plus particulièrement de la statistique, en France1. Le premier tome (Pour une sociologie historique de la quantification) expose la problématisation de « l’argument statistique » et les principales pistes empiriques proposées par l’auteur pour dépasser la dualité entre réalisme et constructivisme en sociologie des sciences et des techniques. La démonstration est effectuée à travers la restitution de controverses historiques entre statisticiens, l’analyse de socio‑biographies d’ancêtres de la statistique moderne (notamment Adolphe Quetelet et Émile Cheysson) et le récit de l’émergence progressive d’une discipline de la statistique solide et relativement autonome. Le second tome (Gouverner par les nombres) montre comment les formes quantifiées sont nichées, à travers l’histoire, au cœur des réseaux sociaux, économiques et politiques des différents gouvernements. L’effet de compactage que produit cette synthèse est de nature à confirmer combien Desrosières convertit en ressource intellectuelle sa double casquette d’historien‑sociologue des sciences et de praticien de la statistique à l’Institut National de la Statistique et des Études Économiques (INSEE). À travers une série de légers écarts, d’ajustements et de compromis, l’auteur tient ensemble deux approches qui sont, selon lui, trop souvent séparées dans une forme de division du travail académique : à savoir, d’une part, une histoire internaliste de la statistique, qui s’intéresse au formalisme, au codage spécifique ainsi qu’aux contraintes et enjeux méthodologiques propres à la statistique (dite aussi histoire cognitive), et, d’autre part, une histoire (et/ou sociologie) de la science statistique externaliste, plus attentive à la circulation sociale et à l’inscription gouvernementale, dans les différents circuits de l’action publique, de l’instrument statistique et de l’argument chiffré (dite aussi histoire politique de la statistique). Le parcours intellectuel du fondateur de la sociologie de la quantification à la française rend possible cette succession de décalages heuristiques : sensibilisation à la sociologie réflexive des classements et des taxinomies sociales lorsqu’il suit les cours de Pierre Bourdieu alors qu’il est élève statisticien à l’école nationale de la statistique et de l’administration économique (ENSAE), attelage à l’histoire des sciences, proximité intellectuelle avec la sociologie de la critique et enfin adoption d’une perspective pragmatiste en sociologie des sciences.

L’historicisation de la statistique : une science de gouvernement

  • 2 Une première période, depuis le XVIIe siècle, dite de « l’État ingénieur » (« la production et les (...)

2Le premier objectif de l’auteur consiste à dessiner des séquences d’historicisation de la statistique. À travers plusieurs tableaux bornés chronologiquement, sont pensés et problématisés simultanément « une façon de penser la société, des modalités d’action en son sein, et des modes de description notamment statistiques » (p. 68, t. I). Pour rendre compte de ces agencements historiques globaux, l’auteur trouve une ressource dans le concept de « gouvernementalité », développé par Michel Foucault, dans les cours de ce dernier au Collège de France. Desrosières s’adonne d’ailleurs au périlleux exercice de stylisation de cinq autres configurations historiques, qui sont « cinq formes d’articulation entre l’État, le marché et les statistiques »2. L’appareillage statistique est conçu, se légitime et voit son institutionnalisation se consolider à travers le temps dans l’espace ténu situé entre la science et l’État. En effet, la statistique est fortement associée à la construction de l’État :

le mot lui-même l’indique, la statistik allemande du 18e siècle était une description organisée de l’État, directement destinée au prince. De nos jours encore, la « fiabilité », ou plutôt la légitimité des statistiques publiques, est fortement liée à deux autorités en général disjointes, celle de la science et celle de l’État (p. 105, t. I).

3L’argument statistique se caractérise par le fait de cumuler en permanence les caractéristiques d’un « outil de preuve », fortement empreint de formalisme mathématique et d’un « outil de coordination », implémenté notamment par les registres administratifs, les enquêtes sur le budget des familles, ou encore les enquêtes de conjoncture :

La légitimité sociale des statisticiens, quand elle parvient à s’imposer, ne provient donc pas de méthodologies formelles encore inexistantes mais de leur capacité à s’insérer dans des projets socio-politiques plus vastes en s’y affirmant comme des points de passage obligés (p. 44, t. II).

4Le grand tournant de la statistique officielle des années 1930-1950 est caractérisé par la sophistication, pas à pas, de l’outil statistique va de pair avec la production (concrète et conceptuelle) du territoire national et bientôt de l’État central déconcentré :

Les petits ateliers dispersés et peu légitimes d’une statistique administrative remontant aux années 1830 et 1850 changent complètement de nature un siècle plus tard (…) les sondages, la comptabilité nationale, la statistique mathématique, l’économétrie, l’informatique, la coordination des modes d’enregistrement et des nomenclatures entre les diverses administrations, toutes ces transformations tendent à constituer de grandes institutions, en partie comparables, reconnues comme productrices de langages communs légitimes pour étayer des décisions économiques et politiques et pour fournir au débat social un large éventail de points de repères cohérents, inconcevables au 19e siècle et même au début du 20e siècle (p. 51, t. II).

5À plusieurs reprises dans les deux ouvrages, la période de l’après-guerre est particulièrement détaillée. Ce temps de la reconstruction (que l’auteur situe de la fin 1940 au début des années 1960) et du « triangle » institutionnel recoupant l’INSEE, le commissariat général au Plan et le Service des études économiques et financières du ministère des Finances (SEEF), ancêtre de la direction de la prévision, intéresse particulièrement Alain Desrosières, puisque cette configuration sociotechnique se présente comme un idéal-type historique de nature à valider son hypothèse « du triplet de la co‑construction », qui produit simultanément un mode de pensée, un mode d’action et un mode de description du monde. Sont mis sur le devant de la scène à cette période, à la façon d’un « triplet vedette » :

la représentation d’un monde économique à travers une « théori » (le keynésianisme), le type d’intervention légitime de l’État, les mesures statistiques, (ainsi que) les variables sur lesquelles porteront précisément les « mesures politiques » de l’action de l’État (p. 62, t. II).

6Cet État dirigiste de l’économie, qui se dote d’outils statistiques et comptables solides afin de mener à bien des politiques publiques dédiées de grande ampleur, est aussi un État ingénieur du social. L’auteur nous fait redécouvrir à ce propos comment une figure telle que Pierre Bourdieu, qui allait devenir centrale dans la sociologie, a pu s’associer étroitement aux travaux conduits par les statisticiens de l’époque dans le but commun de rendre visible des inégalités sociales par la « mesure statistique » et tenter de contribuer à leur réduction (notamment dans Le partage des bénéfices, Expansion et inégalités en France, ouvrage collectif signé du pseudonyme de « Darras », résultat d’une rencontre entre statisticiens et sociologues dans la ville d’Arras, largement coordonnée par le jeune et prometteur sociologue et préfacé par Claude Gruson, père fondateur du SEEF et deuxième directeur de l’INSEE de 1962 à 1967). Selon Desrosières, « le nom de Claude Gruson pouvait symboliser keynésianisme, planification, comptabilité nationale, et mesure des inégalités ». Ici, la statistique est bien l’instrument qui articule un mode de pensée social et politique avec un mode de description et d’action macroscopique sur le monde : les inégalités peuvent être mesurées. Et elles le peuvent au double sens anglais du mot « pouvoir », avec lequel joue l’auteur : d’une part ces inégalités sont autorisées (may) à être mesurées, et leur quantification est prise en charge par des institutions légitimes et d’autre part, la réduction des inégalités est rendue possible (can), puisque le décideur politique a prise sur elles et est mis en capacité de les réduire.

Le mince espace entre « réalisme naïf » et « conventionnalisme relativiste »

7Au cours de cette même période apparaît une ambivalence concernant l’usage pour les sciences humaines des outils statistiques. Cela transparaît à travers la façon dont l’auteur raconte le « double héritage de la sociologie de Pierre Bourdieu » (pp. 291-299, t. I) pour la sociologie des statistiques. En effet, pour une part, avec Bourdieu, le « triplet vedette des années 50-60 », se prolonge dans une quatrième arête : celle de l’ingénieur macro‑sociologique des inégalités. L’ensemble des usages statistiques de cette époque sont traversés par ce que l’auteur identifie comme un usage de la statistique en référence à une métrologie réaliste. C’est la période où les sciences humaines, de la démographie à la sociologie, voient dans la statistique le moyen de se rendre plus scientifiques. Dans ce cadre, la statistique est pensée comme un simple instrument de « mesure » d’une réalité extérieure, préexistante et que l’instrument ne fait que « refléter ». Mais, simultanément et au sein même de cette instrumentation de la quantification et des techniques de l’ingénieur par les sciences humaines, germe une « exigence dite de réflexivité qui conduit à examiner les dimensions historiquement et socialement situées des outils techniques eux-mêmes (notamment pour les nomenclatures) » (p. 292, t. I). Toute l’ambivalence qui traverse l’intérêt de la sociologie pour les formes quantifiées est ici condensée : d’une part, on trouve des sciences humaines en quête de légitimité scientifique, qui cherchent à sortir de la gangue « littéraire » dans laquelle elles se sentent cantonnées et veulent ainsi profiter des bénéfices d’un appareil de preuve statistique, apte à les faire gagner en scientificité et, d’autre part, on voit émerger une sociologie qui s’interroge sur la construction des classements, des catégorisations et des divisions du monde social. C’est cette seconde pente qu’Alain Desrosières a empruntée au cours de son parcours intellectuel, en prenant garde de ne jamais céder au « constructivisme relativiste ».

8« Data are not given » ou « les données ne sont pas données » et ne tombent pas du ciel. Ce jeu de mots de la langue française, que l’auteur distille dans ses différents textes constitue le pas de côté vis-à-vis de l’objet statistique : écart décisif effectué vis-à-vis du réalisme métrologique naïf, et qui, en résumé, consiste en une méthodologie des meilleures façons de mesurer et cherche en éliminant les biais et les écarts par rapport à la vraie et bonne mesure, à améliorer la fiabilité intrinsèque de l’instrument. Cette épistémologie, qui existe souvent à l’état implicite, considère que la réalité (qui s’apprête à être mesurée) préexiste et est indépendante de l’appareillage et du dispositif qui va prendre en charge sa mesure. Le terme de quantification qu’introduit l’auteur, permet de rendre visible, en tant que telle, l’opération de conversion d’un phénomène, d’un mot ou d’une chose (non encore délimitée et circonscrite) en nombres. Une telle mise en chiffre nécessite, en amont, un travail spécifique de « traduction » : notamment la stabilisation de conventions d’équivalence pour décider « de ce qu’il convient de mesurer », avant d’effectuer la mesure en tant que telle. L’auteur montre à ce titre comment, pour répondre à la « demande sociale de réalisme » statistique, une division sociale du travail statistique contribue à maintenir séparées ces deux opérations. Il montre par exemple, de façon convaincante, comment les méthodologues des institutions statistiques – mathématiciens chargés de l’opération de quantification – vivent et se vivent comme appartenant à un univers de pratiques, de contraintes et de normes relativement séparées et imperméables vis-à-vis de leurs confrères « spécialistes de domaines » et branchés sur la mise en variable (« subject matter specialist ») qui, pour la plupart, viennent des sciences humaines et ont été formés à l’économie, la sociologie et la démographie : les premiers « mesurent » (et doivent répondre à un objectif de « précision ») des objets dont le statut de réalité est garanti, en dehors d’eux, par les seconds (qui doivent, quant à eux, répondre à un objectif de « pertinence » de la mesure) (p. 126, t. II). Ce cas montre à quel point les conventions de mesure qui président à la confection des formes quantifiées sont très tôt rendues invisibles. Et ce afin de répondre, selon l’auteur, à la demande sociale de choses qui tiennent comme des références « indiscutables » et de l’espace public.

Discuter des formes quantifiées sans anéantir leur force sociale et politique

9Selon Desrosières, ce qui intéresse majoritairement le monde social et particulièrement le monde des décideurs politiques, c’est donc que « la raison statistique » fournisse une « banque de données », directement utilisable et maniable à la façon d’une « cartouche de science indiscutable » (pp. 77-100, t. I). Et, comme le rappelle le sociologue de la quantification, utilisant le travail de Ian Hacking, la démarche constructiviste, qui consiste à révéler les conventions qui président à l’élaboration des statistiques en les dénaturalisant, est indissociablement un acte politique et scientifique et, en cela, tend à emboîter le pas d’une critique relativiste de la science statistique. Toute la difficulté du métier de sociologue de la quantification consiste à historiciser des formes quantifiées sans pour autant anéantir leur force sociale de point de repère et d’appui argumentatif solide :

Quel langage imaginer qui ne soit ni celui du réalisme métrologique naïf des sciences de la nature (qui est comme le rêve perdu impossible des sciences sociales quantitatives), ni celui d’un constructivisme relativiste, vu comme la négation de la dure réalité d’un monde social dont la description ne relèverait que de l’arbitraire de rapports sociaux contingents orientés par des intérêts particuliers ? (p. 65, t. I).

10Une des forces de l’analyse de Desrosières est de ne pas chercher à résoudre in abstracto cette question épistémologique, mais de préférer observer empiriquement comment les tensions sur ces épistémologies contradictoires sont mobilisées et résolues en situation par les acteurs des controverses portant sur les formes quantifiées. Si un tel report sur les acteurs de la tension entre constructivisme et réalisme sur la statistique a le mérite de ne pas trancher dans le vide par une décision du chercheur, ce dualisme apparaît comme une question lancinante qui parcourt et structure l’ensemble des cas exposés dans les deux ouvrages. On peut regretter que la solution, qui consiste à considérer que plus les montages quantifiés sont construits et circulent facilement dans de nombreuses transactions et plus ces derniers sont réels, soit exposée a minima par l’auteur. Au final, les deux ouvrages d’Alain Desrosières inaugurent un programme de recherche prometteur pour la sociologie de la quantification. Et notamment en laissant ouverte la question de la nature et du nombre des participants aux discussions et controverses sur ces assemblages statistiques des démocraties techniques. Controverses dont l’accès, notamment en amont de la chaîne de production, précisément là où se nouent de fortes irréversibilités, semble encore très coûteux et réservé au cercle restreint des initiés des arènes institutionnelles.

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Notes

1 Et cela, après la première publication, il y a une quinzaine d’années, du premier ouvrage de l’auteur, qui a fait date, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique. Paris, La Découverte, 1993, puis 2000 en poche.

2 Une première période, depuis le XVIIe siècle, dite de « l’État ingénieur » (« la production et les hommes »), une seconde période, depuis le XVIIIe siècle, dite de « l’État libéral » (« le commerce et les prix »), une troisième période depuis la fin du XIXe siècle, dite de « l’État providence » (« le travail salarié et sa protection »), une quatrième depuis les années 1940, dite de « l’État keynésien » (« la demande globale et ses composantes ») et enfin une cinquième, en cours depuis les années 1990, dite de « l’État néo‑libéral » (« polycentrisme, incitations, benchmarking »).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Benjamin Lemoine, « Alain Desrosières, L’argument statistique. Pour une sociologie historique de la quantification (tome I) et Gouverner par les nombres (tome II) »Revue d’anthropologie des connaissances [En ligne], 3-2 | 2009, mis en ligne le 01 septembre 2009, consulté le 06 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/rac/18141 ; DOI : https://doi.org/10.3917/rac.007.0359

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Auteur

Benjamin Lemoine

Doctorant au Centre de Sociologie de l’Innovation de Mines Paris Tech

Adresse : Centre de Sociologie de l’Innovation Mines Paris Tech - 60, boulevard Saint-Michel FR-75006 Paris (France)
Courriel : Benjamin.lemoine[at]ensmp.fr

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Droits d’auteur

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