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Comptes rendus de lecture

Saul Dubow. A commonwealth of Knowledge. Science, Sensibility and White South Africa 1820-2000

Oxford, Oxford University Press, 2006
Philippe Losego
Référence(s) :

Saul Dubow. A commonwealth of Knowledge. Science, Sensibility and White South Africa 1820-2000, Oxford, Oxford University Press, 2006, 296 p.

Texte intégral

1Ce livre d’histoire portant sur les deux derniers siècles écoulés (XIXe et XXe) en Afrique du Sud traite de la construction du « sud‑africanisme ». Comme la plupart des recherches menées par l’auteur, il insiste sur le rôle des sciences (sociales et naturelles) dans la constitution de l’identité nationale et du pouvoir politique en Afrique du Sud. Contrairement à certains nationalismes, le sud-africanisme ne recherche généralement pas la promotion des « spécificités » de l’Afrique du Sud mais vise au contraire à mettre en avant l’universalité de sa condition, d’où probablement son intimité particulière avec la pensée scientifique.

2Chaque chapitre de l’ouvrage constitue à la fois une tranche chronologique et une unité thématique.

3Le premier chapitre concerne la première moitié du XIXe siècle et traite des premières institutions littéraires et scientifiques de la colonie du Cap (bibliothèque, musée, collège universitaire, société de botanique, observatoire, etc.) dont les noms, d’ailleurs, se réclament d’un pays (South Africa) qui n’existera qu’un siècle plus tard (en 1910).

4Saul Dubow montre comment une classe moyenne se construit, par opposition à l’oligarchie impériale d’une part, et aux travailleurs d’autre part, et comment la science et le « sud‑africanisme » tout à la fois vont constituer sa culture de classe. Il faut comprendre les institutions scientifiques comme des moyens de construire une société respectable, faite de pratiques sociales éloignées à la fois des activités purement ludiques propres aux aristocrates (sport et chasse) et des activités considérées comme vulgaires auxquelles s’adonnent les classes populaires (jeu et danse). Ces institutions, nées comme des clubs de gentlemen, se sont par la suite ouvertes au « public ». Les luttes pour la définition de ce « public » (qui a le droit d’entrer dans les bibliothèques ? de participer aux sorties botaniques ? etc.) sont l’occasion de construire cette classe moyenne. On voit alors comment la société raciste se met en place : par un double mouvement démocratisant (accès des institutions scientifiques et culturelles à plus de personnes) et racisant (on spécifie de plus en plus l’interdiction aux noirs et aux « personnes d’apparence douteuse »).

5C’est dans ce creuset que va se construire le sud-africanisme, idéologie à la fois libérale (parfois libertaire) et progressivement raciste. Cependant, l’intérêt de cette histoire est surtout de saisir la complexité et la précarité des relations entre Blancs (anglophones et néerlandophones) que tout ou presque, oppose (langue, habitat, mode de production, religion) mais que la sociabilité scientifique peut réunir.

6Le second chapitre traite d’une des institutions, la revue scientifique Cape Monthly magazine au cours du troisième quart du XIXe siècle. Diffusant des recherches originales et promouvant la vie associative du Cap, elle va poursuivre un travail de construction d’une identité des colons, comme connaissance scientifique des peuples et des paysages sud-africains, et comme capacité de les contrôler. Elle constitue, selon l’auteur, le nœud principal des relations entre institutions culturelles, scientifiques et politiques et forgera ainsi les réseaux de la jeune « démocratie blanche » émancipée.

7Le troisième chapitre traite de la naissance de l’Afrique du Sud en tant que réalité territoriale, au cours du dernier quart du XIXe siècle. Nous sommes dans la période de la découverte de l’or et du diamant dans le Transvaal, qui entraîne son annexion par l’empire Britannique (1877) et la naissance d’un nationalisme Boer. L’histoire se déplace alors du Cap vers Kimberley et Johannesburg. C’est une période de forte production de livres d’histoire et d’analyses politiques qui accréditent en même temps la réalité territoriale de l’Afrique du Sud et la racialisation du langage politique et journalistique : l’impérialisme britannique, réapparu fortement à la faveur des guerres, se montre extrêmement méprisant vis‑à‑vis des Boers, considérés comme une race primitive ou dégénérée. C’est à cette époque que les Boers, de leur côté, se montrent partisans de la séparation entre races blanche et noire (ce sont les fondements historiques du futur apartheid). Enfin, les colons du Cap en appellent à l’unité de la race blanche, notamment pour éviter la guerre que l’on voit poindre. On est à l’orée de la guerre anglo‑boer (1899-1902).

8Le quatrième chapitre examine le rôle de la science comme idéologie du progrès et de la rationalité dans la réconciliation entre Blancs au début du XXe siècle, après les humiliations infligées par les Anglais aux Afrikaner. Ainsi l’agronomie, développée très rapidement par le biais de plusieurs départements d’agriculture (avant l’Union) et d’un seul département centralisé dès 1910, jouait un rôle essentiel de pont entre Afrikaner et Anglais, pour réhabiliter la puissance publique anglophone et pour débarrasser les Boers de leur image de paysans arriérés. Cette technicisation précoce et forte de l’agriculture a constitué rapidement un solide arrière-fond de la culture « blanche ».

9Le cinquième chapitre traite de l’entre-deux-guerres, période de forte centralisation. Dubow voit à cette époque l’apparition d’un nouvel ethos sud‑africain, fait de pragmatisme technologique, de recherche de l’efficacité économique nationale et de gestion scientifique des problèmes sociaux. Le contexte de crise économique conduit notamment à la création d’entreprises nationales dans le secteur de l’énergie et de l’acier, constituant sous la direction de savants (comme De Bijls) une sorte de complexe étatico‑scientifico‑industriel.

10Du point de vue des sciences humaines, des financements importants notamment étrangers (Carnegie, Rockfeller) vont être investis dans une scientifisation sans précédent des rapports sociaux entre Noirs et Blancs (les deux thèmes les plus importants de l’époque sont les « Blancs pauvres » et « l’intelligence des Noirs »). Ces recherches vont constituer la base scientifique de l’apartheid après 1948.

11À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le célèbre physicien Schonland créée le CSIR (Council for Scientific and Industrial Research) à l’image de son homologue australien, créé en 1926. Il bénéficie de l’enrichissement du pays, lié à la guerre, et d’une croyance forte en la « big science ».

12Le sixième chapitre (conclusif) traite toute la deuxième moitié du XXe siècle, depuis l’accès du National Party au pouvoir. L’éthos politico-scientifique sud‑africain va changer, d’un internationalisme scientifique à un « technicisme isolationniste ». On assiste à l’afrikanerisation du système scientifique. En sciences humaines, le relativisme culturel, idéologie officielle oblige, est à son comble : à chaque peuple sa culture, aucune pensée universelle n’est désormais envisageable. À partir des années 1960, les sciences de la nature se divisent en deux (une science anglophone internationaliste et une science afrikaner autarcique). Au plan technologique, l’obsession sécuritaire de la collecte de données personnelles et de la mesure (biométrie, calcul) s’empare des grandes entreprises et des administrations, générant une nouvelle classe que Dubow désigne sous le nom de « sécurocrates ».

13À la fin de l’apartheid apparaît, aux côtés du nationalisme afrikaans et du libéralisme britannique, un nouveau sud-africanisme : l’africanisme. C’est le thème de l’African Renaissance développée dès 1996 par l’actuel président Thabo Mbeki, avec des suites scientifiques immédiates : le programme Indigene Knowledge System de la National Research Foundation. Ce programme a pour but d’affirmer la connaissance africaine sans s’opposer à la science occidentale. Déjà aidé par les grandes entreprises d’État qui ont soutenu auparavant l’apartheid, il a des visées autant intellectuelles ou patrimoniales que technologiques.

14En tant qu’histoire du rôle de la science dans la politique ou dans les rapports sociaux en Afrique du Sud, la lecture de cet ouvrage érudit est extrêmement instructive. Ressortissant, selon l’auteur lui-même, à l’histoire des idées, il ne pêche pas par excès d’intellectualisme. Les arguments sont solidement étayés par des faits historiques tout à fait vérifiables et même s’il s’appuie un peu trop souvent sur les petites minorités qui sont les seules à exprimer publiquement des idées (scientifiques ou politiques), on perçoit le mouvement des masses.

15On peut en revanche s’interroger sur le concept central de l’ouvrage : le sud‑africanisme existe‑t‑il ? Si le lecteur en trouve une définition assez claire en première partie d’ouvrage (un sentiment national porté par une classe moyenne blanche face à l’impérialisme britannique), cette définition s’effiloche au fur et à mesure que l’on progresse dans la lecture, jusqu’à disparaître presque totalement dans ce chapitre conclusif au statut étrange, qui résume (excusez du peu) toute l’histoire de l’apartheid et de la transition démocratique. On a le sentiment d’un attachement profond de l’auteur à ce colonialisme qu’il définit (très bien) par opposition à l’impérialisme, comme un ensemble assez sympathique composé de libéralisme, d’humanisme, d’anti‑esclavagisme, de rapport de confiance entre les races, de modernité et d’universalisme, etc., qu’il attribue essentiellement aux immigrants écossais du début du XIXe siècle au Cap. Par ailleurs, on est frappé par le fait que les cultures afrikaans et africaine, et même leurs sentiments nationaux restent étrangers au lecteur, et sans doute un peu à l’auteur, c’est‑à‑dire qu’ils sont envisagés en blocs, très peu problématisés. Peut‑être orphelin du « colonialisme », Saul Dubow le poursuit à travers les vicissitudes de ce qui n’est qu’un champ de forces (le sud‑africanisme) tellement changeant et tellement souvent déplacé qu’il est difficile de lui conserver le même nom. D’ailleurs le sud‑africanisme est-il autre chose qu’un rêve ?

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Pour citer cet article

Référence électronique

Philippe Losego, « Saul Dubow. A commonwealth of Knowledge. Science, Sensibility and White South Africa 1820-2000 »Revue d’anthropologie des connaissances [En ligne], 2-3 | 2008, mis en ligne le 01 décembre 2008, consulté le 12 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rac/18958 ; DOI : https://doi.org/10.3917/rac.005.0523

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Auteur

Philippe Losego

Haute École Pédagogique de Lausanne Chercheur associé à l’IREDU-CNRS

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