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Dossier thématique

Cet obscur objet de connaissances

Dominique Vinck
Traduction(s) :
That obscure knowledge object [en]
Este oscuro objeto del conocimiento [es]

Texte intégral

1Depuis la montée de la vague des sciences cognitives, bien des chercheurs et décideurs en politique de la science pensent que s’opère sous nos yeux une très grande avancée dans l’histoire de la connaissance. Une avancée qui, en outre, touche aux supposés fondements de la connaissance elle‑même. Pendant longtemps, l’épistémologie régissait ce qu’il convenait de dire sur ce sujet. Aujourd’hui, il semblerait qu’elle se trouve détrônée par des fondements encore plus solides au plus profond du cerveau et de la neurobiologie, ou de la logique et ce que révèlent les surprenantes simulations informatiques. Dans un cas comme dans l’autre, les sciences sociales ne semblent rien avoir à dire de majeur. Épistémologie comme neurosciences n’ont manifestement pas besoin des sciences sociales pour construire leurs affirmations et les imposer comme instance explicative ultime.

2Au‑delà de l’utile travail de décantation qu’il convient d’engager concernant la contribution effective des sciences cognitives, des chercheurs issus de toutes les disciplines des sciences sociales font savoir que leurs approches sont gravement négligées. Et cela a pour conséquence de décontextualiser les processus de production de connaissances. Dès 1980, Edwin Hutchins avait démontré qu’il convenait de tenir compte des contenus des arguments – et pas seulement de la logique – pour rendre compte du raisonnement des Trobiandais.

3La tradition de l’anthropologie cognitive (D’Andrade, 1995) a ainsi produit des descriptions méticuleuses de la pensée telle qu’elle se produit au sein de groupes sociaux et de leur culture matérielle. Dans le même esprit, Hutchins (1994, 1995) et bien d’autres (par exemple Traweek, 1988 ; Goodwin, 1995 ; Conein & Jacopin, 1994 ; Quéré, 2003) ont montré que le raisonnement ne se comprend pas en dehors des institutions, organisations, collectifs, matériaux et instruments. Hutchins introduit la notion de cognition distribuée ; Suchman (1987) celle d’action située. Leurs travaux démontrent qu’il ne suffit pas de rigoureux protocoles mis en œuvre en laboratoire (de psychologie ou de neurologie) pour saisir valablement les processus de la connaissance. L’analyse, le calcul, le jugement, la mémoire, la synthèse, etc., sont autant d’activités qui dépendent des interactions entre différentes personnes, entre et avec divers instruments et conventions sociales ainsi qu’avec le monde (socio‑nature). Ces auteurs ne dissolvent pas pour autant les processus cognitifs dans d’éventuelles explications sociologiques ou matérielles ultimes, ni dans des combinaisons de logique, de psychologie, de social et d’artefacts. Au contraire, ils pistent les processus cognitifs en rendant compte des transformations des problèmes et des cognitions au fur et à mesure qu’une personne ou un instrument intervient et les bouscule.

  • 1 Conception exposée dans les statuts de la Société d’Anthropologie des Connaissances qui édite la pr (...)

4L’anthropologie des connaissances, dans son acception la plus large1, renvoie à l’étude pluridisciplinaire des connaissances réalisées comme discours, comme pratiques, ou comme dispositifs techniques ; sur les conditions de leur production, de leur utilisation, de leur transmission et, plus largement, de leur mobilisation par les collectifs d’humains. Le terme ‘anthropologie’ est pris ici non pas dans son sens particulier, mais au sens général d’enquête multidisciplinaire sur les pratiques et les conduites, sur les représentations et les idéologies, sur les professions, les organisations et les institutions, sur les techniques et les productions dans leurs singularités historiques. L’horizon de cette conception de l’anthropologie des connaissances est probablement celle dont Hutchins a jeté les fondements, à savoir une anthropologie cognitive qui ne se développe pas à côté des problématiques issues de la psychologie et de la logique, mais qui leur soit compatible dans le souci de rendre compte des processus effectifs de calcul, de jugement, de transformation des formes cognitives et de leurs déplacements.

5Ce premier numéro de la Revue d’Anthropologie des Connaissances amorce, nous l’espérons, des échanges scientifiques pluridisciplinaires de grande qualité dans la perspective qui vient d’être énoncée. Son comité de rédaction a choisi d’engager d’emblée le débat sur la base de quelques textes qui nous ont été proposés et qui sont autant d’entrées en matière sur le fond : l’objet de connaissance. L’objet ici ne se réduit pas à ce qu’il s’agit de connaître et qui s’opposerait au sujet, comme dans la perspective cartésienne d’une pensée confrontée aux choses. Il s’agit plutôt de tout cet ensemble matériel, sorte de glaise avec laquelle se fait la connaissance.

6Dans un premier article, intitulé « Des techniques de gestion des connaissances à l’anthropologie des connaissances », Jean-Pierre Poitou, autrefois éditeur de la revue Technologie, Idéologie, Pratique. Revue d’Anthropologie des Connaissances, fait part d’une réflexion de fond portant sur la gestion des connaissances – souvent réduite à une combinaison d’idéologie et de boîtes à outil. Loin de la prolifération de littérature vantant les mérites de Knowledge management ou exposant trucs et astuces de gestionnaires et d’ingénieurs sur le sujet, Poitou suggère que la gestion des connaissances est un aspect fondamental de toute activité cognitive. Il ne s’agit donc ni d’un problème récent ni d’une pratique nouvelle. Au contraire, la gestion des connaissances a une histoire dans laquelle s’articulent les aspects cognitifs de l’histoire économique et de l’histoire des techniques. L’anthropologie des connaissances, de son point de vue, élabore une théorie de la pensée comme gestion de connaissances. Elle passe par l’étude de la production comme activité cognitive, étude qui se heurte à la difficulté de concevoir l’organisation collective des activités mentales. Dans cette perspective, Poitou propose d’introduire quelques notions fondamentales appelées à combler les insuffisances des théories en matière de gestion des connaissances. La question se pose, en particulier, de rendre compte de la relative permanence du patrimoine culturel technique partagé, sans mobiliser les métaphores biologiques de mémoire d’entreprise ou d’organisation apprenante. Poitou suggère de porter l’attention à la base technologique de l’entreprise – le « travail mort » –, fondement de la coopération autant que des connaissances communes aux salariés. Dans cette perspective, la capacité des salariés à s’approprier ce que l’équipement représente de savoir accumulé pour le transformer en activités productives correspond à la gestion des connaissances. Plutôt que de présenter les conséquences pratiques qui découlent de cette hypothèse, Poitou présente ici des notions, parfois anciennes, sur lesquelles fonder une conception des relations cognitives entre les hommes et leurs outils. Il porte son attention sur les compétences de gestion des connaissances constituées par un ensemble de méthodes – approche de l’outil, interrogation du milieu, accomplissement des activités, appropriation des résultats intellectuels acquis à travers l’activité productive – prises dans un tissu culturel et social. Poitou explore ainsi la dimension cognitive des conditions sociales de l’action efficace.

7Dans leur article intitulé « Humains et non‑humains : un bilan d'étape de la sociologie des collectifs », Rémi Barbier et Jean-Yves Trepos s’attaquent moins directement à la question de la connaissance qu’à celle de l’action. Ils proposent de renouveler les théories de l’action et de l’acteur et, notamment, de doter ce dernier d’un sens ordinaire de l’objectivité. Il s’agit, en particulier, de rendre compte des possibilités d’engagement de l’acteur et de la diversité de ses rapports aux objets, laquelle diversité renvoie aux modes d’existence sociale des objets. Barbier et Trepos proposent ainsi d’abord de dresser un bilan des travaux qui relèvent d’une « sociologie des objets » dont l’ambition est de repeupler l’univers sociologique avec les objets qui entrent dans une construction subtile de la société. Partant du modèle de la « personne ordinaire compétente » de Boltanski et Thévenot (1991) et de la notion de « dotation de base des acteurs » (Dodier, 1993), la notion de « sens ordinaire de l’objectivité » proposée par les auteurs rendrait compte de l’ouverture des acteurs à une pluralité de modes de saisie des objets en fonction des contraintes pragmatiques de l’action. Ils s’efforcent alors de décrire l’équipement minimal de ce sens ordinaire de l’objectivité face à un monde ambigu : réalité manifestement construite autant qu’entité consistante qui conduit à une forme de réalisme. Les auteurs suggèrent que la consistance du monde dépend à la fois des compétences des personnes à s’y rapporter de manière adéquate et des prises qu’il offre. Dans une seconde partie de l’article, les auteurs reviennent sur quelques notions proposées pour l’analyse des collectifs, assemblages d’humains et de non-humains dont ils mettent en évidence la dimension politique. Ils traitent en particulier de trois formes d’assemblages : les engagements de personnes et de choses, les réseaux technico-économiques, les mondes d’objets.

8L’article de Nicolas Veyrat, Eric Blanco et Pascale Trompette, intitulé « L'objet incorporé et la logique des situations. Les lunettes au fil de l'histoire et au gré des usages », propose une étude de cas originale. Partant de l’attention croissante portée aux nouveaux objets communicants de plus en plus couplés à la personne – portés comme le téléphone portable et les multiples cartes à puce, ou incorporés –, les auteurs s’interrogent sur la dissolution de la frontière de l’humain et des équipements techniques dont il est doté. Ces prothèses informationnelles et communicationnelles conduisent à s’interroger sur l’homme moderne comme « être hybride ». Pour le faire, les auteurs engagent un détour historique pour comprendre comment un objet devenu ordinaire et banal à travers lequel le sujet regarde le monde – les lunettes – s’est doté d’une épaisseur et d’usages variés, en plus de dix siècles. L’article se penche particulièrement sur l’étude de la transformation des configurations sociotechniques de cet outil engagé dans la connaissance du monde. Les auteurs montrent comment, passant du statut d’objet radicalement extérieur à celui de dispositif tenu, puis porté, incorporé et enfin volatilisé, il s’attache au corps du sujet connaissant. L’analyse met en évidence la variété des formes de couplage entre sujets, artefacts techniques et situations d’usage. Cette analyse conduit alors les auteurs à élargir l’analyse des artefacts corporels aux activités dans lesquelles ils s’insèrent et à leur écologie socio‑matérielle. Ils mettent en évidence la continuité de la problématique du couplage, en circulant entre des situations d’usages discontinues. Ils suggèrent qu’une configuration sociotechnique peut être raisonnée comme un assemblage hybride d’éléments techniques et humains, toujours fragile et recomposé en fonction des situations.

9Béatrice Cahour, Christian Brassac, Pierre Vermersch, Jean-Léon Bouraoui, Bernard Pachoud et Pascal Salembier proposent également une étude empirique originale, intitulée « Étude de l'expérience du sujet pour l'évaluation de nouvelles technologies : l'exemple d'une communication médiée ». Ils se proposent d’évaluer l’utilisation de nouvelles technologies de communication en portant leur attention à la fois sur les processus cognitifs et sur les processus affectifs. L’étude de cas proposée décrit l’utilisation d’un instrument de communication audio et vidéo pour les interactions mobiles à distance. Elle met en évidence plusieurs phénomènes cognitivo‑affectifs à l’œuvre, en particulier : l’inconfortable dissymétrie générée par l’outil dans le contrôle de l’exploration visuelle, la difficulté que les personnes ont pour suivre les mouvements imprévisibles de l’autre, et la compensation d’états affectifs co‑occurents. Les objets communicants sont ici introduits comme objet d’étude plus que comme éléments problématiques et explicatifs. L’étude contribue à éclairer leur engagement dans l’action au moyen d’un dispositif expérimental original. Au-delà de l’examen de ces objets communicants, l’ambition de l’article est toutefois d’introduire une nouvelle dimension, l’affectivité, dans l’évaluation des dispositifs techniques via une technique de recueil de données, technique mise à l’épreuve dans l’article. La discussion développe l’apport de cette méthodologie expérientielle pour étudier l’émergence des affects et leur rôle fonctionnel pendant l’activité, en regard de l’action et de la décision.

10Enfin, bouclant la boucle et revenant sur la question des processus collectifs de la connaissance, Christian Brassac propose une réflexion personnelle intitulée « Une vision praxéologique des architectures de connaissances dans les organisations », discutant l’apport de l’ouvrage de Ash Amin et Patrick Cohendet (2004). Pour ces auteurs, économiste et géographe, la connaissance est d’abord une pratique s’actualisant au sein de communautés tramées d’interactions entre humains et médiées par des artefacts. Ils développent une thèse enracinée dans plusieurs disciplines des sciences humaines et sociales. Ils ouvrent un espace de discussion relatif aux savoirs dans les organisations. Brassac, en tant que psychologue social des processus cognitifs collaboratifs, en propose une lecture dont il souligne la convergence épistémologique autour du paradigme de l’action située. La connaissance est liée à une activité humaine dont l’analyse se déploie sur plusieurs niveaux non dissociés : individuel, interindividuel, intragroupal, intergroupal, organisationnel, sociétal. Brassac expose, tout d’abord, l’itinéraire suivi par les auteurs et explore leurs références conceptuelles. Il montre ensuite en quoi leur appréhension du couple knowledge‑knowing (connaissance comme objet et comme processus) inscrit ces auteurs dans une anthropologie de la connaissance. Brassac montre en quoi leur position dote leur domaine d’études d’une base conceptuelle a priori féconde.

11Par le présent numéro, nous espérons engager un débat pluridisciplinaire autour de l’appréhension des objets dans la compréhension des processus cognitifs. S’écartant des approches représentationalistes et cognitivistes de la connaissance, il s’agit aussi de renvoyer dos à dos les approches du phénomène qui le réduisent à l’individu ou au collectif. Il s’agit, en particulier, d’appréhender les collectifs comme des assemblages dont ni les supports individuels ni les cadres sociaux ni la matérialité ne sont exclus. Au contraire, il s’agit d’explorer la fécondité d’approches qui en explorent les configurations, les émergences et les transformations.

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Bibliographie

Ash, A. & Cohendet, P. (2004), Architectures of Knowledge: firms, capabilities, and communities. Oxford University Press.

Boltanski, L. & Thévenot, L. (1991). De la justification. Les économies de la grandeur. Paris : Gallimard.

Conein, B. & Jacopin, E. (1994). Action située et cognition : le savoir en place. Sociologie du travail, 4, 475-499.

D’Andrade, R. (1995). The Development of Cognitive Anthropology. Cambridge: Cambridge University Press.

Dodier N. (1993). Les appuis conventionnels de l'action. Éléments de pragmatique sociologique. Réseaux, 62, 65-85.

Goodwin, C. (1995). Seeing in Depth. Social Studies of Science, 25(2), 237-274.

Hutchins, E. (1980). Culture and inference: a Trobriand case study. Cambridge: Mass., Harvard University Press.

Hutchins, E. (1994). Comment le « cockpit » se souvient de ses vitesses. Sociologie du travail, 4, 451-474.

Hutchins, E. (1995). Cognition in the wild. Cambridge: Mass., MIT Press.

Quéré, L. (2003), La cognition comme action incarnée. In A. Borzeix, A. Bouvier & P. Pharo (éd.), Sociologie et connaissance. Nouvelles approches cognitives (pp. 143-164). Paris : CNRS Éditions.

Suchman, L. (1987). Plans and situated actions. The problems of human/machine communication. Cambridge: Cambridge University Press.

Traweek, S. (1988). Beamtimes and Lifetimes. The World of High Energy Physicists. Cambridge: MA, Harvard University Press.

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Notes

1 Conception exposée dans les statuts de la Société d’Anthropologie des Connaissances qui édite la présente Revue d’Anthropologie des Connaissances.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Dominique Vinck, « Cet obscur objet de connaissances »Revue d’anthropologie des connaissances [En ligne], 1-1 | 2007, mis en ligne le 01 mars 2007, consulté le 07 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/rac/20557 ; DOI : https://doi.org/10.3917/rac.001.0005

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Auteur

Dominique Vinck

Professeur des Universités en sociologie à l’Université Pierre Mendès-France (UPMF) de Grenoble.
Il est membre du laboratoire PACTE (CNRS/Grenoble Universités) dont il co‑dirige le dispositif transversal « Sciences-société ». Ses recherches portent sur la sociologie des sciences et de l’innovation, en particulier dans le domaine des micro et nanotechnologies. Il a publié récemment : Ingénieurs au quotidien. Ethnographie de l’activité de conception et d’innovation (PUG, Grenoble, 1999) (édition américaine, MIT Press, 2003), Pratiques de l'interdisciplinarité (PUG, Grenoble, 2000) et Sciences et sociétés. Sociologie du travail scientifique (A. Colin, Paris, 2007)

Adresse : PACTE Politique - Organisation, UMR CNRS / Grenoble Universités, BP 47, FR-38040 Grenoble cedex 9 (France).
Courriel : Dominique.Vinck[at]upmf-grenoble.fr

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