Michel Carton, Jean-Baptiste Meyer (éd.), La société des savoirs. Trompe-l’œil ou perspectives ?
Michel Carton, Jean-Baptiste Meyer (éd.), La société des savoirs. Trompe-l’œil ou perspectives ? Paris, L’Harmattan, coll. « Travail et mondialisation », 2006, 323 p.
Texte intégral
1L’idée de société des connaissances est devenue un mythe mobilisateur depuis le milieu des années 1990. Si des auteurs tentent d’en relativiser la réalité, d’autres confirment son importance. Tel est le cas dans le présent ouvrage collectif, dont les auteurs soulignent et interrogent la relation avec la question du développement. En introduction, Jean‑Baptiste Meyer explore ainsi la relation entre ces notions de développement et de connaissance. Il souligne l’éclatement de la seconde avec la prise en compte de son caractère distribué, de la non-linéarité du développement et de la complexité des liens qui s’établissent avec l’éducation et la croissance. Il soulève en particulier la question des risques liés à une réduction instrumentale des connaissances aliénées sur la dynamique économique, même pensée en faveur du développement, mais mettant de côté la tension vers des futurs à imaginer.
2L’ouvrage rassemble ensuite une série de contributions, en français ou en anglais (dans les deux cas, les éditeurs ont aussi publié des résumés substantiels forts utiles) portant sur une riche diversité d’études de cas :
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la reconnaissance des savoirs acquis par l’expérience en Afrique du Sud (Rachel Prinsloo et Michelle Buchler),
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les start-up comme passage entre connaissance scientifique et développement économique (Leïla Temri et Samia Haddad),
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les besoins de connaissances liés à la problématique de la gouvernance (Hélène Rey‑Valette),
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les connaissances des développeurs (agences de développement) (Kenneth King),
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le management des connaissances et la question des inégalités (le cas de l’Australie) (Richard Hall),
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la production de connaissances dans la « science périphérique » (cas de l’Argentine) (Pablo Kreimer et Hernán Thomas),
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la politique scientifique et les infrastructures de connaissance au Mozambique (Tim Turpin et Cristina Martinez‑Frenandez),
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le transfert de connaissance via les personnes et les questions de géopolitiques (Binod Khadria),
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la relation éducation – croissance économique (analyse du réseau qui sous‑tend l’articulation) (Julia Resnik),
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la critique de la notion de société de la connaissance dans le cas de la réforme éducative en Thaïlande (Alain Mounier).
3Ces études de cas sont encadrées par deux textes de réflexion sur le développement des connaissances. Le premier, de Jean‑Paul Bronckart, retrace les manières d’étudier comment se construisent les connaissances humaines et à quelles conditions elles peuvent constituer un facteur de développement. Il rappelle les courants de la psychologie scientifique traditionnelle (behaviorisme) et moderne (constructivisme, cognitivisme et interactionnisme social) et conclut sur la proposition d’un interactionnisme socio‑discursif : centré sur l’agir (aussi collectif), prenant en compte le langage et ses effets sur le fonctionnement mental, ainsi que l’analyse des processus de formation. À partir de cette perspective, il examine de manière critique la notion de « logique de compétences » qu’il confronte à l’analyse du travail réel et aux interventions de formation.
4Le second texte, qui conclut l’ouvrage, est une réflexion de Valeria Hernandez sur l’anthropologie des connaissances, pour laquelle elle propose un agenda de travail. Dans une première partie, elle analyse les arguments avancés par ceux qui soulignent le rôle des savoirs dans la transformation du champ du travail. Partant des hypothèses avancées par le capitalisme cognitif (Antonella Corsani) et le marxisme critique (Anselm Jappe et l’héritage de l’école de Francfort), elle suggère que la connaissance prend l’apparence d’un objet autonome et marchand, à cause des rapports sociaux du capitalisme avancé projetés sur la connaissance et qui font perdre consistance à d’autres approches de la connaissance en termes de création ou de coopération. Elle suggère que l’anthropologie des connaissances analyse les mécanismes de contrôle au sein des réseaux (entre hiérarchie et marché) soi‑disant basés sur la coopération entre professionnels dont la connaissance est un input. De même, arguant du fait que savoir-marchand et savoir « tout‑court » seraient différents, elle suggère que l’anthropologie des connaissances devrait étudier les rapports sociaux, différents selon les champs sociaux, auxquels ils tiennent. Il faudrait alors étudier « l’évolution des conditions objectives et subjectives qui structurent le champ du travail du fait de l’intervention directe de la connaissance à la fois comme force productive et comme norme idéologique » (p. 269). Elle interroge le processus d’autonomisation de la connaissance et suggère que cette manière de se poser comme autonome est justement ce qui devrait interpeller l’anthropologie des connaissances. Dans la deuxième partie, elle s’interroge sur la connaissance en tant qu’analyseur des rapports sociaux. Dans une troisième partie, elle s’intéresse aux processus par lesquels la connaissance a acquis la double fonction de force productive et de cadre normatif. Elle conclut enfin par une réflexion sur les rapports à la sphère cognitive en contexte capitaliste. Elle se réfère aux notions de pratique communicationnelle de Jurgen Habermas, de réflexivité d’Anthony Giddens (dont elle demande quelle autorité peut découler de cette pratique) et de conscience critique d’Anselm Jappe.
5Les contributions de cet ouvrage sont évidemment hétérogènes tant sur le plan des approches et des contenus que de l’ambition du débat. Ils déclinent cependant une série d’objets contemporains relevant de l’anthropologie des connaissances (les savoirs acquis par l’expérience et les savoirs liés à de nouvelles pratiques, leur circulation et leur rôle). Il aurait toutefois été opportun de revenir sur la nature de cette société de la connaissance et son anthropologie. Il n’est pas certain, par exemple, que les différentes contributions de l’ouvrage permettent de soutenir les questions et analyses globalisantes qu’expose Valeria Hernandez. Le débat aurait mérité d’être engagé, d’autant plus que Jean‑Baptiste Meyer, en introduction, ouvrait la question de la pluralité des relations entre connaissance(s) et développement.
Pour citer cet article
Référence électronique
Dominique Vinck, « Michel Carton, Jean-Baptiste Meyer (éd.), La société des savoirs. Trompe-l’œil ou perspectives ? », Revue d’anthropologie des connaissances [En ligne], 1-1 | 2007, mis en ligne le 01 mars 2007, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/rac/21092 ; DOI : https://doi.org/10.3917/rac.001.0137
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