1Dans un article consacré à l’analyse de la perception du monde « par les pieds », Tim Ingold examine la façon dont l’utilisation des chaussures a influencé la structure anatomique du pied humain et a limité sa mobilité tout comme sa sensibilité, ce qui a eu des implications profondes sur la façon dont les individus, dans les sociétés occidentales, perçoivent et interagissent avec leur environnement (Ingold, 2004). Le port de chaussures transforme l’expérience sensorielle de la marche — et plus largement notre rapport au monde — en reléguant le pied au rôle de simple outil de locomotion, tandis que la perception de l’environnement repose alors principalement sur la vue et l’ouïe (Ingold, 2004). Or, nous dit l’anthropologue, les individus, dans diverses régions du monde, utilisent également leurs pieds à d’autres fins, diverses, telles que l’escalade, la course, le saut, le maintien d’objets en place, leur ramassage, et même le déplacement en quadrupédie (Devine, 1985). Et Ingold de souligner, en reprenant Marcel Mauss, qu’il n’existe pas de manière de marcher « naturelle » qui puisse être prescrite indépendamment des circonstances diverses dans lesquelles les êtres humains grandissent et vivent (Mauss, 2001). Hartmut Rosa considère à ce titre le pied comme le premier médium de notre relation corporelle au monde, soulignant la mise à distance des perceptions haptiques que peut offrir le sol par le port des chaussures (Rosa, 2018). Celles-ci contribueraient dès lors au passage d’un rapport participatif à un rapport objectivant et réifiant au monde.
2Que se passerait-il alors si quelqu’un voulait tout simplement s’affranchir de cette médiation matérielle, et s’approprier une manière de marcher et d’utiliser ses pieds différente de celle que la chaussure autorise ? Les techniques du corps sont tellement ancrées que l’on peut s’interroger sur la possibilité même d’y parvenir. C’est pourtant ce que font certain·es sportif·ves, pratiquant des activités telles que la course à pied, l’hébertisme ou encore le street workout régulièrement et de façon récréative, en décidant délibérément d’abandonner dans le cadre de leur pratique physique de loisirs — et parfois au-delà — la chaussure, ou du moins la chaussure « classique » : celle qui maintient le pied, le guide, l’enserre, procurant aussi parfois, à grand renfort de technologies diverses, un amorti supposé préserver les chevilles, les genoux, le dos, et optimiser les performances.
- 1 Les adeptes de course pieds nus ou en chaussures minimalistes (voir l’encadré infra) parlent souven (...)
3Se mouvoir et courir pieds nus ou chaussé de façon minimaliste (par exemple en utilisant des sandales à semelle fine à la place des chaussures de running) pourrait en effet être bénéfique. C’est en tous cas la promesse formulée par certains, comme Christopher McDougall, auteur du best-seller Born to Run, référence incontournable des adeptes de course à pied barefoot1. Le succès de l’ouvrage témoigne de l’intérêt d’une frange de sportifs pour ces problématiques, notamment les adeptes de course à pied et de culture physique en pleine nature. McDougall, en quête de réponses au sujet de ses blessures fréquentes, raconte sa découverte de la tribu des tarahumaras, chez qui la course à pied, pratiquée en sandales sur de très longues distances, est au cœur de la vie sociale. L’ouvrage défend l’idée selon laquelle l’industrie de la chaussure de sport a encouragé des solutions techniques (amorti, soutien du pied, etc.) sans preuve qu’elles réduisent les blessures. Celles-ci favoriseraient même l’adoption d’une foulée pathologique (différente de la foulée naturelle pour laquelle l’être humain serait conçu), en grande partie responsable des blessures chez les coureur·euses. Le récit de McDougall plaide ainsi pour le retrait de ces chaussures remplies de technologie au profit de chaussures minimalistes ou d’une pratique de la course pieds nus.
4Si l’attirance pour le « moins » — entendu comme le retrait de certaines entités, vécu comme une désintermédiation permettant le rapprochement, voire la reconnexion avec son environnement humain et naturel (Goulet & Vinck, 2016) — n’est pas nouvelle, c’est l’ampleur du phénomène qui caractériserait la période contemporaine (Dopierała, 2017). Les recherches sur le sujet ont porté notamment sur les consommations alternatives et responsables (Elgin, 2010 ; Alexander, 2011, 2013 ; Cochoy et al., 2018), l’art de « faire durer les objets » pour « déconsommer » (Madon, 2024), l’habitat avec le mouvement des tiny houses (Anson, 2014 ; Mangold & Zschau, 2019), les pratiques alimentaires — crudivores (Thircuir, 2021), sans gluten (Wolff, 2019 ; Akermann & Cœurquetin, 2022), de jeûne (Dalgalarrondo & Fournier, 2019a) — ou encore la mobilité sans voiture (Rigal, 2020). Aurianne Stroude quant à elle s’est intéressée aux processus de « distanciation normative » chez celles et ceux qui essaient d’investir et d’explorer des modes de vie alternatifs pour « vivre plus simplement » (Stroude, 2021).
- 2 Voir les ouvrages cités dans le corpus complémentaire, en annexe.
- 3 En utilisant les mots clés « barefoot » et « running » dans la base de données Pubmed, nous dénombr (...)
5Toutefois, l’attrait pour le chaussage minimaliste ne saurait faire oublier les dimensions culturelle, esthétique et distinctive que revêt la chaussure, y compris dans ses formes sportives. La légèreté a largement été, en la matière, l’apanage de catégories sociales les plus aisées. L’apparence n’est à cet égard pas le seul marqueur de classe : les modifications corporelles qu’entraîne la chaussure, dont participe l’apprentissage d’une autre façon de se déplacer, relèvent aussi de logiques distinctives (Kurkdjian, 2022). En outre, si des bienfaits physiques attendus et un processus de « distanciation normative » (Stroude, 2021) peuvent motiver le recours à un chaussage minimaliste (reflétant une prise de distance par rapport aux logiques marchandes qui sous-tendent le commerce des équipements sportifs), celui-ci a aussi ouvert de nouvelles perspectives commerciales aux marques de sport. Elles ont en effet utilisé la symbolique du retour à la nature pour convaincre les sportif·ves de courir avec des chaussures reproduisant la sensation du pied nu. Haman & Dowling (2015) soulignent ainsi qu’une étude portant sur les célèbres coureurs de fond kalenjins du Kenya a coïncidé avec l’augmentation soudaine de 303 % des ventes de chaussures minimalistes entre novembre 2010 et novembre 2012 aux États-Unis, ce marché représentant, en 2012, 59 millions de dollars. Et les auteurs de montrer la façon dont les campagnes publicitaires ont permis de vendre un produit destiné aux adeptes d’une pratique qui, par essence, prône le rejet du produit en question. Celles-ci ont transformé le barefoot running en un phénomène de consommation de masse par le ciblage d’usagers et usagères attiré·es par le minimalisme, la chaussure devenant alors un symbole d’appartenance. Le phénomène a certainement été accentué par la publication des ouvrages ayant promu la course pieds nus ou avec chaussures minimalistes2, dont les arguments ont reçu un écho dans le milieu sportif tout en étant discutés sur le plan scientifique3.
6Nous nous intéressons ici à cette forme de minimalisme : l’abandon des chaussures de sport classiques par les sportif·ves au profit de chaussures minimalistes ou d’une pratique pieds nus. Plus précisément, c’est la construction des savoirs et savoir-faire du corps liés au retrait des chaussures qui fait l’objet de cet article. En effet, ce retrait implique inévitablement une transformation des « techniques corporelles » permettant de se mouvoir (Ingold, 2004), profondément incorporées, généralement acquises dès la prime enfance et rarement soumises à une attention réflexive, y compris chez les sportif·ves (Barthélémy & Rey, 2012). Cette transition nécessite donc l’apprentissage de nouveaux savoir-faire, au sens d’habiletés techniques, et de savoirs sur ces techniques corporelles, définis comme représentations du monde, détenues et/ou susceptibles d’être transmises, « faisant l’objet d’une reconnaissance sociale et d’un contrôle se situant dans le registre de la validité » (Barbier & Galatanu, 2000, p. 19).
7La présente étude s’inscrit dans la continuité des propositions de Frédéric Goulet et Dominique Vinck sur l’analyse des innovations « par retrait » (Goulet & Vinck, 2012, 2022). Ce cadre conceptuel, dans une perspective prolongeant la théorie de l’acteur-réseau (Callon, 1986), examine à la fois les trajectoires de dissociation vis-à-vis d’entités non désirées et la construction de nouvelles associations alternatives, visant souvent à limiter les impacts négatifs du progrès technologique. La dissociation implique la problématisation de l’élément à retirer (la chaussure classique dans notre cas), en démontrant son caractère nocif pour en faire un « point de passage à éviter ». Réciproquement, la construction de nouvelles associations s’appuie sur la mise en visibilité d’entités ou d’associations permettant de « faire sans » qui avaient été jusque-là ignorées (par exemple des savoirs et des savoir-faire qu’il s’agit de (ré)apprendre).
8Suivant cette logique, l’objectif de l’article est double. Il est, dans un premier temps, de documenter les significations attribuées par les sportif·ves amateur·es au choix de se débarrasser (de façon plus ou moins radicale) de leurs chaussures, un choix qui n’a rien d’anodin tant la médiation de la chaussure entre le pied et le sol est intégrée comme une norme sociale et conditionne la façon dont le pied est utilisé, dont le monde est perçu, et dont les déplacements s’opèrent. Dans un second temps, l’article explore les formes d’apprentissage qu’engage ce processus. Il s’agit de saisir la manière dont les individus acquièrent, mobilisent et articulent différents types de savoirs et de savoir-faire pour ajuster leur technique corporelle au retrait, mais aussi pour ajuster le retrait en fonction de leur expérience vécue.
- 4 Si la réalisation d’entretiens à distance peut susciter des réticences, il convient surtout de savo (...)
9Nous nous appuyons principalement sur une série d’entretiens semi-directifs menés en visioconférence4, dans le cadre d’une recherche plus globale conduite sur le minimalisme et la quête de simplicité dans les pratiques sportives. Nous avons d’abord identifié les activités dans lesquelles des pratiquant·es amateur·es, dans le cadre d’une pratique physique de loisir, mettent en œuvre une démarche consciente, volontaire et non subie de retrait, qui peut prendre plusieurs formes : abandon des dispositifs numériques, pratique pieds nus, utilisation de méthodes de culture physique sans matériel ou encore allègement lors de pratiques de pleine nature. Le spectre des pratiques en question est relativement large (course à pied, musculation, apnée, yoga, etc.).
10Ce sont ainsi quarante sportifs et sportives se reconnaissant dans ou revendiquant une modalité « minimaliste » de pratique amateure qui ont été interrogé·es lors d’entretiens d’une durée moyenne d’une heure et trente minutes. Soulignons que, chez certains de ces individus, la pratique investie sur le mode du loisir est aussi intégrée à l’activité professionnelle, notamment chez ceux qui exercent en tant qu’éducateur sportif ou « coach ». Ceci étant dit, le retrait des chaussures a toujours été en premier lieu, et est toujours opéré au moment de l’enquête, dans le cadre des loisirs sportifs.
11Le repérage des personnes à interroger s’est d’abord fait en identifiant les pratiques physiques dans lesquelles une revendication minimaliste était explicitement exprimée par les pratiquant·es. Nous avons ensuite cherché à joindre des personnes s’adonnant à ce type d’activité, soit par contact de proche en proche (nous avions déjà enquêté sur la course à pied, ainsi que sur le milieu du fitness, où de telles démarches minimalistes peuvent être mises en avant [Favier-Ambrosini, Delalandre & Quidu, 2023]), soit par le biais des réseaux sociaux (pour certaines des activités repérées, les pratiquant·es se structurent sous forme de communautés assez facilement identifiables).
- 5 Ce déséquilibre entre hommes et femmes a persisté durant l’enquête en dépit de nos recherches de pr (...)
- 6 Il s’agit de pratiques de course à pied sous diverses formes : trail, courses sur route, footing, e (...)
- 7 Parmi celles-ci on peut évoquer le MovNat, mis au point par Erwan Le Corre (auteur de l’ouvrage The (...)
- 8 Voir l’annexe méthodologique en fin d’article.
- 9 Le mot « sport » et les expressions « pratique sportive » et « activité sportive » sont utilisés da (...)
12Parmi ces sportifs et sportives, vingt-quatre se sont inscrit·es dans une démarche de retrait à l’égard des chaussures de sport classiques. C’est sur cet échantillon de vingt-quatre personnes (vingt-deux hommes et deux femmes5) qu’a été construite cette analyse. On y trouve essentiellement des adeptes de course à pied6 (n =11), de culture physique sous diverses formes7 (n =15), de randonnée (n =12), de yoga (n =4), d’escalade (n =2). Les diverses disciplines ne sont pas exclusives : les enquêté·es en cumulent souvent plusieurs8. Il n’y a ici nulle prétention à l’exhaustivité ni à la représentativité, mais plutôt une recherche de diversification satisfaisante, en ce qui concerne les activités pratiquées et les formes et intensités d’investissement revendiquées dans le minimalisme. Autrement dit, nous avons interrogé des personnes qui décident de pratiquer sans chaussures ou en chaussures minimalistes leur(s) activité(s) sportive(s)9 de prédilection, que ce soit occasionnellement ou systématiquement.
13L’analyse a été menée dans un premier temps de façon thématique. Les catégories qui ont été́ appliquées à ce corpus ont été́ construites de façon ascendante, suite à une prélecture de la totalité́ du corpus par l’ensemble des auteurs. Les grandes catégories d’analyse suivantes ont été dégagées : activités sportives pratiquées, formes de retrait identifiées (abandon plus ou moins prononcé des chaussures, mais aussi délaissement du matériel sophistiqué, des outils numériques, etc.), motivations, significations, effets ressentis, acquisition des savoirs et savoir-faire, structure temporelle des carrières vers et dans le minimalisme, degré d’extension à d’autres domaines de la vie (l’appétence pour le minimalisme touche souvent d’autres pans de l’existence tels que l’alimentation ou les mobilités quotidiennes), influences et références. Celles-ci ont été renseignées et ont fait l’objet d’une relecture croisée entre les auteurs. Dans un second temps seulement, sur la base de cette grille de lecture, une analyse verticale par entretien a été opérée.
- 10 Voir l’annexe méthodologique en fin d’article. Ceux-ci ont été repérés dans les bases de données ac (...)
14Outre les entretiens, d’autres sources, écrites, ont été consultées de façon complémentaire. Il s’agit d’articles scientifiques (n =9) consacrés à la course pieds nus10 ou en chaussures minimalistes, et de références considérées par les acteurs comme centrales dans leur processus de retrait (n =4) (par exemple l’ouvrage de Christopher McDougall, déjà cité, Barefoot Running de Ken Bob Saxton et Roy M. Wallack ou La clinique du coureur de Blaise Dubois et Frédéric Berg). La consultation de ce corpus complémentaire a été essentielle pour comprendre les discours des personnes interrogées (notamment lorsqu’elles renvoyaient vers ces références sans en expliciter de façon suffisamment claire, pour un profane, le contenu). Elle a permis de comprendre les arguments formulés en faveur du chaussage minimaliste, à la fois sur le plan scientifique et par ses promoteurs.
- 11 Voir le corpus complémentaire en annexe.
Chaussures « maximalistes » versus « minimalistes »
Par chaussures minimalistes, nous entendons des chaussures qui ont pour vocation, tout en évitant de s’écorcher les pieds sur le sol, de permettre une locomotion et des sensations les plus proches possible du déplacement pieds nus. Il peut s’agir de chaussures « spécialement conçues » par des marques de matériel de sport, telles que les Vibram® Five Fingers : des chaussures à « orteils séparés » et à la semelle très fine. Ce sont aussi parfois des chaussures non conçues initialement pour la pratique sportive, telles que les sandales de type huaraches, sandales traditionnelles mexicaines fabriquées avec une semelle en cuir ou en caoutchouc.
Un indice minimaliste a été proposé par le collectif d’experts La clinique du coureur, organisation québécoise spécialisée dans la formation, la prévention et le traitement des blessures en course à pied. Son fondateur, le physiothérapeute Blaise Dubois, a cosigné plusieurs articles dans des revues biomédicales et en sciences du sport. L’indice minimaliste, exprimé sous forme d’un pourcentage, prend en compte cinq critères : la flexibilité de la chaussure, son poids, l’épaisseur de la semelle, la présence ou non de technologies de stabilisation du pied et enfin le drop (la différence de hauteur de semelle entre le talon et l’avant-pied). Plus l’indice est élevé, plus la chaussure est considérée comme minimaliste, plus il est faible, plus elle est considérée comme étant maximaliste. Cet indice a fait l’objet de publications scientifiques11 ; il est utilisé comme référence, notamment par des coureur·euses ou par des marques de chaussures de sport pour informer leurs clients sur les caractéristiques de leurs produits.
Pour la clarté du propos, nous parlerons des chaussures de sport maximalistes pour évoquer les habituelles chaussures de running, de randonnée ou toute autre chaussure utilisée de façon habituelle dans la pratique d’une activité sportive, et de chaussures minimalistes pour parler de celles dont l’indice minimaliste est élevé (chaussure fermée ou sandale, flexible, légère, à semelle fine, sans technologie de maintien et à drop faible ou nul).
15Si, de prime abord, le simple fait de choisir de pratiquer une activité sportive de loisir pieds nus ou avec des chaussures minimalistes peut paraître trivial, un examen plus attentif des raisons qui motivent cette démarche permet d’entrevoir les changements de « rapport au monde » qui la sous-tendent (Rosa, 2018). Cela revient à mettre en exergue les « associations centrifuges » (Goulet & Vinck, 2012) construites par les acteur·trices : il s’agit donc de comprendre en quoi la chaussure maximaliste devient chargée négativement, et à quelles entités non désirables elle est désormais liée. Ces entités sont de deux types : le premier rassemble un ensemble de pathologies liées le plus souvent à la pratique de la course ; le second est l’intermédiation avec le sol, qui inhibe la perception de l’environnement et l’action du pied.
16Une première catégorie de raisons justifiant le retrait des chaussures maximalistes a trait à des problèmes de santé, perçus comme liés à l’usage systématique de celles-ci. Cette association a été construite par neuf des personnes interrogées, toutes adeptes de course à pied. Ce type de pratique, tout particulièrement sur de longues distances, est en effet une source de déclenchement ou d’aggravation de pathologies diverses : troubles musculo-tendineux (tendinopathie d’Achille, syndrome de l’essuie-glace, etc.), articulaires (notamment au niveau des genoux), lombalgies, ou encore céphalées, toutes bien documentées dans la littérature biomédicale. Chez les personnes concernées, la pratique pieds nus ou avec des chaussures minimalistes est apparue comme un moyen de régler leurs problèmes. Ces discours s’accompagnent d’une forme de remise en cause de l’expertise médicale ou du moins de la mise en évidence de son incapacité à soigner les maux en question, à l’instar de l’errance diagnostique constatée par Akermann & Cœurquetin (2022) dans les trajectoires d’éviction du gluten dans l’alimentation.
17La construction de l’association entre les pathologies et le port de chaussures maximalistes peut s’inscrire dans deux temporalités. La première caractérise les trajectoires de Charly, Arnaud, Serge et Guy, qui voient se succéder une période de manifestation des maux face auxquels n’est trouvée aucune solution satisfaisante, malgré des tentatives parfois répétées et infructueuses de consultation du corps médical. Guy, par exemple, 41 ans, se présentant comme thérapeute, souffrait systématiquement des genoux quand il courait. Arnaud quant à lui, 53 ans, aujourd’hui « coach personnel » (en hébertisme) après avoir travaillé jusqu’à ses 45 ans dans l’industrie automobile, souffrait d’un hallux rigidus et de céphalées pendant et après ses sorties.
J’avais une attaque talon très forte sans m’en apercevoir et donc ça me donnait mal au crâne, mal à la tête. Et quand j’essayais d’insister, j’ai eu mal aux genoux d’un côté, et mal à la cheville de l’autre. Donc je me disais : « la course à pied, ce n’est pas pour moi ». Les chocs, ça me donne mal à la tête. Jusqu’au jour où […] j’ai découvert les chaussures minimalistes […].
18Le retrait des chaussures est alors apparu comme une solution potentielle à l’occasion de rencontres (chez Arnaud), ou de lectures (chez Guy, Charly et Serge) — notamment la consultation de sites Internet — qui les ont conduits vers des références prônant le minimalisme en matière de chaussage (l’ouvrage Born to Run par exemple chez Charly et Guy). Cette solution a ensuite été éprouvée et validée, et leur a permis de renouer avec la course à pied.
19La seconde se caractérise par une prise de conscience « après-coup ». James, Paula, Ali, Laurent et Jean ont pris conscience de l’existence du barefoot comme modalité de course à pied soit par des contacts interpersonnels plus ou moins proches (Paula a échangé sur le sujet avec son cousin, un kinésithérapeute adepte du « pied nu » ; Jean a vu d’autres personnes, lors de compétitions, qui utilisaient des chaussures minimalistes), soit par des lectures (c’est le cas pour James, Laurent et Ali). Cette phase de mise en visibilité (Goulet & Vinck, 2022) s’est poursuivie par une mise à l’épreuve au cours de laquelle les personnes interrogées se sont rendu compte que le retrait des chaussures maximalistes atténuait les douleurs liées à la pratique de la course.
20Dans les deux types de temporalités, une expertise alternative à celle du corps médical, sur la base d’une argumentation en très grande partie partagée, est construite. Le lien entre pathologie et chaussures maximalistes est opéré en deux temps : tout d’abord par des lectures (l’ouvrage Born to Run, mentionné par six des personnes interrogées, ou La clinique du coureur cité deux fois, mais aussi des recherches sur Internet renvoyant aux bienfaits de la course minimaliste) et/ou des contacts personnels (un cousin par exemple, dans le cas de Paula, qui lui-même avait écouté des conférences de La clinique du coureur), puis par expérimentation, qu’elle ait été initialement motivée ou non par la recherche d’une solution à des pathologies. La chaussure n’est pas désignée comme étant la cause directe de celles-ci. Comme l’indiquent les coureur·euses de notre échantillon, la façon dont on est chaussé a une influence importante sur le mouvement : porter des chaussures de sport maximalistes implique notamment de poser le pied au sol en attaquant par le talon, et c’est cette foulée qui accroît les risques de douleurs et pathologies. Le lien entre chaussures et technique de course (grandes foulées et attaque par le talon versus petites foulées et attaque par l’avant-pied) est établi par l’ensemble des coureurs et coureuses interrogé·es, qui reprennent ainsi une partie de la rhétorique développée par les promoteurs de la course minimaliste. Comme ces derniers, ils et elles pointent du doigt les effets délétères sur la foulée de l’usage des chaussures modernes (avec amorti et technologie de soutien du pied), par un effet de surprotection entravant la biomécanique naturelle de la course.
21L’usage de certaines techniques médicales (consommation d’anti-inflammatoires, ou utilisation de semelles orthopédiques) constituerait aussi, tout comme la surtechnologisation du chaussage, une sorte de « béquille » qui ne permettrait pas d’améliorer les maux, voire les renforcerait en ne laissant pas le corps fonctionner normalement et s’adapter. Les discours, à l’instar de ceux recueillis dans les récits d’accouchement non médicalisés, ne nient pas l’intérêt d’une expertise médicale, mais mettent en avant la confiance dans les capacités physiologiques du corps à fonctionner sans adjuvant médical ou technologique (Pruvost, 2018).
- 12 Les deux types d’association ne sont pas exclusives l’une de l’autre. Paula, Ali et Arnaud associen (...)
22La seconde association centrifuge, particulièrement partagée puisqu’elle est construite par dix-huit personnes sur les vingt-quatre de l’échantillon, renvoie essentiellement à une partie spécifique de la chaussure : la semelle, épaisse, source de confort, mais qui empêche d’être en connexion avec le sol. Si « le détachement des personnes du sol […] traverse […] l’histoire récente des sociétés occidentales comme un leitmotiv » (Ingold, 2004, p. 329), c’est le mouvement inverse que veulent réaliser les personnes interrogées, désireuses d’opérer en la matière un « retour à la nature »12.
23Retirer la chaussure, c’est (re)trouver des fonctions sensorimotrices perdues. Là où la semelle épaisse gomme les aspérités et neutralise les sensations, la nudité du pied réactive une perception fine, parfois oubliée, et source de plaisir. Cette focalisation attentionnelle accrue est largement soulignée par nos enquêtées. Le discours de Tommy (33 ans), adepte de pratiques hébertistes, est à cet égard caractéristique.
C’est comme si on passait notre vie avec des moufles […]. En fait, on perd des sensations en mettant les chaussures et du coup retourner à ce pied nu, au début il y a la douleur, mais très vite, ça devient un plaisir et du coup il n’y a même plus la question de : « Est-ce que je le fais, est-ce que je le fais pas ? ». En fait on a envie de le faire parce qu’on sait qu’on va capter plein de nouvelles choses ; c’est comme si un nouveau monde s’ouvrait.
24Tommy insiste beaucoup, lors de l’entretien, sur l’importance d’être à l’écoute de son corps, une attitude qu’il considère être la conséquence d’un accident grave survenu à 18 ans, et ayant touché sa colonne vertébrale. L’échec des traitements allopathiques l’avait alors incité à essayer de comprendre le « sens des signaux envoyés par son corps ». Théo quant à lui force volontairement le trait pour faire comprendre ces nouvelles sensations. Ce pratiquant de musculation et de randonnée de 29 ans, enseignant d’arts martiaux chinois, affirme pouvoir « compter le nombre de graviers sur lesquels il [le pied] est posé ».
25Si cette acuité haptique fait parfois l’objet d’un discours très formalisé et « explicatif », le contact au sol renvoie aussi chez certain·es interviewé·es à des considérations plus subjectives, comme chez Paula, professeure d’éducation physique de 33 ans, grimpeuse (sur blocs et en falaise), pratiquante de course à pied et de randonnée, chez qui le plaisir de se mouvoir pieds nus résulte d’une meilleure « connexion à la terre ». Celle-ci explique : « en plus, moi j’ai toujours adoré cette sensation d’être pieds nus tout le temps et donc là ben finalement j’ai l’impression de courir pieds nus en fait, d’être super proche du sol, de la terre ». Délaisser la chaussure — du moins la chaussure maximaliste — permettrait de retrouver un bien-être perdu, quitte d’ailleurs à être moins performante (en escalade, ou en trail par exemple). Le retrait « est vécu par les acteurs comme une désintermédiation, une occasion de rapprochement, de reconnexion avec des éléments et des processus jusqu’alors méconnus, de l’environnement “naturel” de l’action » (Goulet & Vinck, 2016, p. 40), ce que souligne aussi Luc lorsqu’il parle d’une « participation à la nature ».
- 13 Il parle des tarahumaras.
26De ce point de vue, la pratique pieds nus — et le contact à la terre qu’elle autorise — constitue un aboutissement, une sorte de quête personnelle qui n’est pas toujours atteinte, et n’est pas nécessairement considérée comme atteignable, étant donné l’inconfort, voire les douleurs au niveau de la voute plantaire qu’implique le retrait des chaussures. Il en est ainsi d’Ali, 38 ans, chercheur et pratiquant de course à pied, qui nous explique qu’il ne fera pas comme « ceux qui font les espèces de petites sandales »13. L’emploi de chaussures minimalistes peut alors constituer un palliatif, un compromis entre la recherche de sensation d’un côté, le confort et la sécurité de l’autre. Le type de chaussage est alors qualifié selon un gradient, ou une échelle minimaliste : chaussures de sport classiques avec un « drop » faible ou nul, chaussures minimalistes de type Vibram® Five Fingers, sandales constituent des alternatives qui rendent la pratique faisable au prix d’une intermédiation plus ou moins importante entre le pied et le sol.
27Trois des personnes interrogées (Théo, Arnaud et Victor) soulignent les effets positifs de l’allègement résultant de l’abandon des chaussures classiques. Théo évoque la fin d’une souffrance lorsqu’il est passé aux chaussures minimalistes :
Ces chaussures-là, c’était pas une souffrance de les porter, comparées à d’autres godasses, ou même des godasses qui sont censées être confortables. Mais le fait de les enlever le soir tu sais c’est vraiment ce : “Ahhh !”. On est trop content d’enlever ses godasses, et là je me rendais compte que ben non, avec ces chaussures je me sentais, léger, mobile, c’était pas un poids qui était accroché à mes pieds.
28Arnaud quant à lui dit avoir renoué avec le plaisir grâce à la sensation de légèreté retrouvée : « Cette sensation d’être léger, de voler un petit peu, j’ai beaucoup aimé ». Les trois personnes mettant en avant cette recherche d’allègement soulignent la dimension introspective de leur pratique, que ce soit Théo, qui pratique les arts martiaux chinois depuis l’enfance, Arnaud qui souligne l’« orientation spirituelle » de ses pratiques en pleine nature ou Victor qui, outre la course et la randonnée, pratique aussi la plongée en apnée. La chaussure est ici associée directement à son poids, vécu comme une entrave, une charge dont on veut se débarrasser, afin de renouer avec le plaisir et le bien-être, alors que « le lourd […] met en péril la liberté » (Soulé & Vignal, 2021, p. 46). L’allègement, assimilé à une libération, dépasse ainsi le seul ressenti physique.
- 14 Il s’agit par exemple des régimes « paléo », des stages de survie ou de développement personnel en (...)
29Chaque association centrifuge s’articule, dans les discours, avec son « contraire » désirable : la foulée naturelle synonyme de santé et de bien-être, opposée à la foulée artificielle façonnée par la chaussure de sport maximaliste et source de pathologies ; la connexion au sol qui permet de « ressentir », par opposition à la déconnexion vis-à-vis de l’environnement et à l’entrave que constitue le port d’une chaussure classique. Ces deux associations ne sont pas toujours présentes dans tous les discours, mais elles ne sont pas non plus exclusives l’une de l’autre. La chaussure maximaliste apparaît comme une source de mal-être, et le retrait permet de renouer avec le bien-être, ce que l’on retrouve d’ailleurs fréquemment dans les discours des personnes ayant mis en œuvre dans leur vie d’autres formes de retrait, par exemple sur le plan alimentaire (Dalgalarrondo & Fournier, 2019a ; Thircuir, 2021 ; Akermann & Cœurquetin, 2022), ainsi que chez les promoteurs des pratiques d’ensauvagement14 étudiées par Dalgalarrondo & Fournier (2020). Le minimalisme, en matière de chaussage, permet en définitive d’améliorer à la fois son corps (obtenir plus de santé) et son rapport avec l’environnement (plus d’attention, des perceptions accrues, plus d’adaptation, etc.). Mais pour ce faire, il ne suffit pas d’abandonner ses chaussures de sport habituelles : l’acquisition de nouvelles techniques du corps, constituées d’un ensemble de savoirs et de savoir-faire intriqués et inséparables des conditions matérielles dans lesquelles ils s’acquièrent, est indispensable.
30Le retrait de la chaussure maximaliste — éventuellement son remplacement par une chaussure minimaliste — nécessite de mettre en visibilité des entités et des associations jusque-là inexistantes, et de constituer un nouvel assemblage (Goulet & Vinck, 2012) impliquant le corps, le milieu, des objets, des techniques. Ce processus engage une dynamique d’apprentissage articulant différents types de savoirs et savoir-faire. Ce nouvel agencement s’insère dans des récits construits autour d’une valorisation du retour au passé.
31Les discours sur les bienfaits du « retour à » parsèment à cet égard les narrations construites par les interviewé·es : ce qui permettrait de se mouvoir pieds nus aurait peu à peu été oublié à cause du port des chaussures, et il conviendrait donc de le réapprendre. Ce retour vers le passé peut prendre deux formes, respectivement liées à la phylogenèse et à l’ontogenèse.
32La première renvoie à la mythologie du chasseur-cueilleur, bien mise en évidence par Dalgalarrondo & Fournier (2020) ou encore Weedon & Patchin (2022). Il faut retrouver une technique de course plus ancestrale, plus naturelle : « on revient à cet état animal, ce qu’on était à la base, des chasseurs-cueilleurs. On était non seulement des chasseurs, mais on était chassés. On était des proies, aussi. C’est pour ça qu’il n’y avait pas de place pour la faiblesse, à l’époque, quand on vivait encore au contact de la nature » (Jean, 28 ans, coach en méthode naturelle). On repère dans les discours une valorisation du retour à l’homme « primitif » et de la « redécouverte » de sa « part animale », comme le souligne Valentin, 25 ans, jeune éducateur sportif pratiquant de MovNat, de parkour et de randonnée. Cette rhétorique peut s’articuler à un discours sur la résilience, qui renvoie parfois à des considérations collapsologiques (Servigne & Stevens, 2015 ; Chamel, 2024), comme chez Guy :
Je suis auto-entrepreneur, je ne gagne pas beaucoup d’argent, je ne compte pas sur ma retraite. […] là où j’ai construit ma maison c’est dans les hauteurs. […] si à un moment donné j’ai un souci de santé, ça va être compliqué, euh… et si y’a un cataclysme quel qu’il soit, à mon sens c’était important d’être en bonne santé aussi et d’être physiquement préparé pour faire face à ce qu’il peut arriver. […] j’envisage beaucoup de choses dans un futur possible et j’essaie de mettre en place des choses qui font que, quoi qu’il arrive, quoi qu’il advienne, je serai à même d’y répondre.
33L’attirance pour le minimalisme dépasse ici largement le chaussage. Guy vit dans une maison en bois qu’il a construite lui-même sur une route qui « pour le moment reste carrossable ». Il s’agit donc pour lui d’être capable de faire face à des défis de grande ampleur, mais aussi aux menaces quotidiennes. Les objets qui « aident » artificiellement le corps (telles que les chaussures coûteuses équipées de technologies de maintien, d’amorti, etc.) sont alors considérés comme des artefacts, des prothèses, qui l’empêchent de s’adapter aux réelles situations de danger qu’il peut rencontrer, créent des dépendances, voire le fragilisent.
34Si la chaussure telle qu’on la conçoit habituellement est une composante d’un processus de civilisation dans les sociétés occidentales, alors s’en détacher pourrait participer des logiques d’ensauvagement décrites par Dalgalarrondo & Fournier (2020). Ces tentatives de rétablir un rapport plus direct, intuitif, voire animal au milieu naturel peuvent en effet passer par des formes de désintermédiation par l’abandon, volontaire, d’objets ou de procédés caractéristiques de nos sociétés modernes, s’intercalant entre les individus et la nature. Il s’agit alors de « faire sans », ou de « faire avec moins de substances ou d’entités incriminées pour les effets négatifs qu’elles auraient sur les corps » (Goulet & Vinck, 2022, p. 9). Le réensauvagement s’articule ainsi avec une « promesse médicale » qui ne se limite pas à soigner le pathologique (Dalgalarrondo & Fournier, 2019b) : le « moins » participe aussi des logiques d’optimisation de soi devant permettre à l’individu d’obtenir « plus » de santé, dans le sens d’une adaptabilité accrue face à un environnement incertain.
35La seconde forme du « retour à » renvoie à l’enfance, au jeu, à la spontanéité et au plaisir, que l’on retrouve chez une partie des adeptes d’hébertisme et de MovNat de notre corpus (Arnaud, Tommy, Valentin, Jean), mais aussi chez Théo. Bien qu’ayant des parcours assez différents les uns des autres, tous sont devenus coaches ou éducateurs sportifs, et tous développent un discours similaire sur le retour « à l’essentiel et aussi cet esprit un peu enfantin d’amusement et de plaisir », comme l’explique Valentin. L’être humain originel, c’est cette fois l’enfant que l’on a été, et vers lequel on souhaiterait revenir, comme l’explique Théo, dont le discours articule les deux formes du « retour à » par la référence à un héros préhistorique de bande dessinée.
- 15 Rahan est une série de bande dessinée française scénarisée par Roger Lécureux et illustrée par Andr (...)
Je me suis aussi rendu compte que j’étais vachement mobile, que j’avais… ça m’a rappelé quand j’étais gamin. Parce que moi, j’ai grandi au bord de la Méditerranée et y’a des grosses digues avec des énormes rochers et quand je sautais de rochers en rochers pieds nus et que j’avais l’impression d’être Rahan15, je m’éclatais. Et je me dis… et j’ai retrouvé cette sensation. Donc y’a aussi un peu presque une sensation de jeu.
36Il y aurait donc une façon de se mouvoir préexistante à l’usage des chaussures (et qui aurait été désapprise), à l’échelle temporelle de l’individu (ontogenèse) et/ou de l’espèce humaine (phylogenèse). Elle se caractérise par une foulée plus « en fréquence », des appuis plus légers et silencieux, une motricité plus « animale » (une course moins bruyante, des déplacements en quadrupédie), supportée par un pied plus fort, plus réceptif aux afférences sensorielles diverses et permettant donc au corps de s’adapter et de jouer avec les variations du milieu. Ce discours mettant en scène un passé dévoyé s’articule ainsi aussi bien avec la recherche de la santé (il faut confronter le corps aux éléments naturels — comme l’était le chasseur-cueilleur ou l’enfant jouant dans la nature — pour le rendre résilient) qu’avec l’envie de reconnexion à la terre (le retour à un état naturel permet la reconnexion aux éléments et le développement de la perception par les pieds).
37Le recours au pied nu, ou au chaussage minimaliste, s’inscrit donc dans un imaginaire de retour au passé qui implique un processus d’apprentissage complexe, parfois déployé dans un temps long. Celui-ci combine l’acquisition de savoirs partagés sur l’action, de savoirs et de savoir-faire situés et de savoirs sur soi permettant d’ajuster le retrait à l’expérience vécue.
38Outre les savoirs, formalisés de façon explicite, constituant des formes de justification de la transition vers le chaussage minimaliste, ce sont aussi des savoirs relatifs à la locomotion qui sont construits au cours du processus de retrait. Ceux-ci sont acquis soit par des formes d’autodidaxie (des recherches effectuées sur des sites Internet, l’achat d’un ouvrage sur le sujet, etc.), comme dans le cas de Charly et Guy, soit par le contact avec des tiers (une connaissance qui elle-même s’est formée sur la question dans le cas de Paula, ou l’observation d’autres sportifs dans le cas de Jean), soit par diffusion dans des « communautés de pratique » (Lave & Wenger, 1991). Dans ce dernier cas, l’apprentissage peut se faire lors de stages, mais aussi en ligne, Internet constituant pour ces communautés un espace de partage des savoirs sur les techniques du corps (Boutroy, 2022). Dans le cas d’Arnaud, c’est par le biais des promoteurs de l’hébertisme que s’est fait cet apprentissage.
Je vois qu’ils parlent de techniques de course avant-pied où le talon ne touche pas le sol, où on ne claque pas. Et là ça a fait tilt. Je me dis : “oui, mais en fait c’est ça, c’est que moi je tape comme un bourrin sur le sol”. Donc comme j’étais dans cette tendance-là, de pratique physique naturelle, je me suis dit : “je vais me mettre en chaussures minimalistes, essayer de courir un peu, voir ce que ça donne”. Et là moi qui n’avais jamais aimé courir, j’ai trouvé du plaisir à courir.
39Les propositions qui mobilisent ces savoirs prennent une forme simple et opérationnelle (Collinet, 2006) mettant en regard la technique utilisée (une course avec une attaque par l’avant-pied ou le talon par exemple) avec ses effets sur le corps. Elles donnent ainsi du sens à l’expérience vécue et permettent de l’interpréter (par les sensations ressenties, nociceptives notamment), et donc d’agir en modifiant le cas échéant son comportement : Charly, 32 ans, coureur, cycliste et pratiquant de culture physique nous raconte ainsi son expérience de la course après avoir écouté une conférence sur la course minimaliste et lu l’ouvrage Born to Run : « l’idée de courir pieds nus c’est plus ton genou qui fait l’amortisseur, mais c’est tes mollets ». Charly a modifié sa technique de course en attaquant par l’avant-pied. Ce changement a provoqué chez lui des courbatures douloureuses qui pourtant n’ont pas été interprétées négativement, car il a ainsi compris que son genou était « en sécurité », la peur de se blesser ayant de fait disparu. Les personnes interrogées mettent l’accent, comme lui, surtout sur l’attaque par l’avant du pied, mais aussi sur la nécessité de modifier sa foulée (elle doit être plus courte, et la cadence de course plus élevée). Il s’agit là de savoirs largement partagés qui fondent une communauté́ de perspectives (Terral & Collinet, 2007), très visible dans la convergence des discours recueillis.
- 16 Un single, ou single track, désigne chez les coureur·euses de trail un sentier étroit.
40Apprendre à faire sans chaussures maximalistes implique d’apprendre à adapter sa motricité au milieu dans lequel on pratique. C’est in situ que la technique de course se modifie, que la foulée s’ajuste à une nouvelle forme de chaussage, ou encore que la fonction préhensile du pied peut être retrouvée (dans le cadre des pratiques de grimpe par exemple). Ces savoir-faire sont construits par expérience, voire par expérimentation, et sont indissociables des environnements de pratique. Par exemple, les différentes surfaces sur lesquelles évoluent les pratiquant·es — goudron, sentier, sol herbeux — ont des conséquences sur leurs sensations et leur motricité. L’environnement peut alors être considéré comme une source de stimulation des capacités d’adaptation, celles-ci étant même recherchées. Tel ou tel type d’environnement va ainsi être privilégié pour ses propriétés spécifiques : « En Five Fingers, quand t’es affûté, tu colles au terrain, c’est très joueur. Avec des Five Fingers, tu ne vas pas faire des grandes pistes forestières en forêt. Par contre, des petits singles16 avec de la mousse, et du jeu entre les cailloux, c’est sympa » (Victor). Il s’agit donc de développer des savoir-faire de type perceptif (Schirrer & Paintendre, 2017), pour améliorer ses potentialités d’action en s’adaptant aux caractéristiques des surfaces sur lesquelles se pose le pied. Celles-ci peuvent en effet être plus ou moins dures, plus ou moins abrasives, plus ou moins irrégulières. Chacune de ces caractéristiques du sol nécessite des capacités d’adaptation spécifiques : un sol dur exige de développer une capacité d’amortissement importante lors de la pose du pied, un sol abrasif d’apprendre à supporter les frottements du pied au sol, et un sol irrégulier (par la présence de pierres, de trous, de bosses) de développer une grande réactivité dans le choix des zones d’appui et de leur direction, afin de garder l’équilibre.
41Retirer la chaussure, c’est retrouver des fonctions sensorimotrices perdues et oubliées, et rendre l’organisme plus résistant, moins fragile, plus adaptable. Jean s’expose pour cela à une variété de textures naturelles tout en recherchant l’instabilité : « sable, rochers, arbres : tout est exploitable ». Jérémy, qui pratique essentiellement le MovNat, explique cette démarche :
ça demande une beaucoup plus grande concentration parce qu’on se dit qu’on n’a pas droit à l’erreur. Il faut vraiment que le pied aille exactement là où on veut qu’il aille […]. Au lieu de rebondir avec des grosses chaussures, même des chaussures minimalistes qui protègent, on va faire beaucoup de petits pas et beaucoup d’adaptations. C’est pour ça que forcément c’est bien d’être pieds nus pour ça.
42Le fait de marcher ou courir pieds nus va alors de pair avec le plaisir d’une capacité d’adaptation accrue, qui passe par une écoute fine du corps et de l’environnement. Celle-ci apparaît à la fois comme une nécessité et un objectif. Cet apprentissage perceptivo-moteur ne concerne pas que la course. Dans certaines pratiques de musculation par exemple, la pratique pieds nus permettrait d’être plus stable et ancré au sol. Un tel gain d’efficacité nécessite de mobiliser des fonctions motrices du pied souvent méconnues (agripper le sol avec les orteils par exemple lorsque l’on soulève une charge). Aurélien, pratiquant de street workout trentenaire, affirme ainsi que « pieds nus, en fait, on est plus stable, on a plus de force, c’est plus naturel », alors que Ludovic, adepte de la musculation avec charges, dit avoir « plus d’équilibre, plus de contrôle ».
- 17 Seul Guy, dans notre échantillon, pratique exclusivement pieds nus.
43C’est aussi le choix du chaussage que les personnes interrogées apprennent à adapter. Le minimalisme n’est, en la matière, que rarement binaire17. Les personnes interrogées développent ainsi dans leur pratique une forme d’alternance contextuelle en fonction de l’environnement et/ou du type de pratique. Celle-ci est justifiée par le fait qu’en l’absence de chaussures de sport maximalistes, l’efficacité motrice est réduite à un niveau jugé trop peu acceptable (Romain par exemple exécute certains mouvements de musculation avec des chaussures d’haltérophilie, qui lui permettent d’utiliser des charges plus importantes), ou parce que la pratique devient trop inconfortable et douloureuse. Les personnes interrogées développent ainsi un savoir sur les caractéristiques des contextes de pratique et leur compatibilité avec un chaussage plus ou moins minimaliste. Tommy alterne entre pieds nus et chaussures à semelles épaisses en fonction de ses activités : « je ne me l’impose pas comme une règle, je ne me mets pas la pression pour être pieds nus, c’est juste que dès que j’ai envie, dès que je le sens, dès que je me sens bien et prêt, j’enlève mes chaussures ». Paula quant à elle aime bien « retirer les chaussons [NDA : elle parle des chaussons d’escalade] » pour grimper en bas des voies, mais elle les remet pour faire des voies entières. Jean, malgré sa référence à l’époque de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs, au cours de laquelle « il n’y avait pas de place pour la faiblesse », concède mettre des chaussures quand il va dans une forêt remplie de châtaignes — « mais des chaussures minimalistes », précise-t-il. Les sensations positives associées au retrait de la chaussure étant contrebalancées par les désagréments qui en découlent, la chaussure minimaliste (ou moins maximaliste) peut offrir un compromis acceptable. Le retrait est alors au service du plaisir immédiat de la pratique, et non pas mis en œuvre « coûte que coûte ».
44Adopter un chaussage minimaliste implique enfin l’acquisition de savoirs perceptifs sur son propre corps, construits sur la durée, et qui concernent notamment ce qu’il est capable d’endurer. De nouvelles entités, qui étaient auparavant absentes de la vie des personnes interrogées, sont apparues et rendues visibles : les petits cailloux au sol, les aiguilles, la corne sous les pieds, ou encore les sensations intéroceptives et extéroceptives qui stimulent ou au contraire empêchent la pratique pieds nus ou en chaussures minimalistes. Ces sensations, parfois douloureuses, jouent un rôle central dans l’apprentissage de ce que le corps peut supporter.
45La pratique pieds nus n’est pas en soi en cause lorsqu’elle entraîne des douleurs ; c’est plutôt le manque de stimulation des capacités d’adaptation du corps qui l’est, à cause précisément de l’habituation antérieure aux chaussures maximalistes, et aussi parfois à cause d’anciennes blessures résultant du passé sportif. Les personnes interrogées mettent alors en exergue les effets potentiellement délétères d’une transition trop abrupte, surtout lors de la pratique de la course : « L’an dernier j’ai poussé plus loin, j’ai commencé à vouloir courir pieds nus pour renforcer la peau des pieds, j’ai beaucoup marché pieds nus dans la rue, sur le goudron, etc. pour que la peau s’épaississe. Et là je me suis chopé une tendinite au tendon d’Achille. Et le médecin du sport m’a dit… ben en fait ça faisait trop quoi » (Arnaud). Des stratégies de développement des capacités de résistance du corps sont alors mises en place ; elles visent principalement le système musculo-tendineux (le tendon d’Achille est souvent évoqué, ainsi que les mollets) et la peau, qu’il faut rendre plus résistante ou moins sensible. Pratiquer pieds nus peut alors devenir un objectif en soi, une forme de défi personnel ; c’est le cas chez Guy, qui voudrait être capable de réaliser des trails comprenant de longues portions sur routes goudronnées. Pour cela, il développe des stratégies progressives de transformation et d’endurcissement visant à rendre ses pieds plus résistants à l’abrasion lors de déplacements sur de longues distances : « je trottinais sur place pendant cinq minutes sur le gravier », nous explique-t-il.
46Il s’agit donc à la fois d’apprendre à identifier les effets sur le corps d’une combinaison complexe d’un type de chaussage, d’un environnement et des formes de pratiques (durée, intensité, etc.), mais aussi de laisser au corps le temps de se transformer et de s’adapter. Les personnes interrogées procèdent ainsi à des formes d’autoévaluation s’inscrivant dans des échelles temporelles à court et long terme. La première renvoie à une mesure de l’état de forme (ou de fatigue), qui peut changer d’un jour à l’autre. Victor, 40 ans, professeur d’éducation physique explique : « Au niveau des chaussures, si je suis fatigué, je vais prendre des Hoka, gros amorti de bourrin, et je ne sens pas le terrain, mais ça me sauve le reste du corps ; si je suis plus affuté, je prends des Asics un peu plus raides, et si je suis très affuté et que je veux travailler mes appuis, je pars en Five Fingers ». La seconde renvoie à la capacité (ou l’incapacité) à se mouvoir avec un chaussage minimaliste, qui est susceptible d’évoluer, à long terme, avec l’expérience (on peut ainsi ne pas être capable, pour le moment, de courir pieds nus sur telle surface ou telle distance, comme Guy qui s’entraîne à trottiner sur le gravier). Le choix du chaussage engage ainsi un processus de modification corporelle, considéré comme signe de progression, le pied devenant un lieu à la fois de transformation et d’épreuve révélateur de cette progression, objectivée par la résistance accrue de la peau, l’habituation à l’appui de la voute plantaire sur des sols irréguliers (et qui pouvaient être douloureux) ou encore son élargissement.
47Ces mesures de soi s’articulent à celles relatives aux conditions de pratique. C’est la combinaison de ces métrologies (état de forme, capacité à se mouvoir avec un chaussage minimaliste, caractéristiques du terrain, durée et intensité des sessions de pratique, type de chaussage), impliquant la construction de relations entre savoirs sur soi, savoirs sur la pratique et savoir-faire situés, qui permet d’identifier la dose ou le type d’exercice que le corps peut tolérer (Allen-Collinson & Owton, 2015), à la fois pour limiter les risques de blessures et garantir le plaisir de la pratique. Le retrait ne se fait donc pas toujours de façon abrupte ni linéaire et, s’il n’est pas en soi remis en cause, il se caractérise par des formes de réversibilité, d’alternance ou encore de compromis. Arnaud a fait les frais d’une transition trop rapide vers la course pieds nus, ce qui lui a valu une tendinite et l’a amené à s’inscrire dans une démarche progressive basée sur l’alternance :
Je cours en Altra parce qu’elles sont larges, elles respectent le pied au niveau de la largeur ; pour moi c’est ce qui était le plus important. Elles sont molletonnées, OK, mais dès que je suis en nature, je suis plus en minimaliste et j’alterne. Je marche dans la rue parfois à plat, parfois avec un peu de talons, donc j’essaie de revenir progressivement. Mon objectif c’est quand même d’être le plus pieds nus possible, au moins en nature, parce qu’on a les sensations, parce qu’il y a ce plaisir de la connexion à la nature.
- 18 Voir à ce sujet Dalgalarrondo & Fournier (2019a) sur la pratique du jeûne, Couvry & Braizaz (2019) (...)
48La progressivité est une nécessité qui, en la matière, semble partagée. On ne peut passer soudainement du « tout chaussé » au « tout pieds nus » : si la pratique en chaussures maximalistes a conduit à déconditionner le pied, le reconditionner suppose un apprentissage qui peut être long. L’alternance d’une pratique minimaliste et maximaliste permet ainsi au corps de s’habituer à la mise en œuvre d’une technique corporelle devenue inhabituelle. Dans ces cas de figure, si certaines situations obligent à « remettre des chaussures » (des douleurs récurrentes par exemple), la personne concernée s’exerce pour ne plus y avoir recours. Ainsi, la prégnance d’un discours mettant en avant la spontanéité et les sensations n’empêche pas la construction de métrologies précises et personnalisées permettant de « progresser » et d’aller vers « plus » de minimalisme, dans une logique d’optimisation de soi (Dalgalarrondo & Fournier, 2019b) et, parfois, de distinction sociale18.
49Entrer dans une démarche de retrait ne signifie donc pas nécessairement abandonner les anciennes manières de pratiquer. L’engagement dans une pratique minimaliste ne se fait pas sur un mode binaire, et les trajectoires de retrait ne sont pas linéaires, celui-ci n’étant ni nécessairement radical ni définitif (Goulet & Vinck, 2022). Ce processus fait l’objet de sélections, d’hésitations, il peut être marqué par des formes de réversibilité, comme cela a par ailleurs été observé pour d’autres pratiques corporelles, par exemple alimentaires (Akermann & Cœurquetin, 2022). Pour autant, les écrits, références et relations qui ont pu susciter l’envie d’opter pour les chaussures minimalistes ou le pied nu ne sont jamais remis en cause, même quand domine une alternance entre les différentes formes de chaussage. Le caractère inatteignable d’un minimalisme radical ne diminue en rien sa valeur d’« idéal ».
- 19 On peut citer à titre d’exemples en sciences du mouvement Hollander et al. (2017) et Zech et al. (2 (...)
50Ingold écrivait en 2004 que les chaussures modifient l’expérience sensorielle de la marche et le rapport au monde. Dans les sociétés occidentales, il serait certainement juste d’affirmer qu’elles les façonnent, tant leur usage conditionne tôt l’usage du pied et la locomotion en général. Les recherches sur le développement de la motricité des enfants en bas âge semblent sur ce point sans équivoque19. Le retrait des chaussures prôné et mis en avant dans certains milieux sportifs constitue alors une forme de retour vers une motricité jugée plus naturelle, ce qui implique la dissociation par le retrait des chaussures maximalistes, mais aussi la création d’un nouvel assemblage mêlant un ensemble de savoirs, de savoir-faire, le corps lui-même et son environnement. Cet article avait pour objectif d’examiner les conditions et les formes d’un tel réagencement.
51L’analyse du matériau empirique de l’enquête ici présentée permet de mettre en évidence la façon dont la chaussure de sport classique devient un « point de passage à éviter » : constituant une source de blessures, ou un intermédiaire isolant du sol — voire une charge à (sup)porter — son retrait permet de renouer avec diverses formes de bien-être. En redonnant au pied un rôle actif, sensoriel et moteur, les sportif·ves enquêté·es expérimentent un rapport au monde renouvelé, source de nouvelles sensations et capacités motrices. Si cette transformation s’insère dans des récits mettant en avant des formes de valorisation du passé, par la référence à nos ancêtres préhistoriques ou à l’enfant joueur que l’on a été, il s’agit moins d’un « retour à » que d’un apprentissage articulant différents types de savoirs et de savoir-faire dans le cadre de pratiques qui constituent des formes de critiques de la modernité sportive, sans pour autant que les individus s’en détachent complètement.
52Ingold se questionnait en 2004 sur « les propriétés particulières du toucher pédestre qui pourraient le distinguer de la modalité manuelle. […] En d’autres termes, le sol sur lequel nous marchons est-il aussi, et inévitablement, un sol sur lequel les choses “ressortent” comme des foyers d’attention, ou peut-il être un foyer d’attention en soi ? » (Ingold, 2004, p. 330). Il nous semble que le terrain ici étudié fournit quelques éléments de réponse : assurément, le sol peut devenir un foyer d’attention en soi. Par la transition vers un chaussage minimaliste, le pied peut devenir un organe perceptif à part entière, capable de détecter et d’interpréter les variations du terrain. Cette attention renouvelée s’accompagne d’un plaisir sensoriel qui témoigne d’une transformation du rapport au corps et à l’environnement (Brown, 2017).
53Plusieurs mécanismes participent de cette transformation. Celle-ci passe par l’apprentissage de savoir-faire constitutifs d’une nouvelle motricité, d’une nouvelle façon de poser son pied au sol. Elle suppose aussi de développer des capacités perceptives, qui conduisent à donner un sens nouveau à des sensations aussi bien intéroceptives (les sensations corporelles internes, par exemple celles liées aux sollicitations musculaires) qu’extéroceptives (résultant de stimuli situés à l’extérieur du corps, comme les reliefs et surfaces du sol). L’ensemble de ces acquisitions est rendu possible par l’acquisition de schèmes d’interprétation partagés, résultant de la circulation de savoirs sur la motricité pieds nus. C’est la confrontation des nouvelles sensations éprouvées à ces savoirs formalisés qui produit du sens et maintient l’engagement des individus, en confirmant la légitimité et la pertinence d’une transition vers le chaussage minimaliste. Cet apprentissage sensoriel est donc toujours socialement situé (Allen-Collinson, Blackwell & Henderson, 2025).
54Cependant, les habitudes corporelles se caractérisent par une forme d’inertie et une plasticité qui n’est pas infinie. De ce fait, les personnes interrogées inscrivent leur pratique dans des métrologies permettant de ne pas dépasser les limites de ce que leur corps est en mesure de supporter. Le retrait suppose en effet un apprentissage progressif qui engage le corps dans la durée. Retirer ses chaussures (ou les remplacer par des chaussures minimalistes) peut en effet devenir une véritable quête, et prendre du temps — voire être inatteignable si l’on vise un minimalisme radical (se mouvoir pieds nus sur n’importe quelle surface). L’inscription dans le temps (parfois long) peut permettre de réduire la dissonance entre un ressenti relatif à l’incapacité, à un moment donné de se mouvoir pieds nus dans tel ou tel contexte, et la perception de la transition vers le minimalisme comme étant quelque chose de bénéfique.
55Le processus de retrait n’est de fait pas linéaire ; il est fait d’adaptations, de compromis et de retours en arrière. Il se construit comme une expérimentation, fondée sur une mise à l’épreuve du corps (Allen-Collinson & Jackman, 2021) qui n’entraîne pas mécaniquement, ni nécessairement de façon définitive, une connexion avec la nature source de plaisir (Favier-Ambrosini, Linossier & Quidu, à paraître). Il n’est en outre pas exempt de contradictions : en dépit des discours valorisant la santé et la reconnexion aux éléments naturels, le retrait participe aussi de logiques d’optimisation et de performance dans lesquelles réussir à faire avec moins, c’est faire plus ou mieux.