Notes des traducteur·rices
Comme le rappelle Susan Leigh Star en citant Michel Callon : « traduire, c’est déplacer ». Déplacer d’une langue à une autre, bien sûr, mais aussi d’une époque à une autre. C’est en gardant cela à l’esprit que nous souhaitons revenir brièvement sur quelques-uns des choix qui ont guidé notre travail de traduction.
Pour commencer, nous avons actualisé certaines expressions, en tenant compte des revendications politiques liées à l’usage de certains termes. Ainsi, nous avons traduit colored woman par femme racisée, transsexual surger par chirurgie d’affirmation de genre, ou encore Third World par Suds globaux. Ces choix sont indiqués en note de bas de page. De la même manière, nous nous sommes efforcé·es d’utiliser une écriture épicène, en tenant compte du fait que le français marque davantage le genre que l’anglais et même si celle-ci reste sans doute encore imparfaite. Ces choix ne visent pas à lisser ou à réécrire le texte de Star, mais à rester fidèles à l’esprit critique et situé de son écriture présent dans le texte original (voir notamment §52 et suivants) – en imaginant, modestement, les termes qu’elle aurait pu employer aujourd’hui.
Nous avons également choisi de traduire standard par standard ou standardisation, et non par norme. Ce choix reflète une distinction importante en français : la norme renvoie à une règle à portée prescriptive (comme les normes ISO), tandis que le standard désigne plutôt un ensemble de pratiques, d’usages ou de spécifications stabilisées. En anglais, le mot standard recouvre souvent ces deux dimensions, ce qui rend la traduction d’autant plus délicate. En conservant standard, nous avons souhaité préserver cette portée hétérogène des objets décrits par Star et d’éviter d’opposer règles et spécifications. Nous avons également fait ce choix, car le terme de norme revoit à une autre idée en sociologie.
Aujourd’hui je lisais à propos de Marie Curie :
Elle devait savoir qu’elle souffrait de la maladie des rayons
Son corps bombardé pendant des années par l’élément
qu’elle avait purifié
Elle semblait avoir nié jusqu’à la fin
la source des cataractes sur ses yeux
la peau craquelée et purulente du bout de ses doigts
jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus tenir un tube à essai ou un crayon
Elle est morte en femme célèbre niant
ses blessures
niant que
ses blessures venaient de la même source que son pouvoir
(Rich, [1978] 2025, p. 15)
Je suppose que ce que je veux dire, c’est que, dans l’université et dans la science, la frontière entre insider et outsider est pour moi perméable. À bien des égards, je ne suis ni l’une ni l’autre. Presque toujours, je suis les deux à la fois, et je peux mobiliser ces deux positions pour développer des ressources matérielles, intellectuelles et politiques, et construire des enclaves d’initié·es dans lesquelles je peux vivre, aimer, travailler et être aussi responsable que je sais l’être. Encore une fois, je reviens à cette dynamique entre insider et outsider, et aux forces que nous pouvons tirer de leur coexistence simultanée – ce qui ne cesse de me surprendre et de m’intéresser profondément.
(Hubbard & Randall, 1988, p. 127, notre traduction)
N’est-il pas étrange que la chose même que l’on déconstruit – la création – ne possède pas, dans sa forme intacte, une revendication morale aussi haute que celle d’autres [guerre, torture] est basse, que l’acte de créer n’est pas, par exemple, considéré comme lié à la justice de la même manière que ces autres événements sont liés à l’injustice, qu’il (le processus mental, verbal ou matériel de fabrication du monde) ne soit pas perçu comme fondamentalement impliqué dans l’élimination de la douleur, alors que défaire le monde est, cela, tenu pour impliquée dans l’infliction de la souffrance ?
(Scarry, 1985, p. 22, notre traduction)
1Il s’agit d’un essai sur le pouvoir.
- 1 N.d.T. (Note des traducteur·rices) : selves dans le texte original.
2Comparez les trois images suivantes de soi1 multiples ou de « dédoublement de la personnalité » :
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1. Un dirigeant d’une grande entreprise présente différents visages. Il est un homme d’âge moyen, sympathique, cultivé et prospère. Pour visiter l’atelier de fabrication de l’usine, il enfile un casque de protection et parcourt les étages, parlant le jargon des gens qui y travaillent. Lors d’une réunion du conseil d’administration, il utilise des métaphores et des statistiques, et projette une vision de l’avenir de l’entreprise. Les week-ends, il retrousse ses manches pour décaper de vieux meubles et joue affectueusement avec ses enfants qu’il n’a pas vus de la semaine.
-
- 2 N.d.T. : self dans le texte original.
2. Un soi2 se dédouble sous la torture. L’adolescente est assise sur le divan du thérapeute, habillée comme une prostituée, jouant les timides. La semaine dernière, elle portait les vêtements d’une secrétaire matrone, plutôt sombre, et se faisait appeler par un autre nom. Son diagnostic est un trouble de la personnalité multiple. La plupart des cas de ce trouble, autrefois considéré comme rare, résultent d’abus sévères, de tortures sexuelles ou physiques.
-
- 3 N.d.T. : being brown dans le texte original.
3. Une lesbienne chicana écrit à propos de son père blanc. Les mots sont douloureux, hésitants, car ils sont écrits pour un public qui trouve son identité dans le fait d’être racisée3, lesbienne ou féministe. Comme dans tous les mouvements politiques, il est plus facile de rechercher la pureté que l’impureté. Cher’ríe Moraga (1983) écrit sur la trahison qui, paradoxalement, conduit à l’intégration du soi, La Chingada, la femme indienne mexicaine qui couche avec l’homme blanc, trahit son peuple, mais en même temps lui donne naissance. Quel soi est ici le « vrai » soi ?
- 4 N.d.T. : science is politics by other means dans le texte original. La citation originale – qui rep (...)
3Le puissant aphorisme de Bruno Latour ([1984], 1988a), « la science est la politique par d’autres moyens »4, inventé dans le cadre de son analyse de l’édification de l’emprise de Pasteur et son entreprise de fabrications de faits, a été repris sous une forme ou une autre par la plupart des recherches de la nouvelle sociologie des sciences. L’image centrale de Pasteur est celle d’un dirigeant aux multiples visages : aux agriculteurs, il apporte la guérison, aux statisticiens, une manière de comptabiliser les données, aux employés de la santé publique, une théorie de la maladie et de la contamination qui les associe à la recherche médicale. Il est à la fois régisseur, responsable des relations publiques et, en coulisses, planificateur. C’est par une série de traductions que Pasteur est capable de relier des intérêts très hétérogènes en un mini-empire, et ainsi, selon les mots de Latour (1983), de « soulever le monde ».
4La multiplicité des soi que Pasteur est capable d’unir est un exercice de pouvoir d’une grande importance. Grâce aux travaux de Latour, et de celles et ceux qui explorent des thèmes connexes, nous comprenons également que l’enrôlement n’implique pas seulement des armées de personnes, mais aussi de la nature et des technologies. Dans leurs explications et leurs explorations, l’intéressement s’étend au monde non-humain des microbes, des vaches et des machines. Une nouvelle frontière de l’explication sociologique est découverte à travers les liens entre les intérêts et la politique, tels qu’ils sont traditionnellement considérés, et ceux habituellement ignorés avec la nature et la technique.
5La multiplicité des identités ou des soi de Pasteur est essentielle au type de pouvoir du réseau dont il est au centre. Pourtant, il ne s’agit que d’un type de multiplicité, d’un type de pouvoir et d’un type de réseau. Son pouvoir repose, comme l’attestent Latour, Callon et d’autres ayant écrit sur cette forme de pouvoir que manifestent les réseaux eux-mêmes, sur des processus de délégation et de discipline (Callon, 1986). Il peut s’agir d’une délégation à des machines ou à d’autres alliés – souvent des humains issus de mondes associés qui unissent leurs forces à celles de l’acteur et lui attribueront les fruits de leur action. La discipline consiste à convaincre ou à forcer les personnes déléguées à se conformer à des schémas d’action et de représentation. Cela a des conséquences politiques importantes, comme l’a écrit Fujimura :
Même si Callon et Latour ont peut-être philosophiquement raison sur la nature construite de la dichotomie science-société (qui représente les non-humains en opposition à qui représente les humains), les conséquences de cette construction sont importantes. […] Je veux examiner les pratiques, les activités, les préoccupations et les trajectoires de l’ensemble des différent·es participant·es – y compris les non-humains – dans le travail scientifique. Contrairement à Latour, je reste sociologiquement intéressée par comprendre pourquoi et comment certaines perspectives humaines l’emportent sur d’autres dans la construction des technologies et des vérités, pourquoi et comment certains acteurs humains adhèrent à la volonté d’autres acteurs, et pourquoi et comment certains résistent à être enrôlés. […] Je veux prendre parti, prendre position. (Fujimura, 1991, p. 17, notre traduction)
- 5 Les monstres sont l’incarnation de ce qui est exilé du soi. Certaines autrices féministes ont soute (...)
- 6 Il existe de nombreux stages destinés aux cadres, dont la spécialité est d'apprendre aux dirigeants (...)
6Les deux autres types de multiplicité que j’ai mentionnés plus haut – la personnalité multiple et la marginalité – sont le point de départ des analyses féministes et interactionnistes du pouvoir et de la technologie. Nous devenons multiples pour de nombreuses raisons. Cela inclut les personnalités multiples qui apparaissent en réaction à la violence extrême et à la torture et s’étend à la multiplicité de la participation à de nombreux mondes sociaux, c’est-à-dire à l’expérience de la marginalité. Par expérience et par affinité, certain·es d’entre nous commencent non pas avec Pasteur, mais avec le monstre, le paria5. Notre multiplicité n’est pas celle du dirigeant, mais celle de l’enfant maltraité·e ou celle du ou de la métis·se. Nous sommes celleux qui accomplissons le travail invisible de créer une unité d’action face à une multiplicité de soi, tout en prêtant, en même temps, une unité au visage du tortionnaire ou du dirigeant. Nous avons été, le plus souvent, celleux à qui l’on délègue, celleux que l’on discipline6. Nos soi sont donc, à deux égards, des soi monstrueux, des cyborgs impurs ; d’abord parce qu’ils unissent des soi divisés et, ensuite, parce qu’ils incarnent ce qui demeure invisible dans les rencontres avec la technologie. Cette expérience relève de la multivocalité ou de l’hétérogénéité, mais pas seulement. Nous sommes à la fois hétérogènes, divisé·es, multiples – et, en vivant dans des mondes multiples sans délégation, nous faisons l’expérience d’un soi unifié uniquement par l’action, le travail et le patchwork d’une biographie collective (voir Fujimura, 1991 et Strauss, [1969] 1992 pour des discussions sur ce dernier point).
7Nous accédons à ces soi de plusieurs manières :
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1. en refusant l’image du dirigeant au centre du réseau qui occulte le travail délégué. En d’autres termes, dans le cas de Pasteur ou de tout autre dirigeant, une grande partie du travail est attribuée à la figure centrale, effaçant le travail des secrétaires, des épouses, des technicien·nes de laboratoire et de toutes sortes de collaborateur·rices. Lorsque l’on redécouvre ce travail invisible (Star, 1991 ; Shapin, 1989 ; Daniels, 1988), un réseau très différent apparaît ;
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2. en refusant de se débarrasser de l’un ou l’autre de nos soi au sens ontologique – en refusant de « passer » ou de devenir pur, ce qui signifie en retour ;
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3. en reconnaissant la primauté de l’appartenance multiple à plusieurs mondes à la fois pour chaque acteur d’un réseau. Cette marginalité multiple est source non seulement de monstruosité et d’impureté, mais aussi d’un pouvoir qui, à la fois, résiste à la violence et embrasse l’hétérogénéité. À son point le plus puissant, il s’agit d’une résistance collective fondée sur la prémisse que l’intime est politique.
- 7 N.d.T. : wild dans le texte original. Nous avons choisi bizarre plutôt que sauvage afin d’éviter le (...)
8Toutes ces manières d’accéder aux soi impliquent d’écouter, plutôt que de parler au nom de. Cela signifie souvent refuser la traduction – rester dans l’inconfort, en se contentant de ce qui nous demeure bizarre7.
9Un certain nombre de débats récents en sociologie des techniques portent sur la nature de la relation entre les personnes et les machines, les humains et les non-humains (voir par exemple Latour, [1988b] 2007 ; Callon, 1986). Certains se concentrent sur la frontière qui les sépare : où doit-elle se situer ? Une bataille féroce oppose, par exemple, plusieurs sociologues des sciences britanniques et français·es sur cette question précise. Les sociologues britanniques en question soutiennent qu’il existe, et qu’il doit exister, une frontière morale entre les humains et les machines, et que toute tentative de la remettre en cause est déshumanisante. Ils nous ramènent à un réalisme primitif, tel qu’il existait avant les études des sciences. Les auteur·rices français·es, quant à elleux, s’opposent aux « grands partages » et cherchent à aplanir les différences entre les humains et les machines afin de comprendre la manière dont les choses fonctionnent ensemble. Ces auteur·rices remettent souvent en cause les frontières conventionnelles. Un troisième courant, que j’appellerai librement féministe américain, soutient que les personnes et les machines sont coextensifs, mais dans un espace densément stratifié, et dans lequel les voix de celleux qui souffrent des abus de pouvoir technologiques sont parmi les plus puissantes sur le plan analytique. Un quatrième courant, la phénoménologie ou l’ethnométhodologie européenne et américaine, soutient que la technologie est une occasion de comprendre la manière dont la compréhension elle-même – l’ordre social, la signification, les routines – est constituée et reconstituée de manière dynamique, et dont l’analyse réflexive est par conséquent primordiale (plusieurs de ces contributions figurent dans Pickering, 1992).
10Au cours de ces débats, je me suis demandé « qu’est-ce qu’est la technologie ? » et parfois « qu’est-ce qu’est un être humain ? ». À la suite des discussions que j’ai mentionnées ci-dessus, nous évoluons aujourd’hui dans un paysage des études des sciences et des techniques très intéressant. Il y a des cyborgs, des portes presque animées, des bicyclettes et des ordinateurs, des « conversations » avec des animaux et des objets, des discours qui semblent assez écologiques et « verts », voire carrément païens, sur le continuum de la vie et de la connaissance ; des discours qui ouvrent des portes sur des sujets tels que la subjectivité, la réflexivité, la multivocalité, les modes de connaissance non rationnels. Dans le domaine politique, les choses ne sont guère moins animées. D’une part, les critiques de la technologie (Kling, Dreyfus) sont qualifiées de luddites et attaquées de manière cinglante par celleux qui développent les technologies de pointe. D’autre part, les partisan·es utopiques des nouveaux systèmes envisagent une paix mondiale grâce aux technologies de l’information, aux cartes génétiques ou aux simulations du cyberespace. Un troisième camp invoque des visions de désastre techno-écologique, d’accidents hors de contrôle, d’un monde du travail de plus en plus aliénant où les ordinateurs ne sont qu’au service d’une classe dirigeante. Dans le même temps, des personnes de tout bord brouillent les genres (comme la fiction et la science, par exemple), les disciplines ou les frontières familières.
- 8 Aux côtés des théoricien·nes antiracistes, on retrouve, entre autres, des auteur·rices des Suds glo (...)
11Les sociologues des sciences ont contribué8 à créer ce paysage en remettant en cause de manière hérétique la plus grande vache sacrée de notre époque : la vérité scientifique telle qu’elle est donnée par la nature, l’inévitabilité des résultats scientifiques, leur univocité. Même en l’attaquant sévèrement pour ses préjugés en matière de genre, de race ou de militarisme, les critiques de la science ne s’étaient pas aventuré·es bien loin sur ce terrain. Jusqu’alors, leur message, bien que souvent implicite, était que, si la science était bien faite, elle ne serait pas biaisée. Le message de la sociologie des sciences n’a cessé d’être le suivant : c’est la partie « bien faite » de la science qui est un terrain de lutte. Il y a bien quelques personnes qui posent la question de savoir si faire de la science peut constituer une bonne action, ou si l’entreprise dans son ensemble n’est pas nécessairement défectueuse, mais elles sont relativement rares : Restivo (1988) et Merchant (1980) en font partie.
12Il existe de nombreux désaccords au sein des études des sciences sur la nature de la politique par d’autres moyens, tant du point de vue descriptif que prescriptif. Nous reconnaissons qu’en parlant des institutions modernes centrales de la science et de la technologie, nous parlons d’ordre moral et politique (voir Clarke, 1990a). Mais disposons-nous d’une analyse fondamentalement nouvelle de cet ordre (ou de ces ordres) ? La science et la technologie sont-elles différentes ? Ou s’agit-il simplement de nouvelles cibles intéressantes pour les sciences sociales ?
13Comme peu d’entre nous sont intéressé·es par simplement ajouter une variable à une analyse existante, la plupart des sociologues des sciences soutiendraient que la science et la technologie ont quelque chose d’unique (voir Woolgar, 1991 pour une critique de cette idée dans le récent « tournant technologique » des études des sciences). Cela inclut notamment les idées suivantes :
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la science est le phénomène le plus naturalisé, qui contribue à former nos présupposés les plus profondes sur ce qui va de soi ;
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la technologie fige les inscriptions, les connaissances, les informations, les alliances et les actions dans des boîtes noires, où ces éléments deviennent, en tant que parties intégrantes des réseaux sociotechniques, invisibles, transportables et puissants de manières jusqu’alors inconnues ;
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jusqu’à présent la majorité des sciences sociales se sont exclusivement concentrées sur les humains, ignorant ainsi la présence puissante, les effets et la valeur heuristique des technologies dans la résolution de problèmes et dans l’ordre moral ;
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la science en tant qu’idéologie légitime de nombreuses autres activités à un niveau méta, devenant ainsi une autorité complexe et intégrée qui justifie la rationalisation, le sexisme, le racisme, la compétitivité économique, la classification et la quantification ;
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la technologie est une sorte de ciment social, un dépôt de mémoire, de communication, d’inscriptions, d’actants, ce qui lui confère une position particulière dans le réseau d’actions qui constitue l’ordre social.
14Il y a également un sentiment persistant au sein des études des sciences que la technologie en particulier constitue une terra incognita pour les chercheur·euses en sciences sociales, peut-être en raison du mythe des « deux cultures » : celleux qui travaillent sur des machines et celleux qui étudient ou travaillent avec des personnes.
15Ce sentiment d’un nouveau territoire et d’un ensemble unique de problèmes a suscité un certain nombre de reconstructions historiques, au sein desquelles la contribution des scientifiques, des technologies, de divers dispositifs et instruments a été intégrée. De nombreux·euses sociologues des sciences affirment que la prise en compte de ces nouveaux acteurs permet une analyse nouvelle et plus complète de l’action. La « politique par d’autres moyens » est soulignée en examinant de quelle façon les tactiques de pouvoir traditionnelles, telles que l’esprit d’entreprise ou le recrutement, sont soutenues par de nouvelles activités, telles que la construction de boîtes noires ou la traduction des termes d’un problème du langage scientifique à un autre langage ou à un autre ensemble de préoccupations.
16Dans les termes de Latour et Callon, cette politique est le pouvoir d’intéressement – le processus de traduction des images et des préoccupations d’un monde dans celui d’un autre, puis la disciplinarisation ou le maintien de cette traduction afin de stabiliser un réseau puissant. Les réseaux comprennent des personnes, l’environnement bâti, des animaux et des plantes, des signes et des symboles, des inscriptions et toutes sortes d’autres choses. Ces deux auteurs évitent délibérément les partages tels qu’humain/non-humain et technologie/société.
- 9 N.d.T. : women of all colours dans le texte original.
17Un autre discours sur la « politique par d’autres moyens » concerne les groupes traditionnellement dépossédés ou opprimés d’une manière ou d’une autre : les groupes minorisés, les femmes racisées9, les personnes âgées, les personnes en situation de handicap, les populations précarisées. Dans ce cas, le discours porte traditionnellement sur l’accès à la technologie ou sur les effets de la technologie (souvent différentiels) sur un groupe particulier. Parmi les exemples, citons la conception sexiste et l’impact des technologies de reproduction ; le manque d’accès des personnes précarisées aux technologies avancées de l’information, qui accentue encore les différences de classe ; les pratiques d’emploi racistes et sexistes des fabricants de puces informatiques ; et les enjeux de déqualification et d’automatisation de la main-d’œuvre.
18Certain·es auteur·rices dans le domaine des études des sciences ont commencé à rapprocher ces deux préoccupations, tandis que d’autres ont cherché à les séparer dans un débat houleux (voir par exemple Scott, 1991). Pour certain·es, les discussions sur le racisme et le sexisme utilisent des concepts réifiés pour manipuler de vieilles théories sociales qui n’aboutissent à rien d’autre qu’à culpabiliser et à ennuyer. Pour d’autres, l’ordre politique décrit par la théorie de l’acteur-réseau ou dans les analyses de la fabrication des faits scientifiques est guerrier, compétitif et biaisé en faveur des vainqueurs (ou des dirigeants). Pourtant, ces deux approches s’accordent sur le fait que l’ouverture des boîtes noires de la science et de la technologie, l’examen de tâches jusque-là invisibles et, surtout, la tentative de représenter plus d’un point de vue au sein d’un réseau posent d’importants problèmes. Nous savons comment discuter du processus de traduction du point de vue du/de la scientifique, mais beaucoup moins de celui du/de la technicien·ne de laboratoire, et encore moins de celui de l’agent·e d’entretien, bien que nous soyons d’accord, en principe, sur l’importance de tous les points de vue. D’un côté, on soupçonne que ces omissions ne sont pas accidentelles ; de l’autre, on pense qu’elles reflètent la disponibilité des matériaux empiriques, mais qu’elles ne constituent pas en principe des obstacles analytiques.
19L’objectif de cet essai est de tenter de fournir des outils qui, espérons-le, serviront à plusieurs de ces discussions, et peut-être aussi à montrer de quelle manière la technologie éclaire à nouveaux frais certains des problèmes les plus anciens des sciences sociales. Pour ce faire, je vois deux points d’appui. Il s’agit 1) du problème des standards et de leur relation avec le travail invisible ; et 2) du problème de l’identité et de sa relation avec la marginalité.
20Adopter une position selon laquelle chaque perspective est importante dans l’analyse de réseau pose de nombreux défis. L’un d’entre eux est simplement de trouver les ressources nécessaires pour travailler davantage sur les perspectives traditionnellement sous-représentées (voir par exemple Shapin, 1989 ; Star, 1991 ; Clarke & Fujimura, 1992). Un autre est d’utiliser la multiplicité comme le point de départ de toute analyse, au lieu d’ajouter des perspectives à un modèle essentiellement monolithique. Une autre encore est d’ordre méthodologique : comment modéliser (sans parler de traduire ou d’essayer de trouver un langage universel) les profondes hétérogénéités qui ont lieu dans toute juxtaposition, dans tout réseau ? (Star & Griesemer, 1989 ; Star, 1989b ; Callon, 1986, 1991). Cette question méthodologique est un sujet d’actualité dans de nombreuses disciplines, notamment les études des sciences, mais aussi les études des organisations, l’informatique (en particulier l’intelligence artificielle distribuée et les bases de données fédérées) et la théorie littéraire.
21Cet essai aborde le deuxième point : comment faire de la multiplicité un élément central des préoccupations actuelles relatives au pouvoir au sein des études des sciences ? L’exemple suivant illustre certains aspects communs des problèmes de standard et de travail invisible.
22Je suis allergique aux oignons crus ou partiellement cuits. Lorsque j’en mange, même en petite quantité, je souffre de douleurs à l’estomac et de nausées qui peuvent durer plusieurs heures. Dans l’ensemble, il s’agit d’un handicap très mineur. Cependant, précisément parce qu’il est si mineur et pourtant si présent dans ma vie, il constitue un bon moyen de comprendre certains des coûts et charges indirectes, petits mais distribués, qui sont associés aux façons dont individus, organisations et technologies standardisées se rencontrent.
Participer aux rituels du McDonald’s implique une subordination temporaire des différences individuelles au sein d’une collectivité sociale et culturelle. En mangeant chez McDonald’s, nous ne communiquons pas seulement que nous avons faim, que nous aimons les hamburgers et que nous avons des goûts peu coûteux, mais aussi que nous sommes prêt·es à adhérer à un système de valeurs et à une série de comportements dictés par une entité extérieure. Dans un pays caractérisé par une immense diversité ethnique, sociale, économique et religieuse, nous affirmons ainsi que nous partageons quelque chose avec des millions d’autres Américain·nes. (Kottak, 1978, p. 82, notre traduction)
23Un après-midi, il y a plusieurs années, j’étais très en retard à une réunion. Repérant un stand de hamburgers McDonald’s à proximité, je m’y suis précipitée et j’ai commandé un hamburger, en me souvenant à la dernière minute d’ajouter « sans oignons » (je n’avais pas mangé chez McDonald’s depuis que j’avais développé mon allergie aux oignons). Quarante-cinq minutes plus tard, je suis sorti avec mon repas, alors qu’autour de moi, les gens étaient servis à une vitesse fulgurante. Désespérément en retard et furieuse, je n’ai pas réfléchi à la situation et je me suis contentée d’être agacée. Quelques mois plus tard, alors que j’étais avec un groupe, nous avons décidé de nous arrêter au McDonald’s pour acheter des hamburgers. J’avais oublié mon expérience précédente. Mes camarades ont toustes commandé leurs propres combinaisons de menus, et lorsque mon tour est arrivé, j’ai répété mon habituel « hamburger sans oignons ». Une demi-heure plus tard, mes camarades avaient terminé leur repas et le mien était livré par un serveur visiblement désolé. Cette fois, la situation est devenue claire pour moi.
24« Oh », me suis-je dit, « je comprends. Ils ne peuvent tout simplement pas gérer quelque chose qui sort de l’ordinaire ». Et c’était effectivement le cas. La fois suivante où je suis allée dans un fast-food, j’ai commandé comme tout le monde, j’ai omis le codicille concernant les oignons, j’ai pris un couteau en plastique supplémentaire sur le comptoir et j’ai gratté les oignons incriminés. Cela a grandement accéléré le processus.
25Je voyage beaucoup. Je mange aussi souvent au restaurant. Je peux affirmer avec une certaine certitude que l’un des phénomènes transculturels, voire transclassistes et transnationaux les plus robustes que j’aie jamais rencontrés est la curieuse réticence des serveur·euses à croire que je suis allergique aux oignons. À moins que je n’aille jusqu’à déclarer fermement que « je ne veux pas d’oignon dans l’assiette, près de l’assiette, dans l’assiette ou même autour de la nourriture », j’obtiendrai un oignon là où je n’en ai pas demandé (environ quatre fois sur cinq), dans des restaurants de tous types et de tous niveaux de qualité, partout dans le monde.
26Dans mon cas, le coût de la surveillance des oignons est entièrement à ma charge (ou parfois à celle d’un camarade de repas ou d’un·e hôte·sse compréhensif·ve). Contrairement aux personnes qui suivent un régime sans sel, casher ou végétarien, il n’existe pas d’attentes de consommation identifiables pour les personnes allergiques aux oignons. Il m’arrive donc souvent de passer la moitié de mon repas à retirer de petites lamelles d’oignons de la nourriture ou à examiner minutieusement mon assiette – une situation qui serait probablement embarrassante si je n’en avais pas maintenant l’habitude.
27Toute personne souffrant d’un trouble invisible, rare ou stigmatisé nécessitant une attention particulière se reconnaîtra, sans doute, dans ces anecdotes. Si la moitié de la population était allergique aux oignons, il ne fait aucun doute que des processus institutionnalisés se seraient développés pour les signaler, les rendre facultatifs ou les éliminer des lieux de restauration publics. Dans l’état actuel des choses, bien sûr, de telles mesures seraient stupides. Toutefois, la présence visible de personnes souffrant de maladies coronariennes, de personnes âgées, végétariennes, juives orthodoxes, etc., a conduit de nombreux restaurants, compagnies aériennes et fournisseurs de denrées alimentaires à étiqueter, réglementer et servir des aliments en fonction des besoins de ces groupes importants.
28Lorsqu’un artefact ou un événement passe du statut d’objet présumé neutre à celui d’objet marqué – que ce soit sous la forme d’un changement progressif du marché ou d’un changement plus fort, comme une architecture accessible aux personnes en fauteuil roulant ou une traduction du journal télévisé en langue des signes – la nature des rencontres humaines avec les technologies qui y sont incorporées peut être modifiée. Il s’agit là d’une forme de politique liée à la technologie et aux réseaux technologiques. Il s’agit de politiques qui portent une étiquette : « accès pour les personnes handicapées », « technologies de reproduction », « éducation spéciale », voire « conception centrée sur l’usager·ere ».
29Toutefois, les signes qui portent ces étiquettes sont trompeurs. Ils donnent l’impression que la question de la technologie consiste à étendre la recherche exhaustive des « besoins spéciaux » jusqu’à ce qu’elles soient toutes adaptées ou personnalisées ; la chimère de la flexibilité infinie, en particulier dans les technologies de la connaissance, est puissante.
30Cette illusion peut être dangereuse de deux manières. La première concerne des choses comme les oignons : il y a toujours des inadéquations entre les systèmes technologiques standardisés ou conventionnels et les besoins des individus (Star, 1989a aborde cette question en lien avec le développement des technologies de pointe). Dans le cas de McDonald’s, une entreprise hautement standardisée et franchisée, des changements ne peuvent être apportés que lorsqu’apparaissent des niches de marché ou des groupes de consommateur·rices suffisamment importants pour affecter les vastes économies d’échelle pratiquées par l’entreprise. Ainsi, lorsque les personnes au régime et les Californien·nes semblent représenter une part de marché suffisante pour faire la différence, des bars à salades apparaissent chez McDonald’s ; des plats sans oignons sont beaucoup moins probables. Même lorsqu’il n’existe pas de technologies de production hautement standardisées (dans la plupart des restaurants, par exemple), un phénomène similaire peut apparaître dans le cas d’activités hautement conventionnelles – ainsi, les chef·fes et les serveur·euses ajoutent automatiquement des oignons aux plats, parce que la plupart des gens en mangent. Il est plus facile de négocier individuellement avec des producteur·rices non standardisés, mais le succès n’est pas garanti. L’attrait de la flexibilité devient dangereux lorsque l’on prétend à l’universalité d’un phénomène. McDonald’s semble être une chaîne de restaurants ordinaire, universelle et omniprésente. Sauf si vous êtes végétarien·ne, si vous suivez un régime sans sel, si vous êtes casher, si vous mangez des aliments biologiques, si vous souffrez de diverticulose (où les graines de sésame sur les petits pains peuvent être dangereuses pour votre digestion), si vous êtes immobilisé·e, si vous n’avez simplement pas les moyens de manger ou si vous êtes allergique aux oignons.
- 10 N.d.T. : self dans le texte original.
31La seconde illusion concernant une flexibilité parfaite est un peu plus abstraite et ne concerne pas tant l’exclusion d’une forme standardisée que la manière dont l’appartenance à des mondes sociaux multiples peut interagir avec des formes standardisées. Supposons, pour les besoins de l’argumentation, que McDonald’s développe une technologie qui inclut des offres végétariennes, rend le sel facultatif, dispose d’une cuisine casher dans chaque franchise, exploite ses propres fermes biologiques pour l’approvisionnement, inclut un programme de repas à domicile et des déjeuners gratuits pour les personnes précarisées, et toutes sortes de choix modulaires sur les condiments à ajouter ou à retirer. Toutefois, ce matin-là, j’ai adhéré à la Ligue pour la protection des petites entreprises familiales et, à l’abri de leurs sollicitations, je descends dans la rue en contournant tous leurs efforts. J’ai ajouté un moi10 auquel l’entreprise est aveugle, mais qui affecte mon interaction avec elle.
32En sociologie des techniques, nous devons faire des choix quant à la manière de conceptualiser ces phénomènes, qui sont manifestement exemplaires de nombreuses formes de changement technologique. Tout d’abord, il faut choisir ce que l’on veut expliquer. Il est vrai que les McDonald’s apparaissent dans un nombre étonnant d’endroits ; ils réussissent même mieux que Pasteur à faire de la politique par d’autres moyens, si l’extension et la présence visible en sont de bonnes mesures. Est-ce là le phénomène à expliquer – l’enrôlement et l’intéressement des habitudes alimentaires, le marketing des franchises, la politique du bassin d’emploi, la standardisation et son économie ? Il est également vrai que McDonald’s élimine un certain nombre de client·es dans le cadre de la standardisation de son empire, comme nous venons de le voir. Devrions-nous examiner ce phénomène – l’expérience d’être un non-utilisateur·trice de McDonald’s, un·e résistant·e à McDonald’s ou même un·e marginal·e ? Pour reprendre les termes de John Law, sociologue de la technologie et de McDonald’s :
En particulier, les opérations marketing de McDonald’s interrogent ses client·es afin d’obtenir leurs réactions sur l’adéquation de leur expérience dans le restaurant selon plusieurs critères : commodité, valeur, qualité, propreté et service. […] Ces critères ne sont en rien « naturels » ou inévitables. Ils doivent plutôt être considérés comme des constructions culturelles. L’idée selon laquelle la nourriture devrait être rapide, bon marché ou pratique serait, par exemple, un anathème pour certaines franges de la classe moyenne française. […] Ces raisons de manger chez McDonald’s pourraient tout aussi bien être, dans une autre culture, des raisons de ne pas y manger. (Law, 1984, p. 184, notre traduction)
33Il y a deux types de phénomènes en jeu ici, et tous deux passent à côté d’un autre aspect de la transformation, du type de ceux que les sémioticien·nes saisissent très bien dans les discussions sur les métaphores rhizomatiques, ce qui est en dehors des catégories marquées et non marquées, ce qui résiste à l’analyse de l’intérieur ou de l’extérieur. Dans ce cas, il s’agit de vivre avec l’existence de McDonald’s, quelle que soit notre position sur l’échelle de la participation, puisque nous vivons dans un paysage où cette enseigne est présente, dans une ville modifiée par elle, ou à la campagne, où nous passons au moins devant elle en voiture et en voyons le rouge et l’or contre le vert des arbres, entendons la radio en faire la publicité, ou avons des enfants qui peuvent fredonner son jingle.
- 11 Un principe méthodologique d’Everett Hughes ([1970] 1997).
34Le pouvoir de l’analyse féministe réside dans la capacité à passer de l’expérience d’être un·e non-utilisateur·trice, un·e laissé·e-pour-compte ou un·e marginal·e, à l’analyse de McDonald’s (et par extension, de nombreuses autres technologies) et implicitement du fait qu’« il aurait pu en être autrement »11, il n’y a rien de nécessaire ou d’inévitable dans la présence de telles franchises. Nous pouvons porter un regard étranger sur ces expériences. De même, le pouvoir de la théorie de l’acteur-réseau consiste à passer de l’expérience de la construction de l’empire de McDonald’s (et, par extension, de nombreuses autres technologies) et de l’énorme quantité d’inscriptions, de traductions et d’intéressements qu’elle implique – au fait qu’« il aurait pu en être autrement » – il n’y a rien de nécessaire ou d’inévitable dans toute science ou toute technologie, toutes sont des constructions historiquement contingentes, peu importe leur stabilité.
- 12 N.d.T. : wild dans le texte original. Pour plus de détails, voir la note 4.
35L’une des façons les plus efficaces de joindre ces deux approches pourrait consister à relier le point de départ du/de la « non-utilisateur·rice » au modèle de la traduction, en revenant au point de vue de ce qui ne peut être traduit : le monstrueux, l’autre, le bizarre12. Revenons à l’observation de John Law sur la façon dont McDonald’s enrôle ses client·es :
Il crée des catégories de consommateur·rices, théorise qu’ils et elles ont certains intérêts, et s’appuie sur ces intérêts – ou les détourne légèrement – afin de recruter les membres de ce groupe pendant quelques minutes chaque jour ou chaque semaine. Il le fait, groupe par groupe, intérêt par intérêt, de manière très particulière. […] L’action est ainsi induite non par le pouvoir abstrait des mots et des images publicitaires, mais par la manière dont ces mots et images sont mis en pratique par l’entreprise, puis interprétés à la lumière des intérêts (présumés) du destinataire. La publicité et l’enrôlement fonctionnent si la théorie des intérêts (pratiques) proposée par l’annonceur est opérante. (Law, 1984, p. 189, notre traduction)
36Il poursuit en discutant de la manière dont McDonald’s partage la souveraineté avec d’autres entreprises qui cherchent à ordonner les vies, et d’autres principes d’ordre coexistants qui, de fait, stratifient la vie humaine.
37Toutefois, notre point de départ n’est pas ce que McDonald’s stratifie, ni même la portée temporelle brève, mais géographiquement étendue dont l’entreprise jouit et qu’elle partage avec d’autres institutions, ni les niches de marché qu’il n’occupe pas (encore ?). Il s’agit plutôt de racler les oignons, le soi qui vient de rejoindre le groupe de préservation des petites entreprises, le soi qui n’a pas encore été étiqueté. Il ne s’agit pas des laissé·es-pour-compte, qui pourront un jour être « ciblé·es », ni de la catégorie résiduelle qui n’est pas couverte par les taxonomies marketing actuelles. Il s’agit de ce qui échappe en permanence, de ce qui subvertit, mais qui est néanmoins en relation avec le standardisé. Il ne s’agit pas de non-conformité, mais d’hétérogénéité. Pour reprendre les termes de Donna Haraway, il s’agit du soi cyborg :
Le cyborg est résolument du côté de la partialité, de l’ironie, de l’intimité et de la perversité. Il est dans l’opposition, dans l’utopie et il ne possède pas la moindre innocence. Parce qu’il n’est plus structuré par la polarité du public et du privé, le cyborg définit une cité technologique en partie basée sur une révolution des relations sociales au sein de l’oïkos, du foyer. Nature et culture sont refaçonnées ; l’une ne peut plus être la ressource que l’autre s’approprie et assimile. (Haraway, [1991] 2006, p. 17)
38Dans un sens, un cyborg est la relation entre les technologies standardisées et l’expérience locale ; ce qui se situe entre les catégories, mais est en relation avec elles.
Parler pour d’autres, c’est d’abord faire taire ceux au nom desquels on parle.
(Callon 1986, p. 196)
39L’un des problèmes de la théorie de l’acteur-réseau est d’essayer de comprendre de quelle manière les réseaux se stabilisent sur le temps long. Michel Callon (1991) a abordé ce problème dans son essai intitulé Réseaux technico-économiques et irréversibilité. Certains changements qui se produisent dans les réseaux étendus sont irréversibles, quel que soit leur statut ontologique. Le choix initial du rouge comme couleur des feux de circulation signifiant « stop », par exemple, est aujourd’hui une convention largement répandue qu’il serait fonctionnellement impossible à modifier, alors qu’elle était à l’origine arbitraire. Le niveau d’investissement diffus, les liens avec d’autres réseaux et d’autres systèmes symboliques et le simple degré d’interpénétration du « rouge comme égal à stop » la rendent irréversible. Nous sommes entourés de ces réseaux : téléphones, liaisons informatiques, réseaux routiers, métros, postes, ainsi que de toutes sortes de dispositifs de gestion bureaucratiques intégrés.
40L’irréversibilité est clairement importante pour les études des sciences qui se donnent d’analyser le pouvoir et la robustesse des réseaux. Un fait naît dans un laboratoire, se dépouille de sa contingence et du processus de sa production pour apparaître dans sa facticité en tant que Vérité. Certaines Vérités et certaines technologies, associées à des réseaux de traduction, deviennent des caractéristiques extrêmement stables de notre paysage, façonnant l’action et inhibant certains types de changement. Sur le plan économique, celleux qui investissent avec les gagnant·es dans ce processus de stabilisation peuvent elleux-mêmes gagner gros en tant qu’organismes de standardisation. Plus tard, d’autres adoptent les technologies standardisées afin de profiter de structures déjà établies et de bénéficier de ces externalités de réseau. Tout comme les citadin·es bénéficient des externalités positives permanentes des théâtres, des systèmes de transport et de la densité des magasins de détail, les habitant·es des réseaux bénéficient des externalités de la structure, de la densité des communications et de la maintenance déjà établie. Tout réseau en expansion en est la preuve, comme la communauté des utilisateur·rices de courrier électronique dans les universités. On peut désormais s’inscrire et communiquer de manière (plus ou moins) fiable avec ses ami·es, bénéficiant ainsi d’une externalité de réseau qui n’existait pas il y a seulement quelques années.
41Comprendre comment, quand et si l’on peut bénéficier des externalités de réseau est un art essentiellement sociologique : comment l’individu s’associe-t-il à l’agrégat, et au profit de qui ? Une fois que les arrangements sont devenus un standard dans une communauté, créer des standards alternatifs peut être coûteux ou impossible, à moins qu’une autre communauté ne se développe pour une raison ou une autre. Parfois, ces coûts sont possibles et justifiés, et peuvent conduire au développement d’une autre communauté, comme dans l’analyse que Becker ([1982] 2010) fait des artistes francs-tireur·euses.
42Becker pose la question du lien entre travail, communautés et conventions dans la création d’esthétiques et d’écoles de pensée. Il commence par une série de questions simples et pragmatiques : pourquoi les concerts durent-ils deux heures ? Pourquoi les tableaux ont-ils la taille qu’ils ont (en général) ? En examinant les mondes qui se croisent pour créer une œuvre d’art, et en valorisant chacun d’entre eux dans son analyse, il rétablit certains des aspects généralement dissimulés des externalités de réseau. Il y a des contingences pour les syndicats de musicien·nes dans la prescription des heures de travail, mais aussi pour celleux qui garent les voitures des spectateur·rices de concerts symphoniques, celleux qui nettoient les bâtiments après les heures de travail, et ces contingences, tout comme les considérations habituellement plus publiquement reconnues, sont tout aussi importantes dans la formation des traditions esthétiques.
43Ainsi, la plupart des compositeur·rices écrivent pour des concerts d’une durée d’environ deux heures, la plupart des dramaturges produisent des pièces d’une durée similaire, la plupart des sculptures trouvent leur place dans les musées ainsi qu’à l’arrière des camionnettes, etc. Les artistes qui sont des francs-tireur·euses jouent avec ces conventions, s’opposant à une ou plusieurs d’entre elles. Il arrive qu’un·e artiste naïf·ve, qui ne connaît aucune de ces conventions, soit repéré·e et accepté·e dans le monde de l’art. C’est pour cette raison qu’iels sont particulièrement intéressant·es d’un point de vue sociologique, car iels mettent en lumière ce qui est généralement pris pour acquis.
44Le phénomène que Becker met en évidence dans l’art est tout aussi vrai pour la science et la technologie, sinon plus, parce qu’il y a très peu de cas de scientifiques solitaires ou naïf·ves (les inventeur·rices sont peut-être un contre-exemple). Les scientifiques et les technicien·nes évoluent dans des communautés de pratique (Wenger, 1990 ; Lave & Wenger, 1991) ou des mondes sociaux (Clarke, 1990b) qui possèdent des conventions concernant l’utilisation des matériaux, des biens, des normes, des mesures, etc. Il est coûteux de travailler au sein d’un monde et de pratiquer en dehors de cet ensemble de standards ; pour de nombreuses disciplines scientifiques (physique des hautes énergies, recherche électronique avancée, médecine nucléaire), c’est presque impossible.
45Pourtant, ces conventions ne sont pas toujours stables. Au début d’un régime technologique, lorsque deux mondes ou plus se rencontrent pour la première fois, lorsqu’un régime s’effondre, il s’agit des périodes de changement et de bouleversement dans les mondes scientifiques. De même, les ensembles de conventions ne sont jamais stables pour les non-membres. McDonald’s peut offrir similitude et stabilité à de nombreuses personnes – pour reprendre les termes de John Law, il peut ordonner cinq minutes de leur monde chaque jour – mais pour moi et pour d’autres personnes exclues de ce monde, il n’est absolument pas ordonné. Au contraire, il s’agit d’une source de chaos et d’ennuis.
46Il existe donc une différence fondamentale entre la stabilisation au sein d’un réseau ou d’une communauté de pratique et la stabilisation entre des réseaux, ainsi que des différences fondamentales entre celleux pour qui les réseaux sont stables et celleux pour qui ils ne le sont pas, même s’iels font partie soi-disant du « même » réseau. Une fois de plus, nous avons le choix du point de départ : McDonald’s représente-t-il un réseau stable, une source de chaos ou encore quelque chose d’autre ?
47Dans son article intitulé, Le groom est en grève. Pour l’amour de Dieu, fermez la porte, Bruno Latour détaille certaines caractéristiques de la théorie de l’acteur-réseau et du mélange entre les humains et les non-humains impliqués dans les systèmes sociotechniques. Il défend une analyse écologique des personnes-et-des-objets, en examinant les liens qui les unissent, les changements relatifs à l’action et la manière dont les devoirs, la moralité et les tâches sont transférés entre les humains et les non-humains :
Qualifier une technique « d’inhumaine » revient simplement à ignorer les mécanismes de traduction et les nombreux choix qui existent pour figurer ou défigurer, personnifier ou abstraire, incarner ou désincarner les acteurs. (Latour, [1988b], 2007, p. 303, notre traduction, ce passage ne figure pas dans la version française du texte)
48La liberté analytique accordée par cette approche est considérable ; en fait, le travail de Latour et Callon a ouvert une toute nouvelle voie d’analyse de la technologie. Toutefois, en ce qui concerne les êtres humains et la question du pouvoir, le problème demeure que de tels mélanges peuvent sembler éluder les questions traditionnelles de répartition et d’accès :
- 13 T.d.T. : Ce passage a été passablement remanié par Latour dans la version antérieure en français : (...)
En tant que technologue, je pourrais soutenir que, pour peu qu’on oublie la maintenance et les quelques groupes de population discriminés, le groom accomplit parfaitement sa tâche : refermer la porte derrière vous, avec constance, fermeté et lenteur. (Latour, [1988b], 2007, p. 302, notre traduction)13
49Il n’y a aucune raison analytique de mettre de côté la maintenance et les quelques secteurs de la population qui sont discriminés. En fait, il y a même toutes les raisons de ne pas le faire. Comme Latour le note lui-même en réponse aux critiques de la théorie de l’acteur-réseau sur les implications politiques de son « nivellement » des différences entre humains et non humains, son aplanissement heuristique ne signifie pas la même chose que l’ignorance empirique des différences d’accès ou d’expérience. Au contraire, il s’agit plutôt d’une manière de déconstruire les frontières réifiées qui nous empêchent de voir les façons dont humains et machines sont entremêlés.
- 14 T.d.T. : extension dans le texte original, au sens d’une augmentation des capacités humaines, comme (...)
50Cependant, l’une des caractéristiques de cet entremêlement peut être l’exclusion (la technologie en tant que barrière) ou la violence, ainsi que l’augmentation14 et l’empowerment. Je pense qu’il est à la fois plus intéressant d’un point de vue analytique et plus juste d’un point de vue politique de commencer par la question « cui bono ? » que par une célébration de l’entremêlement des humains et des non-humains.
51L’une des caractéristiques analytiques intéressantes de ces réseaux est la question de la répartition des conventions. Combien de personnes peuvent entrer et sortir par les portes, et combien ne le peuvent pas ? Quelle est la phénoménologie des rencontres avec les conventions et les formes standardisées, ainsi qu’avec les nouvelles technologies ? Et c’est ici que se présente une occasion de faire avancer les études des sciences : étant donné que nous sommes multiples et marginaux, étant donné que nous pouvons entremêler plusieurs soi avec nos technologies, tant au niveau de leur conception que de leur utilisation, où et quel est le point de rencontre entre les « externalités » et les « internalités » ? Je ne dis pas cela pour invoquer un autre « grand partage », mais pour en combler un. Un réseau stabilisé ne l’est que pour certain·es, les membres de la communauté de pratique qui le forme/l’utilise/le maintient. Et une partie de la stabilité publique d’un réseau standardisé implique souvent la souffrance privée de celleux qui ne sont pas standardisés – qui doivent utiliser le réseau standardisé, mais qui sont aussi des non-membres de la communauté de pratique.
52Un exemple de ceci est l’utilisation standardisée des pseudogénériques « he » et « him » en anglais pour désigner tous les êtres humains, une pratique qui change actuellement dans de nombreux endroits sous l’influence du féminisme. Les psychologues sociaux ont constaté que les femmes qui entendaient cette forme de langage en comprenaient le sens, mais étaient incapables de se projeter concrètement et de se situer dans cet exemple, alors que les hommes pouvaient s’y reconnaître (Martyna, 1978). Les femmes ont donc à la fois utilisé et n’ont pas utilisé la technologie de cette expression et, avec l’avènement des analyses féministes du langage, elles ont pu porter cette expérience à l’attention du public.
53Lorsque les standards changent, il est plus facile de voir le travail et les membres invisibles qui leur permettent de tenir en place. Toutefois, jusqu’à ce changement, le remarquer peut s’avérer difficile, du moins du point managérial. Un article récent de Paul David (1989), économiste des standards, examine un problème familier aux économistes des technologies de l’information, appelé « le paradoxe de la productivité ». Pour de nombreuses entreprises, et même au niveau des économies nationales, l’introduction des technologies de l’information (souvent très coûteuses) s’est traduite, contrairement aux promesses, par une baisse de la productivité. David fait une comparaison avec l’introduction au début du XXe siècle du moteur électrique à dynamo à usage général, qui a entraîné une baisse similaire de la productivité. Il fait référence aux travaux de plusieurs économistes sur l’« hypothèse du régime de transition », selon laquelle les changements technologiques à grande échelle impliquent un changement de régime économique, qui comporte ses propres coûts, souvent invisibles dans les analyses standard.
54Du point de vue de l’analyse présentée ici, le paradoxe de la productivité n’en est pas un. Si une grande partie du travail, de la pratique et de l’appartenance n’est pas représentée dans les analyses de la technologie et des réseaux sociotechniques, le travail invisible qui permet de stabiliser bon nombre d’entre eux ne sera pas pris en compte, mais apparaîtra comme une baisse de la productivité. Tout comme la théorie féministe a tenté de valoriser le travail ménager et domestique en tant qu’élément intrinsèque des économies nationales, les pratiques professionnelles invisibles, l’équilibre entre les appartenances et la politique de l’identité sont essentiels à l’économie des réseaux.
55Qui supporte le coût de la répartition et quelle est la nature du personnel dans la théorie des réseaux ? Je crois que les réponses à ces questions commencent par un sens de la multiplicité des êtres humains et des objets, et par un engagement à comprendre tout le travail qui maintient, pour certain·es, un réseau standardisé. Aucun réseau n’est stabilisé ou standardisé pour tout le monde. Pas même McDonald’s.
Dans la torture, c’est en partie l’exposition obsessionnelle de la capacité d’agir qui permet de traduire le corps d’une personne en la voix d’une autre, qui autorise la douleur humaine réelle à être convertie en une fiction du pouvoir d’un régime. (Scarry, 1985, p. 18, notre traduction)
C’est par l’usage d’ensembles standardisés que les scientifiques contraignent les pratiques de travail et définissent, décrivent et contiennent les représentations de la nature et de la réalité. Le même outil qui contraint les représentations de la nature peut simultanément être une construction dynamique et flexible, avec différents visages dans d’autres mondes de la recherche ou de la clinique. Les ensembles standardisés sont utilisés comme interfaces dynamiques pour traduire les intérêts entre mondes sociaux. (Fujimura, 1992, p. 33, notre traduction)
Traduire c’est déplacer […] Mais traduire, c’est également exprimer dans son propre langage ce que les autres disent et veulent, c’est s’ériger en porte-parole. À la fin du processus, s’il a réussi, on n’entend plus que des voix parlant à l’unisson et se comprenant mutuellement. (Callon, 1986, p. 204)
- 15 N.d.T : Star utilise ici les pronoms s/he et his/her.
- 16 N.d.T. : transsexual surgery dans le texte original.
56Il y a plusieurs années, j’ai donné un cours de théorie féministe dans une grande université californienne. Le premier jour de cours, huit femmes et une autre personne se sont présentées. Je n’ai pas pu dire si la neuvième personne était un homme ou une femme. Iel15 s’appelait « Jan », un nom ambigu. Au cours de nos discussions en classe, il s’est avéré que Jan envisageait d’avoir recours à une chirurgie d’affirmation de genre16. Iel avait pris des hormones, ce qui lui avait fait pousser la poitrine, et s’habillait de manière neutre, avec un pantalon simple et une chemise à manches courtes. Iel a déclaré qu’iel n’était pas sûr·e de vouloir poursuivre avec une opération, iel appréciait l’expérience d’être ambigu·ë sur le plan du genre. « C’est comme si j’étais dans une zone de très haute tension, comme si quelque chose était sur le point d’exploser », m’a-t-iel dit un jour. « Les gens ne peuvent pas me supporter ainsi – ils veulent que je sois une chose ou une autre. Mais c’est aussi très bien comme ça, j’apprends beaucoup de ce que signifie de n’être ni l’un ni l’autre. Lorsque je me fais passer pour une femme, je commence à comprendre ce qu’est le féminisme. Mais c’est différent d’une certaine manière ».
57J’ai été profondément émue par la description que Jan a faite de cette « zone de haute tension », même si je ne savais pas vraiment quoi en penser à l’époque. Quelques semaines après le début du cours, nous sommes devenu·e·s ami·e·s et iel m’a parlé davantage du processus qu’iel traversait. Iel travaillait pour une entreprise de haute technologie de la Silicon Valley, qui offrait une très bonne assurance maladie. Toutefois, la compagnie d’assurance, Blue Cross, n’était pas sûre de payer l’opération extrêmement coûteuse de changement de sexe. En outre, la « clinique d’identité sexuelle » où Jan était suivi pour une psychothérapie et recevait des injections d’hormones exigeait qu’iel s’habille de façon plus conventionnelle, comme une femme, pour « prouver » qu’iel était sérieux·se dans son désir d’être opéré·e. Iel m’a raconté qu’ils exigeaient qu’iel ait vécu pendant deux ans en se faisant passer pour une femme.
- 17 N.d.T. : à partir de là, Star n’utilise plus les pronoms s/he et his/her épicène, mais le pronom fé (...)
58Au moment des vacances de Noël, nous nous sommes perdu·e·s de vue. J’ai été étonnée de recevoir un coup de téléphone de Jan en février. « Félicite-moi. Je l’ai fait », s’est-elle17 exclamée au téléphone. « Quoi ? » ai-je répondu, perplexe. « J’ai été opérée, je suis chez moi en ce moment même », m’a-t-elle dit. Je lui ai demandé comment elle se sentait et comment cela s’était passé. « Est-ce que (l’entreprise) a décidé de payer ? » ai-je demandé. « Non », a-t-elle répondu. « C’est Blue Cross qui a décidé de tout prendre en charge. Et puis le médecin m’a dit : “Il vaut mieux le faire maintenant avant qu’ils ne changent d’avis”. Alors, je l’ai fait ! »
59Dans les années qui ont suivi, j’ai vu le nom de Jan (aujourd’hui Janice) de temps en temps dans les annonces des clubs féministes locaux ; elle est devenue une figure active des groupes de femmes d’affaires de la région. Je ne l’ai plus jamais revue après ce mois de février, mais j’ai continué à être hantée par la juxtaposition de la délicate « zone de haute tension », de la cupidité ainsi que de l’hypocrisie des compagnies d’assurance et des médecins impliqué·e·s, et de son propre désespoir.
- 18 N.d.T. : transsexual experience dans le texte original.
60Une autre amie m’a parlé d’un phénomène similaire dans les cliniques du genre qui exigent des candidat·e·s aux opérations de changement de sexe qu’iels s’habillent et agissent comme des femmes stéréotypées, et leur refusent l’opération s’iels ne le font pas : « D’hommes nullement ambigus, bien que malheureux, elles deviennent des femmes sans ambiguïté aucune. » (Stone, [1989] 2015, p. 28) Stone poursuit en appelant à ce que l’expérience trans*18 devienne une icône pour les expériences semblables de la zone de haute tension et des stéréotypes/violences de genre :
Ici, aux frontières du genre à la fin du XXe siècle […] se trouvent les épistémologies de la pratique médicale blanche et masculine, la rage des théories féministes radicales et le chaos des expériences de genre vécues qui se rencontrent sur le champ de bataille du corps trans : un site d’inscription culturelle violemment contesté, une machine signifiante productrice d’idéal-type. […] Étant donnée cette façon dont un discours minoritaire vient s’inscrire dans le physique, un contre-discours est crucial. Mais il est difficile de produire un contre-discours en étant programmé·e pour disparaître. Le but ultime d’un·e trans* est de s’effacer, de se fondre au plus vite dans la population « normale ». Une part de ce processus consiste à construire une histoire plausible, à apprendre à mentir efficacement sur son passé. (Stone, [1989] 2015, p. 35)
61Il s’agit d’un réseau sociotechnique, d’un exercice de pouvoir – et d’une certaine forme de perte. Qu’aurait-il fallu faire pour préserver la « haute tension » de la non-appartenance de Jan, l’impureté de n’être ni homme ni femme ? Cette zone de haute tension est une sorte de point zéro entre les dichotomies (voir Latour, [1984] 1988a dans Irréductions ; Pickering, 1992) ou entre les grands partages : homme/femme, société/technologie, soit l’un soit l’autre.
- 19 Cela présente des résonances frappantes avec la création du monde au sein des « institutions totale (...)
62L’extraordinaire ouvrage d’Elaine Scarry (1985), The Body in Pain: The Making and Unmaking of the World, traite de la torture et de la guerre. Son argument est que pendant la torture (et de la même manière pendant la guerre), le monde est créé et incréé. Le tortionnaire rétrécit le monde du/de la torturé·e en prenant l’incertitude de la douleur éprouvée et en la concentrant sur des objets matériels ainsi que sur l’échange verbal entre elleux. Les anciennes identités sont effacées, rendues immatérielles.19 Nous ne connaissons jamais vraiment la douleur qu’éprouve quelqu’un d’autre, affirme Scarry, et cette incertitude a certains attributs politiques qui sont exploités pendant la torture et la guerre, lorsque le privé devient public et monovocal. Les signes visibles de la violence sont transportés vers le public et, par une série de témoignages, de modifications et de traductions, deviennent une croyance.
63Il existe des similitudes frappantes entre la création du monde décrite par Scarry et la création du monde de Pasteur décrite par Latour, ou le processus de traduction réussi analysé par Callon, bien qu’il ne semble pas y avoir de violence dans ces derniers cas. Un ensemble d’incertitudes est traduit en certitudes : les anciennes identités sont écartées et le monde se réduit à un ensemble de faits.
64L’unité et la clôture du monde du tortionnaire/torturé·e sont considérées comme aberrantes et extérieures au monde normal par la plupart des gens – bien en dehors du domaine du normal. Toutefois, Scarry soutient que c’est précisément cette distanciation qui est l’un des facteurs rendant la torture possible, parce qu’elle rend invisible à nos yeux ce qui sont, en fait, les composantes triviales de la construction du monde en dehors de l’extrême de la torture. Simone de Beauvoir ([1947] 1948) et Hannah Arendt ([1977] 1991) ont avancé des arguments similaires concernant l’anesthésie face à la violence et à la banalité du mal. Nous avons toujours des éléments d’incertitude concernant le monde personnel de l’autre, en particulier en ce qui concerne la douleur et la souffrance ; nous quittons souvent un monde pour un autre, ou nous réduisons notre expérience sans pour autant de trahisons ou changements irréversibles – par exemple, dans le fauteuil du ou de la dentiste, lorsque nous sommes entièrement accaparé·es par la douleur immanente.
65Si nous déplaçons notre regard des extrêmes – la torture ou l’énorme succès de Pasteur –, à quelque chose d’aussi simple et presque stupide qu’une allergie aux oignons, il devient clair que des événements quotidiens similaires font partie d’un même domaine. Les réseaux stabilisés semblent insister pour annihiler notre expérience personnelle, et cela engendre de la souffrance. L’une des sources de cette souffrance est le déni de la co-causalité de multiples soi et standards, lorsque l’on prétend que le réseau standardisé est la seule réalité qui existe. Les incertitudes sur notre soi et sur notre biographie se heurtent à l’exercice monovocal du pouvoir, de la construction du monde. Mes petits désagréments avec les oignons s’inscrivent dans un continuum aussi formé des souffrances beaucoup plus graves et totales d’une personne qui se déplace en fauteuil roulant à qui l’on interdit toute activité, ou de celleux dont le corps est « non standard » à d’autres égards. Et le travail que je fais : faire preuve de vigilance, gratter les oignons pour les enlever, voire organiser les non-mangeur·euses d’oignons, précède la possibilité même de donner une voix à l’expérience de ces rencontres. À quel point est-ce plus difficile encore pour celleux dont ces rencontres portent un danger moral bien plus lourd ?
66Les réseaux qui englobent à la fois des standards et des soi multiples sont difficiles à voir ou à comprendre, sauf en termes de déviance ou d’« autre », tant qu’ils sont regardés en termes de mode exécutif des relations de pouvoir. Nous aurons alors des portes qui laisseront entrer certaines personnes et pas d’autres, et notre analyse des « pas d’autres » ne peut pas être très importante, et certainement pas centrale. La torture infligée par la technologie, en particulier parce qu’elle est distribuée dans le temps et l’espace, parce qu’elle a souvent une portée très limitée (cinq minutes par jour) ou parce qu’elle est invisible, est difficile à considérer comme créatrice de monde. Ce sont plutôt les fonctions exécutives, après en avoir enrôlé d’autres, qui sont censées soulever le monde.
67La vision du cyborg, qui appartient à plusieurs mondes, est une façon différente d’envisager la relation entre les standards et les soi multiples. Cela implique de tisser une conception de l’appartenance multiple, une vision cyborg de la nature, aux côtés d’une démocratie épistémologique radicale entre les humains et les non-humains. Pour reprendre les termes de Donna Haraway :
Il y a bien sûr aussi le problème d’avoir hérité d’un certain ensemble de technologies descriptives en tant que personne eurocentrique et euroaméricaine. Comment puis-je alors jouer le rôle de bricoleuse, comme nous avons toustes appris à le faire de différentes façons, sans devenir un colonisateur. […] Comment garder au premier plan l’ironie et le caractère incertain de ce que l’on fait, tout en le faisant sérieusement ? Les gens s’énervent parce que vous ne pouvez pas être clairement défini, les gens s’énervent parce que je ne dis jamais clairement ce qu’est le fin mot de l’histoire : iels me demandent, croyez-vous ou non que les acteurs non-humains sont d’une certaine manière des agents sociaux ? Une réponse qui a du sens pour moi serait : les sujets sont des cyborgs, la nature est un coyote, et la géographie est ailleurs. (Penley, Ross & Haraway, 1990, p. 10, notre traduction)
68Mais cette conception pose un problème, qui tient à la pauvreté de nos analyses à la fois de l’humain/non-humain et de l’appartenance multiple des humains à des groupes humains :
On ne peut pas travailler sans une conception de la fragmentation, du report et de la substitution. Mais je me méfie du fait que, dans notre manière de rendre compte à la fois de la race et du sexe, on doive toujours traiter chaque chose après l’autre […] Il n’existe aucun récit convaincant qui pense la race et le sexe en même temps. Il n’existe aucun récit de différences qui fonctionnent autrement qu’en binômes. Nos images de la fragmentation sont trop pauvres […] Nous ne possédons pas encore les technologies analytiques nécessaires pour établir les connexions. (Penley, Ross & Haraway, 1990, pp. 15-16, notre traduction)
69Qu’est-ce que serait une théorie plus riche du fractionnement, qui intégrerait les éléments suivants :
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les adhésions multiples
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le maintien de la zone de « haute tension » tout en reconnaissant le coût de son maintien
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le coût de l’appartenance à des arènes multiples
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la multivocalité et la traduction ?
70Tout enrôlement comporte à la fois un échec d’enrôlement et la destruction du monde des non-enrôlé·es. Le succès de Pasteur a signifié simultanément l’échec pour celleux qui travaillaient dans des domaines similaires, ainsi que la perte et la destruction du monde pour celleux qui étaient en dehors de la théorie des microbes. Nous commençons à peine à rétablir les éléments de ce savoir : l’immunologie, la sagesse des plantes, l’acupuncture, les relations entre l’écologie et la santé. Cela n’a pas à voir avec une opposition entre Pasteur et Pouchet, mais avec les effets écologiques du pasteurisme et de son travail d’enrôlement.
71L’une des suggestions de Haraway est que la destruction du monde des non-enrôlé·es est rarement totale. Si la torture, ou les institutions totales sont l’une des extrémités d’un continuum, les réponses à l’enrôlement sont beaucoup plus variées et s’inscrivent dans un champ de possibilité beaucoup plus vaste. Les réponses basiques, en dehors de l’assentiment total, passent par une multiplicité de soi, d’adhésions et d’engagements partiels. L’étude courageuse et émouvante de Ruth Linden (1989) sur les survivant·es de l’Holocauste nazi, entrelacée avec sa propre biographie de juive américaine, témoigne de la richesse de cette complexité. Le travail d’Adele Clarke (1990a ; 1991) sur les différentes communautés de pratique qui se sont réunies pour créer la science moderne de la reproduction montre de quelles manières les adhésions multiples, les engagements partiels et les rencontres entre préoccupations diverses sont en réalité constitutive de la science.
72L’analyse de Becker des engagements et des « paris subsidiaires » est pertinente ici. En dissociant l’engagement de la cohérence, il donne une métaphore pour dissocier la traduction et l’enrôlement. Comment pouvons-nous expliquer la consistance du comportement humain ? questionne-t-il. Écartant les explications mentalistes, fonctionnalistes du contrôle social ou purement comportementales, il propose plutôt que les engagements sont un ensemble de paris subsidiaires tissés par l’individu comme des moyens d’impliquer son action dans un flux d’« actions de valeur » entreprises par d’autres. Suivant la théorie de l’action de Dewey, Becker note que nous nous impliquons dans de nombreuses actions potentielles ; celles-ci prennent leur signification à la lumière de conséquences collectives, conjointement négociées (Becker, [1960] 2006).
73De même, nos expériences d’enrôlement et nos rencontres avec les standards sont complexes et indéterminées. Nous faisons grandir et négocions de nouveaux soi, certains étiquetés et d’autres non. Certains ne posent aucun problème dans leur multiplicité ; d’autres suscitent une grande angoisse et un besoin d’unification, en particulier ceux qui revendiquent la souveraineté sur l’ensemble du soi.
74L’une des grandes leçons du féminisme concerne la puissance de la multiplicité collective. Nous avons commencé par l’expérience d’être à la fois des outsiders et des insiders (Hubbard & Randall, 1988). En fin de compte, c’est la simultanéité qui s’est avérée l’aspect le plus puissant du féminisme, plutôt que le désordre extérieur. La partie du féminisme qui s’est portée sur les libertés civiles et l’égalité des droits n’aura pas fondamentalement élargi la théorie politique, en revanche la double vision en combinant intimité, ubiquité et collectif l’a fait (Smith, 1987). Ce n’est pas tant que les femmes ont été laissées de côté, mais que nous étions en même temps dedans et dehors.
75La sociologie et l’anthropologie ont une longue tradition d’étude de la personne marginale – celle qui à la fois appartient et n’appartient pas, soit parce qu’elle est étrangère (ce qui est particulièrement fort dans les travaux de Simmel et de Schutz), soit parce qu’elle est simultanément membre de plusieurs communautés. La personne à moitié noire et à moitié blanche, l’androgyne, la personne de parents inconnus, le voyant ou la voyante (qui a accès à un autre monde inexploré) sont toustes soit vénéré·es, soit vilipendé·es dans de nombreuses cultures. Le concept de l’étranger·ère, ou de l’étrangeté à notre propre culture, comme prisme pour comprendre cette culture, est fondamental pour de nombreuses branches de l’anthropologie ainsi que pour l’ethnométhodologie et ses recherches fructueuses sur ce qui est tenu pour acquis (voir par exemple Garfinkel, [1967] 2009 et ses nombreuses références à Schutz).
76Le sociologue Everett Hughes a prolongé l’intérêt de Simmel pour l’étranger, en s’appuyant sur les travaux de son professeur Robert Park. Il s’est penché sur l’étrangeté anthropologique des rencontres entre les membres de différents groupes ethniques qui travaillent et vivent ensemble, et a développé une analyse de certaines des façons dont l’appartenance multiple joue un rôle dans l’écologie des relations humaines. Dans Dilemmas and Contradictions of Status, par exemple, il explore ce qui se passe lorsqu’une personne travaillant dans une organisation appartient simultanément à deux mondes aux prescriptions différentes en matière d’action et d’appartenance (Hughes, 1945, pp. 141-150). Il prend l’exemple d’une femme médecin ou d’un chimiste noir. Plus tard, d’autres sociologues ont utilisé un concept apparenté, les « tensions de rôle », mais celui-ci ne parvient pas à rendre compte de la « zone de haute tension » ou de la complexité des relations impliquées dans l’appartenance simultanée à plusieurs mondes.
77Un autre élève de Park, Everett Stonequist (1961), a passé en revue diverses formes de marginalité dans sa monographie The Marginal Man: A Study in Personality and Culture Conflict. Il aborde les histoires de divers hybrides raciaux et culturels : à Hawaï, au Brésil, aux États-Unis et en Afrique du Sud, ainsi que le phénomène plus large de l’hybridisme culturel, comme chez les immigrant·es, les peuples dénationalisés, ainsi que chez les juif·ves. Ce qui est intéressant dans son travail, c’est qu’il place la marginalité au centre de toute sociologie :
C’est le fait de la dualité culturelle qui constitue l’influence déterminante dans la vie de la personne marginale. Elle n’est pas un conflit entre un tempérament inné et les attentes sociales, ou entre une tendance de personnalité congénitale et les schémas d’une culture donnée. Elle n’est pas un problème d’ajuster un seul miroir de soi, mais de deux, voire plusieurs, de ces soi. Et son schéma d’adaptation ne parvient que rarement à bénéficier d’une orientation et d’un soutien culturel complet, car son problème provient de l’ordre social en mouvement lui-même. (Stonequist, 1961, p. 217, notre traduction)
78Toutefois, nous sommes toustes impliqué·es dans cette évolution de l’ordre social, poursuit Stonequist, par le biais de la technologie, de l’évolution de la signification de la race et de la nationalité, et de la diffusion des peuples à travers le monde.
79Parce qu’en analysant le pouvoir et la technologie, nous sommes impliqué·es dans la compréhension de telles transformations et de tels ordres sociaux mouvants, nous pourrions adopter une démarche similaire. Nous savons que les objets que nous interrogeons aujourd’hui au sein de la sociologie des sciences et des techniques appartiennent simultanément à plusieurs mondes. Un brouillon pour une personne peut être une formule inestimable pour une autre ; l’avancée technologique qui a permis à une personne de faire carrière peut être le moyen de destruction d’une autre. Ailleurs, j’ai analysé la façon dont différents mondes sociaux construisent les objets qui habitent plus d’un domaine partagé entre les scientifiques et d’autres personnes impliquées dans l’entreprise de fabrication de la science, comme les collectionneur·euses amateur·rices (Star & Griesemer, 1989 ; Star, 1989b). Les gens habitent également de nombreux domaines différents à la fois, et la négociation des identités, au sein des groupes et entre eux, est une tâche extraordinairement complexe et délicate. Il est important de ne pas présumer de l’unité ou de l’appartenance unique, que ce soit dans le mélange des humains et des non-humains ou parmi les humains. La marginalité est une expérience puissante. Et nous sommes toustes marginaux et marginales à certains égards, en tant que membres de plus d’une communauté de pratique (d’un monde social).
80Parce que nous sommes toustes membres de plus d’une communauté de pratique et donc de plusieurs réseaux, au moment d’agir, nous rassemblons des répertoires issus de différents mondes. Entre autres choses, nous créons des métaphores – des ponts entre ces différents mondes.
Figure 1 : Dimensions du pouvoir
Source : S. L. Star
81Le pouvoir est une question de métaphore qui rassemble les mondes et les maintient ensemble. Il peut s’agir du pouvoir du point zéro ou du pouvoir de la discipline, de l’enrôlement ou de l’affinité : il peut s’agir du pouvoir collectif de ne pas se diviser. Les métaphores peuvent guérir ou créer, effacer ou violer, imposer une voix ou en incarner plusieurs. La figure 1 esquisse quelques-unes des configurations possibles de ce type de pouvoir.
- 20 Voici un domaine où l’ethnométhodologie et l’interactionnisme symbolique se complètent remarquablem (...)
82Cet essai propose un point de départ pour l’analyse du pouvoir. Je ne recommande pas d’accorder des droits spécifiques, ni de créer une niche de marché pour les personnes souffrant d’allergie aux oignons, ni d’élaborer une évaluation des besoins spécifiques qui chercherait à concevoir des technologies infiniment flexibles pour chaque particularité. Je ne cherche pas non plus à dire que les conventions ou les standards sont inutiles ou que l’on peut s’en passer. Toutefois, la question se pose de savoir par où commencer et sur quoi baser nos analyses des standards et des technologies. Si nous commençons par le point zéro, comme mon ami Jan, nous entrons dans une zone de haute tension qui peut éclairer les propriétés des aspects les plus conventionnels et standardisés des réseaux qui sont stabilisés pour beaucoup. Celleux qui n’ont pas de portes, ou qui résistent à la délégation – celleux qui se déplacent en fauteuil roulant, ainsi que les fabricant·es et les gardien·nes de portes, constituent de bons points de départ pour nos analyses, car iels nous rappellent qu’en effet, il aurait pu en être autrement20.
Geof Bowker et John Law ont apporté de nombreux commentaires utiles à ce manuscrit. Une conversation avec Bruno Latour a mis en lumière l’importance de la métaphore exécutive dans la compréhension de la personnalité multiple. Les conversations avec Allan Regenstreif sur la relation entre les sévices graves infligés aux enfants et la personnalité multiple ont été d’une grande utilité. Leur travail et leur amitié, ainsi que ceux d’Adele Clarke, de Joan Fujimura et d’Anselm Strauss ont été extrêmement précieux.