- 1 Dans la suite du texte, tous les noms propres — de personnes et d’entreprise — ont été changés. Sur (...)
1Il est neuf heures du matin, et la touffeur gagne l’air : le soleil, déjà haut dans le ciel, accable de ses rayons le paysage mato-grossense. Les chants d’oiseaux qui accompagnaient le lever du jour se sont tus. Tout semble réduit au silence et à l’immobilité. À l’ombre d’un corral, Gleison1 essuie la sueur qui perle à son front : debout dès l’aube, il a convoyé une soixantaine de têtes de bétail depuis une pâture lointaine. Les génisses sont arrivées à maturité, et l’éleveur leur a trouvé un acheteur. Le transporteur, Fernando, vient d’arriver, et il a garé son camion à bestiaux en marche arrière, prêt à charger. Dans les travées du corral, l’éleveur et deux de ses vachers s’affairent ; il s’agit de séparer les veaux de leurs mères, de compter les mâles et les femelles, afin de bien caractériser le lot. Les animaux, manifestement plus habitués à vaquer au milieu de vastes étendues herbeuses qu’à être confinés entre des palissades de bois, meuglent en chœur. Guidés par les claquements de langue et les hèlements des vachers, ils se laissent toutefois guider avec docilité. Une fois le lot constitué et parqué dans un enclos distinct, Gleison sort son smartphone et fait défiler une dernière fois les bêtes devant sa caméra, avant d’envoyer le film à l’acheteur. Alors que les bovins sont chargés dans le camion, l’éleveur se met à l’écart pour remplir quelques formulaires qu’il photographie et envoie sur WhatsApp à plusieurs personnes — dont Fernando, qu’il vient d’ajouter à ses contacts. Ce dernier rejoint Gleison pour un rapide café : les deux hommes échangent des nouvelles sur les producteurs des alentours, partagent leurs vues sur la dernière campagne de vaccination ou sur la conjoncture de marché. Sitôt le chargement du bétail terminé, Fernando allume le moteur pour se mettre en route ; plusieurs heures de trajet l’attendent avant d’arriver à destination.
- 2 Je garde ici l’usage du terme brésilien : ses traductions françaises — « ferme », « exploitation » (...)
2Le numéro spécial dans lequel s’inscrit cette contribution se propose d’étudier la variété des processus qui permettent le passage à la production à grande échelle dans les secteurs de l’agriculture et de l’élevage. Mais de quelle sorte de montée en échelle une banale transaction d’achat/vente de bétail dans une fazenda isolée du nord-ouest du Mato Grosso peut-elle bien être l’indice ? Cet article se propose de déplier le rôle d’un artefact apparemment anodin, mais devenu décisif : le smartphone. Plus précisément, il vise à prêter attention aux pratiques concrètes dont celui-ci est le vecteur — post de messages sur des groupes, partage de photos ou de vidéos, etc. — et à la façon dont celles-ci opèrent un dédoublement numérique des sociabilités professionnelles rurales et du bétail lui-même. Dans cet article, je souhaite évaluer dans quelle mesure la diffusion d’Internet dans les fazendas2 et les usages ordinaires du smartphone contribuent à fluidifier les interactions économiques en activant de nouveaux potentiels de scalabilité dans la filière. Dans la mesure où les outils numériques tendent à resserrer les liens entre éleveurs et négociants et à accélérer l’intégration verticale de la filière, ils sont bien un vecteur de sa montée en échelle ; mais celle-ci reste limitée par des contraintes externes qu’une simple connexion à Internet ne permet pas, à elle seule, de lever.
3Cet article s’appuie sur une enquête de terrain menée durant trois mois dans le nord-ouest de l’État du Mato Grosso, au Brésil, à l’automne 2021. Le matériau empirique a été généré à l’occasion (i) de visites de fazendas, menées à l’invitation des éleveurs eux-mêmes (n =2), ou en accompagnant des négociants de bétail (n =2) et un technicien de la traçabilité (n =1) chez leurs clients ; ces visites ont été complétées (ii) par des entretiens (n =24), réalisés avec une diversité d’acteurs (éleveurs, négociants, conseillers de gestion, représentants de syndicats de producteurs, techniciens, vétérinaires, entrepreneurs) dans trois villes de taille moyenne (Alta Floresta, Juruena, Juína), et (iii) par l’observation d’un groupe WhatsApp où les professionnels de l’agrobusiness de l’une des villes citées conversent et s’échangent des petites annonces.
4En analysant les effets des infrastructures numériques sur les pratiques de commercialisation du bétail en Amazonie, je ne m’intéresse pas tant à la sphère de la production qu’à celle de la circulation. Non pas que la croissance spectaculaire de l’élevage bovin en Amazonie ne repose pas sur l’intensification des logiques productives : bien au contraire. Depuis plusieurs décennies, les syndicats de producteurs, les entreprises privées et les instituts techniques brésiliens ont en effet travaillé en étroite collaboration pour améliorer la sélection génétique, optimiser les cycles de croissance ou encore pour systématiser les campagnes de vaccination. Ces investissements ont accéléré la structuration de la filière, permettant aux élevages les plus performants d’effectuer d’importantes économies d’échelle et de devenir extrêmement compétitifs. L’émergence fulgurante de JBS, entreprise familiale devenue en une décennie le leader mondial de l’abattage-transformation, en atteste. Mais cette trajectoire de croissance n’aurait pas pu se matérialiser si, dans le même temps, la filière bovine ne s’était pas confrontée au problème de sa fragmentation spatiale : les fazendas étant très éloignées les unes des autres, le mauvais état du réseau routier reste l’un des principaux obstacles à son développement. Depuis une décennie, la diffusion massive du smartphone a toutefois opéré des déplacements inattendus, modifiant les coordonnées de ce problème spatial de mise en circulation du bétail. En permettant aux éleveurs de s’échanger en temps réel quantités de données sur leurs troupeaux — et notamment, des vidéos —, les infrastructures numériques ont pour ainsi dire « dédoublé » les bovins : avant même que les obstacles physiques liés à la distance ne soient tout à fait levés, elles ont ainsi permis de donner une nouvelle fluidité aux interactions économiques. À sa manière, cette contribution revisite donc sous un nouveau jour un thème classique des sciences sociales — celui du bétail comme figure paradigmatique du capital circulant (Benveniste, 1969, pp. 47-61). Mais plus précisément, elle vise à en explorer rigoureusement les conditions de possibilité : en effet, à moins qu’on ne se satisfasse du rythme tranquille d’un troupeau en transhumance (ce qui, à l’ère de l’élevage industrialisé, n’est plus le cas), il apparaît nécessaire d’embarquer les animaux dans des infrastructures sociotechniques qui accélèrent leur mise en circulation. Si les réseaux de transports apparaissent incontournables, les technologies du numérique s’avèrent elles aussi de plus en plus décisives pour organiser la commercialisation du bétail.
5En prêtant attention aux usages ordinaires du smartphone dans les fazendas, cet article vise à cerner les séquences d’action qui concrétisent au jour le jour le processus d’infrastructuration numérique de la filière bovine ; il s’agit, en somme, de prêter attention au détail de pratiques apparemment anodines, mais qui, ajoutées les uns aux autres, donnent consistance à l’armature numérique de la chaîne d’approvisionnement. Quelles nouvelles formes d’engagements cognitifs et corporels ces usages ordinaires du smartphone requièrent-ils de la part des éleveurs et des négociants ? Comment s’insèrent-ils dans la trame quotidienne de leurs activités de travail ? De quelle manière modifient-ils les rapports entre hommes et animaux ? Comment les éleveurs et les négociants accueillent-ils ces transformations liées à la numérisation ? Par quels discours, quels récits cherchent-ils à légitimer ces changements, à leur donner sens — ou à les critiquer ? Par ailleurs, peut-on déjà observer la façon dont ce processus d’infrastructuration numérique reconfigure les relations de pouvoir au sein de la chaîne d’approvisionnement ? L’enquête empirique permettra d’établir un premier constat : en inscrivant — à l’aide de leur smartphone — les animaux dans divers espaces numériques, les éleveurs et les négociants contribuent à multiplier et à élargir les réseaux au sein desquels ceux-ci sont repérables, identifiables, traçables (Latour, 1996), et ils facilitent d’autant leur mise en circulation physique.
6Tout l’enjeu sera, dès lors, d’évaluer dans quelle mesure l’usage des outils numériques pour le commerce du bétail participe effectivement d’une montée en échelle de la filière — et si tel est le cas, d’en cerner plus précisément les modalités. Anna Tsing (2012) définit la « scalabilité » d’un système comme sa capacité supposée à croître sans changer — c’est-à-dire à garantir la stabilité de ses relations constitutives lorsque celles-ci sont déployées à des niveaux d’échelles supérieurs. Ceci implique en général que lesdites relations constitutives soient simplifiées, afin que leur réplication et leur augmentation se déroulent de façon prévisible, sans heurts. Dans ce double processus, les infrastructures jouent un rôle décisif ; « réseaux construits pour faciliter les flux de biens, de personnes, d’idées, et pour permettre leur échange dans l’espace » (Larkin, 2013), elles sont « par définition invisibles, et constituent une partie de l’arrière-plan d’autres types d’activités » (Star, 2018). Tout au long du xxe siècle, c’est ainsi le développement des réseaux d’électricité, des aménagements urbains, ou des systèmes de transport qui a « infrastructuré » la croissance économique ; dans le secteur agricole, l’émergence de la « distribution » comme rationalité organisatrice de l’économie (Bernard de Raymond, 2015) a été directement tributaire de ces innovations, permettant la structuration de filières assurant l’interface entre production industrielle et consommation de masse, comme pour les fruits et légumes (Bernard de Raymond, 2013 ; Freidberg, 2010) ou pour la viande (Specht, 2019 ; Déplaude, 2022).
7Depuis le début du xxie siècle, l’essor des technologies de l’information et de la communication — et, singulièrement, des plateformes numériques — a joué un rôle décisif dans l’« infrastructuration » de la croissance (Plantin & Punathambekar, 2019), en redoublant les flux de matières par des flux informationnels toujours plus précis — et en donnant une nouvelle ampleur aux décloisonnements permis, au siècle dernier, par le télégraphe et le téléphone. Dans les filières animales, ce phénomène a surtout été documenté du côté de la production, avec une focalisation sur des outils dédiés ; dans son étude sur l’industrialisation de l’aquaculture en Norvège, Marianne Lien analyse ainsi les agencements socio-techniques qui permettent de suivre en continu l’« indice de conversion alimentaire » (feed conversion ratio) et d’objectiver ainsi la croissance des saumons (Lien, 2015, pp. 85-90) ; plus récemment, Lydia Chavinskaia a retracé l’émergence de l’« index génétique » comme standard dans la sélection des paillettes destinées à l’insémination artificielle des bovins (Chavinskaia, 2022). Le rôle des technologies de l’information et de la communication dans la montée en échelle des circulations animales a été, lui, moins observé : si les tentatives d’informatisation des canaux d’achat-vente d’animaux d’élevage sont anciennes (depuis les années 1970 en France, et 1980 aux États-Unis et en Australie — Aubry, 1973 ; Aubry & Guellec, 1974 ; Graham, 1998), elles ont souvent rencontré des obstacles. Les systèmes d’enchères à distance se sont toutefois développés dans certains pays — et notamment au Brésil, où plusieurs chaînes de télévision dédiées ont été créées à cette fin durant les années 1990 (Leal, 2016 ; Oliveira, 2023). La proposition que j’avance dans cet article est la suivante : lorsqu’elle s’applique aux réseaux de circulation, la montée en échelle permise par les outils numériques ne vise pas tant à optimiser les performances des animaux tout au long de leur cycle de vie (comme c’est souvent le cas dans les mondes de la production : Lien, 2015 ; Pouille, 2025) qu’à faire apparaître leur valeur à un maximum d’acheteurs potentiels à un instant t, afin d’augmenter la probabilité d’une transaction commerciale (Lopes et al., 2023). Sur ce point, les analyses de Karin Knorr-Cetina (2014) sur la « médiatisation scopique » permettront de mettre en relief les usages du smartphone observés sur le terrain, et d’enrichir la description empirique du phénomène de montée en échelle : l’un des enjeux, ici, sera d’en évaluer précisément les dimensions spatiales et temporelles. Le travail de prise de vidéos apparaîtra particulièrement décisif. De fait, pour l’heure, seul un nombre limité d’enquêtes se sont penchées sur la reconfiguration « par le bas » des échanges économiques causée par l’usage des réseaux sociaux — et notamment de WhatsApp. Jean-Marc Josset et al. (2020) montrent qu’en l’absence d’ordinateurs, le smartphone est devenu un outil de travail indispensable pour les ferrailleurs dans les casses d’Abidjan, et ils soulignent que son usage répond à un « besoin de formalisation à l’intérieur même de l’informalité ». Toujours sur le continent africain, mais cette fois-ci à Dakar, Jean-Philippe Berrou et al. (2020) dressent une typologie des usages du smartphone parmi les entrepreneurs informels ; leur enquête brosse le tableau « d’un monde à plusieurs vitesses où coexistent des formes économiques diverses, et où les différentiels d’usage viennent bien souvent se superposer, et potentiellement renforcer, les inégalités de taille et de performance [entre entrepreneurs] ». Si les défis liés à la vérification des informations échangées sur WhatsApp se posent évidemment dans la sphère marchande (Karpik, 1989), ils recoupent une préoccupation plus large pour la production d’informations fiables, dans un contexte marqué par la circulation de fausses nouvelles ; plusieurs études ont ainsi analysé les usages ordinaires de WhatsApp par les journalistes au Rwanda (Moon, 2022) ou en Haïti (Joachim, 2024), et souligné l’irréductible nécessité de la présence physique de ces derniers pour attester les faits. Il s’agira ici d’évaluer dans quelle mesure les observations empiriques effectuées au sein de la filière bovine brésilienne peuvent être interprétées à l’aune des analyses développées à partir de ces terrains.
8En prêtant attention aux usages ordinaires du smartphone par les éleveurs et négociants de bétail, cette enquête fera écho aux travaux — déjà nombreux — qui ont signalé l’importance cruciale de WhatsApp dans la restructuration de l’espace public au Brésil, via la diffusion de contenus hyperpolarisés et de fausses nouvelles (Evangelista & Bruno, 2019 ; Pereira et al., 2022 ; Rajão et al., 2022). Les espaces numériques offrent aujourd’hui une caisse de résonance efficace aux revendications de l’agrobusiness et sont le point de départ de nombreuses « contre-mobilisations agricoles » (Brunier & Kotras, 2024), notamment parmi les éleveurs (Pompeia, 2025). Il s’agira pourtant ici d’insister sur le fait que les réseaux sociaux font plus que projeter les sociabilités professionnelles rurales dans l’arène politique, où elles sont mises au service d’une guerre culturelle (Pompeia, 2024) ; en facilitant les échanges marchands entre pairs (par exemple, sur les groupes WhatsApp), ils contribuent aussi à favoriser leur convertibilité en capital économique à l’échelle locale — un point encore peu relevé par la littérature.
9L’article se décompose en trois sections. Dans la première, je retrace la trajectoire d’expansion de l’élevage bovin en Amazonie, avant d’analyser les résultats d’études quantitatives récentes, qui, en s’appuyant sur des grands jeux de données, opèrent une véritable « radiographie » de la filière. Les sections suivantes, appuyées sur l’enquête ethnographique, visent à prêter attention aux détails des activités de commerce de bétail. Dans la deuxième section, je m’intéresse à la façon dont les éleveurs utilisent leur smartphone pour filmer les lots de bétail qu’ils souhaitent vendre, et pour en diffuser les vidéos dans des espaces numériques ; je prête notamment attention aux habiletés techniques requises pour « bien filmer », et j’identifie les mutations qualitatives induites par ces nouvelles pratiques, aussi bien pour les hommes que pour les animaux. Dans la troisième section, je cherche à comprendre comment ces vidéos de bétail s’insèrent dans le jeu des sociabilités professionnelles rurales telles qu’elles se configurent dans les espaces numériques et en dehors d’eux. Éclairer les caractéristiques de ce monde social permettra d’identifier les contraintes qui limitent le potentiel de montée en échelle lié à l’usage des smartphones et des infrastructures numériques qui leur sont associées.
- 3 Soit, dans les États de l’Amazonas, du Roraima, du Rondônia, de l’Acre, du Pará, et du Mato Grosso (...)
- 4 Notons que la part du bétail passant en parc d’engraissement n’est que de 16,6 %, alors qu’elle avo (...)
10En l’espace de deux décennies, le Brésil s’est imposé comme un leader mondial sur le marché de la viande bovine. En 2023, le pays compte le plus important troupeau commercial du monde, avec 197,2 millions de têtes de bétail (dont 69,8 millions en Amazonie3) ; il est le premier exportateur (3 millions de tonnes équivalent carcasse — près du double de l’Australie, classée deuxième), le deuxième producteur (10,6 millions de tonnes équivalent carcasse4), et le troisième consommateur, avec des niveaux de consommation élevés (37,3 kg/hab./an contre 24,3 kg/hab./an en France) (ABIEC, 2024). La filière bovine, du fait de son rôle moteur dans la conquête de l’intérieur du pays et des marchés mondiaux, est devenue un emblème de l’imaginaire de l’agrobusiness : elle incarnerait la destinée d’un Brésil fier, puissant, fort, assumant la responsabilité de « nourrir le monde » (Choquet, 2025a) — récit maintes fois entendu sur le terrain (fig. 1).
Figure 1 : Statue d’un zébu en majesté devant un magasin de tronçonneuses, Juína — MT
Photographie par l’auteur
11Cette trajectoire, que l’on peut à bon droit qualifier d’impressionnante, mérite d’être mise en perspective. Les historiens ayant étudié l’essor des filières bovines sur le sous-continent depuis le xixe siècle ont, de fait, eu tendance à souligner l’importance des plaines du Río de la Plata et des centres urbains de Montevideo et de Buenos Aires dans l’industrialisation de la production de viande en Amérique du Sud (Steardo, 2022) — et à sous-estimer, en comparaison, le dynamisme de Pelotas, ville située dans l’État du Rio Grande do Sul (Vargas, 2023). Jusqu’au début du xxe siècle, le reste du territoire brésilien était encore jugé inapte à l’élevage commercial : le climat semi-aride ou tropical était peu propice pour les races européennes, et l’absence de systèmes de transport pour convoyer les bêtes paraissait rédhibitoire. Il était courant que des animaux élevés dans le Minas Gerais ou le Goiás soient menés par des vachers sur plus d’un millier de kilomètres avant d’être vendus : ils arrivaient à destination, mais faméliques (McCreery, 2006, pp. 130-154). La Première Guerre mondiale, qui précipite l’émergence d’un marché mondial de la viande bovine, accélère la structuration spatiale de la filière, notamment via le déploiement du chemin de fer — comme dans l’État jusqu’alors très isolé du Mato Grosso (Wilcox, 2017). Dans les années 1910, l’introduction de zébus indiens adaptés au climat tropical ouvre de nouvelles opportunités pour « mettre en valeur » les territoires de l’intérieur (Medrado, 2018). Mais il faut attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale et le début de la Guerre froide pour que la montée en échelle s’accélère. La coopération scientifique et technique avec les États-Unis s’intensifie alors de façon spectaculaire : agences gouvernementales et fondations américaines financent abondamment les institutions qui deviendront rapidement les fers de lance de la révolution verte brésilienne (Nehring, 2022) ; dans ce contexte, l’industrialisation de la sélection variétale des fourrages amorce une transformation profonde des paysages, en ouvrant la possibilité d’implanter des pâtures très productives sous toutes les latitudes (Hecht, 1985 ; Nehring, 2023). À la même époque, plusieurs États — et notamment le Mato Grosso — favorisent une politique de colonisation tous azimuts, et vendent à vil prix d’immenses étendues de terre à des investisseurs étrangers (Acker, 2018) et à des hommes d’affaires brésiliens (Rivière d’Arc, 1977) : ces derniers montent des sociétés foncières et revendent une partie des terres à des colons venus du sud du Brésil (fig. 2).
Figure 2 : Prospectus commercial pour le projet Juruena + Photographie de colons arrivant sur place — début des années 1970
Archives du département d’histoire rurale de l’Université Fédérale du Mato Grosso (photographie par l’auteur)
12Mais le cadastrage du foncier reste très imprécis, et les escroqueries sont nombreuses. Dans ce contexte volatil, marqué par la violence et les intimidations (Bin, 2021), les colons conçoivent l’élevage bovin avant tout comme une stratégie d’occupation de l’espace ; leur intérêt n’est pas tant d’optimiser la conduite de leur troupeau que d’utiliser celui-ci afin de marquer leur présence sur des terres pour lesquelles ils espèrent, un jour, obtenir des titres de propriété (Campbell, 2015). Mais dès les années 1970-1980, l’asphaltage des principaux axes routiers du pays et la standardisation de la chaîne du froid vont peu à peu permettre de faire converger ces deux objectifs : les perspectives d’un écoulement plus fluide de la viande bovine (ou du bétail vif) vers d’autres régions incitent à se soucier des troupeaux pour eux-mêmes, et à améliorer les performances productives. À partir des années 2000, le centre de gravité de la filière bovine brésilienne se déplace progressivement vers le nord-ouest, et de nouveaux clusters d’élevage émergent autour d’abattoirs dédiés à l’exportation (Vale et al., 2022). Le soutien financier de l’État fédéral est ici décisif, notamment pour JBS et Marfrig, leaders de l’industrie de l’abattage-transformation (Carvalho, 2016). Pour ces deux groupes, les économies d’échelle pouvant être réalisées en Amazonie excèdent de loin les coûts de transport supplémentaires : bénéficiant le plus souvent d’une position oligopsonistique (i.e. un seul acheteur pour beaucoup de vendeurs), leurs unités de production parviennent en effet à tirer le prix des carcasses à la baisse, et à imposer leur pouvoir de marché aux éleveurs, qui sont trop nombreux et trop méfiants pour se coordonner efficacement.
13Au cours de la dernière décennie, plusieurs équipes de chercheurs et de journalistes ont développé des approches quantitatives pour passer au crible les chaînes d’approvisionnement des abattoirs, et mieux comprendre leur structure. En exploitant des données en source ouverte stockées sur des serveurs informatiques par l’administration brésilienne, ces équipes ont pu compiler toutes les transactions d’achat/vente à l’échelle de plusieurs États, et spatialiser les mouvements de bétail associés (Brandão et al., 2023 ; Choquet, 2025b). Ces analyses ont ainsi permis de « radiographier » les chaînes d’approvisionnement et de confirmer leur extrême fragmentation : si les abattoirs entretiennent des relations commerciales de long terme avec un petit nombre de fournisseurs directs (qui représentent des flux de bétail importants), ces derniers achètent leurs bêtes à une constellation de fournisseurs indirects, qui s’approvisionnent eux-mêmes auprès d’autres, etc. — il est en effet fréquent qu’un animal passe par quatre à cinq fazendas avant d’arriver à l’abattoir (Carvalho et al., 2021 ; Skidmore et al., 2024). Les données disponibles suggèrent que les transactions d’achat/vente entre fournisseurs indirects, bien plus nombreuses que les transactions entre fournisseurs directs et abattoirs (Skidmore et al. [2024] relèvent un facteur douze sur leur échantillon), sont en moyenne moins importantes en volume et moins inscrites dans la durée. En d’autres termes, les éleveurs et les marchands de bétail situés en amont de la chaîne (i.e. la population rencontrée lors de l’enquête) tendent à vendre de façon relativement opportuniste, sur un marché très atomisé et concurrentiel. Il faut par ailleurs souligner que la prolifération des fournisseurs indirects constitue, pour certains, un véritable avantage stratégique : elle permet en effet de monter des circuits complexes de « blanchiment du bétail » visant à écouler des animaux issus de fazendas mises sous embargo pour cause de travail forcé (Brandão et al., 2024) ou — plus couramment — de déforestation illégale (Gibbs et al., 2016). Sur le terrain, les éleveurs se défendent systématiquement de commettre de telles irrégularités — et celles-ci échappent, de fait, à toute forme d’observabilité ethnographique immédiate (Campbell, 2015) : lors de l’enquête, la déforestation est donc restée à l’arrière-plan. S’il est avéré que la montée en échelle de la filière bovine a eu — et continue d’avoir — un effet d’entraînement décisif sur l’avancement des fronts pionniers, il est difficile d’isoler la contribution spécifique des outils numériques dans ce processus. En revanche, pour comprendre les dynamiques marchandes qui structurent l’intérieur de la filière, il est nécessaire d’examiner plus précisément leurs usages.
14Rappelons un détail de la scène initiale : Gleison filme le lot de bétail qu’il est en train de vendre, juste avant qu’il ne soit chargé dans le camion pour être convoyé jusqu’à la fazenda de l’acheteur (fig. 3) ; il répète ainsi la même action que celle qu’il avait accomplie au moment de faire la publicité de ce lot. Le smartphone dans les mains, il étend légèrement les bras et tente de rester immobile pour stabiliser le cadrage. Passant devant sa caméra disposée au format paysage, le flux physique du bétail qui trotte dans le corral se dédouble presque immédiatement en flux numérique ; l’envoi d’un fichier vidéo via la messagerie instantanée WhatsApp permet aux bêtes de défiler quelques instants sur l’écran de leur nouveau propriétaire, à plusieurs centaines de kilomètres de là.
Figure 3 : Gleison filme les bêtes qu’il s’apprête à vendre
Photographie par l’auteur
15Dans cette séquence, l’engagement corporel de Gleison semble infime, voire nul — surtout si on le compare avec les autres tâches de son quotidien d’éleveur. Où, donc, reconnaîtrait-on ici du travail ? La mise en circulation numérique du bétail en requiert pourtant. Depuis longtemps, les sociologues qui s’intéressent au travail des éleveurs insistent sur le fait que celui-ci ne saurait être réduit à un simple engagement corporel au contact des animaux ; en effet, il présuppose la maîtrise de techniques scripturales (calendriers de suivi des chaleurs, cahiers de vêlage, tenue de la comptabilité, édition des factures, remplissage de bordereaux, etc.) qui s’inscrivent sur une grande diversité de supports ; « derrière les façons d’écrire et de calculer, objets d’incessants remodelages, ce sont les modes d’existence des hommes et de leurs animaux qui sont en jeu » (Joly & Weller, 2009). La vidéo apparaît comme une « technique scripturale » originale (Broth et al., 2014) : les bêtes en mouvement « impriment » leur passage sur les capteurs photosensibles de la caméra, avant que ces informations élémentaires ne soient traitées et restituées en un film. Loin d’être de simples reflets, de pures représentations qu’il faudrait opposer aux animaux « réels », ces dédoublements numériques ont une consistance ontologique propre ; ils ajoutent des strates supplémentaires à la réalité, la complexifient, l’augmentent (Latour, 1996 ; Mol, 2003). Le mode d’existence des bovins est donc pluriel, distribué, épars ; il réfère bien sûr à leur corps de chair et d’os, mais aussi aux documents administratifs qui attestent de leur existence, ou — et c’est ce qui nous intéresse ici — aux vidéos d’eux qui prolifèrent sur les réseaux sociaux, fragmentant et démultipliant leur apparaître. Réaliser ces vidéos requiert un ensemble de codes et d’habiletés techniques dont la maîtrise est essentielle.
- 5 Lors du terrain, je remarque à plusieurs reprises cette localisation des boutiques de marchands de (...)
16Pour s’en convaincre, il suffit de passer de la perspective du vendeur à celle de l’acheteur, et de se pencher quelques instants sur les routines de travail d’Antônio, négociant de bestiaux à Alta Floresta. Je rencontre ce quarantenaire dans son bureau, localisé sous le grand auvent d’une station-service5 : bien qu’il gère une fazenda, son activité d’intermédiaire a peu à peu pris le dessus, au point de constituer l’essentiel de son temps de travail. Quelques minutes à peine après le début de l’entretien, Antônio sort son smartphone — « WhatsApp, ça ne s’arrête jamais ! », me dit-il en faisant défiler les nombreux groupes auxquels il est abonné, et où surgissent sans cesse de nouvelles annonces (fig. 4).
Figure 4 : Antônio passe en revue des annonces sur l’un des groupes WhatsApp
Photographie par l’auteur
17Là où la vidéo est, pour l’émetteur, un objet à fabriquer, elle est, pour le récepteur, un objet à interpréter (Rémery & Benou, 2020). Et de fait, les échanges avec Antônio et avec les autres négociants rencontrés indiquent que ce travail de réception et de traitement des flux vidéo implique une mobilisation cognitive soutenue. Le crépitement des notifications, qui sont tout à la fois « insistantes, mais discrètes, directes, mais subtiles, perturbantes, mais agréables » (Licoppe, 2009), performe, sur le plan sonore et visuel, le dynamisme de cette nouvelle place de marché numérique, dont le design organise une exigence de réactivité et de disponibilité. Antônio doit s’auto-discipliner pour faire continuellement le tri entre toutes les annonces qui ne cessent de tomber, pour mener de front plusieurs négociations à distance, etc. ; il évoque plusieurs centaines de notifications par jour, et remarque « qu’il a du mal à s’arrêter le week-end ». Le fait que tous les acteurs disposent de la même application et que celle-ci se présente à chacun d’entre eux exactement de la même manière sur leur écran de smartphone est décisif : on peut considérer que WhatsApp fonctionne ici comme un « énorme dispositif de miroitement composite » qui « “apprésente” le marché : il amène l’invisible et le territorialement distant “près” des participants, ce qui le rend interactionnel et réactif » (Knorr-Cetina & Bruegger, 2003). Si le commerce de bétail en Amazonie brésilienne suppose bien plus de frictions que le trading de produits financiers entre New York et Shanghai, une analogie peut tout de même être avancée ; dans un cas comme dans l’autre, l’écran performe une « communication scopique » (Knorr-Cetina, 2014), en participant à « la transmission d’une information rayonnant dans toutes les directions » qui, plutôt que de s’adresser à des destinataires précis, s’« oriente vers un public anonyme » (Welskopp, 2018).
18C’est donc précisément parce qu’il doit traiter de nombreuses annonces vidéo qu’Antônio a des attentes bien précises à leur égard. Naviguant dans l’un des groupes de discussion, il me montre celles qu’il juge de qualité. Les captures d’écran reproduites ci-dessous (Fig. 5) — effectuées plus tard sur le groupe WhatsApp, mais très similaires à celles que me désigne alors Antônio — font apparaître ce contraste.
Figure 5 : Annonces de M. et de E. postées sur le groupe WhatsApp observé
Captures d’écran par l’auteur
- 6 Dans une analyse économétrique récente des ventes aux enchères de bétail pratiquées dans l’État du (...)
- 7 On peut ainsi faire l’hypothèse qu’en concourant à un relèvement progressif des exigences phénotypi (...)
- 8 Pour être plus précis : Gleison économise des coûts de transport, et dégage donc plus de marge à ch (...)
19L’annonce de M. montre un troupeau de bovins aux contours indistincts, situé à l’arrière-plan, à la lisière d’une forêt d’où il semble presque sortir ; M., qui a filmé depuis son cheval, s’en approche, hélant les bêtes qui se dispersent nonchalamment ; sous la vidéo, un court message texte indique que quatre-vingt-dix génisses sevrées (desmama) sont à la vente. L’annonce de E. restitue, elle, un flux régulier d’animaux filmés dans l’enceinte du corral ; E. a filmé en plan fixe, sans bouger, sans ajouter de commentaire — dans un geste technique similaire à celui de Gleison. Sans surprise, la préférence d’Antônio va à l’annonce de E. ; elle permet, me dit-il, d’« estimer l’homogénéité du lot, de mieux apprécier la qualité des carcasses6 ». Il est clair que pour Antônio, « le regard relève d’une activité sémiologique au fondement de l’expertise professionnelle » (Pentimalli & Rémery, 2020). Dans l’annonce de M., les animaux ne sont pas tout à fait désencastrés de l’environnement naturel, au point qu’ils paraissent presque inquiétants, sauvages. Une annonce est dite « propre » — selon le terme d’Antônio — précisément lorsqu’elle parvient à abstraire les bovins de ces réalités qui parasitent et menacent la valeur (Todeschini, 2019). Dans l’annonce de E., au contraire, les animaux défilent docilement, de profil, devant une barrière qui indique qu’ils sont bien à l’intérieur du corral. Cette façon de filmer permet de détacher les corps des animaux de leur contexte et de les réaligner avec les attentes des acteurs de l’aval de la filière — en les conformant à des nouveaux critères de qualité (Lien, 2015, p. 118) ; de fait, leur défilé bien calibré sous l’œil de la caméra préfigure le flux des chaînes de l’abattoir, où les carcasses crochetées circuleront en continu. Le fait que les annonces « propres » soient justement celles qui permettent d’« apprécier la qualité de la carcasse » indique qu’elles ouvrent un horizon d’anticipation : quoiqu’encore bien vivant, le corps animal peut déjà y être envisagé comme le réceptacle d’un investissement (lequel ne sera recouvré que post-mortem) (Schultz-Figueroa, 2024 ; Blanchette, 2020, pp. 22-23). En ce sens, on peut bien dire qu’« un comportement aussi infime qu’un coup d’œil instantané est densément structuré par des pratiques organisationnelles plus générales » (Goodwin & Goodwin, 1997, p. 132) — en l’occurrence, ici, par les standards de qualité des abattoirs7. Si la vidéo est de bonne qualité, l’acheteur pourra se passer de faire le déplacement pour inspecter les bêtes, et s’économiser plusieurs centaines de kilomètres : c’est précisément ce qui s’est passé pour le cas de Gleison, qui a conclu une transaction à distance. En même temps qu’elle contribue à naturaliser un regard standard sur le corps des animaux, l’infrastructuration numérique des transactions permise par WhatsApp contribue donc à annihiler l’espace par le temps : articulées l’une à l’autre, ces deux dynamiques limitent les coûts et génèrent un effet de scalabilité, dans la mesure où elles permettent au projet économique de Gleison de « croître sans changer » (Tsing, 2012)8 ; actualisant la possibilité d’un monde « sans frictions », ce processus d’infrastructuration se dissimule derrière l’expérience ergonomique qu’il rend possible (Star, 2018). Mais ses appuis n’en restent pas moins fragiles et incertains.
- 9 L’autre limite majeure est celle des pannes, qui peuvent affecter le réseau de WhatsApp dans son en (...)
20L’annonce de E. (fig. 5) indique « Transféré » : sur le groupe WhatsApp que j’observe, il est fréquent que des annonces soient affublées de la précision « Transféré de nombreuses fois ». Et l’on touche, ici, aux limites de l’utilisation « sauvage » de la messagerie du groupe Meta : les annonces y prolifèrent, rebondissent d’un groupe à l’autre en perdant parfois les messages textes ou les messages vocaux qui les accompagnent, et se mêlent à des contenus hétéroclites9. C’est justement pour parer à ce déficit de modération que Valdemir, éleveur de profession, a co-fondé BoiBoi, une start-up basée à Sinop (Mato Grosso) développant une plateforme Web dédiée pour faire se rencontrer acheteurs et vendeurs. En offrant une alternative aux groupes WhatsApp (qui, du fait du manque de modération, sont souvent très foisonnants), la plateforme BoiBoi doit, dit-il, permettre au marché de « gagner en maturité » : sa promesse n’est autre que de répliquer les standards professionnels de la vente aux enchères télévisée dans n’importe quelle fazenda. À cette fin, la start-up a « développé sa propre norme de tournage ; les animaux sont filmés à hauteur du garrot, et défilent devant une bannière dotée de points de référence ». N’hésitant pas à critiquer la « faible qualité » des vidéos qui tournent sur les boucles WhatsApp, Valdemir m’explique en effet qu’« il y a plusieurs façons de filmer : si on prend un angle en légère contre-plongée, un joli veau peut donner l’impression d’être un bœuf de huit cents kilos ». Lorsque l’équipe de BoiBoi arrive dans une fazenda, il est d’ailleurs fréquent qu’elle propose de recalibrer le lot mis à la vente : « peut-être que s’il comptait cent animaux, on va en faire deux lots de quarante et un lot de vingt qui seront chacun plus homogènes — en fonction du poids des animaux, de leur race, etc. Le but c’est que le vendeur valorise mieux ses animaux ». L’enjeu est donc de segmenter le bétail et de standardiser les techniques de filmage, pour corriger les asymétries d’informations, et permettre ainsi aux éventuels acheteurs d’exercer leur coup d’œil par-delà les distances, sur des vidéos correctement étalonnées — i.e. garantissant que les animaux ne sont pas embellis par des techniques de prise de vue biaisées (fig. 6).
Figure 6 : Capture d’écran du site Web d’une plateforme concurrente de BoiBoi (https://gadocerto.com.br/, consulté le 3 octobre 2025)
21La production d’un tel « dispositif de jugement » (Karpik, 1996) présuppose ici un renforcement de l’exigence de « communication scopique » (Knorr-Cetina, 2014). Valdemir précise en effet que se rendre dans les fazendas pour réaliser les films implique des coûts, de même que la maintenance du site Web. Véritable actif industriel de BoiBoi, ce dernier permet à « n’importe qui, même s’il habite loin [du Mato Grosso], dans le Rio Grande do Sul par exemple, de se connecter à son compte, et d’acquérir un lot, 24 h/24, 7 j/7 » en passant par une plateforme sécurisée de paiement. Pour le vendeur, consentir à cette intermédiation ne se justifie que si celle-ci garantit l’accès à un nombre d’acheteurs potentiels plus important. Marcus, salarié d’une plateforme concurrente, explique que « les éleveurs vendent en général à des intermédiaires qu’ils connaissent déjà, le plus souvent dans leur région, alors qu’il y a au Brésil des cycles d’achat-vente différenciés, avec des disparités de prix qu’il est possible d’exploiter ». Ici, l’équipement numérique du lien marchand est l’opérateur d’un désenclavement, et permet aux éleveurs de « rencontrer » un marché impersonnel et anonyme, éclipsant les réseaux d’interconnaissances et les contraintes sociales qui leur sont associées (Chantelat, 2002). L’esthétique visuelle du site Web de GadoCerto, similaire à celle de BoiBoi, performe ce marché d’une façon plus efficace que ne peuvent le faire les groupes WhatsApp (Fig. 6) ; l’utilisateur peut scroller de façon fluide, sans être perturbé par des notifications intempestives (Licoppe, 2009), et de nombreuses icônes suggèrent que les équipes du site sont mobilisées pour faciliter les échanges entre acheteurs et vendeurs et les accompagner dans les démarches en cas de finalisation de la transaction.
22Bien que la part des transactions passant par BoiBoi et les plateformes concurrentes reste encore limitée (de fait, ces solutions s’adressent à des éleveurs déjà fortement professionnalisés), les discours que produisent ces entreprises méritent donc qu’on s’y arrête : ils procèdent en effet d’une analyse critique du processus d’infrastructuration numérique des activités de commerce de bétail tel qu’il se pratique « par le bas » — c’est-à-dire de façon proliférante via les groupes WhatsApp. La promesse que font BoiBoi et GadoCerto à leurs clients n’est autre que de déployer tout le potentiel de montée en échelle des outils numériques : la standardisation des pratiques filmiques et l’objectivation des données relatives aux lots d’animaux par un tiers de confiance marquent ici une vraie rupture dans les modalités de construction de la qualité. Il ne s’agit donc pas de faire croître le troupeau en tant que tel — mais, par écrans interposés, de faire rayonner la disponibilité du bétail et d’accroître la probabilité d’une rencontre à distance entre l’offre et la demande, afin de limiter les déplacements et d’abaisser les coûts de production. Il reste désormais à évaluer dans quelle mesure la diffusion de ces outils sera suffisante pour accélérer la montée en qualité au sein de la filière.
23Revenons une ultime fois à la scène initiale. Dans la mesure où la transaction est quasiment conclue, ce geste de Gleison — filmer le bétail avec son smartphone — est presque étonnant. Que cherche-t-il par là ? À faire reconnaître son professionnalisme en montrant la bonne tenue de ses animaux ? À donner des garanties tangibles à l’acheteur sur le lot qu’il vient d’acquérir ? À créer une sorte de familiarité avec lui par-delà la distance ? La prémisse que partagent ces différentes pistes interprétatives, c’est que le marché n’est pas seulement une somme impersonnelle de transactions monétaires de biens et de services, mais aussi un espace social où les individus cherchent à accéder à une forme de reconnaissance en gagnant l’estime de leurs pairs (Honneth, 2015, pp. 275-308). En d’autres termes, les usages de la vidéo sont ici l’indice d’un encastrement des transactions de marché dans un écheveau de relations sociales dont les acteurs savent qu’elles doivent être soignées — et ce d’autant plus lorsqu’ils vivent dans des régions où règne une certaine suspicion. Cet « encastrement » ne dénote d’ailleurs pas tant un état d’inclusion statique qu’un processus d’association dynamique (Cochoy, 2012), que les applications mobiles viennent justement reconfigurer. Tout l’enjeu, dès lors, est d’évaluer l’ampleur effective de ces reconfigurations qu’apporte le numérique : laissent-elles déjà entrevoir une transformation en profondeur des relations socio-économiques ? Ou semblent-elles au contraire marginales ? Dans la mesure où l’arrivée des smartphones est encore récente, leurs usages s’inscrivent dans un monde social qui leur préexiste et dont le cadre relativement rigide apparaît comme un obstacle au plein déploiement de la scalabilité numérique.
24L’observation d’un groupe WhatsApp d’éleveurs brésiliens offre un bon aperçu de ce que le numérique fait aux sociabilités professionnelles rurales en Amazonie. Au cours de la dernière décennie, l’investissement croissant des réseaux sociaux par les agriculteurs et les acteurs de l’agroindustrie a fait l’objet de plusieurs études ; celles-ci se sont surtout focalisées sur des formes de communication ad extra — posts promotionnels et/ou publicitaires (Santos et al., 2019 ; Medeiros et al., 2024), chaînes YouTube (Rénier et al., 2022), réseaux Twitter (Brunier & Kotras, 2024). Le groupe WhatsApp observé ici — qui rassemble des producteurs de l’une des municipalités enquêtées — participe lui aussi d’une « fabrique du proche » (Rénier et al., 2022). Mais celle-ci est orientée ad intra : dans leurs messages, les membres communiquent sur leurs activités et transmettent des informations locales pouvant être utiles à la communauté, tout en relayant des contenus politiques — lesquels, en général, confortent le récit d’une identité rurale essentiellement victime du gouvernement central, et à ce titre menacée (Pompeia, 2024). En équipant les producteurs pour leur permettre de partager, à travers la messagerie instantanée, un « coprésent vivace » (Denis & Licoppe, 2006), la plateforme numérique se fait le vecteur d’une nouvelle forme de sociabilité professionnelle pouvant être tissée à distance. Celle-ci s’éprouve tout d’abord dans une banalité quotidienne : chaque matin, les « Bom dia » fleurissent — souvent sous forme de stickers aux couleurs de la Vierge Marie, d’un taureau robuste, du club de football favori (fig. 7) ; dans des zones rurales où la densité de population est inférieure à 1 habitant/km² et où le travail des éleveurs reste très solitaire, l’importance de ces micro-interactions numériques ne saurait être sous-estimée. Ce sont elles, de fait, qui fixent la tonalité des échanges sur WhatsApp, et qui permettent une forme de familiarité « intimiste » (Chantelat, 2002) — laquelle prépare et favorise l’initiation de négociations marchandes.
25Mais, derrière les écrans des smartphones et le design standard de l’application WhatsApp, d’anciennes stratifications sociales perdurent (Hoelle, 2015 ; Wilcox, 2017). L’accès à Internet, s’il s’est considérablement étendu, reste inégal. Arturo, conseiller agricole rencontré à Alta Floresta, accompagne des dizaines de producteurs pour les appuyer dans la gestion financière et administrative de leur fazenda. Il se remémore la bascule vers le numérique, au moment des années 2010 : « C’est une histoire de générations. Quand la première est arrivée ici [dans les années 1970], les conditions de vie matérielle étaient difficiles, il n’y avait pas de routes, tout était incertain. Avec la deuxième, puis aujourd’hui la troisième génération, les producteurs sont devenus des entrepreneurs, ils sont en pointe. » À la date de notre entretien (novembre 2021), Arturo estime ainsi à environ 70 % la part des producteurs équipés d’Internet — ce chiffre approchant les 100 % chez les « grands ». Toute une frange de « petits » producteurs reste donc à l’écart des espaces numériques et des sociabilités professionnelles qui s’y nouent : se posant en intermédiaire du projet modernisateur (Brunier, 2016), Arturo insiste sur le fait qu’une partie de sa mission consiste à les convaincre de s’équiper d’Internet. Ces inégalités d’accès aux outils numériques reflètent un espace social fortement hiérarchisé, dont elles tendent d’ailleurs à renforcer les cloisonnements. La description que donne Antônio — le négociant de bétail précédemment cité — de sa stratégie d’approvisionnement laisse entrevoir cette structure hiérarchique. Il explique se fournir auprès d’intermédiaires, les picaretas, qui
ont des camionnettes et vont d’une fazenda à l’autre — moi, je n’ai pas le temps de faire ça. Ils achètent du bétail, mais ils n’ont pas beaucoup d’argent, tu vois ? Ils prennent dix animaux par-ci, quinze par-là, et constituent des lots de quarante, soixante têtes. C’est là que j’envoie un gros camion pour aller les chercher.
Figure 7 : Capture d’écran du groupe WhatsApp observé : floraison matinale de « Bom dia »
26Ces « tournées » auprès des petits producteurs repose sur des réseaux d’interconnaissance hors-ligne qu’Antônio n’a pas le temps d’investir ; de fait, il traite directement avec les abattoirs sur des volumes d’affaires beaucoup plus importants. La place de marché numérique n’englobe donc pas — tant s’en faut — l’ensemble des transactions ; de fait, elle laisse dans l’ombre les premiers maillons de la chaîne. Depuis le poste d’observation que lui offre son travail pour BoiBoi, Valdemir constate que l’essor de son entreprise dans l’État du Mato Grosso coïncide avec une dynamique de consolidation au sein de la filière bovine, qui voit la taille moyenne des fazendas s’accroître, leur nombre diminuer, et les liens entre les « grands » producteurs se resserrer — intuition corroborée, du reste, par les estimations quantitatives (Skidmore et al., 2024). Au final, le nombre d’acteurs clés sur un territoire donné tend à se restreindre. Valdemir précise par ailleurs que son associé a été négociant de bétail durant plus de quinze ans, et qu’il connaît beaucoup d’éleveurs dans le nord-ouest de l’État : « Avec l’expérience et les contacts, on sait, dans tel ou tel coin, qui est bon, qui l’est moins. » En ce sens, l’objectivité presque parfaite que manifestent les annonces en ligne de la plateforme BoiBoi (des animaux trottinant de façon fluide devant une caméra étalonnée) n’est pas le seul produit des protocoles de filmage utilisés par la plateforme : elle présuppose des réseaux de sociabilité et des pratiques de recommandations et de bouche-à-oreille bien ancrés, qui préexistaient à l’arrivée du numérique et qui continuent de conditionner les échanges économiques. En ce sens, les groupes WhatsApp restent bel et bien des arènes de « présentation de soi » (Rénier et al., 2022), où les vidéos mises en ligne en disent autant sur le bétail filmé que sur ses propriétaires qui le filment. Dans les mondes de l’élevage au Brésil, les performances des corps animaux reflètent et médiatisent les stratégies de distinction, et les valeurs qui leur sont associées — phénomène particulièrement bien observé lors des ventes aux enchères (Leal, 2016). Dans cette perspective, les outils numériques tendent plus à renforcer les hiérarchies sociales qu’à les dissoudre.
- 10 Cette importance donnée à une « pesée fiable » confirme que les vidéos de bétail, pour être correct (...)
27Ce souci d’objectiver la fiabilité des partenaires commerciaux trouve sa source dans un certain climat de méfiance, régulièrement évoqué par les enquêtés et caractéristique des zones de front pionnier (ou de post-front pionnier) en Amazonie brésilienne (Bin, 2021 ; Lacerda, 2024). Dans un contexte marqué par la relative faiblesse de l’État de droit — Gleison me dit que, dans sa région, « l’État n’est pas encore arrivé » —, les escroqueries, malversations et tentatives d’intimidation sont en effet très fréquentes (Campbell, 2015 ; Wenzel, 2024). Antônio rappelle ainsi qu’il achète rarement à de parfaits inconnus : en revanche, « à partir du moment où tu connais l’éleveur ou le picareta qui fait l’intermédiaire, tu sais à peu près quelle qualité de bétail il va te fournir ». Lorsqu’il engage une affaire avec quelqu’un qu’il ne connaissait pas, c’est parce que ses proches (familles, amis) ou ses pairs (autres négociants) lui auront au préalable donné un avis positif, et qu’il se sera rendu physiquement sur place ; les informations échangées sur WhatsApp ne suffisent pas à lever toutes les incertitudes (Moon, 2022). « Combien de fois ai-je roulé deux cents kilomètres pour aller voir un lot, et constaté sur place que le poids moyen des animaux était inférieur de dix, quinze pour cent à celui annoncé ? — quiconque vend du bétail connaît cela », soupire quant à lui Valdemir. Ce genre de fraude est « peu de choses », concède-t-il, « si on la compare aux mauvais coups qui se montent parfois sur les groupes WhatsApp » ; sa start-up se propose justement d’opérer comme un « dispositif de promesse » (Karpik, 1996) pour contrer les risques d’opportunisme. Lorsqu’elles se rendent dans les fazendas pour filmer un lot de bétail, les équipes de BoiBoi authentifient sa pesée pour offrir une garantie d’impartialité10 ; toute personne souhaitant disposer d’un compte et commercer sur la plateforme doit présenter au préalable une pièce d’identité, les documents réglementaires sur sa fazenda, etc. Ces garanties doivent permettre d’assembler les conditions d’une « confiance distribuée » suffisamment crédible pour susciter des engagements réciproques (Karpik, 1996).
Figure 8 : Capture d’écran du groupe WhatsApp observé : « Avis à tous : faites attention à cet escroc »
- 11 Sur le groupe WhatsApp observé, Lula apparaît comme la figure paradigmatique du voleur qui, malgré (...)
- 12 Après avoir été longtemps disponibles en accès libre sur les portails Web des agences de santé vété (...)
- 13 Je remercie Marc-Olivier Déplaude de m’avoir aidé à expliciter cette nuance.
- 14 On pourrait ainsi faire l’hypothèse que cette montée en échelle « temporelle » opère en définitive (...)
28Sur le groupe WhatsApp observé, la figure du parasite refait fréquemment surface. Ici (fig. 8), J. relaie un message (dont il n’est manifestement pas l’auteur) pour attirer l’attention sur un certain Ricardo, qui semble pouvoir être qualifié « d’escroc » (estelionatário). Pour appuyer sa mise en garde, J. égrène dans les messages suivants des captures d’écran d’échanges WhatsApp entre ce Ricardo et un autre producteur qui le presse de partager des documents réglementaires avant de valider une transaction, apparemment sans succès. Si les captures d’écran partagées par J. semblent accréditer la nécessité de « faire attention », rien ne permet en définitive de les authentifier. L’espace numérique apparaît ici comme lieu d’expression d’un entre-soi menacé, et comme caisse de résonance de rumeurs multiples et difficilement vérifiables. Celles-ci laissent transparaître une hantise du « voleur » (ladrão), de l’« escroc », dont la mauvaise réputation viendrait bloquer, entraver la « bonne » circulation du bétail, seule à même d’irriguer le corps économique et d’assurer sa saine croissance (Todeschini, 2019)11. Cette menace de la fraude et de la duperie — qui caractérise, de fait, l’économie des régions de front pionnier — apparaît comme un sérieux obstacle au plein déploiement de la scalabilité numérique ; sa permanence empêche en effet les acteurs de se reposer uniquement sur des vidéos pour décider de leurs achats, et les contraint de continuer à se déplacer, pour éprouver physiquement un monde social dont les contours numériques sont trop ambigus. En l’état, il est donc difficile d’estimer dans quelle mesure la diffusion des outils numériques permet, ou non, d’accroître l’étendue du marché12 : de façon plus parcimonieuse, on peut affirmer qu’elle participe en tout cas d’un accroissement de l’« intension » du marché, en contribuant à une connaissance plus poussée de l’ensemble des producteurs situés dans le périmètre où se faisaient déjà les transactions, et en limitant le temps requis pour les mener à bien13. Ici, la montée en échelle permise par le numérique s’opère a minima via une homogénéisation de la « texture temporelle » dont les acteurs font implicitement l’expérience, et qui étalonne en retour leurs répertoires d’actions (Lien, 2015, pp. 24-125) — processus facilitant la coordination marchande par-delà les distances14.
29En s’appuyant sur des données collectées lors d’une enquête de terrain menée en 2021 dans le Mato Grosso, cet article s’est proposé de cerner les effets de l’usage du smartphone sur le commerce de bétail en Amazonie brésilienne. L’analyse de la montée en échelle ne s’est ici pas tant focalisée sur la sphère de la production que sur celle de la circulation, et a cherché à évaluer le potentiel spécifique des infrastructures numériques dans ce processus. Je me suis ainsi penché sur le double statut des vidéos de bétail — qui sont aussi bien à fabriquer (pour les vendeurs) qu’à interpréter (pour les acheteurs) — et sur les supports qui permettent leur « miroitement », sur un mode proliférant (partage en pagaille sur les boucles WhatsApp) ou sur un mode plus contrôlé (relais sur des plateformes professionnelles dédiées à l’achat/vente). Loin d’être de simples reflets des vies bovines, les vidéos contribuent à pluraliser leurs modes d’existence et accélèrent le processus de leur valorisation comme capital — notamment, lorsqu’elles les produisent visuellement « défilant en flux dans le corral », abstraites des paysages amazoniens où elles sont élevées. Si les outils numériques sont bien les vecteurs d’un « croître sans changer », et en ce sens vecteurs d’une montée en échelle de la filière bovine brésilienne, celle-ci s’atteste empiriquement sur le plan temporel — en permettant l’accélération des transactions — plus que sur le plan spatial. De fait, ces outils ne peuvent faire fi des inerties des mondes sociaux qui leur préexistent et qu’ils ne peuvent à eux seuls dissoudre (méfiance endémique, hiérarchies rigides) ; mais surtout, ils ne peuvent développer leur potentiel qu’en étant articulés à d’autres infrastructures — et notamment, les systèmes de transport. Il est clair, en effet, qu’une banalisation des smartphones et de la connexion à Internet ne peut en rien suppléer à un mauvais état de la voirie. Il n’en reste pas moins qu’approfondir l’étude des synergies entre ces deux types d’infrastructures sera nécessaire pour continuer à cerner les dynamiques de transformation de l’échange marchand au sein de la filière bovine brésilienne.