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Dossier thématique

Explorer l’industrialisation de l’agriculture par ses rebuts

La gestion « vertueuse » des déchets pesticides comme travail de maintenance
Exploring the industrialization of agriculture through its by-products: the “virtuous” management of pesticide waste as maintenance work
Explorar la industrialización de la agricultura a través de sus desechos: la gestión «virtuosa» de los residuos de pesticidas como trabajo de mantenimiento
Erforschung der Industrialisierung der Landwirtschaft anhand ihrer Nebenprodukte: die „vorbildliche“ Entsorgung von Pestizidabfällen als Wartungsarbeit
Giovanni Prete

Résumés

La diffusion massive des pesticides de synthèse – une technologie centrale de l’intensification de l’agriculture – s’est accompagnée de la production et de la circulation croissante de déchets : produits périmés, emballages souillés, équipements contaminés, etc. À partir d’une enquête qualitative, l’article analyse la lente constitution de ces objets comme problème industriel et administratif des années 1960 aux années 2000. Il montre en particulier comment, en France, celle-ci s’est faite principalement à l’initiative d’acteurs industriels (en premier lieu les fabricants de pesticides) qui ont vu dans l’organisation d’une filière de gestion des déchets de l’agriculture un moyen de renouveler la promesse de vertu environnementale de leurs activités. Plus généralement, l’article analyse la création de filières dédiées à la gestion des déchets agricoles, comme une opération de maintenance, par laquelle des acteurs industriels cherchent à sécuriser leurs positions économiques, à renforcer l’intégration des filières en place et à éviter la remise en cause de l’agriculture industrielle. Il invite ainsi les sciences sociales à penser l’industrialisation de l’agriculture par ses débordements les plus invisibles : ses déchets.

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Texte intégral

Introduction

  • 1 Hitier souligne par exemple les prises de position du ministre Jules Méline, à la fin du XIXe siècl (...)

1L’agriculture n’est pas restée en marge des révolutions industrielles qui se sont succédées depuis la fin du XVIIIe d’abord en Europe, puis dans le reste du monde. Des firmes privées, mais aussi l’État et ce que l’on appelle aujourd’hui couramment « l’appareil de développement agricole » (Cerf & Lenoir, 1987 ; Raymond & Tétart, 2012 ; Brunier, 2013) ont en effet promu une « modernisation » de ce secteur au nom du « progrès ». Savoir si cette transformation de l’agriculture peut être comprise elle-même comme un processus d’« industrialisation » est une question qui a fait l’objet de débats anciens (Faugeras, 1930 ; De Lauwe, 1961 ; Hitier, 1901), où les considérations analytiques et politiques sont étroitement imbriquées1. D’un côté, certains auteurs soulignent ainsi que l’activité agricole connaît des contraintes environnementales particulières (aléas climatiques, variété topographique, etc.) qui font obstacle aux processus de standardisation du travail au cœur de l’industrie. Ils soulignent aussi que dans de nombreux pays – et notamment en France – les exploitations agricoles restent des entreprises de petite taille, qui ont connu un mouvement de concentration limité jusqu’à récemment (Purseigle et al., 2017). D’un autre côté, pour souligner le caractère de plus en plus industriel de l’agriculture, des auteurs pointent qu’elle accueille des activités productives et commerciales grandes consommatrices d’énergie fossile, insérées dans une chaîne productive mondialisée et de plus en plus concentrée, intégrant « des industries en amont (matériel agricole, intrants chimiques, informatique, etc.) » à des « industries en aval (transformation, commerce) » (Pérez-Vitoria, 2020). L’intérêt de ces débats sur l’industrialisation réside moins dans les conclusions auxquels ils aboutissent sur le caractère « industrialisé » ou non de certains secteurs ou territoires agricoles, que dans le fait qu’ils nourrissent des réflexions nouvelles sur l’évolution de l’agriculture. Dans cet article, je montre en particulier qu’ils peuvent servir de point d’appui à une lecture de ses évolutions à partir de l’analyse du traitement et de la circulation de ses « déchets ».

  • 2 Cette rupture renvoie, d’une manière générale, à un déséquilibre entre les ressources chimiques et (...)

2La réflexion sur les liens entre industrialisation et production de déchets a fait, depuis quelques années, l’objet de recherches de plus en plus nombreuses, parfois structurées en disciplines (rudologie) (Gouhier, 1988) ou en « studies » (waste studies, discard studies) (Gille & Lepawsky, 2022 ; Liboiron & Lepawsky, 2022). Au-delà de leurs différences, ces travaux partagent la conviction que les déchets sont des révélateurs du fonctionnement des sociétés humaines. Ils mettent en évidence – dans une perspective déjà développée par des auteurs classiques comme Karl Marx et Friedrich Engels (Foster, 1999) – la « rupture métabolique »2 entre les sociétés et leur environnement au cours des révolutions industrielles, qui se traduit par l’augmentation des quantités de déchets non valorisés liés aux activités économiques. S’intéressant plus spécifiquement aux activités agricoles, des recherches ont proposé d’analyser leurs transformations comme reposant sur un prélèvement de ressources déséquilibré entre des espaces de vie et de travail éloignés (entre les villes et les campagnes, entre les pays colonisateurs et les territoires exploités, etc.) (Foster et al., 2011), imparfaitement « maintenues » (Henke, 2008) par diverses technologies (recours à des boues urbaines, des fertilisants de synthèse, etc.) (Barles, 2005 ; Jarrige & Le Roux, 2020 ; Dufour, 2023). Cet article s’inscrit à la suite de ces réflexions. Il propose de les élargir à la prise en compte de technologies très étudiées quant à leurs effets politiques et sociaux, mais beaucoup plus rarement considérées en tant que sources de « déchets » dans la littérature en sciences sociales : les pesticides agricoles.

3Au cours du XXe siècle, le recours aux pesticides de synthèse se généralise, d’abord aux États-Unis, puis, dans les décennies qui suivent la deuxième guerre mondiale, en Europe (Bertomeu-Sánchez, 2019). En France, ces substances sont devenues un pilier central du modèle agricole productiviste, avec la mécanisation, le recours aux fertilisants de synthèse ou la sélection variétale (Fourche, 2004 ; Jas, 2007 ; Bonneuil & Thomas, 2012 ; Martin, 2020 ; Brunier & Pinaud, 2022). Cet usage massif de pesticides a généré une quantité importante de déchets (emballages, équipements souillés, produits périmés). Or, pendant plusieurs décennies, leur gestion n’a pas suscité de mobilisations politiques ou administratives. Ce n’est qu’à partir de la fin des années 1970 que des organisations environnementales s’y sont intéressées, dénonçant essentiellement l’exportation de certains objets – les produits retirés du marché (en particulier du groupe des polluants organiques persistants, POP) qualifiables comme déchets dangereux (hazardous waste) – dans des pays pauvres. Quelques années plus tard, une filière structurée de gestion de ces rebuts a émergé, sous l’impulsion de l’industrie phytosanitaire elle-même. Dans l’article, je reviens sur la construction de cette filière en soulignant que, loin d’être désintéressée, elle constitue un investissement stratégique de l’industrie des pesticides : elle lui permet en effet de défendre une image de « vertu environnementale », d’influencer la régulation, de contrôler l’expertise, et de renforcer l’intégration logistique des filières agricoles.

4Plusieurs recherches, en sciences sociales, se sont intéressées aux déchets liés à l’utilisation massive des pesticides. Outre des travaux d’économie politique sur l’exportation de produits interdits, devenus « déchets dangereux », de pays riches vers des pays pauvres (Weir & Schapiro, 1981 ; Clapp, 1994 ; Pellow, 2007 ; Galt, 2008 ; Faber, 2009 ; Jas, 2014 ; Ehlers, 2023), plusieurs recherches récentes, d’orientation ethnographique, se sont intéressées à l’insertion de ces déchets, une fois exportés, dans les pratiques administratives, productives ou alimentaires des populations, les exposant à des risques invisibilisés (Rother, 2016 ; Balayannis, 2020 ; Stein & Luna, 2021 ; Grandia, 2022 ; Manglou et al., 2022 ; Bureau-Point et al., 2024). Je m’inscris à la suite de ces travaux tout en opérant plusieurs déplacements. D’une part, je m’intéresse à la gestion des déchets de pesticides en France hexagonale. Le sujet n’a été que peu étudié dans ce contexte national (Dupuis, 2011 ; Manglou, 2024). Il constitue pourtant un espace d’observation intéressant des stratégies des acteurs administratifs et privés dans les pays riches, où l’agriculture connaît depuis longtemps un processus d’intensification. D’autre part, j’adopte une perspective historique, qui permet de rendre compte de la manière dont certains « objets » en viennent à être qualifiés comme « déchets ». Enfin, je porte une attention toute particulière à certains savoirs mobilisés par les acteurs industriels pour défendre leurs intérêts. Je souligne que c’est en partie par la production de données scientifiques, de modèles expérimentaux ou d’instruments de mesure qu’ils défendent leurs intérêts économiques. En opérant ces trois déplacements, je défends dans l’article l’idée que la mise en place, en France hexagonale, d’une filière de gestion des déchets de pesticides peut être comprise comme une opération de « maintenance » (Henke, 2008). Elle est le résultat de l’investissement d’industriels – décrit dans d’autres secteurs (Callon, 2009 ; Jourdain, 2023 ; Le Berre et al., 2023 ; Reverdy & Gariel, 2023) – pour mettre en scène leur « vertu » (Déplaude, 2014) et s’assurer la poursuite et le développement de leur activité, dans un contexte où les exigences environnementales portées par des acteurs tiers (pouvoirs publics, associations environnementales, etc.) s’accentuent. En m’appuyant sur une enquête par consultation d’archives ministérielles et par entretiens (encadré 1), je souligne en particulier que cette stratégie a été rendue possible par leur capacité à garder la maîtrise des connaissances sur l’impact environnemental et sanitaire de ces déchets.

5Plus généralement, cet article est une invitation pour les sciences sociales à questionner l’agriculture en étant attentif à ses « débordements » (Letté & Le Roux, 2019) les moins visibles. Il rappelle que son intensification n’entraîne pas qu’une augmentation de la consommation d’intrants et de la production de denrées agricoles, mais aussi de ses « déchets ». L’industrialisation de l’agriculture est conditionnée à l’industrialisation de la gestion de ces déchets, c’est-à-dire à leur insertion dans un système scalable (Tsing, 2012), capable d’absorber leur quantité croissante sans remettre en cause ses principes fondamentaux.

  • 3 La recherche a bénéficié du soutien financier du Labex Tepsis.

Encadré 1. Bricoler une enquête sur un « non-problème »
L’enquête est une extension d’un travail de recherche mené depuis plus de dix ans sur l’impact sanitaire des pesticides sur les travailleurs agricoles et la population générale. Il y a quelques années, je suis tombé par hasard sur des archives publiques contenant des traces d’interpellation, dans les années 1960-1970, du ministère de l’Agriculture par des acteurs agricoles s’interrogeant sur ce qu’ils devaient faire des stocks de pesticides interdits et des bidons vides ayant contenu des pesticides (voir infra). Ayant travaillé pendant des années sur les pesticides, je ne m’étais jamais vraiment interrogé sur ce que devenaient ces « déchets ». Il m’est apparu que mon absence d’intérêt pour cette question reflétait plus généralement celle des acteurs que j’avais rencontrés : ni les associations militantes, ni les scientifiques, ni les responsables administratifs, ne semblaient avoir considéré ces objets comme des enjeux collectifs importants. Ce désintérêt m’a amené à considérer les déchets liés à l’utilisation de pesticides comme un « non-problème » (Henry, 2021), c’est-à-dire un problème peu investi par les pouvoirs publics… mais pourtant digne d’intérêt.
S’intéresser à un « non-problème » peut à la fois aider (enquêtés moins exposés, etc.) et complexifier (identification des acteurs plus difficile, etc.) le travail de recherche. Dans mon cas, l’enquête n’a pas été simple. En effet, je me suis intéressé à des déchets liés à des technologies – les pesticides – particulièrement controversées, dont les promoteurs industriels ne sont pas faciles d’accès. Si j’ai pu réaliser des entretiens avec certains d’entre eux, je n’ai pu accéder ni à leurs archives, ni à des observations fines de leurs pratiques et ai dû me contenter d’analyser des documents d’archives publics ou des articles de presse. Plus étonnamment, j’ai eu aussi beaucoup de mal à identifier et à rencontrer des représentants des pouvoirs publics. Que ce soit au ministère de l’Environnement ou au ministère de l’Agriculture, mes interlocuteur·trice·s semblaient peu au fait du sujet m’intéressant, me renvoyant systématiquement à un organisme privé dédié (Adivalor, voir infra). Ces difficultés de terrain m’apparaissent aujourd’hui comme des éléments constitutifs de mon objet : elles illustrent à la fois l’absence d’intérêt des pouvoirs publics pour les déchets pesticides (relativement à d’autres problèmes jugés « plus importants ») et, parallèlement, la capacité de certains acteurs privés à garder la maîtrise de la problématisation scientifique, technique et réglementaire de ces objets.
Au final, j’ai « bricolé » (Pauwels et al., 2005 ; Waechter-Larrondo, 2005) une enquête qui mobilise principalement les éléments suivants : des documents d’archives publiques du ministère de l’Environnement et du ministère de l’Agriculture ; les retranscriptions d’une trentaine d’entretiens menés avec différents acteurs de 2021 à 2024 : représentants industriels nationaux et locaux (direction et responsables régionaux d’Adivalor, représentants de syndicats d’entreprises phytosanitaires) ; représentants des bureaux du ministère de l’Environnement et de l’Agriculture en charge des déchets, techniciens de chambres d’agriculture et de coopératives en charge de collecte de déchets, travailleurs agricoles en activité ou retraités. Elles s’appuient aussi sur la consultation d’articles de presse divers (via Europresse)3.

Les déchets invisibilisés et leur gestion en bout de chaîne

6Les causes et les modalités de l’accroissement de l’utilisation des pesticides de synthèse en France, après-guerre, ont été largement étudiées et commentées, que ce soit par des administrations, des journalistes ou des chercheurs en sciences sociales (Fourche, 2004 ; Nicolino & Veillerette, 2007 ; Bonnefoy, 2012 ; Jas, 2014 ; Jouzel & Prete, 2024). Parmi ces observateurs, très peu ont souligné que la diffusion massive des pesticides créait, comme pour toute technologie matérielle, une nouvelle source de déchets. La faible attention à cet enjeu est d’autant plus étonnante que la question de la « gestion des déchets » ménagers et industriels a été constituée, depuis quelques décennies, en problème public.

Des déchets discrets… mais divers et nombreux

  • 4 A. Romero prend pour exemple l’arsenic (déchet produit par la fonte du cuivre), les sous-produits d (...)

7Au cours des processus de révolution industrielle (Jarrige & Le Roux, 2017), les activités agricoles ont été beaucoup plus considérées comme des activités de débouchés de résidus des villes et des industries que productrices elles-mêmes de pollutions et de déchets. À cet égard, si l’exemple de la valorisation des boues urbaines utilisées comme fertilisants est bien connu (d’Arcimoles & Borraz, 2003 ; Barles, 2005 ; Knittel, 2017), celui de la valorisation des déchets de l’industrie chimique en tant que pesticides l’est moins. Pourtant, des travaux soulignent que les premiers pesticides utilisés massivement en agriculture sont issus de résidus de l’industrie et ont été promus en partie parce qu’ils permettaient de résoudre des problèmes de gestion de déchets (Romero, 2021)4.

  • 5 La consommation de pesticides, en France, a doublé en poids tous les dix ans des années 1945 aux an (...)

8L’agriculture ne permet pas uniquement de valoriser des déchets industriels, c’est également une activité qui en produit. En particulier, l’augmentation massive du recours aux pesticides est un facteur de diffusion d’un volume important de rebuts dont la matérialité est multiple. Les objets qui peuvent être les plus évidemment considérés comme des déchets de l’activité de traitement des cultures agricoles aux pesticides sont les emballages dans lesquels ces produits chimiques sont commercialisés. Rappelons ici que, tout au long du XXe siècle, l’offre de ces substances a été de plus en plus pléthorique. À la fin des années 1930, quelques dizaines de substances, pour la plupart d’origine minérale, étaient utilisées en France à des fins de protection des cultures. À partir des années 1970, avec l’apparition et le développement des régulateurs de croissance et des produits systémiques, le recours aux pesticides de synthèse se généralise, passant « d’une solution de rattrapage » à une « composante centrale des itinéraires techniques » (Lamine et al., 2011). Au début des années 1980, près de 500 substances actives différentes – contenues dans plus de 3 000 préparations commerciales – sont ainsi épandues (soit plus de 100 000 tonnes) (Fourche, 2004 ; Fougeroux, 2021) et commercialisées dans des récipients de plus en plus systématiquement fabriqués en plastique, dans des formats (de quelques décilitres à plusieurs dizaines de litres) et des compositions chimiques variables5.

  • 6 L’Ifen en dresse une liste : « Concrètement, il s’agit : des bidons plastiques d'une contenance inf (...)

9Il n’existe pas, à ma connaissance, de base de données permettant d’évaluer précisément la nature, le nombre, ou le poids des emballages qui ont été mis en circulation dans le cadre des politiques de « modernisation » agricole tout au long du XXe siècle. En 2003, cependant, un rapport de l’Institut français de l’environnement (Ifen), intitulé « Les déchets de l’agriculture en France. Essai de quantification », donne la mesure de leur importance : il estime que 7 400 tonnes d’« emballages de produits phytosanitaires […] directement en contact avec la matière active du produit phytosanitaire »6 (c’est-à-dire en excluant les « suremballages ») sont mises en circulation chaque année, représentant plusieurs millions d’objets déchets par an (Pauwels et al., 2005). Il est ici important de rappeler que les emballages sont loin d’être les seuls objets susceptibles de devenir des déchets liés à l’utilisation des pesticides. Premièrement, les emballages sont directement liés à d’autres éléments matériels (les bouchons des bidons, les opercules qui les ferment, etc.) susceptibles d’être jetés à l’issue des activités de travail. Deuxièmement, d’autres équipements utilisés au cours des activités agricoles pour traiter les cultures (par exemple les combinaisons, les gants, les masques de protection) ou transporter les produits (palettes, suremballages, etc.) peuvent être souillés par des pesticides et devenir des déchets toxiques. Enfin, les produits pesticides eux-mêmes (sous forme liquide ou solide) peuvent devenir des déchets quand, pour des raisons réglementaires (interdiction) ou biochimiques (vieillissement et obsolescence), ils ne peuvent plus être utilisés en tant que pesticides agricoles dans les champs.

Une gestion peu organisée des déchets de pesticides

10Les quelques travaux ethnographiques ou de santé publique qui s’intéressent – essentiellement dans des contextes de faible régulation publique – à la prolifération des déchets liés à l’utilisation de pesticides, soulignent l’hétérogénéité du rapport que les utilisateurs ont avec ces objets. Ils décrivent par exemple comment des emballages souillés peuvent être réutilisés pour servir à d’autres tâches que le transport de pesticides (transport d’autres matières, y compris alimentaires ; fabrication d’objets décoratifs, voire de jouets pour des enfants) ou être brûlés ou enterrés en bout de parcelle (Stein & Luna, 2021 ; Bureau-Point et al., 2024). Ils décrivent également comment, malgré leur interdiction, des substances pesticides périmées ou interdites peuvent être gardées en stock ou revendues pour être utilisées (Pellow, 2007 ; Balayannis, 2020).

11Plusieurs sources, disparates mais concordantes, suggèrent que des pratiques similaires ont été très largement répandues en France tout au long du XXe siècle. Ces pratiques sont ainsi largement décrites dans des entretiens que j’ai réalisés avec des utilisateurs professionnels de pesticides de toutes régions et de toutes filières ces dernières années.

Ben la plupart du temps, [les bidons vides, chez son premier patron, pépiniériste] ils pouvaient servir de bidons d’essence en gros [] Sinon, je n’ai pas le souvenir que c’était brûlé mais je pense que c’était recyclé, c’était mis dans des bennes pour aller finir en déchetterie. Je ne pense pas que c’était brûlé parce qu’on était dans un lieu assez urbain donc on pouvait pas brûler comme on voulait. Mais moi j’ai des oncles qui étaient en ferme à l’époque, oui, comme je vous disais, on mettait ça dans le fond du jardin, dans un trou, là, et puis on mettait tout à brûler deux fois par an, quoi, en gros, pour faire simple. (Entretien, 2022)

12À l’instar de ce pépiniériste issu du monde agricole, tous mes interlocuteurs rapportent que, pendant plusieurs décennies, la principale mesure de « gestion » en bout de chaîne des déchets pesticides a été d’enterrer, brûler, ou jeter ces derniers dans les fermes agricoles.

  • 7 Une étude que je n’ai pas pu retrouver (Poiret & Vidal, 1993) est citée dans un document de recherc (...)

13La généralisation de ces pratiques dans le passé est également attestée par quelques rapports d’études anciens, qui se sont penchés sur la question7, ou par des archives du ministère de l’Agriculture dans lesquelles on voit les autorités agricoles conseiller des utilisateurs d’enterrer des bidons de pesticides une fois ces derniers vidés de leurs substances actives. Un document (fig. 1), transmis par un représentant de l’industrie phytosanitaire (au cours d’un entretien en 2022) pour me convaincre des « progrès » réalisés ces dernières décennies dans la gestion des déchets liés à l’utilisation des pesticides, montre que ces pratiques ont en effet été encouragées pendant très longtemps.

Figure 1 : Éliminez vos emballages

Figure 1 : Éliminez vos emballages

Document de sensibilisation des agriculteurs à la « bonne gestion » de leurs déchets d’emballages phytosanitaires.

Source : Le document, sans auteur apparent et non daté, est postérieur à 1985

  • 8 Courrier du 29 novembre 1963 du Service de la Protection des végétaux à la Coopérative des agricult (...)

14Le « brûlage » ou l’« enfouissage » dans des parcelles ont concerné aussi bien les emballages vides que les produits devenus inutilisables après le retrait de leur autorisation de commercialisation. Ici, on peut rappeler que les pesticides sont depuis longtemps des « produits réglementés ». Leur mise sur le marché est conditionnée à l’obtention par leurs fabricants d’une autorisation de mise sur le marché, obtenue à la condition qu’ils démontrent – principalement au moyen d’études toxicologiques (Jouzel, 2019) – qu’ils sont efficaces et ne posent pas de risques jugés inacceptables pour la santé et pour l’environnement. Il arrive que, face à des informations scientifiques ou médicales nouvelles, les autorités décident de « retirer » du marché certains produits auparavant autorisés. Ces retraits créent des « déchets » : des stocks de produits interdits, dits parfois « périmés », dont les acteurs des filières concernées (coopératives, négociants, agriculteurs) ne savent pas toujours quoi faire… et qui embarrassent aussi les autorités agricoles. Un échange de courriers, dont on trouve trace dans les archives, illustre les problèmes qu’ils posent dès les années 1960. Dans cet échange (1963), une coopérative agricole du Loir-et-Cher demande au Service de la Protection des Végétaux (SPV) (alors principale administration du ministère de l’Agriculture en charge des pesticides) ce qu’elle doit faire d’un stock d’arsénite d’alumine qui ne peut plus être utilisé comme produit de protection des cultures après son interdiction. En lui répondant qu’elle ne voit pas d’autres solutions que d’envoyer le « stock d’arsénite dans une décharge pour laquelle toutes précautions ont été prises pour éviter la pollution de sources alimentant des puits ou des cours d’eau »8, l’administration montre son impréparation et son désintérêt pour les conséquences sanitaires ou environnementales des déchets de pesticides.

15Plus généralement, pendant plusieurs décennies, la gestion de ces objets a été un « non-problème » en France : elle a été absente du débat public, mais aussi été très peu discutée dans les espaces plus discrets de négociation de l’action publique entre les représentants de l’État et les intérêts privés concernés (industries chimiques, organisations agricoles). Dans ce contexte, les utilisateurs de pesticides ont adopté des pratiques qui seraient aujourd’hui jugées très problématiques, mais qui, loin d’être cachées, étaient alors considérées comme normales.

Quand l’industrie promet la « vertu » environnementale

16Il est important de ne pas singulariser outre mesure le faible intérêt des pouvoirs publics et des organisations agricoles pour les déchets liés à l’utilisation de pesticides. En effet, bien au-delà de l’agriculture, ce n’est qu’à partir des années 1970 que la question de l’impact sanitaire et environnemental des déchets en général s’est imposée comme un problème public. Cette mise à l’agenda a servi de catalyseur à la mobilisation des industriels des pesticides. Pour assurer la poursuite et la maîtrise de leurs activités, ils ont largement investi pour mettre en scène leur « vertu » (Déplaude, 2014), en organisant une filière structurée de collecte et valorisation des déchets pesticides.

Les industriels des pesticides face à la politisation des déchets et aux controverses sur les effets sanitaires et environnementaux de leurs produits

17Jusqu’aux années 1970, beaucoup de déchets ne sont pas collectés de manière organisée et sont peu valorisés. Un ouvrage de synthèse souligne par exemple qu’« en 1975, les deux tiers des ordures ménagères produites en France croupissent en décharge “brutes” ou “sauvages” » (p. 60) et que, jusqu’à cette époque « la mise en décharge en mer ou en milieu océanique […] reste autorisée » et est l’exutoire privilégié des déchets dangereux, nucléaires et toxiques (Monsaingeon, 2017, p. 62). Cependant, les attentes normatives et réglementaires évoluent progressivement sous la pression de mobilisations citoyennes, associatives ou scientifiques. Les années 1970 sont une période d’engagement administratif étatique et industriel sur les manières d’organiser l’élimination et le stockage des déchets. Les années 1990 sont marquées par le développement de politiques visant à responsabiliser les producteurs de déchets (création des premières filières Responsabilité Élargie des Producteurs) et à promouvoir la valorisation des déchets (enrôlement des populations dans le tri des déchets d’emballage, valorisation énergétique, etc.). Les années 2000, enfin, sont caractérisées par l’adoption de politiques marquées des objectifs de réduction à la source plus forts (Monsaingeon, 2017). Au cours de ce processus, à l’échelle de la Communauté économique européenne, de nombreux textes de droit sont adoptés qui encouragent les États membres à veiller à ce que les déchets soient éliminés sans nuire à la santé humaine et à l’environnement (McCormick, 2001). En 1975, une directive cadre (75/442) est prise pour harmoniser les mesures de gestion des déchets en Europe et en 1978 une directive (directive 78/319) est adoptée qui porte plus spécifiquement sur les déchets toxiques. Peu après, d’autres textes sont publiés, qui encadrent plus strictement la circulation internationale des déchets toxiques (Selin, 2010 ; Straske, 1990).

  • 9 En 1961, un Groupement européen des associations nationales de fabricants de produits agrochimiques (...)

18Ces évolutions, couplées à l’intensification des controverses sur les impacts sanitaires et environnementaux des pesticides, encouragent les entreprises engagées dans la fabrication et la vente de produits phytosanitaires à se mobiliser. Ces acteurs sont organisés, depuis longtemps, pour assurer leur « emprise » (Jas, 2021) sur la régulation des pesticides. Tout au long du XXe siècle, malgré leurs relations très concurrentielles, ils ont ainsi créé des organisations syndicales puissantes pour promouvoir leurs intérêts communs9. À partir de la fin des années 1970, celles-ci s’investissent sur la thématique de la bonne gestion des produits interdits et des emballages de pesticides et participent à des groupes de travail commun avec des organisations internationales. Les organisations syndicales industrielles travaillent par exemple avec la FAO, avec laquelle le Groupement international des associations nationales de fabricants de produits agrochimiques (GIFAP) a formalisé une collaboration (Dinham, 1991), qui publie en 1985 sa première version de ses « Guidelines for the registration and control of pesticides » contenant des recommandations sur les déchets pesticides. Dans le cadre d’une promotion plus générale de la possibilité d’un usage sûr (safe use) et d’une bonne gestion (stewardship) des pesticides (Johnen et al., 2000), les syndicats de fabricants de pesticides encouragent leurs adhérents à mettre en place des dispositifs de récupération des bidons vides ou des bidons de produits retirés du marché. Ces initiatives peuvent être comprises comme des stratégies de « maintenance » au sens de Christopher Henke, c’est-à-dire des opérations par lesquelles les firmes cherchent à « préserver le système de production établi » et leurs « positions de pouvoir » (Henke, 2008, pp. 11-12). Elles mettent en avant la respectabilité environnementale de leur filière et cherchent, en les anticipant, à limiter les contraintes trop strictes qui pourraient être imposées à leurs activités par des voies réglementaires.

En France, la mise en place progressive d’une filière vertueuse, volontaire et centralisée

  • 10 Depuis la loi du 15 juillet 1975 relative à l’élimination des déchets, les agriculteurs sont respon (...)
  • 11 En janvier 1992, un article paru dans la revue Courants (no 13, pp. 37 et suivantes) fait le bilan (...)

19En France, au début des années 1980, des agriculteurs français commencent à solliciter leurs organisations techniques pour qu’elles les aident à réfléchir des solutions plus collectives et satisfaisantes pour gérer leurs déchets pesticides. À un moment où les premières controverses sur la contamination des eaux aux pesticides apparaissent (Bourblanc & Brives, 2009), des initiatives locales et temporaires sont lancées avec le soutien de chambres d’agricultures et de caisses locales de la Mutualité sociale agricole (MSA, l’organisme de sécurité sociale agricole), pour organiser la collecte et l’incinération des emballages vides10 et, surtout, la gestion des « produits phytosanitaires non utilisés » (PPNU)11. En 1991, ces acteurs créent une association interprofessionnelle (PIC-Agri) pour coordonner leurs actions (Dupuis, 2011). Cependant, celle-ci est rapidement remplacée par un projet plus directement porté et encadré par les firmes productrices de pesticides, représentées par l’Union des industries de protection des plantes (UIPP).

  • 12 Tout au long des années 1980, les États négocient une directive européenne sur l'autorisation de mi (...)

20Dès les années 1980, cette organisation se rapproche des autorités publiques (ministères de l’Agriculture et de l’Environnement) pour discuter des modalités de qualification normative des emballages de déchets pesticides, cherchant notamment à éviter qu’ils soient considérés comme des « déchets dangereux » (voir infra) et poussant pour leur prise en charge matérielle par le système de collecte des déchets ménagers. Constatant qu’elle n’obtiendra pas gain de cause sur ce dernier point, l’UIPP milite dans un second temps pour la mise en place d’un système centralisé, dédié à la gestion des déchets des pesticides, permettant de mieux coordonner et contrôler les initiatives locales déjà existantes. Elle s’investit d’autant plus sur cette thématique que les États européens sont alors engagés dans un processus d’harmonisation du système d’autorisation de mise sur le marché des pesticides, dont une des conséquences est l’accélération du retrait de molécules autorisées12, susceptible d’entraîner des problèmes de stocks de produits non utilisables.

  • 13 Rappelons rapidement que la « Responsabilité Élargie des Producteurs » (REP) est basée sur le princ (...)
  • 14 Note de la DRPR à l’attention du cabinet, présentant Adivalor dans le cadre d’une demande adressée (...)

21En 2001, l’UIPP est à l’initiative de la création de l’« éco-organisme » Adivalor. Cette société est créée officiellement pour assurer la mise en œuvre du principe de « responsabilité élargie des producteurs » (REP) dans une filière « volontaire » de gestion des déchets phytosanitaires13. Elle est encouragée dans cette démarche par le ministère de l’Environnement14, qui soutient d’autant plus l’industrie des pesticides qu’elle voit, à l’époque, Adivalor comme un moyen de résoudre un problème particulièrement épineux, celui de la gestion des stocks des nombreuses substances toxiques retirées du marché à partir des années 1990 (encadré 2).

Encadré 2. Les déchets pesticides, un problème en quête de « propriétaire » : l’exemple de l’arsénite de soude
Une des substances retirées du marché qui pose un problème particulièrement saillant pour les autorités est l’arsénite de soude. Les produits contenant cette substance sont interdits en 2001, alors que des stocks encore importants sont détenus par les utilisateurs et les distributeurs. Le problème est jugé particulièrement problématique par les autorités, d’une part parce que l’arsénite de soude est cancérogène et, d’autre part, parce que les stocks du produit sont particulièrement volumineux. Pendant plusieurs années, les autorités publiques et les organisations agricoles (chambres, syndicats, etc.) s’opposent pour déterminer comment résoudre, techniquement et financièrement, le problème et déterminer plus généralement qui en est le « propriétaire » (Gusfield, 1984). Au cours de ces négociations, le ministère de l’Environnement va jusqu’à demander au ministère de l’Agriculture (sans succès) de ré-autoriser la substance temporairement pour que les stocks de produits en contenant puissent être écoulés par les utilisateurs… dans leurs champs. Cette proposition, étonnante pour une administration dont le mandat est la protection de l’environnement, illustre l’inconfort de l’État fasse à ces déchets, et les luttes visant à diffuser la responsabilité de leur gestion.

Au milieu des années 2000, Adivalor accepte de prendre en charge le « problème de l’arsénite de soude », au grand soulagement des pouvoirs publics, en contrepartie d’un soutien financier. L’éco-organisme organise la collecte, l’incinération et l’enfouissement des produits contenant ce pesticide : comme pour les autres PPNU, elle demande aux agriculteurs de ramener les bidons de produits qu’ils détiennent dans des points de collecte dédiés (principalement des bâtiments de coopératives ou de négociants), habilités à stocker ces produits dangereux, où ils sont pris en charge par des techniciens spécialement formés (et protégés) pour les manipuler, avant d’être envoyés dans des structures de traitement dédiées.

22Quand elle crée Adivalor, l’UIPP estime qu’il existe, au-delà de l’arsénite de soude, 8 000 tonnes de pesticides non utilisables (PPNU) stockés dans les fermes agricoles françaises. Comme le souligne un des rares articles de la presse nationale qui s’intéresse alors à ce sujet, le « déstockage » de ces produits est une opération complexe et coûteuse :

Le ramassage des bidons de pesticides non utilisés requiert une logistique extrêmement pointue. Certains de ces produits abandonnés ont jusqu’àcinquante ans et ne portent plus d’étiquette. Il faut donc les analyser et les trier avant de décider comment les éliminer. [] Destinés à être dilués avant usage, tous les pesticides sont très concentrés et incompatibles, ce qui ne fait qu’ajouter aux risques, notamment lors du transport. Beaucoup peuvent être incinérés, mais seulement à des températures extrêmement élevées de 1.300 degrés, et à condition que les fumées très toxiques soient récupérées. Les emballages de plastique doivent pour leur part être lavés, puis broyés et transformés en granulés de plastique [] Aucun n’est recyclé, car les phytosanitaires migrent dans le plastique Autre point épineux : la France ne compte que cinq sites capables d’incinérer les pesticides abandonnés et ils sont presque tous saturés, affirme Adivalor. Certaines régions, dont l’Ouest, sont, de plus, beaucoup plus mal servies que d’autres et le transport de ces déchets dangereux donne lieu à un véritable ballet de camions sur les routes. (Journal Les Échos, supplément industrie, 30 janvier 2002).

  • 15 Le ministère signe une convention en octobre 2002 qui prévoit une subvention pluriannuelle visant à (...)
  • 16 En 2010, l’éco-contribution est en moyenne de trois centimes d’euro par kilos de produits phytophar (...)

23Pour financer ces activités, les firmes créent la société COVADA, à la direction de laquelle vont se succéder, jusqu’à aujourd’hui, des cadres de différentes grandes entreprises productrices de produits phytosanitaires (Syngenta, Basf, etc.). La société COVADA collecte auprès des fabricants une contribution spécifique qui, avec des subventions du ministère de l’Environnement15 et des agences de l’eau, permet de financer une filière qui organise la collecte des déchets pesticides, en s’appuyant sur des infrastructures existantes (distributeurs, coopératives). Cette contribution, quoique relativement faible16, est cependant suffisante, car les promoteurs de la filière ont mobilisé avec succès des savoirs scientifiques leur permettant d’obtenir une qualification des déchets qui minimise le coût de leur traitement.

Maîtriser une filière, maîtriser des savoirs scientifiques et des savoirs de marché

  • 17 Son développement s’est traduit par l’élargissement du périmètre des objets collectés. Bien au-delà (...)

24La filière Adivalor s’est largement développée au cours des années 2000 et 201017. Ce développement a reposé sur de multiples « investissements de formes » (Thevenot, 1986 ; Barbier, 2002), comprenant aussi bien des objets matériels (bureaux d’Adivalor, matériel de collecte, etc.) que des éléments immatériels (règles, conventions, etc.) qui concourent à l’alignement des objectifs de gestion affichés des promoteurs de la filière à la réalité du monde. En m’inscrivant dans une perspective attentive aux enjeux de qualification des déchets (Wynne, 1987 ; Hotchamps, 2025), je soulignerai en particulier, dans cette dernière section, l’importance d’un élément du « répertoire d’action patronal » (Offerlé, 2009 ; Déplaude, 2014) des acteurs industriels : leur capacité à produire des savoirs expérimentaux.

Travailler la qualification réglementaire des déchets par la production de données scientifiques

25Les sciences sociales ont beaucoup insisté sur le fait que le terme « déchet » ne décrit pas une catégorie d’objets empiriques particuliers, mais plutôt des formes de rapport à des objets : un déchet c’est avant tout ce qui, dans une société donnée, à un moment donné et par un groupe donné, va être qualifié comme « déchet » (et comme un certain type de déchet) (Monsaingeon, 2017 ; Crozes, 2019). À cet égard, l’investissement des firmes phytosanitaires dans la collecte et le traitement des bidons vides ou des produits retirés du marché est lié à des évolutions du droit de l’environnement précisant et élargissant les notions de déchets et les obligations de leurs producteurs. Cependant, les firmes productrices de pesticides n’ont pas seulement subi ces évolutions juridiques. Elles ont également cherché à les influencer de manière à rendre leur impact sur leurs activités le moins contraignant possible. Un point qui a fait l’objet d’un investissement particulièrement intense et continu de la part de l’industrie a été d’obtenir que les bidons vides collectés ne soient pas qualifiés comme des « déchets dangereux », mais comme des « déchets banaux », afin de faciliter leur collecte, stockage et traitement et donc de diminuer leur coût de gestion.

  • 18 Cf. « Position de l’UIPP concernant le projet de décret du ministère de l’Environnement relatif à l (...)
  • 19 Par exemple, au début des années 1990, le Gifap crée une Packaging task force au Gifap et, à la mêm (...)
  • 20 Cf. documents AN 20150493/95, réunions rinçage 1994.

26Ce travail commence dès la fin des années 1980. À cette période, l’UIPP milite auprès de l’administration pour que les bidons vides puissent être collectés et traités dans les filières de gestion des « déchets ménagers », et non pas dans une filière spécialisée plus coûteuse18. L’argument principal des firmes pour essayer d’obtenir cette qualification est qu’en rinçant les bidons, on les débarrasse des résidus susceptibles de créer des dégâts sanitaires ou environnementaux au cours de leur traitement (par exemple, au cours de leur enfouissement ou de leur transport). À l’appui de cette idée, elles mobilisent des données scientifiques, essentiellement produites par l’industrie dans le cadre de groupes de réflexions internationaux19 et publiées dans des rapports non publics. Par exemple, en 1994, au cours d’une réunion au ministère de l’Environnement20, plusieurs représentants industriels présentent des analyses et des documents de synthèse – notamment un document guide de l’ECPA de 1993. Ces documents soulignent que des outils de rinçage de plus en plus efficaces sont disponibles sur le marché (notamment avec le développement de pulvérisateurs ayant des systèmes de rinçage intégrés). Ils contiennent aussi et surtout des tableaux de mesures de résidus de pesticides dans les eaux de rinçage des bidons, établis à partir d’expériences effectuées par des entreprises de la chimie (fig. 2). Ces résultats, selon les industriels, montrent que les quantités de pesticides retrouvées dans les eaux de rinçage à l’issue du troisième rinçage sont infimes, et inférieures aux limites réglementaires acceptables, si le rinçage est « bien fait ».

Figure 2 : Étude industrielle sur l’efficacité du « triple rinçage »

Figure 2 : Étude industrielle sur l’efficacité du « triple rinçage »

Exemple de données fournies par l’UIPP dans les discussions avec le ministère de l’Environnement sur la qualification des déchets. Présentées de manière synthétique dans les archives, sans annexe méthodologique, ces données soulèvent de nombreuses interrogations pour le lecteur qui les consulte : quel type de bidon a été utilisé (forme, composition, ancienneté, etc.) ? Quelle technique de rinçage a été adoptée (durée de rinçage, force du jet, etc.) ? Quel produit pesticide a été utilisé (le document mentionne uniquement le type de formulation [liquide]) ?… Tous ces éléments peuvent influencer les résultats observés.

Source : UIPP

  • 21 En référence au décret 2002-540 du 18 avril 2002, les emballages usagés peuvent être classés soit c (...)

27Quand Adivalor se met en place au tout début des années 2000, l’organisation obtient – vraisemblablement sur la base de ces mêmes données – une reconnaissance de la procédure de « triple rinçage » comme procédure technique suffisante pour considérer systématiquement, de manière dérogatoire21, un bidon vide comme déchet « non dangereux ». Cette reconnaissance est importante : elle est en effet une condition d’allègement des contraintes réglementaires de prise en charge des emballages vides de produits phytosanitaires et donc des contraintes financières de la filière. Elle autorise par exemple Adivalor à faire transiter ces emballages vers des plateformes de traitement et de prétraitement qui ne respectent pas certaines exigences prévues dans le droit des Installations classées pour l’environnement (ICPE) pour recevoir des déchets dangereux. Elle autorise également la filière à faire appel à des transporteurs non spécialisés dans le transport des déchets dangereux et élargit les possibilités de valorisation des bidons collectés.

  • 22 Ces études montrent que les pesticides peuvent être adsorbés dans les bidons plastiques et relâchés (...)

28Au cours de mon enquête, j’ai rencontré beaucoup de difficultés à objectiver comment ce postulat de l’efficacité du « triple rinçage », central dans l’organisation de la filière, était justifié scientifiquement, au-delà des quelques documents industriels trouvés dans les archives. Les très rares publications qui abordent ce sujet et qui sont accessibles dans des revues scientifiques à comité de lecture laissent penser que le postulat est robuste, mais discutable sur certains aspects. En effet, ces publications semblent montrer que si la procédure de triple rinçage permet de maintenir les résidus des eaux de rinçage en dessous des seuils réglementaires (Eras et al., 2017 ; Picuno et al., 2020)22, son efficacité varie selon les produits (peu de produits pesticides ont été testés et les résultats sont variables en fonction de leur formulation et de leurs composés chimiques) ; selon le temps de rinçage (les protocoles expérimentaux appellent « rinçage » une opération qui dure en général plusieurs dizaines de secondes) ; et selon l’ancienneté des bidons (plus le bidon est ancien, plus les produits sont susceptibles d’avoir créé des dépôts plus durs à faire partir et d’avoir imprégné le plastique). Plus largement, lorsque j’ai interrogé des responsables d’Adivalor (national ou régional) sur les preuves disponibles pour justifier le caractère acceptable des risques sanitaires ou environnementaux posés par la qualification des bidons vides comme déchets « non dangereux », ils m’ont répondu que « des études » avaient été faites, sans m’indiquer de références précises (et, a fortiori, sans m’y donner accès). Plus étonnant, j’ai obtenu des réponses similaires – et souvent encore plus évasives – de la part des services du ministère de l’Environnement en charge de la gestion des déchets. Ces réactions illustrent une caractéristique importante du système de gestion des déchets phytosanitaires : le fait qu’il repose sur un ensemble de savoirs scientifiques et techniques complexes, dont il est d’autant plus difficile de comprendre les limites qu’ils sont confidentiels et mal indexés par les autorités réglementaires, qui s’en remettent à des acteurs privés pour définir des standards techniques et des bonnes pratiques.

Aligner des comportements sur des hypothèses expérimentales… et responsabiliser les utilisateurs

29La crédibilité de la promesse de « vertu » des acteurs de la filière Adivalor ne tient pas uniquement à la robustesse apparente des données scientifiques qu’ils mobilisent. Elle tient aussi à leur capacité à démontrer que l’on peut aligner les pratiques des utilisateurs de pesticides aux hypothèses scientifiques et « scripts » d’action (Akrich 2006 ; Collins & Pinch 2014) qu’ils ont imaginés.

30À partir des années 2000, Adivalor (et les organismes participant à la collecte de déchets) investissent de nombreuses ressources dans des activités (information, formations, etc.) qui visent délibérément à maximiser l’alignement des comportements réels des utilisateurs de pesticides aux comportements attendus. Par exemple, ils diffusent des plaquettes dans lesquelles ils rappellent que les détenteurs des déchets doivent porter des combinaisons quand ils les manipulent, et surtout apporter des bidons correctement rincés – c’est-à-dire, en cas de rinçage manuel (encore largement utilisé aujourd’hui), rincer trois fois les bidons vides longuement, les faire égoutter, et séparer les bouchons des bidons – sous peine de se voir refuser leurs déchets dans les zones de collecte (fig. 3).

Figure 3 : Consignes de tri et de stockage Adivalor

Figure 3 : Consignes de tri et de stockage Adivalor

Document de formation diffusé par Adivalor auprès de ses partenaires institutionnels et des agriculteurs pour rappeler les règles de « bonne gestion » des bidons vides d’emballages phytosanitaires. Depuis 2008, ces règles ont peu évolué. Adivalor demande aujourd’hui aux personnes qui rapportent des big bags de déchets de mettre leur nom dessus, afin qu’ils puissent être identifiés a posteriori en cas de non-respect des bonnes pratiques.

Source : Adivalor

31Parallèlement, Adivalor a progressivement mis en place des mesures de contrôle et d’audit auprès des lieux de dépôt des emballages vides de produits phytosanitaires et des procédures de non-acceptation des « déchets » non conformes.

  • 23 Situations justifiées notamment par une crainte du coût de prise en charge (quand les produits ne c (...)
  • 24 Procès engagé par Frédéric Radosz contre l’entreprise Sita-Sud Ouest, rattachée au groupe Suez. Adi (...)

32Ces « investissements de forme » (Thevenot, 1986) semblent avoir progressivement renforcé l’alignement des pratiques des utilisateurs finaux de pesticides sur les scripts de gestion des déchets. Cependant, cet alignement n’est pas systématique et généralisé. Plusieurs entretiens, effectués récemment avec des utilisateurs de pesticides, évoquent l’existence d’accommodements avec certains scripts : des PPNU qui sont stockés depuis plusieurs années dans des greniers et qui n’ont jamais été rapportés malgré l’existence de collectes organisées23 ; des bidons vides qui ne sont rincés qu’une ou deux fois, ou ne sont pas égouttés avant d’être stockés ; des bouchons ou opercules qui sont évacués avec les déchets ménagers, etc. Parfois, les contournements des règles de gestion des déchets peuvent être plus importants et entraîner des conséquences sanitaires plus visibles. Un exemple marquant est révélé par la tenue d’un procès engagé au début des années 2010 par une personne lourdement intoxiquée des suites d’une exposition à des pesticides contenus dans des bidons supposés vides, livrés sur une plateforme de prétraitement de déchets sur laquelle il travaillait, engagée dans la filière Adivalor (fig. 4)24.

Figure 4 : Exposition sur une plateforme de pré-traitement des déchets

Figure 4 : Exposition sur une plateforme de pré-traitement des déchets

Un travailleur de plateforme devant un des sacs contenant des bidons de produits phytosanitaires mal rincés. Le travailleur porte un masque non adapté à la protection contre le risque chimique et aucun autre équipement de protection

Source : Photographie prise par la victime de l’accident du travail

33Ce procès, qui se termine en 2020 par la condamnation définitive de l’employeur direct de la victime, révèle la possibilité de dysfonctionnements – rares mais importants – de la filière de collecte des déchets pesticides. Surtout, il montre que si sa mise en place peut être considérée comme un vecteur de diminution globale des risques liés à l’utilisation de plus en plus massive de pesticides, elle contribue également à concentrer ou déplacer certains risques (dans le cas présenté, des exploitations agricoles vers la chaîne logistique de transport et de valorisation des déchets)… et les responsabilités attachées à ces derniers.

34Plus généralement, la construction de la filière Adivalor s’inscrit dans une dynamique générale – bien décrite par ailleurs (Monsaingeon 2017) – qui voit les consommateurs finaux de produits industriels de plus en plus responsabilisés dans la gestion des déchets. Aujourd’hui, cette filière existant, la présence de déchets dans l’environnement ou les pollutions occasionnées peuvent être présentées essentiellement comme la conséquence des « mauvaises pratiques » des utilisateurs finaux. L’extrait d’un article de presse locale, racontant l’intoxication d’un chien mort d’avoir mâchouillé un emballage de pesticides dont la gestion a été mal assurée par son propriétaire, illustre ce cadrage du problème :

Le produit en cause est le Mesurol, un pesticide anti-limaces à usage agricole, produit par Bayer. Marcel Manceau, qui n’est pas agriculteur, pense que le sac usagé a été jeté dans un champ du voisinage puis emporté par le vent jusqu’à sa propriété, où le chien l’a trouvé []. Les emballages de produits phytosanitaires font pourtant l’objet d’une réglementation particulière pour éviter les pollutions et les empoisonnements. « Il n’est pas normal qu’un sac de ce produit se trouve dans la nature, confirme Gilles Delanoë, directeur de la communication de Bayer Crop Science. Nous sommes une entreprise responsable et regrettons cet incident. C’est le résultat d’une négligence coupable et irresponsable de l’utilisateur » [] « C’est l’une des filières de recyclage les plus organisées et efficaces en France », précise Gilles Delanoë. Mais un tiers des sacs et bidons lui échappent encore. (Journal La Nouvelle République du Centre-Ouest, jeudi 24 novembre 2011)

35La mise en place d’Adivalor s’inscrit ainsi dans une logique de responsabilisation classique (Salles, 2009), qui invite non pas à remettre en cause les pesticides ou à insister sur les débordements inévitables que l’utilisation de ces technologies entraîne mais, au contraire, à concevoir ceux-ci comme des accidents exceptionnels, résultants la plupart du temps d’une défaillance technique et morale des utilisateurs de ces produits. S’appuyant sur des acteurs (industries des pesticides, coopératives, négociants, etc.) et leurs infrastructures existantes, elle est aussi un vecteur de leur intégration renforcée.

Maîtriser une filière de déchets… pour mieux maîtriser des marchés et leur représentation

  • 25 Audace est créée en 1998, principalement pour défendre la reconnaissance légale du principe des imp (...)
  • 26 Environ 80 % des entreprises qui produisent des pesticides génériques ou organisent leur « importat (...)
  • 27 Documents de réunion, 2007-2008. AN 20150493/95.
  • 28 Audace évoque des aides de l’ordre de douze millions d’euros au total entre 2001 et 2006.

36Au cours de sa mise en place, la filière Adivalor a fait l’objet de peu de contestations. Un point à première vue étonnant est que l’opposition la plus forte à laquelle ses promoteurs ont été confrontés n’a pas été celle d’associations opposées aux pesticides, mais celle d’une organisation de firmes phytosanitaires. En effet, à ses débuts, l’initiative de l’UIPP subit les critiques des petites entreprises du marché des pesticides, spécialisées dans la production de produits génériques et/ou les importations dites parallèles de produits, et représentées par l’Association des utilisateurs et distributeurs de l’agrochimie européenne (Audace)25. Ces dernières, moins nombreuses et moins dotées en ressources que les entreprises défendues par l’UIPP, refusent de participer au dispositif Adivalor lorsqu’il est créé26. Elles adressent plusieurs critiques à ce dernier. Elles estiment commercialiser des produits (produits génériques et/ou importés) « sur lesquels il y a déjà une redevance qui a pu être payée », et ne veulent pas repayer une éco-contribution. Surtout, elles craignent que cette dernière permette « aux entreprises qui gèrent Adivalor d’avoir des informations commerciales cruciales sur les importations » et que sa mise en place crée une concurrence déloyale, permettant aux entreprises (de l’UIPP) qui y adhèrent de recevoir « un fort soutien du ministère de l’Environnement ». Enfin, elles craignent que le dispositif soit un moyen d’attirer les consommateurs vers les seuls produits « porteurs du logo Adivalor »27. Excepté les arguments concernant les aides publiques28, mon enquête me permet difficilement d’évaluer dans quelle mesure les craintes des entreprises représentées par Audace étaient justifiées. Cependant, leur évocation permet de souligner que la création de la filière de collecte des déchets agricoles a des effets indirects sur la structure du marché des pesticides.

37Elle oriente aussi la manière dont ce marché est représenté. En effet, si en vingt ans Adivalor est devenu le principal acteur de la gestion des déchets de l’agriculture, l’éco-organisme est aussi devenu le principal détenteur des informations sur les pratiques des agriculteurs de gestion des déchets, leur taux de collecte ou leur circulation (fig. 5).

Figure 5 : Les chiffres de la collecte d’Adivalor

Figure 5 : Les chiffres de la collecte d’Adivalor

Représentation graphique des activités d’Adivalor présentées dans une présentation publique intitulée « Le défi du recyclage des déchets issus de l’agrofourniture » (24 novembre 2015). Le graphique met en évidence l’augmentation forte du taux de collecte des EEVP depuis la mise en place d’Adivalor en 2001. Cette augmentation, invoquée pour qualifier l’expérience d’Adivalor de succès industriel, est souvent présentée de manière générale : les indicateurs sont globaux (agrégés à l’échelle nationale ou régionale ; regroupant l’ensemble des EEVP, etc.) et leur calcul peu explicité (que signifie « recyclé » ? Comment est calculé le « taux de collecte » ?).

Source : Adivalor

  • 29 Cette position est défendue par les représentants d’Adivalor via d’autres organisations où ils ont (...)
  • 30 Au cours de mon enquête, j’ai sollicité les services statistiques de l’État pour comprendre quels o (...)

38Ces informations, l’organisme les partage dans les nombreux rapports d’activité et documents de communication qu’elle rend publics pour attester du « succès » du système qu’elle supervise. Elles lui permettent de montrer, bien au-delà de la seule question des déchets, que les acteurs majeurs de la promotion d’une agriculture productiviste et « moderne » prennent au sérieux les impacts environnementaux de leurs activités29. Outils de communication vis-à-vis du public, ces informations sont également des supports de cadrage des relations avec les pouvoirs publics. En effet, ces derniers s’appuient essentiellement sur ces données industrielles pour appréhender l’enjeu de la gestion des déchets pesticides. L’administration française transmet par exemple les données fournies par Adivalor aux autorités européennes dans le cadre de ses obligations statistiques (Eurostat) et n’a pas de système de suivi des pratiques de gestion des produits phytosanitaires qui lui permettrait, de manière indépendante, d’évaluer véritablement la robustesse des statistiques industrielles sur le fonctionnement du marché des déchets pesticides30. La remarque, encore une fois, ne vise ici pas à mettre en doute ces dernières, mais à souligner combien, en maîtrisant la filière des déchets liés à leurs produits, les firmes phytosanitaires se donnent aussi les moyens de maîtriser la représentation statistique des « flux insaisissables » (Perez et al., 2024) de ces déchets.

Conclusion

39Depuis le début XXe siècle, l’utilisation croissante de pesticides s’est accompagnée de la production d’une quantité importante de déchets qui n’ont été constitués en problèmes réglementaires, techniques et administratifs que dans les trente dernières années. En France comme dans d’autres pays industrialisés, les fabricants de pesticides, en lien avec des organismes agricoles, ont investi activement dans la structuration de filières dédiées de collecte et de traitement des déchets pesticides.

40On peut, dans une perspective normative, mettre en avant des effets louables de la création de cette filière (plus grande maîtrise des bidons vides, des PPNU, etc.). C’est d’ailleurs ce que font autant des acteurs promoteurs de l’agriculture intensive que des acteurs publics et privés en charge de la protection de l’environnement. Néanmoins, cette filière ne laisse pas la critique sans prise. Elle repose par exemple sur des représentations des pratiques agricoles parfois éloignées de la réalité (par exemple, sur les pratiques de rinçage) et sur un soutien des pouvoirs publics peu débattu publiquement. Surtout, elle constitue un exemple de mise en avant d’une problématisation restreinte des problèmes entraînés par une pollution industrielle (Jarrige & Le Roux, 2017). Pour l’industrie des pesticides, elle apparaît en effet autant un moyen de gérer certains « problèmes » liés à l’utilisation des pesticides qu’un levier de légitimation de l’agriculture intensive et de préservation de ses marchés, qui, de façon apparemment vertueuse, marginalise les réflexions plus générales sur la pertinence de notre dépendance collective à ces produits.

41Plus largement, l’analyse de cette filière montre la centralité des activités de « maintenance » (Henke, 2008) dans le processus d’industrialisation de l’agriculture. La notion de « scalabilité » développée par Anna Tsing (2012) invite à ne pas penser l’industrialisation uniquement comme un processus d’accroissement des rythmes, des volumes ou des espaces de production, mais à considérer que c’est aussi un processus impliquant la neutralisation de différences qui caractérisent les pratiques et contextes locaux de production. Le cas présenté dans cet article permet de souligner les multiples investissements qui visent à cette neutralisation. La création et le fonctionnement de la filière reposent sur une série d’opérations d’homogénéisation de rebuts hétérogènes en flux traitables et calculables : la qualification réglementaire dérogatoire des emballages « triple rincés » comme non dangereux, l’organisation logistique des points de collecte ou, encore, la centralisation statistique des performances, sont en effet autant d’opérations qui visent à faire tenir le système à grande échelle en alignant droit, technique et comptabilité. En même temps, la scalabilité de l’agriculture utilisatrice de pesticides apparaît comme le produit de multiples opérations de maintenance qui cherchent à réduire (écriture de « scripts » d’usage ; mise en place d’audits qualité) ou à déplacer (exportation des déchets, transfert de responsabilités en aval de la chaîne, responsabilisation des agriculteurs) les frictions pratiques et morales qu’impliquent la généralisation et l’intensification de l’usage des pesticides. On peut en cela considérer la filière des déchets pesticides comme une forme de maintenance de la scalabilité, qui réduit les débordements visibles d’un ordre industriel, tout en cherchant à le consolider.

L’auteur remercie vivement les participant·e·s à la recherche pour leur collaboration. Il remercie également les évaluateur·trice·s de la revue pour leurs remarques constructives, ainsi que les membres du Réseau-SHS pesticides et du groupe de recherche Prick (ANR) pour leurs retours sur une première présentation de ce travail.

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Notes

1 Hitier souligne par exemple les prises de position du ministre Jules Méline, à la fin du XIXe siècle, en faveur d’une industrialisation des modes de production et de commercialisation de l’agriculture (Hitier, 1901, pp. 3-4).

2 Cette rupture renvoie, d’une manière générale, à un déséquilibre entre les ressources chimiques et énergétiques prélevées et celles restituées dans l’environnement au cours des processus de production et de consommation.

3 La recherche a bénéficié du soutien financier du Labex Tepsis.

4 A. Romero prend pour exemple l’arsenic (déchet produit par la fonte du cuivre), les sous-produits de pétroles utilisés comme herbicides, ou encore les dinitrophénols (déchets de la fabrication d’explosifs, promus par Dow Chemical comme herbicides sélectifs).

5 La consommation de pesticides, en France, a doublé en poids tous les dix ans des années 1945 aux années 1980 pour atteindre, au début des années 1990, près de 80 000 tonnes par an (Aubertot et al., 2005).

6 L’Ifen en dresse une liste : « Concrètement, il s’agit : des bidons plastiques d'une contenance inférieure ou égale à 25 litres, des bidons plastiques d'une contenance supérieure à 25 litres, des containers d’une contenance supérieure à 500 litres, des autres emballages papier, carton, plastiques en contact avec des produits phytosanitaires » (Pauwels et al., 2005, pp. 28-29).

7 Une étude que je n’ai pas pu retrouver (Poiret & Vidal, 1993) est citée dans un document de recherche néerlandais (Brouwer et al., 1994).

8 Courrier du 29 novembre 1963 du Service de la Protection des végétaux à la Coopérative des agriculteurs de Loir-et-Cher, Archives nationales (AN 20180003/92). On retrouve dans les archives des échanges similaires faisant suite au retrait d’autres substances (en 1965 par exemple, suite à l’interdiction de l’arsénite de chaux).

9 En 1961, un Groupement européen des associations nationales de fabricants de produits agrochimiques (GEFAP) se structure à Bruxelles ; en 1967, la National Agricultural Chemicals Association (NACA), organisation qui réunit les fabricants nord-américains, adhère au GEFAP, qui devient le GIFAP (Groupement international des associations nationales de fabricants de produits agrochimiques) ; en 1996, le GIFAP est renommé Global Crop Protection Federation (GCPF), lui-même renommé CropLife International en 2001, dont la branche européenne est aujourd’hui l’European Crop Protection Association (ECPA).

10 Depuis la loi du 15 juillet 1975 relative à l’élimination des déchets, les agriculteurs sont responsables des déchets qu’ils produisent, dont les bidons vides.

11 En janvier 1992, un article paru dans la revue Courants (no 13, pp. 37 et suivantes) fait le bilan de ces initiatives. Il évoque, depuis 1981, l’existence d’opérations de récupérations dans quatorze départements, avec principalement la Mutualité sociale agricole et des chambres d’agriculture en maîtres d’ouvrage. Le total des tonnages collectés, très variables, atteint 422,1 tonnes au cours de la décennie (un chiffre faible relativement aux 8 000 tonnes au total qui seront prises en charge par la suite au début des années 2000, suite à la création d’Adivalor). Voir les documents de présentation de la filière aux archives nationales (AN 20150493/94).

12 Tout au long des années 1980, les États négocient une directive européenne sur l'autorisation de mise sur le marché, adoptée en 1991 (91/414). Ce texte prévoit que 2003 sera la dernière année de commercialisation et d'utilisation pour plus de 160 molécules actives, soit près de 1 500 produits phytosanitaires. En 2003, la plupart de ces molécules ont déjà été abandonnées volontairement par les fabricants.

13 Rappelons rapidement que la « Responsabilité Élargie des Producteurs » (REP) est basée sur le principe « pollueur-payeur et postule que les metteurs en marché sont responsables de l’ensemble du cycle de vie de leurs produits, depuis leur conception jusqu’à leur fin de vie. En France, la première filière à REP est mise en place après l’adoption d’une Directive en 1991 concernant les déchets ménagers. Par la suite, d’autres filières REP se sont structurées, soit « volontaires » comme Adivalor, soit obligatoires. Le mécanisme de gestion des REP par des éco-organismes s’est largement développé en France jusqu’à aujourd’hui (25 filières REP en 2025) », (Jourdain, 2023).

14 Note de la DRPR à l’attention du cabinet, présentant Adivalor dans le cadre d’une demande adressée par la société pour voir une partie de la TGAP exemptée au titre des activités de collecte. Juillet 2003.

15 Le ministère signe une convention en octobre 2002 qui prévoit une subvention pluriannuelle visant à contribuer à la gestion des stocks de produits accumulés de 760 000 euros par an sur 4 ans.

16 En 2010, l’éco-contribution est en moyenne de trois centimes d’euro par kilos de produits phytopharmaceutiques vendus, avec des variations en tenant compte des caractéristiques des emballages proposés par les fabricants ou de la quantité de PPNU (produits non utilisables) générée.

17 Son développement s’est traduit par l’élargissement du périmètre des objets collectés. Bien au-delà des seuls déchets liés à l’utilisation de pesticides, la filière collecte en effet les nombreux plastiques de plus en plus utilisés en agriculture (Inrae-CNRS, 2025). Dans le cadre contraint de cet article, je n’évoque pas en détail les logiques et conséquences de cet élargissement (étudiées par ailleurs), mais centre mon propos sur la question des déchets les plus directement liés à l’utilisation de pesticides.

18 Cf. « Position de l’UIPP concernant le projet de décret du ministère de l’Environnement relatif à la récupération des déchets et à l’élimination des matériaux », 19 novembre 1991.

19 Par exemple, au début des années 1990, le Gifap crée une Packaging task force au Gifap et, à la même période, l’UIPP rédige un cahier des charges de l’emballage qui s’appuie sur les travaux l’Agricultural container research council, fondé aux États-Unis par des firmes fabricant des pesticides.

20 Cf. documents AN 20150493/95, réunions rinçage 1994.

21 En référence au décret 2002-540 du 18 avril 2002, les emballages usagés peuvent être classés soit comme des déchets non dangereux (15.01.02), soit comme des déchets « contenant des résidus de substances dangereuses ou contaminés par de telles substances » (15.01.10) et, dans ce cas, être considérés comme un « déchet dangereux » si les traces de la substance dangereuse sont présentes dans des concentrations (en pourcentage du poids) supérieures à certaines limites, listées pour différentes propriétés de risques (inflammabilité, toxicité, écotoxicité, etc.). Dans le décret 2002-540, il est donc précisé qu’un emballage souillé doit être considéré comme dangereux tant qu’il n’est pas lavé de manière appropriée, et qu’un simple rinçage à l’eau n’est pas suffisant. Sur ce point, voir également le courrier de la DPPR à Adivalor, 28/1/2005 (Archives nationales, 20150493/95).

22 Ces études montrent que les pesticides peuvent être adsorbés dans les bidons plastiques et relâchés dans l’eau lors du processus de recyclage de ces derniers.

23 Situations justifiées notamment par une crainte du coût de prise en charge (quand les produits ne contiennent pas d’étiquette permettant d’attester du paiement de l’éco-contribution) ou par un simple « manque de temps ».

24 Procès engagé par Frédéric Radosz contre l’entreprise Sita-Sud Ouest, rattachée au groupe Suez. Adivalor est mise en cause et ses représentants font l’objet d’auditions judiciaires au cours de la procédure, mais l’entreprise n’est pas condamnée, ayant argumenté avec succès qu’elle n’était ni propriétaire des déchets incriminés, ni employeur des victimes, et qu’elle avait informé l’entreprise de gestion des déchets des normes de sécurité à appliquer.

25 Audace est créée en 1998, principalement pour défendre la reconnaissance légale du principe des importations parallèles de produits phytosanitaires. Pour une présentation voir l’audition sénatoriale suivante : https://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20120910/mci_pesticides.html, consulté le 03/03/25.

26 Environ 80 % des entreprises qui produisent des pesticides génériques ou organisent leur « importation parallèle » refusent d’adhérer à Adivalor à sa création. En revanche, les sociétés, majoritaires (90 % des volumes de produits mis sur le marché) qui commercialisent des produits non génériques y adhèrent massivement.

27 Documents de réunion, 2007-2008. AN 20150493/95.

28 Audace évoque des aides de l’ordre de douze millions d’euros au total entre 2001 et 2006.

29 Cette position est défendue par les représentants d’Adivalor via d’autres organisations où ils ont des responsabilités. Par exemple, la société a longtemps été présidée par Christophe Grison, par ailleurs largement investi dans la promotion du « Forum des agriculteurs responsables respectueux de l’environnement » (FARRE), une association engagée dans la défense de l’agriculture « raisonnée » en France (Mayance, 2020).

30 Au cours de mon enquête, j’ai sollicité les services statistiques de l’État pour comprendre quels outils ils avaient à leur disposition pour mener une telle évaluation. Ces outils ne sont pas complètement absents : il existe par exemple un volet « déchet » dans l’Enquête sur les structures agricoles (du ministère de l’Agriculture) depuis 2007. Cependant, ils sont rudimentaires et ne semblent pas avoir été mobilisés par les autorités publiques, jusqu’à aujourd’hui, pour mener des analyses dédiées.

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Table des illustrations

Titre Figure 1 : Éliminez vos emballages
Légende Document de sensibilisation des agriculteurs à la « bonne gestion » de leurs déchets d’emballages phytosanitaires.
Crédits Source : Le document, sans auteur apparent et non daté, est postérieur à 1985
URL http://journals.openedition.org/rac/docannexe/image/40287/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 611k
Titre Figure 2 : Étude industrielle sur l’efficacité du « triple rinçage »
Légende Exemple de données fournies par l’UIPP dans les discussions avec le ministère de l’Environnement sur la qualification des déchets. Présentées de manière synthétique dans les archives, sans annexe méthodologique, ces données soulèvent de nombreuses interrogations pour le lecteur qui les consulte : quel type de bidon a été utilisé (forme, composition, ancienneté, etc.) ? Quelle technique de rinçage a été adoptée (durée de rinçage, force du jet, etc.) ? Quel produit pesticide a été utilisé (le document mentionne uniquement le type de formulation [liquide]) ?… Tous ces éléments peuvent influencer les résultats observés.
Crédits Source : UIPP
URL http://journals.openedition.org/rac/docannexe/image/40287/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 74k
Titre Figure 3 : Consignes de tri et de stockage Adivalor
Légende Document de formation diffusé par Adivalor auprès de ses partenaires institutionnels et des agriculteurs pour rappeler les règles de « bonne gestion » des bidons vides d’emballages phytosanitaires. Depuis 2008, ces règles ont peu évolué. Adivalor demande aujourd’hui aux personnes qui rapportent des big bags de déchets de mettre leur nom dessus, afin qu’ils puissent être identifiés a posteriori en cas de non-respect des bonnes pratiques.
Crédits Source : Adivalor
URL http://journals.openedition.org/rac/docannexe/image/40287/img-3.jpg
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Titre Figure 4 : Exposition sur une plateforme de pré-traitement des déchets
Légende Un travailleur de plateforme devant un des sacs contenant des bidons de produits phytosanitaires mal rincés. Le travailleur porte un masque non adapté à la protection contre le risque chimique et aucun autre équipement de protection
Crédits Source : Photographie prise par la victime de l’accident du travail
URL http://journals.openedition.org/rac/docannexe/image/40287/img-4.jpg
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Titre Figure 5 : Les chiffres de la collecte d’Adivalor
Légende Représentation graphique des activités d’Adivalor présentées dans une présentation publique intitulée « Le défi du recyclage des déchets issus de l’agrofourniture » (24 novembre 2015). Le graphique met en évidence l’augmentation forte du taux de collecte des EEVP depuis la mise en place d’Adivalor en 2001. Cette augmentation, invoquée pour qualifier l’expérience d’Adivalor de succès industriel, est souvent présentée de manière générale : les indicateurs sont globaux (agrégés à l’échelle nationale ou régionale ; regroupant l’ensemble des EEVP, etc.) et leur calcul peu explicité (que signifie « recyclé » ? Comment est calculé le « taux de collecte » ?).
Crédits Source : Adivalor
URL http://journals.openedition.org/rac/docannexe/image/40287/img-5.jpg
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Pour citer cet article

Référence électronique

Giovanni Prete, « Explorer l’industrialisation de l’agriculture par ses rebuts »Revue d’anthropologie des connaissances [En ligne], 19-4 | 2025, mis en ligne le 01 décembre 2025, consulté le 06 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rac/40287 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15973

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Auteur

Giovanni Prete

Giovanni Prete est maître de conférences en sociologie à l’Université Sorbonne Paris Nord, chercheur à l’Iris (EHESS-CNRS-Inserm-USPN). Il conduit des recherches sur les enjeux sociaux et politiques de la santé au travail et de la santé environnementale, notamment en milieu agricole. Il a récemment co-écrit L’agriculture empoisonnée. Le long combat des victimes des pesticides (Presses de Sciences Po, 2024).
ORCID : https://orcid.org/0000-0002-9450-559X
Adresse : Université Sorbonne Paris Nord, Iris, Campus Condorcet, Bâtiment de recherche Sud, 5, cours des humanités, 93300, Aubervilliers (France).
Courriel : prete@univ-paris13.fr

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    Paru dans Revue d’anthropologie des connaissances, 7-1 | 2013
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